CHAPITRE XXI
Quand ces prodiges-là paraissent à la fois,
Qu'on ne me dise pas : « C’est naturel. » Je crois
Que, présages certains de la fureur céleste,
Lis sont des plus grauds maux l’ FR funeste, asca
Sr le lecteur veut bien réfléchir au temps qui a dû s’écouler durant les précédents événements, il concevra sans peine que l’Ariel mit à l’ancre, avec sa prise, dans la baie d’où cette ‘dernière était sortie, quelques heures seulement après que Griffith et sa troupe eurent été faits prisonniers. La capture supposée du schooner fut un incident peu remarqué dans un pays dont les marins sont considérés par leurs compatriotes comme invincibles. Aussi Barnstable
parvint facilement à tromper le petit nombre de campagnards que la curiosité amena dans les eaux de son navire avant la tombée de la nuit; mais lorsque les brouillards du soir eurent enveloppé l’étroit bassin , lorsque les contours du rivage se perdirent au sein des ombres, le jeune marin songea que le moment était venu de s’occuper activement de ses devoirs.
I fit lever l’ancre à bord de /” 4lacrity, où il laissa, outre l’équipage anglais, ses propres blessés. Puis le cutter, poussé par un gros vent de terre, sortit en silence de la baie, et quand il eut gagné la pleine mer, déploya toutes ses voiles pour rejoindre la frégate aussi promptement que possible. Barnstable surveilla tous ces mouvements avec une vive anxiété; car, sur une éminence d’où l’on commandait au loin l'Océan, était établie une batterie, petite, mais bien servie , destinée à protéger la côte contre les insultes et les déprédations des bâtiments ennemis. En tout temps elle était occupée par une force suffisante pour manœuvrer les deux grosses pièces qu’elle côntenait. Le lieutenant ignorait encore si son stratagème avait réussi, et ce ne fut qu’en entendant la voilure du cutter se gonfler sous la pression du vent , qu’il se sentit enfin en sûreté.
« Voilà qui va donher l’alarme aux oreilles anglaises , » dit le jeune Merry, alors debout sur le gaillard.d’avant, au-
près de son commandant, et prétant
une inquiète attention au bruit qui venait du cutter. « Ils ont posé un factionnaire sur cette pointe au soleil couchant, et, pour peu qu’il soit plus alerte qu’un homme mort ou qu’un soldat de marine endormi, il soupconnera facilement que tout n est pas en règle.
— Jamais! » répliqua Barnstable en respirant de manière à prouver la fin de ses appréhensions ; ; «il supposera que c’est une sirène occupée à faire jouer son éventail pour se rafraichir pendant cette froide nuit , avant de deviner ce qui est en effet. Que dites-vous,
FENIMORE COOPER
maître Coffin ? le soldat flairera-t-1l la vérité ?
— C’est une stupide race, » repartit le contre- maître en jetant derrière lui un regard pour s'assurer qu'aucun de leurs propres soldats de marine ne se trouvait dans le voisinage. « N’avionsnous pas ici même un sergent qui aurait dû savoir quelque chose, puisqu'il avait déja tenu quatre ans la mer? Eh! bien, ne soutenait-il pas, contre l’avis de tous
‘ceux qui avaient doublé le cap de Bonne-
Espérance, qu’on ne rencontrait dans ces parages rien de semblable au voltigeur hollandais ! Puis, quand je lui :
disais qu’il n’était qu’un ignorant, quand je lui faisais observer que l'existence du Hollandais n’était pas chose plus impossible à concevoir que ces pays où les habitants font de l’année deux parts, six mois pour le jour et six mois pour la nuit, alors l’imbécile me riait au nez. Vraiment je crois qu’il m’aurait accusé de mentir, sans une certaine raison.
— Et quelle pouvait être cette raison ? » demanda Barnstable gravement.
« Ma foi, monsieur, » répondit Tom en étendant les doigts osseux et la large paume de sa main au peu de clarté qui régnait encore, « quoique je sois d'humeur paisible, il ne faut pas trop m’agacer.
— Et vous avez vu le voltigeur hollandais ?
— Jamais je n’ai doublé le cap, quoique je puisse, même au milieu de la nuit la plus noire , trouver ma route à travers le détroit de Le Maire. Mais, si je ne lai pas vu moi-même, je connais des gens qui l’ont vu, et bien plus, qui lui ont parlé.
— À la bonne heure. Eh! bien, il faut à votre tour que vous deveniez cette nuit le voltigeur yankie , maître Coffin.
Faites lancer votre barque et armez votre équipage. »
Le contre-maître s’arrêta un instant avant d’obéir à cet ordre imprévu; puis, montrant. la batterie, il demanda avec un flegme remarquable.
« Pour une besogne de terre, monsieur ? Prendrons-nous les coutelas et les pistolets, ou bien aurons-nous besoin des piques ?
— 1l peut se rencontrer des soldats sur notre route, » dit Barnstable en réfléchissant. « Armez vos hommes ainsi que d’habitude ; mais jetez quelques longues piques dans le canot. Quant à vous, maître Coffin, écoutez-moi. Point de corde ni de tonneau, quoique je vous voie déja en train de rassember vos ustensiles de pêche. »
Le contre-maître, qui s’éloignait du gaillard d’avant , se retourna à ce nouvel ordre, et, d’un air de remontrance, essaya de faire ses observations.
« Fiez-vous-en à un vieux baleinier, capitaine Barnstable, qui , toute sa vie,
Ta manœuvré de pareilles nacelles. Il faut au canot sa corde et son tonneau comme il faut du lest à un navire, et.
— Ne m'en parlez plus! » interrompit le commandant avec un geste d’impatience que son contre-maître savait interpréter comme une preuve de détermination bien arrétée. Poussant un soupir de regret, il s’occupa donc sans plus de délai à exécuter les ordres qu’il avait reçus.
De son côté, Barnstable, appuyant avec familiarité sa main sur l’épaule du midshipman , le conduisit silencieusement vers la poupe du schooner. La toile qui couvrait l’entrée de la cabane était à moitié relevée, et, grace à la lampe qui brülait dans ce petit appartement, on pouvait voir, sans quitter le pont, tout ce qui s’y passait. Dillon était assis là, la tête inclinée sur ses deux mains, de manière à cacher sa figure, mais dans une attitude qui indiquait un profond recueillement.
« Je voudrais bien apercevoir les traits de mon prisonnier, » dit Barnstable d’une voix basse que son compagnon pouvait seul entendre; «l’œil d’un homme est une espèce de phare qui montre le chemin pour entrer dans le port de sa confiance.
.— Et quelquefois un fanal pour nous
avertir qu’il n’existe auprès de lui aucun ancrage sûr, ajouta Merry. ,
— Drôle! murmura Barnstable ; c’est votre cousine Kate qui vient de parler.
— Si ma cousine Powden était ici, monsieur Barnstable, je sais que son opinion ne serait en aucune façon plus favorable au prisonnier.
— Et cependant je suis déterminé à me fier à lui! Écoutez-moi, mon ami, et dites-moi si j'ai tort. Vous avez lintelligence vive et prompte aussi bien que d’autres membres de votre famille, et peut-être me suggérerez-vous quelque bon avis. »
L’heureux midshipman se sentit tout fier d’avoir mérité la confiance de son commandant, et le suivit aussitôt vers
le tableau du couronnement, où Barn-
stable s’appuya tandis qu’il achevait sa communication.
« J’ai su par Îles pêcheurs qui sont venus ce soir s’extasier sur le vaisseau que les rebelles ont eu l'esprit de construire, j'ai su qu’un détachement de matelots et de soldats de marine a été pris ce matin dans une vieille ruine près de l’abbaye de Saint-Ruth.
— C’est M. Griffith ! s’écria Merry.
— Oui-da ! Tout l’esprit de votre cou:
sine Kate n’est pas nécessaire pour faire .
cette grande découverte. Eh bien ! j'ai proposé à ce monsieur à la face basanée de se rendre à l’abbaye pour y négocier un échange. Il comptera pour Griffith, et l'équipage de l 4lacrity pour Manuel, ses soldats et nos Tigres.
— Les Tigres ! » s’écria le jeune horhme avec émotion. « Quoi ! ils ont aussi pris mes tigres ! Plût au ciel que M. Griffith m’eût permis de l’accompagner à terre !
— Ce n’était pas pour un jeu d’en- ” fant qu’ils y allaient, et la place était encore trop étroite à bord de leur chaloupe. Maintenant ce M. Dillon a consenti à ma proposition et m'a engagé sa parole que Griflith nous serait rendu une heure après son entrée à l’abbaye.
Mais cette parole d'honneur , faut-il y compter ?
—— Peut-être, » dit Merry après avoir réfléchi; «car je crois qu’il regarde la présence de M. Griffith”sous le même toit que miss Howard comme chose à
* éviter autant que possible; aussi, dans cette circonstance, est-il capable d’agir avec loyauté, quoique son regard paraisse diaboliquement faux. |
— Oui, oui, son phare, je l’avouerai, n’a qu'une clarté douteuse, dit Barnstable; mais c’est un homme bien né, et il a promis : ce serait mal de le soupconner en pareille matière, et je me fierai à lui. Maintenant écoutez, Merry ; l’absence de têtes plus vieilles et plus expérimentées fait peser une grande responsabilité sur nos jeunes épaules. Surveillez cette batterie avec autant de soin que si vous étiez sur le grand mât de votre frégate pour guetter l’approche d’un ennemi. Aussitôt que vous y verrez des lumières se remuer, coupez les câbles sans tarder davantage et gagnez la mer... Vous me trouverez quelque part le long des rochers, et vous courrez des bordées près de la côte, en conservant toujours l’abbaye en vue jusqu’à ce que vous nous ayez rencontrés. »
= Merry prêéta une vigilante attention à ces recommandations et à d’autres tout aussi importantes. Des deux officiers que Barnstable avait à son bord, l’un était blessé et l’autre avait pris le commandement de ? Alacrity. Force lui était donc de confier son schooner si chéri aux soins d’un jeune homme dont l’âge ne promettait pas autant d’expérience qu’il en avait déja réellement acquis.
Après avoir terminé ses instructions, le lieutenant, avant de parler au prisonnier, jeta de nouveau sur sa physionomie un regard attentif. Dillon avait écarté ses mains qui ne cachaient plus ses traits livides. Comme s’il eût pressenti l’examen auquel il était en ee moment soumis, il avait concentré toute l'expression de sa maussade et repoussante figure dans une espèce de contemplation soumise et résignée au sort qui lui était échu. Telle fut du moins la
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‘pensée du jeune lieutenant ; même elle
remua chez lui quelques-uns dés plus généreux penchants de l4 nature. Repoussant alors, comme indignes de l’un et de l’autre, tous les soupçons hostiles à l'honneur de Kit Dillon, il l’invita d’un ton affable à lesuivre dans lecanot. Quand Dillon s’entendit appeler, il passa sur ses traits une sorte d’éclair qui leur préta une expression indéfinissable mais passagère. Barnstable en tressaillit, mais il cru y avoir reconnu la manifestation du plaisir qu’éprouvait le prisonnier à la pensée de sa prompte libération, et ses soupçons s’évanouirent aussi vite que le sourire douteux sous l'impression duquel ils s’étaient un moment réveillés.
Barnstable allait donc descendre dans la chaloupe , lorsqu’il se sentit retenu par une légère pression du bras.
« Que voulez-vous ? » dit-il au midshipman qui l'avait ainsi arrété.
. «Ne vous fiez pas trop à ce Dillon monsieur,» murmura le jeune homme inquiet. « Si, comme moi, vous aviez vu sa figure {orsqu’en montant l’échelle de la cabane il l’a exposée tout en plein au reflet de la lanterne, vous ne lui accorderiez aucune confiance.
— Bien certainement je n’aurais pas vu une fort belle chose , » reprit le généreux lieutenant en riant. « Mais voilà Tom-le-Long, par exemple : quoiqu'il ait les traits aussi durs qu'aucun jouvenceau , âgé de cinq ou six lustres, qui se soit jamais baigné dans l’eau salée, pourtant il a le cœur aussi grand...
plus grand même, ma foi ! que le cœur d’un kraaken.... Adieu! un bon quart, Jeune homme , et surtout n’oubliez point la batterie. »
Barnstable parlait encore en traversant le plat-bord de son petit bâtiment, et ce ne fut qu'après s'être assis auprès de son prisonnier, qu’il continua :
«Monsieur Merry, songez à faire dénouer d'avance tous les nœuds de vos voiles , et à tout préparer pour que rien ne vous arrête lorsqu'il s’agira de filer vite , car je ne laisse pas beaucoup de bras à la manœuvre. Dieu vous garde !
LE PILOTE
Écoutez encore. Si parmi vous il se trouve un homme qui ferme plus d'un œil à la fois, je me charge, à mon retour, de lui faire tenir les deux yeux plus grands ouverts que si l’ami de Tom Coffin, le voltigeur hollandais, venait à se montrer devant lui. Dieu vous garde, Merry ! Si la brise de terre continue jusqu'au matin, prétez-lui votre voile de tréou. C’est bien. A vos rames, mes enfants ! » |
À peine eut-il donné ses derniers ordres que Barnstable se rejeta en arrière sur son banc, s’enveloppa de son manteau et fit observer sur la chaloupe le plus profond silence, tant qu’on n’eut pas dé-
assé les deux minces promontoires
on les pointes forment l'ouverture de la baie. Les matelots maniaient avec vigueur leurs rames entourées de toile pour amortir le bruit, et les coups qu’ils leur imprimaient étaient si pressés, si puissants, que les objets faiblement visibles le long des côtes disparaissaient tour à tour avec une étonnante rapidité. Enfin, on gagna la pleine mer : alors le canot changea de direction et côtoya le rivage, se perdant dans les ombres que projetaient les rochers. Tom Coffin, jugeant que le silence n’était plus de rigueur, hasarda de le rompre par les obervations suivantes : |
« La voile de tréou.est une bonne voile pour pousser en avant un navire sur une mer quelque peu profonde; mais s’il suffit à un homme de naviguer cinquante ans pour se connaître au temps, mon avis est que l4riel aura besoin de sa grande voile, afin de se maintenir en course s’il attend pour lever l'ancre que le coup de huit heures ait sonné. »
Cette interruption soudaine tira le lieutenant de sa méditation. Il jeta de côté son manteau, et dirigea ses regards sur Îles eaux autour de lui, comme pour y chercher les présages fâcheux qui troublaient l'imagination du contremaître.
« Comment donc, Tom! » lui dit-il vivement ; « en êtes-vous venu à rado-
des
ter sur vos derniers jours ? Que voyezvous pour entamer une pareille complainte de vieille femme ?
— Ce n’est pas la complainte d’une vieille femme, » repartit le contre-mattre avec une gravité solennelle ; « c'est l'avertissement d’un vieux marin, d’un marin qui a passé sa vie là où il n’y a point de montagnes, à moins que ce ne soient des montagnes d’eau salée et d’écume. Je pense, monsieur, qu'avant le qaart du matin, nous aurons un fort vent de nord-est. »
Barnstable appréciait trop bien l’expérience de son vieux compagnon pour ne pas éprouver quelque inquiétude en l’entendant émettre cette opinion d’une façon si menaçante. Mais , après avoir de nouveau examiné l’horizon, le ciel et
. l'Océan, il reprit sans diminuer la sévé-
rité de son ton.
« Cette fois, maître Coffin, votre prophétie tombe à faux. Tout semble annoncer un calme profond. L’agitation des vagues est la suite du dernier ouragan, les vapeurs qui nagent au-dessus de nos têtes ne sont que le brouillard de la nuit, et vous pouvez voir de vos propres yeux que le vent les pousse vers la mer; et ce vent, qu’est-ce autre chose qu’une brise de terre, chargée d'humidité il est vrai, mais aussi lourde, aussi paresseuse qu’une galiote hollandaise ? |
— Oui, monsieur, elle est humide, et la force lui manque; mais, comme elle ne vient que du rivage, elle ne va pas bien loin sur leäu. Ce n’est pas chose facile que de reconnaître les vrais signes du temps, capitaine Barnstable, et personne n’en vient à bout si ce n’est celui qui n’étudie ou ne sent guère autre chose. Il n’est qu’un seul être au monde qui puisse voir les vents du ciel ou dire quand un ouragan doit commencer et quand il doit finir. Mais après cét être tout-puissant vient l’homme; car l’homme ne ressemble point à la baleine et au marsouin, lesquels viennent prendre l'air à la surface mers sans s'inquiéter s'ils res-
pirent un vent du sud-est ou du nordouest. Regardez tout droit sous le vent, monsieur, et voyez cette bande de ciel blanc qui brille au ‘dessous des brouillards. Croyez-en la parole d’un vieux matelot , quand la lumière du ciel se montre sous un pareil aspect, ce n’est jamais sans raison. En outre le soleil s’est couché dans un épais lit de nuages, et le peu de lune que nous avons pu voir annonçait un vent sec. »
Barnstable écoutait attentivement et avec une inquiétude croissante, car il savait que les jugements de son vieux contre-maître, quant au temps, étaient presque toujours fondés sur une longue et mûre observation des signes qui le présagent , quoiqu’à cette science pratique se joignît dans l'esprit du marin une foule d’augures et de superstitions sans fondement. Cependant il se rejeta sur son banc en s’écriant : « Eh bien ! laissons souffler le vent du nordest. Griffith mérite bien qu’on coure pour lui quelques risques, et si nous parvenons à tromper les gens de la batterie, il peut encore être sauvé. »
Il ne fut plus question du temps. Depuis qu’il était entré dans le canot, Dillon n’avait point proféré une seule parole, et le contre-maître comprit, sans qu’il fût besoin de le lui dire, que son chef désirait être laissé à ses propres réflexions. On continua ainsi pendant ‘une heure à peu près; les hommes nerveux qui tenaient les rames poussaient leur léger esquif le long des brisants avec une vélocité que rien ne venait interrompre et qui ne paraissait point les fatiguer.
De temps en temps Barnstable jetait un coup d'œil scrutateur sur les petites anses devant lesquelles ils passaient, ou bien remarquait avec la sagacité d’un marin les pointes sablonneuses qui s’étendaient çà et là entre les rochers dont la côte était ailleurs hérissée. Un endroit surtout attira son attention plus que les autres; c'était une anse plus profonde qu’à l’ordinaire, où l’on entendait un ruisseau se inéler aux
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eaux de la mer avec un bruissement bien distinct. Barnstable indiqua' par un gestesilencieux mais significatif cette place au contre-maître, et celui-ci, comprenant que le signal s’adressait à lui seul, fit à son tour ses observations sans mot dire. Il ÿ mit cette exactitude minutieuse à laquelle s’habituent les hommes qui ont souvent à reconnaître leur chemin, soit sur la terre ou sur la mer, au moyen des indices que la nature y a gravés de sa propre main. Peu de temps après cette muette communication, le bâteau fut subitement tourné et allait être lancé sur une petite langue de sable, lorsque Barnstable arréta cette manœuvre d’un mot.
« Halte! dit-il; n’est-ce pas un bruit de rames que j'entends ? »
Les marins tinrent leurs rames suspendues, tandis qu’ils prétaient une profonde attention au bruit dont les oreilles de leur commandant avaient été alarmées.
« Voyez, monsieur, » dit le contremaître, lui indiquant une direction vers l'est; « voilà une barque qui s'élève dans la bande de lumière que je vous avais signalée, maintenant elle replonge dans les vagues. Ah! la voilà qui reparaît.
— Par le ciel! dit Barnstable: c’est le bruit mesuré des rameurs d’un vaisseau de guerre. J’ai distingué la forme des rames quand elles ont frappé l’eau.
Écoutez! sont-ce des pêcheurs ou des contrebandiers qui manœuvreraient avec cet ensemble, avec cette régularité ? »
Tom avait penché sa tête presque au niveau de l’eau pour écouter plus attentivement, et lorsqu'il la releva, il parla d’un ton plein de confiance.
« C’est le Tigre. Je connais le coup de rame de son équipage aussi bien que celui de mon propre équipage. M. Merry lui a enseigné une nouvelle manière de battre l’eau, et il la frappe avec une me sure toute particulière; je puis jurer que je la reconnais.
— Passez-moï la lunette de nuit, »
dit son commandant impatienté. « Je
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pourrai les découvrir lorsqu'ils reparaîtront sur la ligne blanche. Vous avez raison, Tom, de par toutes les étoiles de notre pavillon. Mais il n’y a qu’un homme à Parrière; si j’en crois mes bons yeux, c’est ce damné pilote fuyant la terre où ïl laisse Griffith et Manuel mourir dans les prisons des Anglais...
A terre! à terre! abordons ! »
L'ordre était à peine donné qu’il était exécuté. En moins de deux minutes l’impatient Barnstable, Dillon et le contre-maître étaient tous trois debout sur le sable.
L’impression que lui avait faite la vue du pilote abandonnant ses amis à leur sort, avait décidé le malheureux jeune homme à accélérer le départ de son prisonnier , car 1l craignait qu’un seul moment de retard in de la réussite de son plan.
« Monsieur Dillon, » lui dit-il aussi- :
tôt qu’ils furent à terre , « je n’exige aucune nouvelle promesse, votre honneur est déja engagé.
— Si des serments peuvent l’engager encore davantage, » se hâta de répondre Dillon , « je les ferai.
— Des serments sont inutiles! la parole d’un homme d’honneur suffit en tout temps. J’enverrai mon contre- maître avec vous à l’abbaye, et vous reviendrez en personne avec lui d’ici à deux heures, ou bien il me ramènera M. Griffith et le capitaine Manuel. Passez, monsieur , vous êtes libre à ces conditions. Il y a par ici un chemin facile pour gagner le sommet des rochers. »
Dillon fit encore une fois de grands remercîments à son généreux vainqueur , et se mit à gravir l’éminence escarpée.
« Suivez-le et obéissez à ses instructions, » dit tout haut Barnstable à son contre-maître.
Tom, habitué depuis long-temps à une obéissance implicite, prit son harpon et se préparait tranquillement à suivre les pas de son nouveau conducteur, quand il sentit la main du lieutenant qui le retenait par l'épaule.
HZ.
42° livraison.
« Vous avez remarqué la place où un ruisseau se décharge dans la mer près d’un monticule? » dit Barnstable à voix basse.
Tom répondit par un signe affirmatif du menton.
« Vous nous y trouverez, vous attendant en dehors des brisants.. Il n’est pas bon d’accorder trop de confiance à un ennemi. »
Le contre-maître fit avec son harpon un geste plein d’une signification terrible. Cela voulait indiquer le sort réservé au prisonnier dans le cas où il tenterait quelque trahison. Puis appuyant au rocher le manche en bois de son arme, il gravit le ravin d’un tek train qu’il fut
‘bientôt auprès de son compagnon.
VVUVVE