III. 41° livraison
ils s’appuyaient en guise d'oreillers ; mais, après avoir écouté le canon, ils s'étaient endormis d’un sommeil inégal et troublé : peu leur importait un combat dont.ils ne partageaient point les dangers. D’autres, plus émus et moins endormis, prétèrent une attention continue. Calculant les progrès de l’action d’après le ralentissement des bordées ou leur accélération successive, ils échangeaient de grosses plaisanteries sur ceux qui étaient aux prises. Enfin, lorsqu’il se fut passé quelque temps depuis la fin de la canonnade, Manuel donna un libre cours à sa mauvaise humeur.
« Ily a une partie de plaisir à une lieue de nous, monsieur Griffith, dit-il, et nous aurions pu y être invités, ainsi qu’à partager les honneurs de la victoire, sans l’obligation de rester enter rés dans ces maudits souterrains. Mais il n’est pas encore trop tard : nous n’avons qu’à pousser jusqu'aux rochers, et là, étant en vue des vaisseaux qui ont combattu, nous pourrons établir nos droits à une part de la prise.
— Les richesses qu’on peut s'attendre à trouver sur un cutter du roi ne sont pas considérables , répliqua Griffith, et les honneurs du triomphe auraient été diminués pour Barnstable, si son bord eût été encombré d’un surcroît d’hommes inutiles.
— Inutiles ! répéta Manuel. Vingttrois soldats de marine bien exercés et bien choisis ne sont-ils donc bons à rien ? Regardez ces gaillards-là, monsieur Griffith, et dites-moi si ce sont des gens à mettre de côté quand sonne l'heure du danger ? »
Griffith sourit; et, jetant les yeux sur ces hommes qui, depuis la cessation du feu, s'étaient tranquillement endormis , il ne put s’empêcher d'admirer ces membres athlétiques et nerveux, groupés au gré de leurs aises ou de leur caprice tout autour de la cave; puis, Son at- ” tention fut attirée par le faisceau de fusils, dont les tubes brillants et les baïonnettes bien polies réfléchissaient jusqu’au fond de cette sombre retraite
es rayons du jour. Manuel suivait tous ses mouvements et remarquait l’expression de sa physionomie avec une satisfaction croissante; mais il eut la patience d'attendre la réplique du lieutenant pour manifester lui-même les sentiments qu'il éprouvait.
« Je sais que ce sont de braves gens, dit Griffith, et qu’on peut compter sur eux en Cas de besoin. Mais ; attention!
Qu'est-ce cela ? »
« Qui va là? que veut dire ce bruit? »
tels furent les cris que répéta la sentinelle placée en dehors du caveau.
Manuel et Griffith se levèrent au même instant, et, craignant de proférer le moindre son, écoutèrent, immobiles et pleins d’anxiété, pour saisir quelques indications qui pussent leur expliquer l'alarme du soldat. Dans l'intervalle de silence qui suivit, Griffith chuchota quelques mots à l’oreille de Manuel.
« C’est le pilote! dit-il. Voilà longtemps que l'heure du rendez-vous est passée. »
À peine eut-il parlé, que le cliquetis de l’acier se fit soudain entendre, et le corps de la sentinelle roula lourdement et sans vie sur les marches de pierre qui conduisaient à lextérieur; la baïonnette , cause de sa mort, tenait encore dans sa poitrine où saignait une large blessure.
« Réveillez-vous ! cria Griffith; réveillez-vous !
— Aux armes! » reprit Manuel d’une voix de tonnerre.
Éveillés en sursaut par ces cris répétés et perçants, les soldats furent aussitôt sur pied. Une clarté subite vint éclairer leur confusion, tandis que les échos de la cave retentissaient des coups simultanés de vingt mousquets. Malgré le bruit et la fumée , malgré les gémissements qu’exhalaient déja ses hommes, Griffith n’y tint plus; de son pistolet il fit feu au milieu de l’espèce de nuage qui lui cachait encore l’ouverture de leur retraite, et, suivant de près son messager de plomb, brandit devant lui sa menaçante demi-pique.
FENIMORE COOPER
« En avant ! mes braves, suivez-moi! »
ordonna-t-il en même temps ; «ce ne sont que des soldats. »
Tout en parlant ainsi, il se précipita vers l’étroit passage où son pied trébucha malheureusement sur le cadavre de l’homme qu'avait atteint sa balle, et Griffith tomba de son long au milieu d’une troupe d'hommes armés.
« Feu! Manuel, feu! » cria le prisonnier avec fureur. « Feu! pendant que vous pouvez les viser tous réunis.
— Oui, feu ! monsieur Manuel, » dit Borroughcliffe très-froidement , «et tirez sur votre propre officier. Tenez-le, mes enfants, tenez-le bien sur votre front; la place la plus sûre est à côté de lui.
—Feu ! » répéta Griffith, faisant des efforts désespérés pour se dégager des cinq ou six hommes qui le retenaient ; «feu! et ne vous occupez nullement de moi.
— S'il le fait, il mérite d’être pendu, reprit Borroughcliffe. D’aussi beaux soldats ne sont pas assez communs pour qu’on puisse se permettre de les abattre comme des bêtes sauvages.
Éloignez-le de la porte, mes enfants, et dispersez-vous. »
Pendant que Griffith s’élançait hors de leur retraite, Manuel s’occupait machinalement à ranger ses hommes en ordre régulier; et les soldats américains , habitués à n’agir qu’avec ensemble, perdirent le moment: favorable pour s’avancer. Les Anglais re- -chargèrent donc leurs mousquets, et prirent position derrière quelques pans de muraille , d’où leur feu commandait l'entrée, tandis qu’eux-mêmes n’y pouvaient être inquiétés. Manuel se mi, avec un grand sang-froid, à reconnaître en personne ces habiles dispositions, cherchant les endroits où les crevasses de la muraille lui permettaient d'observer les parties extérieures du bâtiment ; mais l'ennemi lui parut trop avantageusement posté pour qu’il osât essayer une sortie. Il y eut quelques coups tirés de part et d’autre sans
LE PILOTE
résultat , jusqu’à ce que Borroughcliffe , convaincu de l’inefficacité de cette attaque , proposa un pourparler.
«Rendez-vous aux forces de Sa Majesté George III, et je vous promets quartier. |
— Voulez-vous relâcher votre prisonnier, et nous laisser libre passage pour rejoindre nos vaisseaux , demanda Manuel. Que la garnison puisse sortir avec les honneurs de la guerre et les officiers conserver leurs épées.
— C’est inadmissible , » répliqua Borroughcliffe avec gravité. « L’honneur des armes royales et la sûreté du pays me défendent d'accepter une telle convention; mais je vous assure quartier et
traitement honorable.
© —Les officiers garderont leurs armes, votre prisonnier sera mis en liberté, et la troupe entière retournera en Amérique, sur parole de ne pas servir avant que son échange ait eu lieu.
— Refusé, dit Borroughcliffe. Tout ce que je puis accorder c’est une ample libation de vin du sud ; et, si vous êtes l’homme que je suppose, vous comprendrez quelle est la valeur de cette offre.
— En nous sommant de nous rendre, comment nous considérez-vous, comme des rebelles à leur roi ou comme des prisonniers soumis aux chances légales de la guerre?
— Vous êtes tous des rebelles, messieurs, » répondit Borroughcliffe avec résolution ; « c’est comme rebelles que vous devenez mes prisonniers. Tant que vous serez entre mes mains, je vous garantis bon traitement et bonne chère ; mais, sous tout autre rapport, vous êtes à la merci de Sa Très-Gracieuse Majesté.
— Alors que Sa Majesté vienne nous montrer sa très-gracieuse face et s’emparer de nous, car je veux être damné si. »
Le jurement du capitaine fut interrompu par Griffith, dont l’effervescence s'était sensiblement calmée, et qui, maintenant. que son sort paraissait décidé, songeait avec un généreux dévouement au sort de ses camarades.
« Halte, Manuel, lui cria-t-il, ne faites pas de serments précipités. Capitaine Borroughcliffe, je suis Édouard Griffith, lieutenant dans la marine des États-Unis américains, et j'engage ma parole d'honneur que.
— Laissez-le, » dit Borroughcliffe.
Griffith s’avança entre les deux partis, et parla assez haut pour se'faire entendre de l’un et de l’autre.
« Je demande à descendre dans le caveau , et à reconnaître quelle a été la perte et quelle est la force actuelle de la troupe du capitaine Manuel. Si elle est en effet aussi réduite que je le crains, alors je lui conseillerai de se rendre aux conditions d'usage entre nations civilisées.
— Allez! dit l'Anglais. Mais, auparavant , dites-moi, votre compagnon estil un métis, un amphibie. je veux dire un soldat de marine ?
— Il'est en effet capitaine dans les soldats de marine.
— C'est mon homme, interrompit Borroughcitffe. Je ne m'étais pas trompé en croyant reconnaître les sons harmonieux de sa voix. Vous ferez bien de lui parler de la chère exquise qu’on fait à Saint-Ruth , et vous pouvez ajouter que, sachant à qui j'ai affaire, je ne manquerai pas de renoncer à l'assaut pour me contenter du blocus. Bien certainement il se rendra quand sa cantine sera vide. La voûte où il est renfermé ne lui
” garde pas une boisson pareille à celle:
des caves de l’abbaye. »
En dépit de sa position , Griffith sourit; et, faisant à l’Anglais un léger salut de la tête, il descendit dans le caveau, après s’être annoncé à haute voix, pour que ses amis sussent bien que lui seul s’approchait d’eux.
Il trouva six soldats, y compris la sentinelle, étendus morts sur le carreau ; quatre autres étaient blessés, maïs , par ordre de leur commandant , étouffaient leurs plaintes , afin de ne pas apprendre à l'ennemi quelle était la faiblesse de cette troupe ainsi diminuée. Avec le reste de ses hommes, Manuel s'était re-
tranché derrière un fragment de mur qui coupait en deux le caveau. Sans paraître intimidé par les objets mêmes qu’il avait sous les yeux’, il se tenait là d’un air aussi décidé, aussi menaçant que si le sort d’une ville forte eût dépendu de sa résolution et de son habileté.
« Vous voyez, monsieur Griffith, »
dit-il, tandis que le jeune marin obser-
‘ vait cet arrangement désespéré mais formidable ; « vous voyez que de lartillerie seule pourrait me déloger d’ici.
Quant à cet ivrogne d’Anglais là-haut,
qu’il m'envoie ses hommes en escouades
de huit ou dix, et je les empilerai sur ces marches par quatre et cinq de profondeur.
— Mais on peut amener de l'artillerie, dit Griffith, et on en amènera, si cela est nécessaire. D'un autre côté, vous
- n’avez pas la moindre espérance de vous échapper. Il est vrai que vous pourrez tuer quelques hommes à l'ennemi, mais vous êtes trop humain pour désirer le faire sans utilité.
— Sans aucun doute , » répliqua Manuel avec un sourire amer; « et pourtant je trouverais un véritable plaisir àen voir tomber seulement sept, oui, un de plus qu’ils ne m’en ont frappé.
— Souvenez - vous de vos blessés, ajouta Griflith. Ils souffrent beaucoup
. faute de secours, tandis que vous pro-
longez une défense inutile. »
Des gémissements à demi étouffés appuyèrent cet appel à la sensibilité de Manuel, qui céda, mais de mauvaise grace , aux nécessités de la circonstance.
« Allez donc lui dire que nous nous rendrons comme prisonniers de guerre, répondit-il, à condition qu’il me laissera mes armes, et qu’on donnera des soins convenables aux malades. Ne manquez pas de dire des malades, car il peut encore survenir un heureux incident avant que la convention soit ratifiée, et je vüudrais lui cacher notre perte jusqu’au dernier moment. »
Griffith, sans attendre d’autres ob-
FENIMORE COOPER
servations ; S’empressa de porter cette nouvelle à Borroughcliffe.
« Ses armes? » répéta l’Anglais quand il eut fini. « Quelles armes peut-il avoir,
je vous prie? une pique d’abordage
peut-être. Oh! si son équipement ne vaut pas plus que le vôtre, mon digne prisonnier , il n’a pas à craindre qu’on Jui en dispute la possession.
— Si j'avais seulement dix de mes moindres matelots armés avec des demipiques comme celle-là, et si le capitaine Borroughcliffe et sa troupe en venaient à se mesurer contre nous dans un combat à mort, répliqua Griffith, il changerait probablement d’opinion sur le cas qu’on doit faire de cette arme.
— Quatre hommes aussi intrépides que vous-même auraient culbuté mon détachement , » répondit Borroughcliffe sans se déconcerter. « J’ai tremblé pour nous tous en vous voyant déboucher du milieu de la fumée, comme une comète étincelante qui perce un nuage, et jamais je ne me rappellerai. cette affaire sans rendre grace au ciel du saut périlleux auquel il vous a condamné pour notre salut. Mais le traité est conclu :* dites à vos hommes de sortir et de po-
‘ ser leurs armes. »
Griffith communiqua le résultat de sa négociation au capitaine , et celui-ci conduisit sa petite troupe en plein air hors de la forteresse. Les soldats de marine, durant toute cette affaire, avaient fait preuve de ce sang-froid , de cette subordination et de cette intrépidité qui toujours ont distingué le corps dont ïls faisaient partie. Ils suivirent
. leur chef dans un morne silence, et dé-
posèrent leurs armes avec autant de précision et de régularité que s’il se fût agi d’un repos après une longue et pénible marche. Ces préliminaires une fois terminés, Borroughcliffe démasqua ses forces, et de nouveau nos aventureux héros se virent au pouvoir de l’ennemi, sans que rien püût leur faire espérer un terme prochain à cette captivité inattendue.
, LE PILOTE