CHAPITRE XX
Si votre père veut m’honorer, grand merci,
Sinon, lui-même il peut tuer l’autre Percy.
Li faut, entendez-vous ? que je sois duc ou comte. Suaxsrzans. Falstaff,
Tanpis que, sous la direction du sergent Drill, on s’occupait à lier Îles bras des prisonniers , Manuel jetait sur ses soldats et sur leurs vainqueurs des ‘regards sombres et mécontents; dans le cours de ce muet examen, 1ls tombèrent enfin sur les traits pâles et troublés de Griffith. Alors la mauvaise humeur du capitaine fit explosion.
« Voilà ce qui résulte du mépris pour
les précautions de la discipline militaire. .
Si le commandement m'eût été confié, à moi, qui, j'ose le dire, suis accoutumé au “service d’une troupe en campagne, des piquets auraient été postés dans des endroits convenables, et, au lieu d’être pris comme des lapins dans leur terrier, au lieu d’être enfumés avec du soufre, nous aurions eu le champ libre pour un combat en règle, ou bien nous aurions pu nous retrancher derrière ces murs, où je me serais fait tort de résister deux heures durant au meilleur régiment qui jamais ait arboré les couleurs du roi George.
— Défendre les ouvrages extérieurs avant de se retirer dans la citadelle, s’écria Borroughcliffe, c’est le jeu de la guerre, c’est un précepte de la science. Mais si les lapins s’étaient tenus cois dans leur terrier, ils y seraient encore à frétiller. Les yeux d’un timide passant ont ce matin été frappés aux abords de ce bois par la vue d’hommes armés et revêtus d’un uniforme étranger. Comme il fuyait, sans doute avec l'intention de se jeter à la mer, ainsi qn'il arrive quelquefois aux gens de cette espèce , son bonheur a voulu qu’il me rencontrât, et je lui ai sauvé la vie en le forçant à me servir de guide. Avouez, mon digne collègue, que, si la science est souvent bonne à quelque chose, Fignorance, dans certaines occasions, garantit encore mieux notre sûreté.
— Vous avez réussi, monsieur , et vous avez le droit d’être gai, » dit Manuel en s’asseyant avec tristesse sur un monceau de ruines, et en contemplant les cadavres que l’on déposait successivement à ses pieds; « mais ces hommes étaient mes propres enfants, et vous m'excuserez si je ne puis répondre à vos plaisanteries. Ah! capitaine Borroughcliffe, vous êtes un soldat, et devez savoir apprécier le mérite. Ces hommes, que vous voyez endormis sur ces pierres, je les ai reçus des mains de la nature, et j'en avais fait l’orgueil et la gloire de notre art. C'étaient des braves qui mangeaient et buvaient , tournaient et marchaient , chargeaient et déchargeaient , riaient ou pleuraient, parlaient ou se taisaient, au gré de ma seule volonté. Quant à l’ame, ils n’en avaient qu’une seule à eux tous, et cette ame était en moi ! Gémissez , vous, mes autres enfants, gémissez maintenant en liberté; il n’y a plus de raison pour garder le silence. J’ai vu une balle de mousquet couper à la file des boutons à cinq de mes soldats sans effleurer la peau d’un seul , et, dans un service régulier, il m'aurait été possible de calculer avec certitude combien je devais en perdre; mais cette maudite escarmouche, à la façon des bandits, m’enlève l'élite la plus précieuse de mà troupe. Pleurez, enfants, maintenant que vous êtes à l’aise : cela vous soulagera. » |
Borroughcliffe parut partager jusqu’à un certain point les sentiments exprimés par son prisonnier , et lui adressa quelques mots de cohdoléance, tout en surveillant les préparatifs de départ faits par sa petite troupe. Enfin le sergent vint lui annoncer qu’on était parvenu à réunir les brancards nécessaires au transport des blessés, et lui demanda quelles étaient ses instructions pour re.
gagner leurs quartiers.
« Qui a vu la cavalerie? dit le capitaine; quel chemin a-t-elle pris ? a-t-elle entendu parler de ce détachement ennemi?
— Cé n'est pas nous qui leur en aurions parlé, Votre Honneur, répondit le sergent. Lorsque nous avons quitté les rochers ils sont partis avec l’intention de longer la côte durant'plusieurs milles pour donner l'alarme aux habitants d’alentour.
— Laissez-les faire : ces beaux messieurs ne sont bons qu’à cela. Drill, l'honneur aujourd’hui chez nous est aussi rare que l’avancement : nous semblons n’être que les descendants dégénérés des héros de Poitiers. Vous m'en- . tendez?
— Quelque bataille livrée aux Français par les troupes de Sa Majesté, Votre Honneur, » répliqua le sergent assez embarrassé de s’expliquer le coup d'œil du capitaine.
« Drôle! votre esprit devient paresseux après la victoire, s’écria Borroughcliffe ; approchez que je vous communique mes ordres. Pensez-vous, monsieur Drill, que la petite partie de plaisir de ce matin nous vaille plus d’honneur ou de profit que nous ne pouvons en supporter ?
— Je ne pense pas, mon capitaine,
car nous avons l’un et l’autre des épau-.
les assez Jarges.
— Qui ne sont pas affaiblies par un surcroit de fardeaux en ce genre, » interrompit Borroughcliffe avec un accent significatif. « Si nouslaissons la nouvelle decetteaffaire parvenir jusqu'aux oreilles le ces affamés dragons, ils vont tomber sur nous , la bouche ouverte, comme une meute de chiens haletants, et réclamer àu moins la moitié de l’honneur et certainement tout le profit.
— Mais, Votre Honneur, il n’y en avait pas un seul...
— Qu'importe, Drill? J’ai vu des troupes qui s'étaient battues, qui avaient beaucoup souffert, auxquelles, par une dépêche adroitement rédigée, on trouvait moyen d’escamoter leur part de la victoire. Vous savez, drôle, qu’au milieu de la fumée et de la confusion d’une bataille, chaque homme ne peut voir ce qui se passe auprès de lui, et la prudence
FENIMORE COOPER
la plus ordinaire lui recommande de ne mentionner dans ses rapports officiels que les choses sur lesquelles il ne peut craindre aucune contradiction.
Maintenant, vous avez entendu parler d’une célèbre bataille de Blenheim, je l'espère du moins ?
— Oh! que oui, Votre Honneur. Elle est l’orgueil des armées anglaises avec celle de Culloden. Ce fut le grand caporal John qui battit le roi de France, et tous ses lords, et toute la noblesse avec la moitié des Français en armes pour les soutenir.
— Aye! Il y a quelque chose des traditions de caserne dans cet aperçu, mais au fond il est exact. Savez-vous, monsieur Drill, combien il y avait de Français sur le champ de bataille ce jour-là ?
— Je n’ai jamais vu leurs contrôles imprimés, mais à en juger par la différence entre les deux nations, je supposé bien qu’ils étaient au nombre de quelques centaines de mille.
— Etcependant, pour s'opposer à cette immense armée, le duc v’avait que dix à douze mille Anglais bien nourris.
Vous paraissez surpris, sergent ?
— Vraiment , Votre Honneur, pour un vieux soldat cela est un peu fort à avaler : quelques volées de boulets tirées au hasard auraient suffi pour balayer‘ une ligne aussi mince.
— Et pourtant la bataille fut livrée et la victoire fut remportée. Mais le duc de Marlborough avait avec lui un certain M. Eugène qu’accompagnaient cinquante à soixante mille Allemands. Vous n'avez jamais entendu parler de M. Eugène ?P
— Jamais, Votre Honneur; j'ai toujours cru que le caporal John...
— Était un brave et grand général, et vous aviez raison, monsieur Drill Il en serait de même de certain gentilhomme que je ne nommerai pas si Sa Majesté voulait seulement signer une commission à cet effet. Quoi qu’il en soit, le grade de major est sur la grande route qui conduit à celui de colonel, et
LE PILOTE
un honnête homme peut encore se trouver à son aise avec un régiment. En bon anglais, monsieur Dril!, il faut que nous transférions nos prisonniers à l’abbaye en faisant le moins de bruit possible, afin que la cavalerie continue ses caravanes le long de la côte et ne vienne pas nous rogner nos portions.
C’est aux bureaux de la guerre qu’il faut faire mousser cette affaire. Fiez-vous à moi pour cela : m'est avis que je connais une personne aussi habile à manier, quand il le faut, la plume que l'épée.
Drill n’est pas un nom bien long à écrire, et on peut facilement lui trouver place dans les plis d’une lettre.
— Vrai! mon capitaine, » dit le basofficier satisfait. « II me semble qu’un tel honneur est trop... mais Votre Honneur peut disposer de moi.
— C'est ce que je sais. Soyez donc muet et faites en sorte que vos hommes le soient, jusqu’au moment où il faudra parler , et alors, je vous le promets, il y aura du fracas. » Borroughcliffe, en continuant, secoua la tête d’un air grave. « Le combat a éte rude et sanglant en diable, sergent; voyez plutôt les blessés et les morts. Un bois sur chaque flanc, soutenu par une ruine au centre.
Oh! de l'encre, de l’encte; on ne lépargnera point pour décrire ces details à grands renforts d'effet. Allez, mon brave, et qu’on se prépare à marcher. »
Ainsi éclairé sur les vues ultérieures de son chef, le sergent rejoignit la petite troupe pour lui communiquer les instructions qu’il avait reçues et la disposer pour la marche à opérer. Les arrangements ne furent pas longs. Borroughcliffe, dans son désir de monopoliser la gloire de cette journée, ordonna que les cadavres resteraient jusqu’au soir dans les ruines, où rien ne faisait présumer qu’ils pussent être découverts.
On plaça les blessés sur des espèces de litières formées de fusils et de capotes que fournirent les prisonniers; puis vainqueurs et vaincus quittèrent la place en un corps serré dont ces derniers occupèrent le centre afin d'échapper au-
tant que possible aux coups d’œil indiscrets des passants. Il y avait toutefois bien peu à craindre de ce côté-là , car l'alarme et Ja terreur, résultats des bruits exagérés répandus dans tout le pays, éloignaient des domaines paisibles de Saint-Ruth tout visiteur étranger.
Le détachement sortait du bois, quand un craquement de branchages et un bruissement de feuilles annoncèrent qu'il avait à redouter quelque interruption inattendue.
« Serait-ce une de leurs damnées patrouilles ? » s’écria Borroughcliffe avec un geste évident de déplaisir ; « ils battent la terre comme un régiment de cavalerie.
Je vous prends à témoin. messieurs, que nous nous retirions du champ de de bataille avant d’avoir reçu un pareil renfort, si, comme je le suppose, c'en est un.
— Nous ne sommes pas disposés, monsieur , à vous dénier la gloire d’avoir pris seul part à cette action, » dit Griffith, jetant des regards préoccupés dans la direction où le bruit se faisait entendre et s’attendant à voir le pilote sortir à la place d’un peloton ennemi des broussailles où il ne paraissait se faire jour qu’avec peine. |
« Frayez le chemin, César! » s’écria une voix à peu de distance. « Arrachez ces ronces à ma droite, Pompée ; dépéchez-vous, mes garçons, ou bien nous arriverons trop tard même pour sentir l'odeur de la poudre.
—Hum !» dit le capitaine qui avait recouvré son indifférence philosophique.
« Ce doit étre une légion romaine qui se relève après un sommeil de dix-sept cents ans, et c’est probablement la voix du centurion. Arrétons-nous, monsieur Drill, et voyons comment marchait jadis une troupe armée. »
Le capitaine parlait encore, lorsque les arrivants se dégagèrent par un dernier effort du taillis où ils s'étaient trouvés embarrassés. Deux nègres, courbés chacun sous le poids d’un faisceau de fusils, précédèrent le colonel Howard, qui fit eufin son entrée dans la clairière
où Borroughcliffe et son détachement étaient arrêtés. Il se passa quelques instants avant que le vieux militaire, tant il était occupé à réparer le désordre de son costume et à essuyer la sueur qui découlait de son front , s’aperçût que la troupe de Borroughcliffe était presque doublée en nombre. À
« Nous avons entendu votre feu , cria le vétéran, et j'ai pris la résolution de vous seconder par une vigoureuse sortie, telle qu’il est d’usage d’en faire pour déterminer la levée d’un siége. Il est vrai pourtant que si Montcalm fût resté tranquillement derrière ses murailles , il n’eût pas abreuvé de sang les plaines d'Abraham.
— Oh! le parti qu’il prit fut digne
d’un soldat , s’écria Manuel, et conforme
en tout aux règles de la guerte. Ah! si j'eusse suivi son exemple, ce jour-ci se serait bien sûr autrement terminé.
— Eh! bien, qui avons-nous donc là? »
s’écria le colonel surpris ; « quel est celui qui, sous un tel costume, prétend s’immiscer dans la critique des batailles et des siéges ?
— C'est un chef des incognitorum, mon digne hôte, répondit Borroughcliffe; ce qui veut dire en bon anglais un capitaine des soldats de marine au service du congrès américain.
— Quoi! s’écria le vétéran plein de joie, avez-vous donc rencontré les ennemis? Oui, et par la renommée de l’immortel Wolfe, vous les tenez enfin prisonniers. Je me hâtais de venir à votre secours avec une partie de ma garnison, car je vous avais vu marcher de ce côté, et quelques coups de fusil ont contribué à me guider.
— Quelques coups de fusil! .interrompit le vainqueur ; je ne sais ce que vous voulez dire par là, mon brave et vieil ami. Sans doute, au temps de Wolfe, et d'Abercrombie, et de Braddock, vous avez pu être témoin ou acteur une fois par semaine dans une rencontre suffisamment bruyante; mais moi aussi j'ai vu des feux bien nourris, et je suisendroit d'émettre mon opinion en pareille ma-
FENIMORE COOPER
tière. Aux batailles qui se livrérent sur
FHudson la mousqueterie exécuta des
roulements avec autant de suite et d’agilité que la baguette d’un tambour : tout cela est passé et beaucoup peuvent en parler. Mais quant à cette affaire-ci, jamais pour ma part je n’ai assisté à un combat aussi désespéré , aussi sanglant.
Remarquez bien qu’il faut avoir égard aux forces des parties belligérantes. Le bois est plein de cadavres , et, comme vous voyez, nous avons fait de notre mieux pour emporter quelques blessés.
— Serait-il vrai? » s’écria le vétéran tout étonné; « il y aurait eu un engagement pareil à portée de fusil de abbaye, et je n’en ai rien su ! Hélas! mes facultés . sont en baisse, je le crains, car il fut un temps où la moindre décharge aurait suffi pour me tirer du sommeil le plus profond.
— La baïonnette est une arme silen-’ cieuse, » répliqua gravement le capitaine, en faisant de la main un geste significatif; « c’est l’orgueil des soldats anglais, et il n’est pas d’officier expérimenté qui ne sache qu’un coup de baïonnette vaut le feu d’un peloton.
— Quoi! en êtes-vous venu à l’arme blanche ? cria le colonel. De par le ciel, Borroughcliffe, mon jeune et brave ami, j'aurais donné vingt boucauts de riz et deux nègres aux larges épaules pour voir cette affaire.
— C'eût été sans contredit un beau spectacle. Mais la victoiré est à nous sans que la présence d’Achille ait cette fois été nécessaire. Je tiens prisonniers tous ceux qui ont survécu au combat, du moins tous ceux qui ont mis le pied sur le sol anglais.
— Vive Dieu! et le cutter de Sa Majesté a pris le schooner de son côté, ajouta le colonel Howard. Ainsi périsse à toujours la rébellion? Où est donc Kit? Kit, mon parent et mon ami, monsieur Christophe Dillon? je voudrais savoir de lui ce que les lois du royaume prescrivent maintenant à un loyal sujet. Il y aura de l’ouvrage pour les jurés de Middlesex , capitaine Bor-
roughcliffe , si ce n’est plutôt pour la secrétairerie d'état. Où donc est Kit?
. mon parent, le loyal, le prudent, le
sage, l’habile Christophe ?
— Le Cacique, reprit le capitaine, non est, comme a prononcé plus d’un
bailli à propos de quelques fins matois
qui ne se trouvaient pas là quand leur présence était requise. Maîs, d’après ce
.que m'a dit le cornette des drägons,
j'ai lieu de croire que Sa Seigneurie provinciale s’étant rendue à bord du cutter pour l’informer de la position de l'ennemi , y sera resté afin de partager les dangers et la gloire de l'expédition navale.
— Oui-da! je le reconnais bien là, »
s’écria le colonel en se frottant les mains avec une orgueilleuse satisfaction ; « cette conduite est digne de lui:il a oublié les lois et ses paisibles occupations pour céder à l’entraînement des dispositions militaires ; oui, il a exposé sa tête d'homme d'état aux risques de la guerre avec toute l’ardeur et linsouciance d’un jeune homme.
— Le Cacique est un homme prudent , » observa le capitaine de son ton sec habituel, «et sans aucun doute il se souviendra, même au milieu du tumulte des combats, qu'il se doit à luimême et à la postérité. Mais je m'étonne qu’il ne soit pas encore de retour, car voilà bien du temps déja que le schooner a baissé son pavillon, ainsi que je l'ai vu de mes propres yeux.
— Vousine pardonnerez, messieurs,»
dit Griffith en s’avançant vers eux plein d’une inquiéiude qu'il ne put contenir
” plus long-temps ; mais j'ai, sans le vou-
loir , entendu une partie de votre conversation, et je.ne puis croire que vous jugiez nécessaire de cacher la vérité à un prisonnier désarmé. Vous disiez qu’un schooner a été capturé ce matin même ?
— Assurément, » répondit Borroughcliffe d’un ton qui faisait honneur à la délicatesse de ses sentiments ; « mais je me suis abstenu de vous l’annoncer, pensant que votre propre infortune devait
pour linstant étre assez pour vous.
Monsieur Griffith, monsieur est le colonel Howard , dont vous aurez à reconnaître l'hospitalité avant que nous nous séparions.
— Griffith! » répéta le colonel vivement. « Griffith! quel spectacle pour ma vieillesse ! Faut-il que le fils du digne, du brave, du loyal Hugh Griffith soit aujourd’hui captif. et pris en portant les armes contre son prince ! Jeune homme, jeune homme! qu’aurait dit votre père, qu'aurait dit son fidèle ami, mon pauvre frère Harry , s’il eût plu à Dieu de leur accorder assez d'années pour qu’ils fussent témoins de la tache ineffaçable , de la honte éternelle dont vous souillez un nom respectable ? |
— Si mon père avait vécu, il défen-
drait maintenant l'indépendance de son pays natal ,» dit Griffith avec fierté.
« Mais je désire respecter jusqu'aux préjugés du colonel Howard, et le prie en conséquence de vouloir bien rompre sur un sujet que probablement nous ne pourrons jamais envisager de la même manière.
. — Jamais! non, tant que tu seras dans les rangs des rebelles, cria le colonel. Oh! jeune homme, combien j'aurais pu te chérir si tu ‘avais consacré au soutien des droits imprescriptibles de ton roi, les connaissances et les talents que tu avais acquis à son service! J’aimais ton père, le digne Hugh, autant que j'aimais mon propre frère Harry.
— Et son fils devrait vous être encore cher, » interrompit Griffith en saisissant dans ses deux mains la main que le vieillard essayait à peine de lui retirer.
— Ah! Édouard! Édouard, » continua le colonel en s’attendrissant, « combien de rêves de mes beaux jours ta perversité a détruits à jamais. Non, Kit lui-même, avec sa sagesse et sa loyauté, p’aurait pas autant que toi trouvé faveur à mes yeux prévenus, tant il me semble voir ton père revivre dans tes traits et dans
ton sourire. Oui, Ned, cela aurait suffi -pour obtenir de moi tout, si ce n’est la
trahison. Alors Cécile, si contrariante,
si tendre, si mutine, si douce, si aimante, si bonne, eût été entre nous un lien indissoluble. » |
Avant de céder aux sensations qui l’oppressaient, Griffith jéta un coup d'œil rapide vers Borroughcliffe. comme pour lui exprimer le désir qu’il suivit la troupe chargée du transport des blessés ; mais le capitaine n’y eut aucun égard, et la conversation continua en sa présence.
« Eh! bien, monsieur , dit Griffith, que ce jour mette fin à notre mésintelligence. Votre charmante nièce peut devenir encore le lien dont vous parlez, et vous serez pour moi ce que votre ami Hugh aurait été, en même temps que vous serez à double titre le père chéri de votre Cécile. |
— Jeune homme! » répondit le vétéran en détournant sa figure pour cacher l'émotion qu’elle exprimait, « jeune hom- me, ce sont d’inutiles discours : ma parole est donnée à mon parent Kit, et tes projets sont maintenant inexécutables.
— Rien n’est inexécutable, monsieur, quand la jeunesse et la résolution ont pour conseillers l’âge et l'expérience que vous possédez. Cette guerre sera bientôt terminée.
— Cette guerre! » répéta le colonel se dégageant brusquement de la main que Griffith avait posée sur son bras ; « que dites-vous de cette guerre, jeune homme ?
n’est-ce pas un attentat impie contre les droits de notre gracieux monarque?
n'est-ce pas une tentative infâme pour placer les plus vils tyrans plébéiens sur le trône des rois, pour élever les méchants à la place des bons, pour couvrir une coupable ambition du masque sacré de la liberté, pour abuser à son profit du cri populaire d'égalité? Comme si la liberté pouvait exister sans l’ordre, comme s’il y avait égalité là où les priviléges du souverain ne sont pas respectés aussi bien que les droits du peuple!
— Vous nous jugez bien durement, colonel Howard, dit Griffith.
— Moi vous juger, » reprit le vieux soldat qui, en ce moment, ne retrouvait plus dans Îles traits du jeune homme la
FENIMORE COOPER
moindre trace de ceux de Hugh son ancien ami; « vous juger n’est pas dans mes attributions !.… Mais le temps viendra ! le temps viendra ! Je suis patient et puis attendre le, cours des événements, car l’âge calme l’ardeur du Sang et nous apprend à réprimer les passions impétueuses de la jeunesse.
Mais si le ministère voulait décréter une commission de justice pour les colonies.
et y comprendre le nom du vieux co- Jonel Howard, je ne suis qu’un chien si, l’année révolue, un seul rebelle restait encore debout... Oui, monsieur , »
ajouta-t-il'en se retournant avec solennité vers Borroughcliffe, « pour une pareille cause j’agirais en Romain, et je ferais pendre... oui pendre, s’il le fallait. mon propre parent, M. Christophe Dillon.
— De grace, épargnez au Cacique le désagrément de s’élever aussi haut avant que le temps en soit venu, » répliqua Borroughcliffe avec un geste plein d’ironique gravité. « Mais, monsieur, voici un sujet qui figurerait d’une façon plus convenable à la potence, » ajouta-t-il en étendant la main dans la direction du bois. « Voyez donc, monsieur Griffith, cet homme là-bas n’est-il pas un de vos camarades ? »
Les yeux du colonel et de Griffith se tournèrent en effet de ce côté, et le dernier reconnut aussitôt le pilote arrété sur la lisière du bois où il se tenait, les mains croisées devant sa poitrine , dans l'attitude d’un homme qui observe et réfléchit.
« Cet homme, » dit Griffith, confus au moment d’énoncer une vérité dont le sens avait encore son équivoque; « cet homme n’appartient pas à l’équipage de notre vaisseau.
— Et cependant on l’a vu dans votre compagnie, repartit l’incrédule Borroughcliffe. C'est lui qui vous a servi d'orateur lors de l’interrogatoire d’hier, et, sans aueun doute, colonel Howard, il commande Plarrière-garde des rebelles.
— Vous avez dit vrai, ajouta le vé-
LE PILOTE
téran. À moi, César! a moi, Pompée ! Feu. »
Les nègres tressaillirent à la voix de leur maître devant lequel ils tremblaient sans cesse de respect et de crainte. Mettant en joue leurs mousquets, ils détournèrent la tête, fermèrent les veux, et tirèrent par obéissance pour l’ordre meurtrier du colonel.
« En avant maintenant ! » cria celuici, brandissant le vieux sabre dont il s'était armé, et pressant sa marche autant que pouvait le lui permettre une récente attaque de goutte. « Chargeons .ces chiens à la baïonnette et faisonsen justice. En avant, Pompée! Ferme, mes braves, ferme ! »
« Si votre ami résiste à cette charge , »
observa Borroughcliffe, qui se tourna sans sourciller vers Griffith, « ses muscles sont de fer. Un régiment des gardes n’y pourrait tenir, eût-il encore Pompée dans ses rangs.
— J'espère, dit Griffith, que Dieu lui prêtera assez de patience pour respecter la faiblesse du colonel. Il présente un pistolet.
— Mais il ne fera point feu. Les Romains jugent prudent de s’arréter , et, par le ciel ! se replient sur l’arrière-garde. Holà ! colonel Howard , mon digne hôte, rejoignez le gros de votre armée. Le bois est plein de rebelles, mais ils ne peuvent nous échapper. Je n’attends que la cavalerie pour leur couper la retraite. »
Parvenu à une petite distance de
l'hemme isolé qui attendait avec tant de résolution l’attaque dont il était mepacé, le vétéran s’aperçut qu’il était seul aussi, et s'arrêta. D'ailleurs, ajoutant foi aux avertissements de Borroughcliffe, il se retira lentement, sans cesser de présenter à l'ennemi un front intrépide, jusqu'à ce qu’il eût regagné le point où le capitaine se tenait encore.
« Rappelez vos troupes, Borroughdiffe ! dit-il, et chargeons sur le bois.
Ils fuiront devant les forces de Sa Majesté comme de läâches coquins qu'ils sont. Quant aux nègres, Laissez-moi
apprendre à ces poltrons à laisser là leur maître au moment du danger. On dit que la Peur est pâle; mais que je sois damné, Borroughcliffe, si je ne crois que sa chair est de couleur noire.
— Je l'ai vue de toutes les couleurs, répondit le capitaine ; bleue, blanche, noire et mélangée. Il faut, mon excellent hôte, que vous me permettiez de prendre sur moi tous les ordres à donner. Retirons-nous vers l’abbaye, et fiez-vous-en à moi pour intercepter la réserve des rebelles. »
Ce ne fut pas sans regret que le colonel acquiesca à cet arrangement , et tous suivirent Borroughcliffe en modérant leur pas pour le régler sur celui que les infirmités du vétéran ralentissaient naturellement. L’ardeur de son attaque contre le pilote et les idées qu’elle avait fait naître en lui s'étaient réuniesdu reste pour éloigner de son cœur toute résolution amicale, et il rentra chez lui bien déterminé à livrer Griffith et ses amis à la justice, dût-elle les traîner au pied de l’échafaud.
Dès que la troupe eut disparu derrière les bouquets d’arbres ÿarsemés autour de l’abbaye, le pilote remit son pistolet à sa ceinture, et se détournant d’un air triste et soucieux , il rentra dans le bois.