‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 108 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Tout à fait comme une baleine.

SHARSPEARE.

Quorque l’objet de l’expédition fût d’un intérêt général, des motifs personnels, comme on le sentira parfaitement, avaient surtout décidé Griffithet Barnstable à se joindre au pilote avec tant d’empressement. Il avait suffi de quelques heures à ce guide mystérieux pour lui faire comprendre le caractère des deux principaux officiers de la troupe. Aussi n’hésita-t-il point , lorsqu'il fut débarqué avec l’intention de reconnaître les

FENIMORE COOPER

lieux, à choisir, pour ses compagnons de route, Griffith et Manuel. Il voulait, avant de rien entreprendre, s’assurer que les personnages dont il s’agissait persistaient dans leur projet de réunion

- à l’heure précédemment fixée. Barnstable

fut laissé pour commander son navire et protéger leur retraite. S’il consentit à cet arrangement, ce ne fut qu’après une longue discussion, et en partie par déférence pour lautorité d’un officier supérieur : son bon sens le convainquit enfin que rien ne devait être tenté imprudemment avant l'instant où le dernier coup pourrait être porté avec espérance de succès. Il se résigna donc graduellement, non pas cependant sans recommander à Griffith de reconnaître l’abbaye en même temps qu'il reconnaîtrait le rendez-vous de chasse. Celui-ci se fût bien gardé d'y manquer : ses instances obtinrent , en effet, qu’on s’écartât du chemin direct. De là les incidents que nous venons de retracer.

Le soir de ce même jour avait été désigné par le pilote pour mettre à fin son entreprise. Il espérait surprendre les individus qu’on voulait faire prisonniers pendant qu'ils se livreraient aux plaisirs dont les grandes parties de chasse sont ordinairement suivies; mais avant tout il faait rejondre Barnstable et s'entendre avec lui. On lui avait enjoint de se tenir le matin, à une heure

+ peu avancée, dans les parages les plus

voisins de l’abbaye, afin de reprendre à terre ses compatriotes ; car la prudence demandait qu’on évitât, autant que possible , de s’exposer, pendant le jour, aux soupcons de l’ennemi. Dans le cas où personne ne paraîtrait à l'heure convenue, ses instructions lui prescrivaient de regagner le schooner, affaié dans un port retiré d’où peu de gens approchaient , soit par la voie de terre, soit” par celle de l’Océan.

Tandis que le jeune cornette continuait à observer le canot, car c'était en effet l'embarcation du schooner qu’il avait en vue , l’heure s’était écoulée sans que Griffith et ses compagnons se fussent

LE PILOTE

présentés. Barnstable résolut, quoique à regret, d’obéir à la lettre aux ordres qu’il avait reçus, et d'abandonner à leurs propres ressources les trois retardataires. Depuis le lever du soleil, le canot était mouillé non loin des brisants, et les yeux de son équipage avaient été fixés sur les rochers pour tâcher d’y découvrir le signal qui devait les appeler au lieu du débarquement. Vingt fois le lieutenant tira sa montre pour la consulter, vingt fois il jeta sur la côte un regard d’impatience : enfin il s’écria :

« Voici une belle vue, n'est-ce pas, ‘maître Coffin? Peut-être pourtant estelle encore trop poétique pour votre goût ; je crois qu’en fait de terre, vous préférez celle qui est mélangée d’eau, comme la vase.

— Je suis né sur l’eau, monsieur, »

répliqua le contre- maître assis, selon son habitude, dans un coin de manière à économiser l'espace ; « et il est naturel à tout homme d’aimer son pays natal. Aussi ne nierai-je point, capitaine BarnStable, que je préfère jeter l’ancre sur un fond où elle puisse mordre; mais, pour cela, je n’en veux pas plus de mal à la terre ferme.

— Quant à moi, je ne lui pardonnerai jamais si elle a réservé quelque accident à Griffith dans cette excursion. Son pilote pourrait bien être plus propre à manœuvrer sur mer que sur terre. »

Le contre-maître tourna vers son commandant sa pâle figure, plus expressive que jamais dans sa solennité actuelle.

« Depuis que je connais Peau, répondit-il, et cette connaissance date de ma première ration, car je suis né pendant que mon navire traversait les écueils de Nantucket, je n’ai jamais vu un pilote arriver aussi à propos que celui dont notre promenade d'hier , sur les rochers, nous à procuré la rencontre.

— C'est vrai! le gaillard a joué son rôle en homme. La circonstance avait ‘ses difficultés, et, d’après ce qu’on dit, il a su leur tenir tête.

— Les hommes de la frégate disent qu’il la maniait comme une toupie. A

vrai dire toutefois, la luronne est douée par elle-même d’une antipathie naturelle pour le fond de la mer.

— Pouvez-vous en dire autant de cette barque, maître Coffin? cria Barnstable. Tenez-la en dehors des brisants si vous ne voulez qu’elle aille bientôt rouler sur la plage comme un tonneau vide. Rappelez-vous que nous ne sommes pas tous taillés comme vous de manière à nous tenir la tête au-dessus de deux brasses d’eau de profondeur. »

Le contre-maître regarda froidement les crêtes écumeuses des lames qui se brisaient à peu de distance de leur mouillage et donna l’ordresuivant aux hommes du canot :

« Donnez deux ou trois coups de rames. Placons-nous là où la teinte de l’eau est plus foncée. »

Les rames jouèrent comme les ressorts de la machine la plus régulière, et le léger esquif nagea sur l’eau, semblable à l’oiseau qui s’approche de l’abîme et l’évite à l’instant critique sans faire en apparence le moindre effort. Durant cette manœuvre, Barnstable se leva.

Ses yeux parcoururent avec avidité les rochers en vue. Puis, désappointé encore une fois dans son examen. il dit :

« Éloignez-vous encore de la terre et regagnez l’Ariel sans trop vous presser.

Il est possible qu’ils soient blottis dans quelques cavités du roc, car leur besogne n’est pas de celles qui aiment le grand jour. »

On obéit aussitôt à cet ordre. Déja ils avaient ramé dans le plus profond silence à la distance d’un mille environ, lorsque l’air fut ébranlé par un soudain sifflement, tandis que l’eau jaillissait assez près d’eux.

« De par le ciel! Tom, » cria Barnstable rendu attentif, « c’est une baleine qui souffle.

— Oui, oui, monsieur, » répondit Tom sans changer de contenance ; « voilà son jet à moins d’un demi-mille en mer.

Le vent d’est a poussé la pauvre bête vers la terre, et elle commence à manquer d’eau. C’est qu’elle à dormi tandis

qu’elle aurait dû manœuvrer contre le vent.

Car elle ne se presse pas de regagner 1 large.

— Je croirais plutôt que ce monsieur à perdu son point, » répliqua le contremaître qui roulait avec calme du tabac dans sa bouche, mais dont les petits

yeux commençaient à briller de plaisir.

« Il ne sait plus quelle route prendre our se rétrouver dans les eaux proondes. |

— Ce n’est qu’un cachalot, observa le lieutenant. Il va bientôt prendre son chemin de l'avant et se tirer d'affaire.

— Non, monsieur, c’est une vraie baleine, répondit Tom ; je l’ai vue quand elle a fait jaillir l’eau. C’étaient deux jolis arcs-en-ciel tels qu’un bon chrétien aime à en voir. Elle vaut sa tonne d'huile, ° Ma foi! » |

Barnstable se prit à rire, détourna la tête pour éviter la tentation, et recommença à surveiller les rochers. Mais involontairement il ramena ses yeux sur le cétacé, qui, de temps en temps, soulevait son énorme corpulence pour s’ébattre lourdement à quelques pieds audessus de l’eau. Le souvenir de ses anciennes prouesses à la pêche excita l’ardeur du jeune marin. Un instant la pensée de ses amis fit place à cette préoccupation du moment.

« Ÿ a-t-il dans le canot quelque corde, cria-t-il au contre-maître, à laquelle on puisse attacher ce harpon que vous ne quittez jamais ni par le beau ni par le mauvais temps ?

— Est-ce que je permettrais au canot de quitter le schooner sans être muni de ses moyens de défense? Mes vieux yeux ont du plaisir à contempler cette arme. »

Barnstable regarda sa montre, puis les rochers, et d’un ton joÿeux enfin s’écria : |

« Force de rames, mes braves ! 11 ne paraît pas que nous ayons rien de mieux à faire. Faisons sentir le harpon à cette effrontée coquine. »

— Elle ne paraît guère s’en inquiéter.

FENIMORE COOPER

Il y eut un houra que lui renvoya tout d’une voix l'équipage : on aperçut même un léger sourire dérider les traits sérieux du contre-maître; et le canot, poussé en avant, voguait comme un coursier qui bondit dans la lice. Durant le peu de minutes qu’on mit à se rapprocher de la baleine, Tom 6e leva du coin où il se tenait accroupi, gagna la proue du canot, et se tint prêt à viser le monstre lorsque l’occasion s’en présenterait. Une espèce de tonneau contenant une longue corde fut placé tout à côté de Barnstable, qui s’était armé d’une rame pour remplacer le gouvernail qu’on avait démonté, et pour manœuvrer la barque dans le cas où il deviendrait nécessaire de la faire virer quand elle serait en place.

Leur approche ne fut pas remarquée de la baleine ; elle continuait à s’ébattre,

Jançant dans l’air ses deux jets arrondis,

et brandissant son énorme queue avec une vigueur effrayante. Mais, quand ils ne furent plus qu'à une centaipe de pieds, elle plongea de la tête et releva sa croupe à une certaine hauteur, tandis que sa queue s’agitait violemment. Le bruit qu’elle faisait autour d’elle ressemblaïit aux mugissements de l’ouragan.

Le contre-maître se tenait debout, levant son harpon, prêt à frapper ; mais, quand il vit le cétacé se présenter dans cette formidable attitude, il fit signe de

‘la main au commandant, qui, à son

tour, donna l’ordre d'arrêter les rames.

Les pécheurs restèrent ainsi immobiles quelques instants. Le monstre frappa l’eau à diverses reprises avec une telle force et un tel bruit, que les échos de la côte en retentirent comme s’ils eussent

‘ répondu à des coups de canon réitérés.

Après cette vaine démonstration de sa puissance, il rentra de nouveau dans les abîmes de son élément naturel et disparut lentement aux yeux de ses adversaires.

« De quel côté se tourne-t-elle, Tom P »

demanda Barnstable dès qu’il l’eut perdue de vue.

« Elle se borné à manœuvrer de

LE PILOTE. -

haut en bas, » répliqua le contre-maître, dont l'œil s’animait peu à peu dans l’ardeur de la poursuite. « Si elle continue encore à s’enfoncer, son museau 8e heurtera contre le fond ; alors elle sera bien aise de venir reprendre une bonne provision d'air. Faisons quelques brasses par tribord, et je vous réponds que nous retrouverons sa trace. »

La conjecturt du vieux marin était fondée sur l’expérience ; car , au bout de quelques minutes, l’eau s’ouvrit à peu de distance du oanot; une nouvelle trombe jaillit en l’air, et l’énorme masse se rua à la surface de la mer, refoulant autour d’elle les vagues et l’écume avec un bruit pareil à celui du vaisseau qu’on lance pour la première fois sur les ondes.

Après cette évolution elle ne parut plus faire aucun effort, et se laissa rouler lourdement à la portée du canot.

Ses moindres mouvements étaient épiés avec attention par Barnstable et le contre-maître. Aussitôt qu’elle së8 montra en quelque sorte au repos, le signal fut donné de reprendre les rames. Quelques efforts vigoureux amenèrent le canot à côté de la baleine, sa proue s’avançant presque jusqu’à l’énorme nageoire que le paresseux animal, docile aux mouvements du roulis, montrait de temps en temps à découvert. Tom brandit son harpon, d’abord d’une main ferme, puis le lança avec une telle force, nca tout entier dans la

le fer A sse du

stre. » coup était à peine porté, que sa voiX résonna pressante.

« En arriere tous, cria-t-ik

— Enarrièretous, » répéta Barnstable.

Et les matelots obéirent. Leurs efforts réunis reculèrent le canot de manière à le mettre à l'abri des coups de leur formidable antagoniste. Mais , alarmé, celui-ci ne songea point à résister. Ignorant ses propres forces et la faiblesse de ses entiemis, il chercha son salut dans la fuite. nd de sa part un mo:

ment de idé inertie lorsque le fer eut entaillé de la Sorte son large flanc, puis il lança dans l'air sa queudiiigan-

tesque avee une violence dont la mer fut agitée tout autour de lui, et enfin il disparut prompt comme l'éch sous ur tourbillon d’écume.

« Tenez ferme, cria Sarnstable; la voilà qui remonte déja.

— Certainement, monsieur, » répliqua le contre-maître sans paraître troublé.

Il saisit la corde qui filait hors du bateau avec une vitesse peu favorable à cette manœuvre, et réussit à ralentir son mouvement en l’assujétissant autour d’un bloc de bois qu’on avait établi près de lui. De cette façon la corde se tendit, et. s’élevant à la surface avec une légère vibration, elle indiqua l’endroit où le monstre allait reparattre.

Barnstable se dirigea de ce côté; mais ler victime, terrifiée, ne perdit plus son temps à s’ébattre au hasard : elle se fraya un chemin au travers des vagues avec une prodigieuse vélocité. Le canot, entraîné par elle, la suivit, ballotté d’une manière effrayante à la surface de la mer, où il paraissait quelquefois s’engloutir. La baleine, haletante, soufflait de temps en temps, et l’eau qu’elle lançait au-dessus de sa tête était teinte d’un sang foncé.

— Ah! je l'af touchée au vif, s’écria Tom triomphant. Il faut qu’une baleine ait plus de deux pieds de graisse sur le corps pour que mon harpon y reste sans atteindre les parties vitales.

— J crois que vous vôus êtes épargné

la peine d'employer cette baïonnette que:

vod$ avez arrangée en facon de lance, ».

lui dit son commandant qui s’intéressait:

à cette poursuite avec ue d’un

omme dont la jeunesse n’#Vait pas eu d’autre occupation. « Tâtez votre corde, maître‘'Coffin, et voyez si now& pourrions haler quelque peu l’ennemi? Je n’aime guère la route qu’elle suit, car elle tend à nous éloigner du schooner.

— Cest leur manière, dit Tom. Vous savez que ces bêtes-là, quand elles courent, ont besoin d’air aussi bien que les honimes. Mais prenez la corde, mes garçons, et voyons ce que nous pouvons faire.»

pi

Tous les hommes à bord saisirent la corde ; le canot se rapprocha lentement du cétadfont la queue n’était plus qu’à quelques pieds d’eux. Sa marche se ralentissait à Mesure que la perte de son sang l’affaiblissait. Au bout de quelques minutes, il s'arrêta tout à fait et s’agità sur Veau dans les douleurs d’une apparente agonie. |

« Pousserons - nous plus près d’elle et l’achèverons-nous, Tom? demanda Barnstable : quelques coups de votre baïonnette suffiront. »

Le contre-maître examinait leur proie d’un air de grave réflexion. .

« Non, monsieur, répondit-il enfin. La voilà dans ses dernières convulsions. Il n’est nullement nécessaire denousdéshonorer en faisant usage de larme du soldat pour prendre. une baleine. En arrière !

. Vite én arrière ! elle va mourir. »

On obéit promptement à l'avis du marin expérimenté. Le canot s’éloigna prudemment et laissa à la baleine un libre espace pour s’agiter. Jusqu’alors immobile, le monstre tout à coup redressa sa queue énorme et en battit la mer avec une violence et une vitesse redoublées. Une pyramide d’écume, teinte d'une large proportion de sang, se forma bientôt autour de lui et cacha tous ses mouvements. Mais on entendit ses hurlements dont le bruit ressemblait à celui qu’aurait pu faire un trgupeau de taureaux suvages. Quelqu“äh qui n’eût pas été au fait eût pu croire que des milliers de monstres marirf se livraient combat derrière le brouillard sanglant t la vue était obstruée.

Mais peu 4 peu les efforts de la balein se ralentirent, et quand l’eau, reprenant s# couleur naturelle, n’offfit plus d’autre agitation que le mouvement régulier des vagues, on l’aperçut immobile d’épuisement. L’énorme masse noire tourna sur le côté, et, laissant voir bientôt la peau blanche et luisante dont son ventre était couvert, annonça aux pécheurs que leur victoire était décidée.

« Qu'en ferons-nous maintenant? »

dit Parnstable dont l’ardeur était calmée.

FENIMORE COOPER

Il n’y a là rien qui puisse nous nourrir; cette carcasse échouera sans doute à terre pour fournir de l’huile à nos ennemis.

— Si je tenais seulement cette créa- -

ture dans la baie de Boston, dit le

contre-maître, je saurais bien qu’en faire; mais jamais je n’ai eu de bonheur ! Approchons-en pourtant. Il faut que jé rattrape mon harpon et ma corde, car les Anglais ne doivent pas mettre la main dessus, tant que respirera le vieux Tom Coffin.

— Ne parlez pas trop vite, dit le premier rameur. Qu'ils héritent de votre fer ou non, les voilà tout de même en chasse. és

— Que dites-vous ? cria Barnstable. -

— Que le capitaine Barnstable y regarde plutôt lui-même et me dise si j'ai tort. »

Le jeune officier se retourna et vit l’Alacrity cinglant avec le vent, bonnes voilesehors, et doublant un promontaire à moins d’une demi-lieue du canot.

« Passez-moi le télescope, » dit'le capitaine d’un ton posé. Cela nous promet de la besogne d’une façon ou de l’autre. Si ce bâtiment est armé, ce sera à nous de courir; s’il ne lest pas, nous sommes assez forts pour en venir à bout. »

Un court examen lui suffit pour lui

faire reconnaître le Ù a caractère du navire en mg. Re le té cope, il dit FN. beaucoup de NA À

froid :

« Le drôle a de longs bras et dix bon-

es dents, sans parler du pavillon de George IIT qui flotte à son grand mât.

Allons, mes enfants ! ramez à force, il y va de la vie, Quelles que soient les idées de Tom Coffin relativement à son harpon, je n’ai pas envie de laisser à John Bull le plaisir de me lier les bras, dût Sa Majesté elle-même river mes fers. » |

L’équipage compriŸ: à, merveille le sens de ses paroles Jetant bas leurs habit tous les rameurs se mirent

à l’œuvre avec un redoublement de zèle. .

Durant une demi-heure, le plus profond silence régna sur le canot , dont la marche s’était prodigieusement accélérée. Mais bien des circonstances se réunissaient en faveur du cutter. Il avait un bon vent, une mer calme et la marée pour lui. Aussi, après l’intervalle dont nous avons parlé, parut-il évident que la distance entre le navire qui donnait la chasse, et la barque poursuivie, avait au moins diminué de moitié, La contenance de Barnstable était toujours pleine de fermeté; mais dans ses noirs sourcils perçait une expression d’inquiétude , bien motivée du reste par le danger croissant de leur situation.

« Le drôle a de longues jambes , maitre Coffin , » dit-il d’un ton enjoué. «Il faut que vous ayez la bonté de jeter à l’eau votre corde à pêcher et de prêter vos mains délicates à la cinquième rame. »

Tom quitta sa place, fit rouler dans la mer le tonneau et la corde qu’il contenait, puis, mclinant sa taille gigantesque dans la position assignée, il fit jouer les rames avec une extraordinaire vigueur.

« Ah ! voilà bien de la philosophie de votre facon sous ce coup derame, Tomle-Long, lui cria son commandant.

Courage, mes enfants, continuez : si nous ne gagnons pas autre chose, nous gagnerons au moins du temps pour délibérer. Allons, maître Coffin, à vous d’opiner. Nous avons trois ressources entre lesquelles il faut opter. D'abord nous pouvons faire volte face, combattre et couler à fond. Il s’agirait en second lieu de pousser jusqu’à terre , et de nous efforcer de rejoindre le schooner par cette voie. La troisième ressource est de nous rapprocher de la côte, puis de. passer sous les canons du cutter et de gagner le vent sur lui afin de prendre l'air pour respirer à la façon de la baleine. Damnée baleine! si elle ne nous eût pas alléchés avec sa noire carcasse, nous n’aurions pas été aperçus par ces croiseurs.

‘INT. 40° livraison.

— Si nous nous battons, » dit Tom d'un ton aussi caline que celui du lieutenant, « nous serons pris ou coulés bas; si nous débarquons, je ne manquerai pas de tomber entre les mains de l’ennemi, car un gaillard tel que moi n’a jamais pu tenir le large sur la terre ferme ; enfin, si nous essayons de gagner le vent en longeant les rochers, voilà des flaneurs là-bas qui nous couperont le chemin. Les voyez-vous courir à travers les haies, sans doute avec l'espérance de lâcher quelques balles à d’honnêtes marins qui naviguent en tout bien tout honneur sur leur élément favori? |

« Vous parlez avec autant de vérité que de philosophie, Tom,» dit Barnstable qui, en apercevant sur le sommet des rochers une troupe dé cavaliers et de fantassins , sentit s’évanouir ses dernières espérances. «Il faut que ces Anglais n'aient pas fermé l’œil de la dernière nuit, et je crains que Griffith et Manuel n’aient éprouvé un mauvais parti.

Mais ce coquin de vent se divertit et vole comme un cheval de course. Ah!

il commence à gronder sérieusement. »

Tandis qu’il parlait, une colonne de fumée grisâtre s’éleva des flancs du cutter, et le vent leur apporta le bruit d’un coup de canon. En même temps le boulet rasa la mer, sautant par ricochets de vague en vague, et faisant jaillir l’eau sur son passage, puis alla se perdre bien au-delà du canot. Les rameurs y jetèrent un coup d’œil de curiosité, mais sans manifester aucäne émotion extérieure. Le contremaître, qui mesura l’effet du coup d’un regard plus exercé que les autres, ohserva seulement ce qui suit :

« Ces messieurs y mettent de la vivacité et parlent de manière à se faire entendre ; mais que leur voix arrive jusqu’à l’Ariel et l’homme quigenis le feu au canon regrettera qu’il pas été muet.

— Vous êtes le prince des philosophes, maître Coffin, cria Barnstable. Votre espérance n’est pas dénuée de fondement.

Laissons donc parler ces Anglais, et.

sur ma vie, le schooner ne prendra pas leur chanson pour le bruit du tonnerre.

Passez-moi un mousquet que je tire de mon côté. »

Le fusil fut remis à Barnstable. Il en fit plusieurs décharges, comme pour braver l'ennemi. Le stratagème réussit.

Excité par cette espèce de moquerie , le”

cutter fit coup sur coup feu de ses canons sur la petite barque. Quelquefois les boulets tombaient assez près pour mouiller l'équipage d’une eau jaillissante, mais ils ne lui faisaient aucun mal. Bien loin d’être alarmés, les rameurs s’égayaient de cette maladresse, et le contre-maître accueillait chaque boulet avec une apostrophe conçue à peu près en ces termes :

« Le meilleur bouclier contre les balles , c’est une longue distance, un but restreint et de hautes vagues; » ou bien:

« Il n’appartient pas aux louches de viser droit. »

Comme le eutter, malgré le peu de succès de sa ‘canonnade, gagnait constamment sur le canot, la chasse ne paraissait pas devoir continuer longtemps encore. Mais, à l’une des décharges des Anglais , un coup de canon, venu du côté opposé, répondit comme un écho. Barnstable jeta les yeux daas cette direction. C'était l’4riel qui sortait lentement de-la baie étroite où il avait passé la nuit,et sur ses mâts flottait une légère fumée produite par le signal qu’il venait de donner.

Un cri de joie unanime fut, à ce rassurant spectacle, poussé par Barnstable et son équipage. De son côté, le cutter se couvrit de toutes ses petites vailes, et lança aux fugitifs une dernière bordée.

La mitraille et quelques boulets rebandirent tout près d’eux dams l'eau, où se forma comme un nuage d’écume, mais sans les toucher. |

« Elle se t dans son agonie comme la baleñ dit Tom.

— Si-le commandant de ce cutter est un galant homme, ajouta Barnstable , il ne nous quittera pas avant d’avoir fait plus ample connaissance. Force de

La

‘FENIMORE COOPER

rames , mes braves! force de rames !

Je voudrais causer de plus près avec ce bavard. »

Le stimulant ne fut pas sans effet sur le petit équipage. En peu de minutes le canot eut atteint le schooner, où l’on accueillit le capitaine et ses compagnons avec de bruyantes acclamations. Elles parvinrent jusqu'aux spectateurs désappointés qui se tenaient le long des rochers à la côte.

Page 1