‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 108 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

Hs manœuvrent avec courage ;

Enfin ils touchent au rivage;

Et c’est là que de cris joyeux

Leur voix fait retentir les cieux.

Wazrxa ScorrT. Le Lord des Iles.

Les joyeuses acclamations qui s’élevaient à bord de /”4riel continuèrent encore quelque temps après l’arrivée de son commandant. Barnstable répondit par de cordiales poignées de main aux télicitations de ses officiers ; puis, après avoir laissé les transports de joie se calmer, il fit avec autorité signe de se taire :

« Je vous remercie, mes enfants, de votre bon vouloir, » dit-il, quand ils furent tous rangés, attentifs, autour de lui. « Ces coquins nous ont donné la chasse de bien près, et, si vous nous aviez laissés courir un mille enicore, c'en était fait de nous. Le drôle est un cutter du roi, et quoique ses dispositions à prendre le vent paraissent s'être modifiées , il n’en a pas moins l'air de vouloir essayer le combat. Dans tous les cas , il cargue une partie de ses voiles, comme pour nous dire que c’est à notre tour de poursuivre. Heureusement que le capitaine Manuel a ‘pris tous ses soldats à terre avec lui. J’igaore ce qu'eux et lui sont devenus. Mais nous n’en sommes pas moins débarrassés d’autant de têtes de bétail inutile qui auraient gêné la manœuvre sur des ponts.

Maintenant nous avons une bonne brise, une mer qui n'est pas mauvaise , et un jeu à jouer qui a son prix.

C’est pour nous une obligation natio-

.nale de donner une lecon à ce .gaillardlà. Assez de paroles donc, qu’on gouverne de son côté, et qu’on se mette à l’œuvre, car il s’agit de gagner notre déjeuner. »

Cet échantillon d’éloquence marine fut accueilli par les applaudissements de l'équipage. C'était, chez les jeunes , un ardent désir d’en venir aux mains, et, chez les vieux, un sentiment particulier de satisfaction. « Oh! le capitaine, »

disaient-ils en hochant ia tête d’une façon expressive et en articulant d’énergiques jurons, « oh! quand il le faut, Al parle comme le meilleur dictionnaire qu’on ait jamais lancé au public. »

= Durant cette harangue et les commentaires dont elle fut suivie, l’ Ariel avait été couvert de voiles, afin de prendre autant de vent que possible.

La direction qu’il suivait le rapprocha de plus en plus de la terre , dont il longeait les rochers ; et les soldats, rangés

Sur leur sommet , devinrent de plus en plus distincts. Barnstable ne cessait de -braquer sa lunette du cutter à la côte, préoccupé tour à tour de sentiments “ifférents qu’enfin il exprima ainsi en .S’adressant à son voisin :

« Si M. Griffith est arrimé quelque

. part dans ces rochers , il assistera à une discussion intéressante, mais qui se terminera sans plus de paroles qu’il n’en faut, à moins toutefois que ces messieurs du cutter n'aient changé d'avis sur la route à suivre... Qu'en pensezvous, monsieur Merry ?

— Je voudrais de toute mon ame, répondit l'intrépide jeune homme, que M. Griffith fût en sûreté sur le schooner.

L'alarme paraît être dans le pays, et Dieu sait ce qui lui arrivera s’il est pris! Quant au gaillard qui est sous notre vent, il verra qu'il était plus facile de faire le crâne avec un canot qu’avec V Ariel. Mais il tient beaucoup de voiles dehors, et je doute qu’il veuille tenter la partie. |

— N'en doutez pas, mon garçon, dit fBarnstable. C’est qu’il s'éloigne de la terre en homme de bon sens; et, en

outre, il a mis ses lunettes pour examiner à quelle tribu d’Indiens yankies nous pouvons appartenir. Vous allez Le voir tout à l'heure venir contre le vent et nous envoyer quelques échantillons de son fer, pour nous faire savoir À quelle distance il se trouve. J'ai beau aimer votre premier lieutenant , monsieur Merry, il n’en est pas moins vrai que je préfère aujourd'hui le savoir à terre plutôt qu ici. Car , je ne me soucierais pas qu’un officier supérieur à moi fit manœuvrer le schooner à ma place. Mais donnez ordre au tambour de battre. »

Un jeune mousse, qui suecombait:

-presque sous le poids du mélodieux instrument , était là, n’attendant que l'ordre de son ‘chef. Sans laisser au midshipman le temps nécessaire pour le transmettre, il fit entendre le roulement sigoificatif qui, en tout temps , réveillerait un millier d'hommes profondément endormis , pour les faire courir aux armes dans un commun entraînement. L'équipage de? Ariel était diversement groupé sur le pont, étudiant les apparences du navire ennemi, échangeant de vives plaisanteries, et n’attendant, pour se ranger dans les batteries, que le signal d'usage. Au premier son du tambour , ils se dispersèrent à la hâte dans les différentes parties du vaisseau, chacun prenant le poste que lui assignait son devoir. Autour des canons étaient rangés, par groupes peu nombreux, des jeunes gens aux formes athlétiques et vigoureuses ; quelques marins se tenaient.en bon ordre, le mousquet sur l'épaule, et les officiers avec leurs bonnets de petite tenue, et des pistolets à la ceinture, brandissaient leurs sabres nus. Barnstable se promenait d’un pas ferme sur le petit gaillard d’arrière qui lui était réservé. Il balançait son portevoix qu’une attache de cuir tenait suspendu à son index, et de temps en temps il appliquait la lunette à ses yeux; puis , quand il n’en faisait plus usage , ‘Ja replaçait sous un de ses bras. Contre

“le pied du Mât était appuyé son sabre,

. de lourds pistolets de marine garnissaient en outre sa ceinture. Puis , sur divers points dü tillac, oh avait disposé des faisceaux de mousquets, de piques d’abordage et de sabres. Il n’y avait plus d’éclats de rire parmi les matelots, et ceux qui avaient quelque réflexion à communiquer , le faisaient à voix basse.

Cependant le cutter continua à s’éloigner de la côte jusqu’à ce qu’il eût gagné une distance au moins de deux milles au large. Alors il réduisit encore la quantité de ses voiles, prit le vent et tira un coup de canon dans la direction opposée à ? Ariel.

« Vraiment, maître Coffin, je gagerais un quintal de morue contre la meil- ‘leure tonne de porter brassé en Angleterre, que ce gaillard s’imagine qu’un Yankie peut voler sous le vent! S'il veut nous parler , qu’il borde ses voiles et qw'il s'approche. »

Le contre-maître avait fait ses préparatifs pour le’ combat avec plus de Lei qu'aucun homme de l’équi-

age. Quand le tambour battit, il jeta ie côté sa jaquette, sa veste et même sa chemise, avec aussi peu de réflexion que s’il eût été sous le soleil de l'Amérique, et avec toute la prudence d’un homme qui a besoin du libre et complet usage de ses forces. Comme il avait ses priviléges à bord de l’Ariel, personne ne trouva ‘de quoi s’étonner dans ces dispositions. C’est que Tom était un oracle aux yeux de léquipage : lorsqu'il émettait son opinion en matière de navigation, chacun, même le capitaine, l’écoutait avec un respect marqué. En ce moment il se tenait debout derrière le long canon dont il avait été le parrain , croisant ses bras hâlés sur une poitrine que le grand air et le soleil avaient rougie d’une teinte de sang. Ses cheveux gris flottaient agités par le

‘ent, et sa taille colossale dépassait de peaucoup les têtes de ses voisins.

« Il caresse le vent ,\nonsieur , comme si c'était sa maîtresse, » répondit-il en " se redressant encore. « Mais il y renon-

FENIMORE COOPER

cera bientôt, sinon nous y mettrons e ordre.

— Faites de la voile, » cria le commandant d’une voix grave, « que le schooner puisse marcher : le drôle va bon train, Tom, mais nous sommes en état de lui en remontrer. Si pourtant il continue à faire du chemin comme cela, la nuit arrivera avant que nous soyons bord à bord.

— Oui, certes, répliqua le contremaître. Ces cutters peuvent faire beaucoup de voiles sans que- cela y paraisse.

Mais on n’aurait pas grand’peine à rabattre quelque peu de la toile de ses ralingues, et alors il s’arréterait pour nous attendre.

— Je crois qu’il y a du bon sens dans votre idée, dit Barnstable, quoiqu’une chasse à grand bruit ne me plaise guère, dans la crainte d’inquiéter la frégate.

Dites-lui donc un mot, Tom, et voyons s’il répondra.

— Oui, monsieur, oui, » cria le contre-maître qui s’inclina de manière à mettre sa tête au niveau du canon dont la manœuvre lui était confiée. Il fit plusieurs mouvements pour en assurer le pointage , et soudain appliqua la mèche sur la lumière. Un épais nuage de fumée blanchätre se précipita par la bouche du canon, suivi d’un rapide éclair, puis, s’élevant au-dessus de l’eau, voltigea légèrement à travers les mâts du schooner , et bientôt alla se perdre dans les vapeurs que chassaient devant elles les fraîches brises de l'Océan.

Quoique plus d’un œil curieux consi-

dérât du haut des rochers ce magnifique spectacle, il n’était pas assez nouveau pour exciter l’attention des hommes à bord du schooner. Elle était concentrée du côté de l’ennemi. Barnstable sauta légè-

rement sur un canon, et surveilla avec

intérêt l'instant où. le boulet atteindrait son but. Quant à Tom, il se jeta, dans une intention semblable, hors de la ligne que formait la fumée, étendant un

de ses longs bras vers son homonyme et

appuyant de l’autre sa lourde masse sur le tillac, tandis que ses yeux se fixaient

sur une embrasure des sabords au côté opposé. Telle était sa pénible attitude, que bien des gens auraient désespéré de pouvoir l’imiter avec succès.

« Voilà les chiffons qui voltigent! cria Barnstable. Bravo, maître Coffin! Jamais vous n’avez distribué avec plus d'adresse leur ration de fer aux Anglais.

Doublez la dose; et s’ils y prennent goût, nous jouerons avec eux une fameuse partie de boules. |

— Bah! » répliqua le contre-maître, qui, après avoir vu leffet qu’il avait produit, s'était aussitôt relevé pour faire recharger sa pièce, « s'ils nous laissent encore une demi-heure de bon temps, je mutilerai leur cutter de telle façon que la partie deviendra tout à fait égale entre nous. »

On entendit alors pour la première fois le tambour des Anglais qui battait un rappel en réponse à celui de l’ Ariel.

« Ah! vous l’avez mis sur ses gardes, dit Barnstable. Nous allons maintenant l'entendre parler. Mais achevez donc de le réveiller, Tom ; réveillez-le tout-à-fait.

— Il faudra bien que nous léveillions à la fin, ou bien nous l’endormirons pour toujours, » répondit le contre- ‘maître, qui.ne se ‘pressait jamais audelà de son gré, même au commandement de son chef. « Mes boulets sont quelque chose de semblable aux marsouins, ils ne marchent jamais que de conserve. Reculez un peu... soulevez la culasse. voilà ce que c’est. Allez-vousen de la, jeune réprouvé, et laissez mon harpon.

— Que faites-vous donc, maître Coffin? cria Barnstable. Est-ce que Tomle-Long aurait la langue liée?

— Voilà un de ces espiègles de mousses qui joue avec mon harpou dans les dalots, et quand j'en aurai le plus besoin, il n’y aura pas moyen de le retrouver. |

— Ne vous occupez pas du mousse, Tom ; envoyez-le-moi, je lui apprendrai à bien se conduire, et vous, régalez-moi ces Anglais d’une nouvelle ration de fer. |

— Oh! j'ai besoin du polisson pour

me passer des gargousses, » répliqua

le vieux presque en colère, « mais si vous lui appliquez un ou deux soufflets lorsqu'il ira au magasin, le petit singe se formera et la besogne du schooner en ira mieux. Voyez-donc ce jeune vaurien à face de hareng qui veut jouer avec un outil dont il ne connaît seu-

‘lement pas l'usage. Si ses parents

avaient dépensé un peu plus pour son éducation et un peu moins pour son équipage, il serait un véritable gentilhomme en comparaison de ce qu’il est

maintenant. |

— Houra! Tom, houra! » cria Barnstable qui s’impatientait. « Est-ce que votre homonyme a fermé la bouche pour toujours ? |

.— C’est bien, monsieur, c’est bien.

Tout est prêt, grogna le contre-maître.

Baissez un peu... comme cela... Ah!

mauvais babouin!.... Encore un peu...

Préparez votre mèche. 1] me le paiera le gueux!.… Feu! »

Ce fut le véritable commencement du combat. Car le boulet de Tom Coffin, aipsi qu’il l’avait annoncé, suivit à peu près la même direction que le précédent. Aussi l'ennemi. trouva-t-il que le

‘ badinage devenait trop sérieux pour être

supporté en silence. Le second coup de canon de /’Ariel fut donc aussitôt suivi d’une bordée entière que l’4lacrity envoya sur le schooner. Ees boulets du cutter étaient assez bien pointés, mais ses pièces étaient de calibre trop léger pour porter à distance convenable. Aussi les flancs de l Ariel ayant recu quelques atteintes inoffensives , le contre-maître, dont la bonne humeur se ranimait à.

mesure que l’engagement devenait plus vif, éleva la voix avec son apathie habituelle.

« Ce sont de simples caresses d’amitié, dit-il. Les Anglais croient donc que nous nous amusons à tirer des saluts?

— Détrompez-le, Tom! chaque coup que vous lui porterez contribuera à lui ouvrir les yeux, » dit Barnstable qui se

frottait joyeusement lés rhains en voyant

lé succès de son attaque.

Jusque-là le contre-maître et sa

troupe avaient pris seuls part au combat à bord de l’A4riel : les hommes placés aux autres pièces étaient restés près d’elles dans une complète inactivité. Mais, après un intervalle de dix à

uinzeé minutes, le commandant de

Alacrity, d’abord déconcerté par l’effét du premier boulet, s’aperçut qu'il n’était plus en son pouvoir de faire retraite, même dans le Cas où il le désirerait. Alors il prit la seule détermination qui convint à un brave. Gouvernant dvec courage sur l’ennemi, il manœu-

v'a de manière à S'en rapprocher lé

plus promptement possible sans trop exposer son propre vaisseau. Barnstable surveillait chaque mouvement de son adversaire avec un œil d’aigle, et quand les deux bâtiments furent assez rapprochés, il donna l'ordre de comimencer un feu générak, L'action devint alors des deux côtés aussi chaude qu’animée. Les éffets du vent étaient neutralisés par l'explosion continuelle des canons. Au lieu d’êtré emportée loin de ses eaux, la fumée forrhait au-dessus dé l'Ariel comme un dôme aérien, puis élle marquait derrière lui dun sillon Blanchâtre la route qu'il avait suivie, car il s’avançait avec vitesse pour ehgager dé près un combat plus meurtrier encore. Sur son bord, les jeunes matelots manœuvraient leürs instruments de mort en poussant des cris pleins d'ardeur, tandis que le contrefnaftre conservait le silence d’un hommé qui remplit ses fonctions avéc une conéciencieuse régularité. Barnstable était plus calme que de coutume. Sa contemance annonçait tout le sang-froid qui convient au chef duquel dépend en partié le sort d’un combat. Mais son œil noir n’en brillait pas moins d'un feu difficile à réprimer.

« Ferme! ne les ménagez pas, 5 s’é:

criait -il de temps en temps d’une Voix qui dormimait le bruit du canon.

« Ne vous occupez pas de leurs cor-

FENIMORE COOPER

dages, mes garcons. Pointez plus bas. »'

Pendant ce temps, l'Anglais se comportait en brave. Il avait éprouvé dé’ grandes pertes lors de la première canonnade, à laquelle , vu la distance, le calibre de son artillerie ne lui avait poirit permis de répondre. Maïs il faisait en:

sorte de réparer par ses efforts l’erreur qu'il avait d’abord commise. Peu à petr

deux bâtiments se rapprochèrent.

Enfin, enveloppés tous deux dans le nuage que formaient leurs feux réunis, ils disparurent aux yeux des spectateurs curieux rassemblés sur la côte. Aux bruits ronflants du canon se mélèrent bientôt les sifflements des pistolets et des fusils. Des sillons de feu étincefaient, semblables à des éclairs, sur le fond du voile grisâtre où le combat était Comme enseveli. Plusieurs minutes de pénible incertitude s’écoulèrent avant que les soldats, observateurs intéressés de cette scène, pussent découvrir à quel pavillon la victoire était réstée.

Nous suivrons les combattants dans fear enceinte de fumée, afin d’exposer fes événernents tels qu’ils se passèrent.

. Le feu de P Ariel était le plus vif et le plus meurtrier, parce que, d’une part, il avait moins souffert, et que, de l’autre, son équipage était moins fatigué.

Quant au cutter, il se disposait à en venir à Pabordage, résolu qu’il était de décider Faffaire par un combat corps à corps. Barnstable devina ses intentions, et comprit parfaitement queltes raisons les avaient motivées; maïs il n’était pas homme à calculer froidement ses aventages quand sa fierté et son audace l’invitaient à tenter une épreuve plus dif.

ficile. Aussi vint-il de moîtié chemin à la rencontre de l’ennemi, et, quand tes deux bâtiments s'abordèrent, la poupe du schooner fut attachée à li proue du cutter par les efforts réunis des deux équipages. Alors on entendit distincterent la voix du capitaine anglais s’élevant au-dessus du fumulte; elle criait à ses hommes de le suivre.

« En avant, les abordeurs! » com:

LE PILOTF.

manda Barnstable avec son porte-voix.

Empêchez qu’on ne saute à Parrière du tribord. »

Ce fut le dernier ordre que le brave marin donna avec cet instrument, car, en finissant , il le jeta loin de lui, saisit un sabre, et courut à l’endroit où Pennemi était sur le point de porter des coups désespérés. Les cris, les imprécations, les piétinements des combattants succédèrent au bruit du canon qui était devenu inutile. Mais les armes à feu jouaient encore un rôle, et leurs décharges ne se ralentissaient pas.

« Jetez-le à bas de son pont, » cria le.

capifaine anglais lorsqu’il parut entouré d’une douzaine de ses meilleurs marins. « Jetez-le à la mer, ce chien de rebelle. ,

— En avant, camarades! » répliqua Barnstable en faisant sur lui feu de son pistolet. N’en laissez pas un pour avaler le grog du soir. »

La grêle de balles qui suivit exécuta presqu’à la lettre ce terrible commandement, et le capitaine de l’4lacrity, se voyant presque seul , recula malgré lui sar le pont de son propre vaisseau pour ramener à Ja charge d’autres assaillants.

« À Pabordage! tous, vieux et jeunes, grands et petits, » cria Barnstable prêt à donner l'exemple à son équipage.

Mais un bras arrêta son élan intrépide et, avant qu’il eût pu recouvrer sa présence d'esprit, Tom Coffin, avec une force irrrésistible, le rejeta sur son

.navire.

« Le drôle est à l’agonie, dit le contre-maître, et il ne serait pas sage de s’exposer aux derniers battements de sa queue. Laissez-moi faire ! je vais lui donner le coup de grace avec mon har-

Sans attendre une réponse, le contremaître redressa sa haute taille et se préparait à sauter à bord de l’ennemi, lorsque la mer s’ouvrant entre les deux navires, il tomba d’un bond retentissant au milieu des vagues. Comme le cutter avait en même temps fait une décharge de vingt pistolets ou fusils, on crut , à

bord de ? Ariel, qu’il était tombé atteint d'une balle, et cette persuasion redouba l’ardeur des combattants. Elle fut encore stimulée par le er: de Barnstable.

« Vengeance à Tom-le-Long! A l'abordage! Venger Tom ou mourir ! »

Ils s’élancèrent en avant; leur nombre et leur élan rendirent inutile la résistance, mais ee ne fut pas sans une grande effusion de sang qu’ils se frayèrent un passage jusqu’au gaïlard d’avant du cutter. L'Anglais était aceablé mais non intimidé; il fallia ses hommes et tint vaillamment tête à l'assaut. Les coups de sabre ou de pique étaient maintenant portés d’assez près pour donner la mort, tandis que les hommes tenus a distance par la mélée n’en continuaient pas moins à soutenir leur feu.

Barnstable figurait à la tête des siens, et devint un point de mire pour l’ennemi qui cédait lentement à sa vigoureuse attaque. Par hasard il se trouvait que les deux commandants occupaient.

en ce moment les deux côtés opposés du cutter, et la victoire semblait pencher sur chaque point pour le parti dont le chef y combattait en personne. Mais l'Anglais s’apercevant que les siens perdaient ailleurs du terrain, tandis qu'il n'en avait point cédé pour sa part, fit un effort afin de rétablir en sa faveur les chances du combat. Suivi par deux ou trois des plus braves de son équipage, il se retourna vers l’autre côté.

Déja Pun de ses hommes eouchait en joue Barnstable, dont son fusil touehait la tête presqu’à bout portant, lorsque Merry se glissa jusqu’à lui, et, portant un coup rapide, le renversa sur la place.

Blessé , le soldat poussa un horrible jurement , saisit son arme et menaça d’une prompte vengeance le jeune midshipman qui sauta sur lui d’un bond et lui plongea son poignard au cœur.

« Houra! » cria Barnstable. Avee un petit nombre d'hommes il repoussait tous les adversaires qui s’offraient à lui sur le gaillard d’arrière. « Houra !

Vengeance à Tom, et victoire à l’Amérique ! »

« Nous les tenons ! » fit l'Anglais à son tour. « En arrière les piques! laissez-les se mettre entre deux feux. »

Peut-être le combat sé serait-il terminé autrement que n'avaient pu le faire présumer les circonstances antérieures; mais une figure sauvage apparut fout à coup dans les porte-haubans du cutter, sortant de la mer et sautant sur k tillac sans hésiter. C'était Tom-le- Long; son visage bronzé exprimait la rage causée par sa mésaventure, et ses cheveux étaient trempés d’eau ruisselante : on aurait dit Neptune armé de son trident. Sans rien dire, il brandit son harpon, et, d’un jet puissant, cloua le capitaine au mât de son propre navire.

« Tous à l'arrière! » cria Tom, par

une sorte d’instinct lorsqu'il eut frappé ce coup terrible; puis, saisissant le fusil renversé du mort, il en employa la crosse à repousser tous ceux qui s’appro- Chaient de lui. Quant à la baïonnette, il paraissait en dédaigner l’usage.

. Le malheureux capitaine de 7 4/a- crity souleva son sabre avec un geste de menace, tandis que ses yeux roulaïent hagards dans leur orbite ensanglantée.

Puis il se tordit un instant, agité des convulsions de l’agonie, et, laissant tomber sa tête sur sa poitrine meurtrie , il resta suspendu sans mouvement au mât, spectacle plein de terreur pour son équipage découragé. Quelques-uns des Anglais se tinrent dans le silence de l’inaction comme enchaînés auprès de lui, mais les autres, pour la plupart, descendirent sous les ponts et se cachèrent à fond de cale. Désormais les Américains étaient les maîtres de l’4lacrity.

Deux tiers des hommes composant l'équipage du cutter avaient, durant cette courte lutte, été mis hors de combat, et de son côté, Barnstable n’avait pas remporté la victoire sans la payer de quelques pertes regrettables. Mais ce n’était pas dans le premier enivrement du succès qu’on pouvait apprécier la grandeur du sacrifice. Des cris bruyants et répétés proclamérent le triomphe

obtenu. Puis, après que ces transports furent un peu calmés, Barnstable donna les ordres qu’exigeaient les sentiments d'humanité et l’accomplissement de son devoir. Tandis qu’on séparait les deux vaisseaux, qu'on jetait à la mer les cadavres des morts, et qu’on donnait aux blessés des soins nécessaires , il se promenait sur le pont de sa prise comme absorbé en dé profondes réflexions.

Plusieurs fois il passa la main sur

son front noirci de poudre et taché de’

Sang , tandis que ses yeux observaient le vaste nuage de fumée qui s'élevait au-dessus du navire comme un brouillard épais émané de l’Océan. Bientôt l’équipage connut les résultats de sa méditation.

« Baissez tous vos pavillons, cria-t-il, arborez de nouveau les couleurs d’Angleterre, et placez-les sur l’A4riel luimême au-dessus des nôtres. »

L'apparition de toute la croisière de: la Manche à demi - portée de canon n’eût pas produit sur les vainqueurs plus de surprise que cette injonetion extraordinaire. Les marins étonnés suspendirent toute occupation pour regarder le ehangement qui abaissait de la sorte le pavillon qu'ils étaient habitués à respecter. Mais aucun ne hasarda de commentaires sur cet ordre singulier, à l'exception de Tom Coffin. Il se tenait sur le gaillard d’arrière de la prise , redressant la pointe de son harpon avec autant de diligence que si cette besogne

eût été essentielle à la conservation de, leur conquête. Laïssant là, comme les :

autres, le travail qu’il avait commencé, il exprima la déSapprobation de cette mesure sans paraître se gêner le moins du monde. |

« Si les Anglais raisonnent et pensent que la partie n’a pas été bien jouée , eh bien ! recommençons-la, monsieur. Comme ils manquent de bras, ils peuvent envoyer à terre un bateau pour prendre une troupe de ces paresseux reptiles, ces soldats qui rôdent làbas sur la côte comme autant de kézards rouges ; nous leur donnerons leur re-

LE PILOTE

vanche. Mais à quoi bon les houspiller comme nous l’avons déja fait, si cela ne doit aboutir à autre chose qu’à ce que nous voyons maintenant ?

— Qu’avez-vous à gronder comme un vent du nord-est, vieux cheval de wer? lui dit Barnstable. Où sont nos amis et compatriotes que nous avons laissés à terre? Faut-il les laisser pendre au gibet des Anglais ou pourrir dans leurs prisons ? »

Le contre-maître l’écouta très-attentivement, puis quand son commandant eut parlé, il frappa bruyamment de la large paume de sa main sur sa cuisse et répondit :

« Ah! j'y suis maintenant. Vous pensez que les habits rouges ont pris M. Griffith à la remorque. Eh bien! faites entrer le schooner dans les eaux basses, capitaine Barnstable, et jetez l'ancre dans un endroit d’où le grand canon pourra se faire entendre d’eux :

puis donnez-moi le canot avec cinq ou six hommes, et les drôles auront de longues jambes s'ils gagnent le large avant que je les aie abordés.

— Fou que vous êtes! croyez- vous donc que l'équipage d’un canot viendrait à bout de cinquante soldats bien armés?

— Des soldats! » répéta Tom dont l'esprit avait été puissamment excité par le combat, et qui fit claquer ses doigts avec un air de souverain mépris.

« Des soldats! Voilà pour tous les soldats qu’on ait jamais équipés pour la guerre. Une baleine viendrait à bout d’un millier de soldats, et voici l'homme qui est venu à bout d’une centaine , au juste, de baleines.

— Bah! vieux requin! allez-vous devenir hâbleur à votre âge?

— Ce n’est pas vanterie, monsieur, que de parler conformément au livre de log. Mais si le capitaine Barnstable pense que le vieux Tom Coffin prend un porte-voix pour se donner des airs qu’il . ne pourrait soutenir, il n’a qu’à dire de mettre un canot à la mer, et nous verrons.

— Non, non, mou brave porte-épis-

soir , » dit Barnstable avec amitié ; « je te connais bien, terrible frère de Neptune; mais ne faut-il pas jeter un ins-

. tant de la poudre aux yeux de ces An-

glais en arborant leurs couleurs, jusqu’à ce que l’occasion se présente d'assister nos compatriotes prisonniers ? »

Le contre - maître secoua la tête et réfléchit un moment; puis, comme frappé soudainement d’une idée nouvelle :

« Oui, oui, répondit-il enfin, c’est de la philosophie de pleine mer aussi profonde que l'Océan! Laissez-les, ces reptiles, ouvrir les coins de leurs bou-

-ches jusqu'aux sourcils! qu'ils rient à

leur aise maintenant. Quand ils säuront sur cette affaire la bonne vérité toute ronde des Yankies , ils auront le temps de changer de grimace et d’allonger leur moue jusqu’au menton. »

Cette réflexion parut avoir consolé le contre-maître. Il reprit sans plus d’interruption sa part du travail qu’on continuait dans le but de réparer les avaries et d'assurer la prise. Le peu de prisonniers qui n'étaient pas blessés furent transportés. à bord de l’A4riel. Tandis que Barnstable surveillait cette opération, un vacarme inusité dans une des écoutilles lui fit tourner la tête de ce côté. C’étaient deux marins qui entraînaient un individu dont l’extérieur et la contenance dénoncaient la terreur la plus abjecte. Après avoir examiné cet homme dans le silence de la surprise, le lieutenant s’écria :

« Qui avons-nous donc ici? Un amateur bénévole de combats? un observateur non armé qui s’est enrôlé volontaiïrement au service de son roi, afin peut-être de lui peindre un tableau de marine ou de lui écrire une épopée navale d’après nature? Veuillez, monsieur, me dire en quelle qualité vous étiez à bord de ce vaisseau ? »

Le prisonnier hasarda un regard de côté sur son interrogateur qu’il croyait être Griffith. Mais, apercevant une figure qui lui était inconnue, il éprouva un retour de confiance qui l’enhardit à , prendre la parole.

« Je me trouve ici par accident, m’étant trouvé à bord du cutter lorsque son défunt commandant résolut de vous attaquer. Il n’était plus en son pouvoir de me mettre à terre, comme j'espère que vous -n’hésiterez pas à le faire. Votre conjecture sur ma qualité de non-combattant. à

— Est parfaitement exacte, interrompit Barnstable, Il n’est pas besoin de télescope pour lire ce nom inscrit sur.

votre front. Mais de bonnes et puissantes raisons. »

Et s'arrêta un instant au signal que lui fit le jeune Merry qui murmura à son oreille :

« C’est M. Dillon, le parent du colonel Howard. Je l’ai vu souvent courir des bordées autour de ma cousine Cécile.

— Dillon! » s’écria Barnstable, frottant ses mains avec joie. « Quoi! Kit est son nom de baptême. C’est homme de Savannah, aux yeux noirs et à la face de même couleur. La peur l’a blanchi quelque peu, mais, en ce moment, cette prise équivaut à celle de vingt cutters.» ,

Ces exclamations furent faites à voix basse et à quelque distance du prisonnier. Ensuite le lieutenant se rapprocha de lui. |

« La politique, lui dit-il, et par conséquent mon devoir, exigent que je vous retienne à bord pendant un certain temps, monsieur; mais vous êtes le bienvenu à partager tout ce que nous possédons, en tant que cela pourra vous alléger le poids de la captivité. »

Barnstable empêcha toute réponse en saluant le prisonnier et se détournant pour inspecter les arrangements pris sur les deux vaisseaux. Dans peu d’instants on lui annonça qu’ils étaient prêts à faire voile. Alors lAriel et sa prise, se laissant aller a vent, longèrent la côte de près et sans se hâter, comme s'ils avaient l'intention de regagner la baie d'où le dernier bâtiment était sorti le matin. Quand ils s’approchèrent des rochers , ïls furent accueillis par les

FENIMORE COOPER

joyeuses acclamations des soldats qui les occupaient. Barnstable, montrant à son équipage les insignes que la brise agitait glorieusement au sommet des mâts, leur fit signe de répondre comme si le cœur était de la partie. Puis la distance et l’absence de bateaux rendant toute autre communication impossible, les soldats, après avoir considéré quelques instants les vaisseaux qui s’éloi-” gnaient, disparurenit de la côte et bientôt furent hors de la vue des marins.

Les heures s’écoulèrent lentement à naviguer avec peine contre la marée et le courant, et la fin du jour, peu prolongé dans cette saison et dans cette latitude, arriva avant qu’on eût atteint l’ouverture de la baie en question. Durant une des nombreuses bordées qu'ils furent obligés de courir, Barnstable , resté sur le cutter, passa près de la baleine qu’ils avaient tuée le matin; semblable à un rocher, sa vaste carcasse s'élevait audessus de l'eau, battue des vagues qui l’arrosaient d’écume , et déja entourée de requins qui se disputaient leur magnifique proie.

«Voyez, maître Coffin, » dit le lieutenant en indiquant au contre-maître cet objet assez rapproché d’eux, « voyez; ces messieurs au long museau se régalent joliment. Mais on pourrait vous reprocher d’avoir manqué aux devoirs d’un chrétien en négligeant d’enterrer vos morts.»

Le vieux marin jeta sur l'énorme cadavre un coup d’æœil plein de tristesse en répliquant :

« Si j'avais seulement cette créature dans la baie de Boston ou à la pointe de Munny-Moy , ma fortune serait faite.

Mais aux grands et aux savants la richesse et les honneurs; quant au pauvre Tom, il n’a autre chose à faire qu’à virer et revirer de bord sur l’océan de la vie, en ayant soin jusqu’à la fin de ne pas laisser craquer ses vieilles verges.

— Eh bien! Tom-le-Long, observa son officier, ces rochers et ces écueils vous feront échoucr sur les bas-fonds

LE PILOTE

de la ie: Comme vous devenez sentimental !

— Ces rochers peuvent faire échouer les vaisseaux qui les touchent, répondit le contre-maître, et, quant à la poésie, je n’en connais pas de plus belle que la Bonne vieille chanson du capitaine Kidd.

Mais il y a de quoi faire naître de solennelles pensées chez un Indien du Cap-Poge, à voir une baleine portant quatre-vingts barils d'huile en proie à ces requins. C’est uné déplorable dévastation de propriété! J’ai assisté à la mort de plus de deux cents de ces créatures, mais les rations du pauvre Tom n’en ont pas été augmentées. »

Le contre-maître se retira à l’arrière tandis que le vaisseau passait à côté de la baleine. Assis sur le couronnement de la poupe, il se tenait la tête appuyée sur uné main osseuse et les yeux fixés sur l’objet de sa sollicitude. Il le considéra avec des regards mélancoliques tant que le soleil l’éclaira de ses rayons, qui tantôt se réflétaient dans tout leur éclat sur le ventre lisse et blanc du monstre, tantôt se perdaient au milieu des teintes foncées de son dos.

Cependant les vaisseaux naviguaient toujours. Enfin ils entrèrent dans la baie vers laquelle ils s'étaient dirigés sans crainte, en apparence comme des amis, et fiers du triomphe qu'is avaient obtenu. Des spectateurs, en petit nombre, curieux et satisfaits, garnissaient les bords de la baie, et Barnstable acheva ses préparatifs de déception en faisant observer à son équipage qu’il s’agissait d’un service où il faudrait de l’adresse èt de l’intrépidité.

PORN

CHAPIFRE XIX.

Notre trompette vous convoqua à cette paiéible étrtrevue. SuansPzans. Le roi Jean.

QuanD Griffith et ses compagnons s’évadèrent de l’abbaye, ils ne rencontrèrent personne qui pût intercepter leur fuite ni donner l'alarme. Avertis par lexpérience acquise au commien- .cement de Ja nuit, ils prirent sdin

d'éviter les endroits où des sentinelles avaient été postées. Ce n’est pas toutefois qu’ils ne fussent bien décidés à faire toutetentativederésistance. Mais il valait mieux n’en pas venir à cette extrémité, et bientôt ils furent heureusement hors de tout danger d’être découverts. Ils marchèrent ainsi la distance d'un demimille à pas précipités. Leur silence était celui d'hommes préparés aux dangers qu ‘ils pouvaient avoir à combattre. Mais, s’étant enfoncés dans un petit bois qui s’étendait autour des ruines dont une des jeunes filles a déja fait la description , ils ralentirent leur course et un court dialogue fut échangé entre eux.

« Nous nous sommes sauvés à temps, dit Grifûth. J'aurais mieux aimé supporter ma captivité, que d’être, pour la pacifique résidence du colonel Howard, une cause de trouble et de carnage.

— Je regrette, monsieur, que vous n'ayez pas été de cet avis quelques heures plus tôt,» répliqua le pilote d’un ton sévère qui en disait plus encore que ses paroles.

« Je puis un instant, monsieur, avoir’ oublié mon devoir dans le but d’apprendre quelle était Ja situation d’une famille à laquelle je suis attaché par des intérêts tout particuliers , » répondit Griffith, dont les manières offrirent l’expression d’une lutte entre l’orgueil de ses sentiments et le respect. pour l'étranger ; « mais ce n’est pas le moment de manifester des regrets: car il me semble que nous vous avons suivi

‘pour accomplir une importante mission

qui réclame plutôt les efforts de nos bras que les excuses de nos discours.

Que désirez-vous faire maintenant ?

— Je crains fort que notre entreprise ne soit avortée, » dit le pilote tristement. « L’alarme se répandra dans le pays avec les vapeurs du matin. On fera un appel, la milice et les notables se réuniront pour délibérer ; il ne sera plus question de chasse ni de plaisirs. Le bruit d'une invasion, en quelque temps qu'il retentisse, bannira le sommeil à dix lieues dans l’intérieur des terres.

.— Oui-dà! vous y avez peut-être vous-même passé pour votre part quelques nuits agréables, les yeux ouverts,

monsieur le pilote! dit Manuel. Ils peu-

vent s’en prendre, ces Anglais, au Français Thurot dans son expédition de 1766, et à notre diable si hardi, le pirate écossais. Après tout, Thurot, avec sa flotte, n’a fait que les taquiner en fanfaron qu’il était, et le pauvre homme s’est vu devant quelques croiseurs comme le petit tambour qu’engloutit tout entier un simple bonnet de grenadier. Mais la chanson de notre ami Paul était montée sûr un autre ton, et il a su faire danser drôlement ses compatriotes, le.

— Je crois que vous danseriez vousmême de bon cœur, Manuel, dit Griffith, tant vous avez de plaisir d’avoir évité si heureusement les prisons d’Angleterre.

— Dites plutôt ses gibets, continua le marin; car si une cour martiale ou bien une cour civile eût mis en discussion la manière dont nous avons péné-

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peu de distance d'ici, dit Griffith, il existe des ruines très-peu fréquentées.

Peut-être trouverions-nous dans ces murailles désertes asile et sécurité. :

— L'idée est bonne, répondit le pilote, et cet expédient nouë servira à deux fins. Pourriez-vous retrouver l’endroit où vous avez mis vos soldats en embuscade, capitaine Manuel ?

— Demandez à un chien s’il a du nez et s’il peut suivre une bonne piste! s’écria le militaire. Pensez-vous, signor pilote, qu’un général puisse mettre ses troupes dans une embuscade où il ne sera pas capable de les retrouver le lendemain? Par Dieu! je ne savais que trop bien où les drôles ronflaient tranquillement sur leurs havresacs, il y a une demi-heure, et j'aurais donné le premier rang de major dans Parmée de Washington pour les avoir à ma portée.

Au moindre mot de moi, ils se seraient levés en ligne prêts à charger. Je ne sais ce que vous en avez pensé, mes- .Sieurs; mais, pour moi, le spectacle de ces gentilshommes m ‘eût fait singuliè-

tré dans cette île, je doute que nous -rement plaisir. Nous aurions fait sau-

eussions joui d’un meilleur sort que notre diable lentreprenant lui - même, l’honnéte.…

— Bah ! s’écria Griffith : assez de bagatelles, capitaine Manuel. Nous avons d’autres questions. Quelle marche avezvous résolu de suivre, monsieur Gray? »

Le piote tressaillit à cette question comme un homme soudainement arraché à une profonde méditation; puis , après

une courte pause, il parla d’une voix

basse et comme ému encore par l’influence de sentiments profonds et mélancoliques.

« La nuit s’avance; mais le soleil est long à se montrer sous cette latitude et au cœur de l'hiver. Il faut que je vous quitte, mes amis, pour nous rejoindre dans dix heures d'ici environ. La nécessite veut que nous pesions bien notre plan avant de rien hasarder ; et moi seul je suis capable de remplir cette mission. Où nous retrouverons-nous ?

— J'ai quelque raison de croire qu’à

ter le capitaine Borroughcliffe et ses recrues sur la pointe de nos baïonnettes, comme le pourrait bien faire...

— Allons, allons, Manuel, » dit Griffith quelque peu impatienté ; «vous oubliez toujours quelle est notre situation et notre entreprise. Croyez-vous pouvoir amener ici vos soldats sans qu’on les découvre avant la venue du jour ?

— Pour cela il ne me faut qu’une demi-heure, la plus courte qu’ait jamais pu marquer une mauvaise montre.

— Suivez-moi donc, et je vous ferai voir la place secrète du rendez-vous, ajouta Griffith; monsieur Gray la reconnaîtra par la même occasion. »

À la faveur de la faible clarté que laissait percer la nuit, les compagnons du pilote purent lui voir faire signe d’avancer à la recherche du lieu de refuge indiqué , ce qu’ils firent avec précaution.

Une courte inspection des lieux les conduisit auprés d’une portion des murail-

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‘es en ruine. Elles s’étendaient sur un espace assez considérable, ‘élevant çà et 1à vers le ciel de noires sommités dont l'ombre en se projetant sur le bois ajoutait encore à sa propice obscurité.

« C’est ce qu’il nous faut, » dit Griffith, après avoir reconnu sur une ligne assez prolongée les contours de la vieille ‘fabrique. « Amenez vos hommes ici, Manuel. Je vous y attendrai pour les conduire dans un endroit encore plus retiré que je m'occuperai à chercher durant votre absence.

— Un vrai paradis en comparaison du plancher de Ariel, ajouta Manuel.

Je ne doute pas qu’on ne puisse y trouver un endroit convenable pour faire l'exercice dans toutes les règles. Voilà ce que j'ai désiré du fond de mon ame depuis plus de six mois.

— Assez! assez! dit Griffith. Ce n’est pas le moment de se livrer à d’inutiles parades. Bien heureux si nous parvenons à nous dérober à la captivité jusqu’au moment où il faudra en venir sérieusement aux mains. » |

Manuel revint lentement sur ses pas, après s’être éloigné quelque peu dans le ‘fourré..et dit tout à coup :

« Placerai-je un piquet. une simple garde de caporal sur le terrain ouvert à notre front; puis, établirai - je une ligne de sentinelles jusqu’à notre forteresse ?

— Nous n’avons pas de forteresse et il ne nous faut pas de sentinelles, » répliqua son -commandant impatienté.

« Notre sécurité est toute dans le secret. Conduisez vos hommes à l'abri des arbres qui les cacheront, et prenez pour guides ces trois brillantes étoiles.

I faut les tenir en ligne parallèle avec ‘le coin septentrional du bois.

— Assez, monsieur Griffith, inter- :rompit Manuel ; une colonne de troupes ne se gouverne pas comme un vaisseau, ‘au moyen de la boussole et des astres.

Fiez-vous-en à moi, monsieur; notre marche se fera avec toute prudence, quoiqu’en observant toutes les règles militaires. » |

Il n’y eut pas moyen de faire ni réponse ni observation au capitaine,

“dont les pas furent entendus quelques

instants, tandis qu’il marchait résolument à travers les taillis. Durant cet intervalle, le pilote resta silencieusement appuyé contre un coin de mur en ruine. Mais, lorsque Manuel se fut éloigné , quittant cette position, il s’avança vers son jeune compagnon.

« Nous lui devons notre délivrance, dit-il, et j'espère que sa folie ne nous fera point retomber dans le même danger.

— Il est ce que Barnstable appelle un homme rectangulaire , répliqua Griffith. Dans les choses de sa profession, il tient à faire à sa guise, mais il est plein de courage dans les entreprises audacieuses. Si nous parvenons à lui faire entendre raison sur ses sottes idées de parade, nous trouverons en ‘lui, monsieur, un homme qui fera, quand il le faudra , son devoir en soldat.

— C'est tout ce que je demande. Mais jusqu’au dernier moment, lui et sa troupe doivent étre en quelque sorte

‘inanimés. Car, si nous sommes décou-

verts, que ferons-nous, avec une vingtaine de baïonnettes et quelques demipiques contre les forces réunies pour nous écraser ? ;

— La vérité de votre opinion n’est que trop évidente, répliqua Griffith. Ces gaillards dormiront toute une semaine de suite sur mer et quand louragan gronde, mais l’odeur de terre les réveille, et j'ai peur qu’il ne soit trop difficile de les tenir au repos durant le jour entier.

— Il le faut pourtant, monsieur , » dit le pilote gravement; « si ce n’est par persuasion , que ce soit par force. Les recrues commandées par cet ivrogne de

“capitaine ne sont pas à craindre, il est ‘vrai, et il ne serait pas difficile de les pousser dans la mer. Mais, dans ma

prison, j'ai appris qu’on attendait de la cavalerie au point du jour. Il y a un nommé Dillon qui est aux aguets pour nous perdre.

— Le misérable! murmura Griffith.

Alors, monsieur, vous avez eu aussi desrelations avec les habitants de Sainte- Ruth?

— Il convient à un homme embarqué

dans une périlleuse entreprise de profiter de toutes les occasions qui se présentent pour s’instruire de ce qui concerne ses ‘projets. Mais si les rapports qu’on m'a faits, sont exacts. j'ai peur qu'il ne nous reste que peu d'espoir de réussir.

— Eh bien! profitons de l'obscurité Das regagner le schooner. Les côtes

Angleterre fourmillent de croiseurs ennemis, et des quatre parties du monde un riche commerce vient aboutir à cette île. En restant dans ses environs , nous n’aurons donc pas long-temps à chercher avant de trouver un ennemi digne de nous, et nous ne manquerons pas d'occasions pour lui couper le nerf de la guerre , c’est-à-dire ses richesses.

— Griffith,» répliqua le pilote, de Cette voix dont les intonations calmes <t posées paraissaient appartenir à un homme qui n'aurait jamais connu ni Jambition ni aucune passion humaine ; « Griffith ! je me sens fatigué de cette lutte entre le mérite et le privilége; c'est en vain que jé parcours en vainqueur ces mers où le roi d'Angleterre se vante d’être le maître; c’est en vain que Je m’empare de ses vaisseaux à l’entrée même de ses ports, si, pour toute récompense, je ne dois obteuir que de creuses paroles et des promesses toujours violées : aussi votre proposition s’adresse mal. J’ai enfih obtenu un vaisseau assez fort pour me transporter en Amérique, cette terre de franche et sim-

ple probité. À mon arrivée, je voudrais pouvoir me présenter au congrès avec quelques législateurs empruntés à ue île savante où l’on croit avoir le privi-

.… lége exclusif de la sagesse, de la gloire -et de la vertu.

—Un pareil cortége serait aussi agréable pour ceux qui vous recevront qu’honorable pour vous , sans doute ; mais en

‘serions-nous plus rapprochés du grand

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but où nous tendons ?.et cet exploit, s’il réussit, présentera-t-il des avantages qui puissent compenser les risques auxquels il vous expose ? »

Tandis qu’il parlait ainsi, Griffith sentit s’appuyer convulsivement sur sa main celle du pilote, qui répondit pourtant d’une voix encore plus calme et

pour ainsi dire plus empreinte de réso-

lution.

« Mais il donnera de la gloire. Ce qui ne s’obtient qu’au prix du danger a la gloire pour récompense. Je porte vos couleurs républicaines, cela est vrai, et

j'appelle les Américains mes frères ;

mais uniquement parce que vous combattez pour la cause de l’humanité. Si vous serviez une autre cause moins sainte, je ne verserai$ pas pour elle une seule goutte de sang anglais; mais celle-là sanctifie tout ce qui est fait en sa faveur. Les noms de ses défenseurs iront tous à la postérité ; n'est-ce donc pas un

mérite que d'apprendre à ces insulaires orgueiïlleux que la main de la liberté

peut venir les frapper au sein même de leur corruption, au centre même de leur tyrannie?

— Alors laissez-moi aller prendre les informations que nous désirons. Vous avez été vu par-là, et vous pourriez attirer. |

— Vous me connaissez mal, interrompit le pilote : cette entreprise est la mienne ; si elle réussit, j’en réclamerai l'honneur : la justice veut donc que jen coure aussi tous les hasards. Si elle échoue, eh bien! elle sera publiée comme tant d’autres projets que j'avais conçus. Oh! si force m'avait été prétée pour les exécuter, ce royaume entier, depuis les phares de ses promontoires jusqu'aux tours de Windsor, eût gémi dans la consternation ; mais vingt générations de noblesse ne m’ont point abruti Pame et corrompu le sang : roturier comme je le suis, pouvais-je mériter la confiance des êtres dégénérés qui régissent la marine de France ?

— On dit que chez nous on travaille à la construction de vaisseaux à deux

ponts, qui seront bâtis avec les chênes de l'Amérique, dit Griffith. Vous n'avez qu’à vous y présenter pour être honorablement employé.

— Oui, la république ne peut manquer de confiance en celui qui a soutenu son pavillon, sans le laisser fléchir d’un pouce, dans plus d’un combat sanglant.

J'irai, Griffith; mais me voÿà précisément engagé dans la route qui doit m'y conduire. Mes prétendus amms m'ont souvent lié les mains, mais jamais mes ennemis n’y ont réussi; ils n’y réussiront pas plus aujourd’hui! dix heures me suffront pour savoir tout ce que je désire apprendre. Je vous confie, jusqu’à mon retour, le soin de garantir de tout danger notre petite troupe. Soyez vigilant, mais avant tout soyez prudent.

— Si vous n’êtes point de retour à l'heure convenue, » cria Griffith, qui voyait le pilote prêt à partir, « où pourraije vous chercher, et comment devrai-je vous servir ?

— Ne me cherchez point, mais rejoignez la frégate. Mes premières années se sont passées sur cette côte, et il me sera possible , si cela devient nécessaire , de quitter l’île comme j'y suis entré, à l’aide de ce déguisement et de mes connaissances. Songez done à vous en pareil événement , et oubliez-moi entiérement. »

Grifith lui vit faire un geste silencieux de la main, et l'instant d’après il se trouva seul. Pendant quelques minutes , le jeune marin resta plongé dans ses réflexions sur les qualités remarquables et lesprit entreprenant de cet homme singulier , sur le hasard qui les avait rapprochés d’une manière aussi inattendue, enfin sur les intimes rapports qui, par suite des circonstances, anissaient alors le sort de l’un à celui de l’autre. Puis il pénétra plus avant dans l'intérieur des ruines, et, après an examen prolongé, s’assura qu'elles centensient pour sa troupe des retraites vonvendbles. Elie pouvait, à ce qu'il sit, se teuir suffisamment eachée durant le jour jusqu’à l'heure où le pilote

viendrait donner le signal de se mettre en marche pour arrêter les chasseurs, ou bien jusqu’au moment où l'obscurité permettrait de nouveau de se hasarder dans la campagne et de regagner l’Ariel.

La nuit en était venue dans son cours à cette période que les marins désignent sous le nom de quart du matin, lorsque Griffith s’aventura sur la lisière du bois, dans l’intention d'écouter si quelques bruits annonceraient qu’on füt à leur poursuite. Arrivé dans un endroit d’où les yeux pouvaient discerner des objets même assez éloignés, il s'arrêta, et parconurut d’un regard observateur la scène dont il était entouré.

La violence de l’ouragan s'était sensiblement abattue ; mais un courant d’air non interrompu soufflait dans le branchage dépouillé des chênes. C'était un bruit mélancolique et sourd qui s’harmonisait parfaitement avec le sombre àspect de la contrée. A la distance d’un demi -mille, la masse des bâtiments de Sainte-Ruth se dessinait sur l’horizon de plus en plus lumineux qui dominait l'Océan. Même il y avait des instants où le jeüne marin croyait distinguer, à l’écume brillante dont elles se couronnent , les vagues de son élément favori, mais alors troublé. Le grondement monotone du ressac, se roulant pesamment sur la grève, ou frappant les rochers avec violence, était apporté distinct jusqu’à ses oreilles par la brise de mer qui régnait.

.C’était un moment bien propre à faire :

réfléchir profondement le jeune marin sur les chances et les hasards de sa difficile profession. Quelques heures avant déployait toutes les ressources de son énergie et de son habileté pour guider le vaisseau , à bord duquel ses compagnons dormaient paisiblement en ce moment, bin de cette terre dont alors il bravait volontairement les dangers. Avec cela, les souvenirs de sa patrie, son amour plein de jeunesse et d’ardeur, les charmes et les vertus de sa maîtresse, se mélaient confusément dans sa pensée

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