FENIMORE COOPER
en une sorte de fièvreuse contemplation.
Pas à pas il s’approchait sans y songer de l’abbaye, lorsqu'un bruit de pas, provenant , selon toute évidence, de la marche mesurée d’une troupe soumise à la discipline, frappa soudainement ses oreilles. C’en fut assez pour le ramener au sentiment de sa situation présente.
Le bruit allait toujours s’augmentant jusqu’à ce qu’il put bientôt distinguer une file d’hommes qui marchait en bon ordre vers le bois d’où lui-même venait à peine de sortir. Il se retira promptement à l’abri des épais ombrages , et s’y tint caché. Toutefois il rompit le silence en apercevant cette troupe prête à pénétrer aussi dans le taillis.
« Qui va là? quelles sont vos intentions ? cria-t-il.
— Un lâche imbécile ! » répondit Manuel de mauvaise humeur; «bon tout au plus à se cacher comme un lapin dans son terrier, ou à courir de trou en trou comme un rat peureux! Voilà que j'ai passé à demi-portée de fusil de l’ennemi sans oser brûler une amorce même contre ses avant- postes ! et cela parce que
la prudence, cette ennemie acharnée du
bruit de la poudre, a mis le doigt sur nos bassinets. De par Dieu! monsieur Griffith , je souhaite que vous n’éprouviez jamais pour faire le mal la tentation qui m'a pris tout à l'heure d'envoyer une volée de menu plomb à ce chenil d’abbaye. J'aurais voulu seulement en ouvrir les croisées pour donner un peu d'air à ce sot ivrogne qui cuve à son aise le meilleur vin du sud que...
Mais, écoutez-moi, monsieur Griffith ; un mot à part, s’il vous plaît. »
Il y eut entre les deux officiers une courte conférence, dont le reste de la troupe fut témoin sans pouvoir en rien saisir, si ce n’est ces dernières paroles que Manuel proféra aux oreilles peu dociles du lieutenant :
« Je pourrais emporter le vieux donjon sans éveiller un seul des ronfleurs qui l’habitent. Considérez donc que nous trouverions dans ces caves une provision de nectar le plus délicieux qui
ait jamais chatouillé le gosier d’un gen-
, tilhomme.
— Propos inutiles ,» dit Griffith im-.
patienté ; « nous ne sommes ni des maraudeurs ni des rats de caves pour piller de la sorte le domicile des nobles anglais. Songez, capitaine Manuel, que nous sommes des hommes d’honneur au service d’une cause sacrée, celle de la patrie et de la liberté. Conduisez votre troupe dans les ruines, afin qu’elle se repose; au jour elle aura peut-être assez d’occupation.
— Maudite fut l'heure où je quittai l’armée de ligne pour soumettre mon cœur de soldat aux ordres de cette engeance à jaquette goudronnée!» murmura Manuel tout en exécutant ce qui Mi avait été commandé d’un ton auquel il savait bien n’avoir rien à répliquer. « Jamais occasion aussi belle pour une surprise ne s’est offerte à un partisan.
Mais, de par tous les droits de l’homme, j'aurai un campement dans les règles au moins. Par ici, sergent; détachez-moi un caporal et trois hommes pour former un piquet qui stationnera dans le bois ; puis vous poserez une sentinelle en avant de notre position : de la sorte les choses auront une apparence de discipline. »
Ce ne fut pas sans les blâmer intérieurement que Griffith entendit ordonner de pareilles dispositions ; mais il s’attendait à revoir le pilote avant le jour:
aussi, croyant que cet étalage inopportun ne durerait pas assez long-temps pour les trahir, s’abstint-il de manifes-
- ter sa désapprobation. Manuel put donc
se complaire tout à son aise dans la mise en œuvre des savantes prescriptions de son art de la guerre. Puis, lorsqu'il eut établi ce qu’il appelait ses pôstes avancés , il pénétra avec Griffith et les autres soldats dans les chambres voûtées du bâtiment en ruine. Les portes brisées leur ouvraient un libre accès. Les soldats s’y arrangèrent de manière à prendre quelque repos. Quant aux deux officiers, sans manquer à la vigilance nécessaire dans leur situation,
LE PILOTE
ils passèrent la nuit tantôt à converser ensemble, tantôt à réfléchir séparément, chacun du reste se laissant aller pour son compte aux fantaisies qui convenaient à leurs caractères si opposés.
C’est ainsi que les heures s’écoulèrent Pune après l’autre, mélangées de tranquillité sans sommeil et d’attente sans résultat. Le jour enfin parut : alors il ‘devint dangereux de laisser en vue un piquet et une sentinelle que le premier passant eût pu découvrir. Manüel protestabiencontre tout changement comme une infraction aux règles militaires, car il était homme à pousser à l’extrême ses notions en fait de tactique, lorsqu'il s’agissait de résister à un otficier naval; mais, dans cette circonstance, son supérieur montra la fermeté nécessaire :
la seule concession que le capitaine put obtenir fut la liberté de placer une sentinelle solitaire à quelques pas de leur gîte souterrain ; encore fut-elle cachée à l'abri des murailles écroulées de l’édifice.
1 n’y eut, outre cela, rien de modifié dans leur situation. Plusieurs heures suivirent encore sans que l’événement répondit aux désirs de la troupe impatiente de voir arriver le moment d’agir.
Le bruit des premiers coups de canon que tira ?’4lacrity parvint sans peine jusque dans leur retraite. Griffith put affirmer, grace à son oreille exercée, que les pièces dont on entendait le feu n'étaient point du calibre- propre au schooner. Puis, quand la canonnade s’anima, quand son retentissement leur arriva lointain mais distinct, ce ne fut pas sans difficulté qu’il réussit à imposer silence à ses sentiments et à ceux de ses compagnons : tous pourtant comprirent combien de prudence exigeait leur position, et la dernière décharge eut lieu sans qu’un seul homme se fût éloigné du caveau. Alors les conjectures sur le résultat du combat succédèrent à celles qu'on avait hasardées précédemment sur sa nature.
Pendant sa durée, quelques hommes avaient de temps en temps soulevé leurs têtes au-dessus des blocs de pierre où