CHAPITRE XXII
11 me paraît devoir faire un triste soldat.
SuauxsPsanz.
BARNSTABLE resta quelques minutes sur le rivage; puis, quand on n’entendit plus les pas de Dillon ni du contremaître, il ordonna de lancer de nouveau le canot à la mer. Les rameurs se dirigèrent à loisir vers la place qu'il leur avait indiquée, et où il était convenu d'attendre Tom. Durant le trajet, le lieutenant commença à ressentir quelques appréhensions sur la bonne foi du prisonnier. Maintenant que Dillon n’était plus en son pouvoir, son ima-:
gination lui représentait sous de vives couleurs certaines circonstances qui l’excusaient suffisamment d’avoir conçu des doutes sur la .sincérité du légiste.
Ses craintes allèrent croissant, et lorsque, après avoir touché le lieu du rendez - vous, on y eut jeté un petit grapin à la mer , il était excessivement inquiet. Mais laissons Barnstable à ses” réflexions désagréables sur ce sujet , et suivons Dillon ainsi que son intrépide compagnon dans leur marche vers l’abbaye.
Les vapeurs auxquelles Tom avait récemment fait allusion semblaient s’a-
JO
baisser de plus en plus vers la terre ; c'était alors un brouillard assez épais qui flottait au-dessus d’eux et que le vent agitait à peine. L’obscurité de la nuit en était de telle sorte augmentée qu’il eût été difficile à une personne moins familiarisée que Dillon avec les localités, de retrouver le sentier qui conduisait à la demeure du colonel Howard. Après quelques recherches, celuici en vint donc à bout, et d’un pas précipité il prit les devants afin de montrer le chemin au contre-maître.
« Oui, oui, » dit Tom qui le suivait de près sans faire d'efforts apparents ; « vous autres gens de terre , vous vous tirez facilement d’affaire quand vous êtes une fois dans votre élément. I] m’arriva autrefois d’être laissé à Boston par l'équipage auquel j’appartenais ; et de là à Plymouth, où je devais me rendre,ily a bien quinze lieues. Après avoir attendu une semaine sans trouver de navire pour cette destination , je résolus de faire voile par la route de terre. Huit jours se passèrent encore à chercher quelque moyen de gagner mon passage, en prenant part à la manœuvre, car à cette époque l'argent n’était pas plus commun dans la poche du vieux Tom qu’il ne l’est à présent. Il est probable même qu'il ne le sera jamais plus, à moins que la pêche ne donne un peu mieux dans la suite. Mais, pour en revenir à mon histoire, il pa- . raît qu’à terre les chevaux, les ânes et le bétail à cornes sont privilégiés pour la manœuvre, et je fus obligé de payer une semaine entière de gages pour la traversée, sans compter que depuis Pinstant où je levai l’ancre à Boston jusqu’à celui où j'entrai dans la ville de Plymouth, je vécus sur une mince bouchée de pain et de fromage.
— Certainement c'étaitfmme action déraisonnable de la part des voituriers à l’égard d’un homme dans votre situation, » lui dit DiHon d’une voix douce et amicale qui annonçait le désir de continuer la conversation.
« Ma situation était celle d’un passa-
FENIMORE COOPER
ger de cabine, reprit le contre-maître; car il n’y avait-sur le devant qu’un seul homme, indépendamment du bétail dont j'ai parlé; encore était-ce celui qui gouvernait notre marche, et la chose n’était pas difficile, je vous assure. Sa route suivait une ligne non interrompue de murs et de haies, et quant à son estime , on avait eu soin de la lui tracer d'avance sur des morceaux de pierre, de demi-lieue en demi-lieue à peu près,
‘et de plus, les gisements à reconnaître
étaient si nombreux, qu'avec la moitié d’un œil ouvert seulement , il était impossible de s’y tromper.
— Vous avez dû vous trouver comme dans un nouveau monde ?
— Vraiment oui; c'était comme si j'eusse fait voile dans un pays étranger, quoique je puisse dire que je suis un natif de ces environs, étant né sur la côte. J'avais souvent entendu raconter qu’il y avait dans le monde autant de terre que d’eau, chose qui me semblait un pitoyable mensonge, car bien souvent j'ai vogué, toutes voiles dehors, pendant des mois entiers sans rencontrer assez de terre ou de rocher pour qu’une mouche püût seulement y déposer ses œufs. Mais j’avouerai que cette fois, entre Boston et Plymouth, nous per-
dîmes la vue de l’eau durant deux bons :
quarts au moins. »
Dillon se prêta avec une grande complaisance à cette intéressante conversation, et lorsqu'ils atteignirent la muraille qui entourait l’enclos au milieu duquel s’élevait l’abbaye, notre savant contre-maître venait de s’engager dans une discussion sur la grandeur comparative de l’océan Atlantique et du Continent américain.
Évitant d’entrer par la grande porte
qui donnait sur la cour principale, Dillon,
suivit les détours de la muraille jusqu’à une petite porte qu’on ne fermait, comme il le savait fort bien, qu’au moment où tout le monde s’était retiré pour la nuit.
De là ieur chemin les conduisit directement aux bâtiments consacrés aux offices et aux serviteurs. Tom suivait tou-
LE PILOTE
jours son compagnon avec une pleine confiance dans ses lumières et sa bonne foi, augmentée encore de beaucoup par la liberté des communications qu'ils
avaient eues ensemble durant le trajet.
Aussi ne fut-il point étonné de voir Dillon s’arrêter à la salle où l’on avait établi, en quelque sorte, la caserne des soldats anglais, et s’entretenir un instant avec le sergent qui les commandait. Après cette courte conférence, Dillon lui fit signe de le suivre encore; ils tournèrent les bâtiments de derrière où ils se trouvaient alors, et entrèrent dans l’abbaye par cette même porte qu'’avaient prise les trois jeunes dames lors de leur tentative pour voir les prisonniers.
Tom commença à douter de la facilité qu'il avait précédemment attribuée aux voyages de terre. Déja ils avaient parcouru plusieurs corridors étroits lorsqu'ils entrèrent dans une galerie longue et obscure, au fond de laquelle une porte entr’ouverte leur laissa apercevoir un appartement confortable et bien éclairé.
Dillon s’avança rapidement vers cette porte, l’ouvrit tout à fait, et le contremaître put jouir du coup d’œil dont nous avons donné déja une idée au lecteur en lui présentant le colonel Howard dans des circonstances à peu près semblables.
Le feu vif et joyeux du charbon de terre, les flambeaux aux brillantes lumières, les tables d’acajou pol, le vin scintillant dans les flacons de cristal, c’étaient les mêmes détails absolument, sauf toutefois le nombre des convives qui preaaient part à l’action. Seuls cette fois, Borrougheliffe et le maître de Pabbaye . étaient assis en face l’un de l’autre, s’entretenant des événements du jour, se renvoyant avec diligence le flacon où leur liqueur favorite tarissait à vue d’œil sous l'influence de libations fréquemment répétées.
« Si seulement Kit pouvait revenir, » s’écriait le vétéran, dont le dos était tourné vers la porte; «si je pouvais voir son front loyal entouré, comme il l’est ou comme il doit l'être, de lauriers triomphants; oh! alors, Borroughcliffe,
je serais le plus heureux vieillard des états de Sa Majesté. »
Le capitaine, que la capture de ses ennemis avait relevé de l'engagement pris antérieurement d'imposer des bornes à sa soif, montra la porte d’une main, tandis que de l’autre il saisissait le flacon où brillait la liqueur méridionale.
« Là! ne voilà-t-il pas le Cacique en personne? et son front est prêt à recevoir les lauriers promis. Mais qui avonsnous donc la suite de Son Altesse?
Par Dieu, seigneur Cacique, si vous voyagez avec des gardes-du-corps ainsi taillés, le vieux Frédéric lui-même doit vous porter envie! un véritable géant, qui compte ses six pieds sans autres bas que ceux de la nature; et ses armes, ma foi! sont aussi remarquables que celui qui les manie. »
Mais le colonel n’entendait pas la moitié de cette burlesque exclamation ; car, s'étant retourné dès le premier mot , il avait reconnu l’ami qu’il désirait voir, et l’accueillait avec une expression de plaisir d’autant plus marquée que sa visite était plus inattendue. Durant quelques minutes Dillon fut contraint de prêter toute son attention aux demandes rapidement formulées par son vénérable parent; mais, s’il y répondit, ce fut avec une réserve prescrite, en quelque façon, par la présence du contre-maître. Tom, appuyé sur son harpon, conserva le maintien composé qui lui était habituel, tout en contemplant d’un air où la surprise s’alliait étrangement au mépris l’ameublement de cette pièce, qui surpassait de beaucoup en magnificence les plus riches demeures qu’il eût jamais vues. De son côté, Borroughcliffe ne prit aucune part aux communications particulières qui avaient lieu entre Dillon et leur hôte.
Les deux interlocuteurs se retirèrent même peu à peu dans un coin de l’appartement , tandis que le capitaine, resté près de la bouteille, mettait à profit l’absence de son compagnon de table. A le voir on aurait cru que la subite désertion du vétéran avait doublé
ei
ses devoirs et sa capacité, car il se versait rasade sur rasade , comme pour accomplir à lui seul la tâche qu'ils avaient commencée à deux. Chaque fois que son œil quittait le spectacle des teintes verineilles de la liqueur, c'était pour mesurer avec une admiration toujours croissante la taille et les dimensions du marin, qui méritaient à tant d’égards l'examen d'un officier recruteur. Mais il fallut renoncer au double plaisir qui l’occupait pour assister enfin au conseil tenu par ses amis.
Dillon n'eut pas à répéter le conte adroit dont il avait déja fait les frais pour tromper son parent; car le colonel, dans son ardeur, prit tous les soins possibles pour’ présenter la trahison de l’homme de loi comme un artificè justifiable et un service rendu à la bonne cause. En somme il s’agissait de retenir Tom prisonnier, puis de surprendre la troupe de Barnstable, pour lui faire subir le même sort. Le regärd de Dillon fléchit devant le coup d’œil observateur que fixa sur lui Borroughcliffe, peu disposé d’abord à partager la haute opinion que le colonel exprimait relativement aux mérites de son cousin ; mais l’hésitation du soldat se dissipa bientôt en considérant leur prisonnier, qui, sans nul soupçon, continuait son inven-
taire. des meubles et des richesses de l'appartement; il croyait seulement, dans
son innocence, qu’on discutait près de lui sur la manière de l’introduire auprès de Griffith.
« Drill, cria tout haut Borroughcliffe, avancez à l’ordre. »
A cette seule soudaine injonction, Tom se retourna aussitôt et s’aperçut pour la première fois qu’il avait été suivi dans la galerie par le sergent et
deux files d'hommes armés.
« Conduisez cet homme au corps-degarde ; qu’on hui serve à souper, et veil-
lez à ce qu’il ne meure pas de soif. »
Il n’y avait rien d’alarmant dans ces
‘paroles. et Tom se disposait à suivre les ‘soldats sur un geste du capitaine. Jors-
FENIMORE COOPER
que celui-ci suspendit leur marche en criant :
« Halte! Après y avoir réfléchi, Drill,»
ajouta-t-il d’un ton qui n’avait plus rien
du commandement, «conduisez monsieur dans ma chambre, et faites qu’il soit servi avec soin. »
Le sergent fit un signe pour annoncer qu’il avait compris son officier, et Borroughcliffe , certain que ses intentions seraient exécutées , revint à sa bouteille.
Quant au contre-maître, il se mit en marche après son guide avec une bonne volonté à laquelle ne nuisaït en rien la mention deux fois répétée du régal qui lattendait.
Par bonheur pour limpatience de Tom, le logement du capitaine n'était pas éloigné, et le souper en question ne se fit pas long-temps attendre. Le premier était établi dans un appartement qui s’ouvrait sur un petit corridor communiquant avec le corridor principal, et le souper consistait en un simple mais ample morceau de ce mets national, le roastbeaf, dont l’office du colonel Howard avait toujours bonne et solide provision. Le sergent avait entendu à demi-mot que le capitaine verrait avec plaisir commencer l’attaque par une tentative sur le cerveau du contre-maître, aussi prépara-t-il de ses propres mains un breuvage qu’il baptisa du nom de grog, et qui, selon ses prévisions, aurait été de force à vaincre l'animal même dont Tom dévorait les restes avec une surprenante dextérité ; mais ses calculs de proportion entre le rhum de la Jamaïque et la raison du matelot se trouvèrent en défaut. Le brave contre-maître avala verre sur verre avec une satisfaction bien évidente, .
quoique avec une indomptable tranquillité. Bien au contraire, le sergent, qui s'était cru obligé de partager le repas dont il faisait les honneurs , sentait déja
ses yeux briller d’un feu inaccoutumé,
lorsqu'un coup frappé à la porte le délivra de la honte inévitable d’être couché sous la table par une recrue.
LA
LE PILOTE
‘En entrant Borroughcliffe ordonna au subalterne de se retirer. ;
« M. Dillon, ajouta-t-il, vous donnera des instructions auxquelles vous obéirez. » L
Drill, qui avait encore assez de raison pour appréhender les réprimandes du capitaine dans le cas où celui-ci serait venu à remarquer l’état où il s'était mis, Drill donc s’empressa de sortir, et le contremaître resta tête à tête avec Borroughcliffe. La vigueur des attaques que Tom portait à l’excellent rôt avait de beaucoup diminué , et le palais de l’honnête marin en était à cet instant de tranquille jouissance qui succède aux premières satisfactions de l’appétit. Il s’était assis sur une des malles du capitaine, car il dédaignait l’usage des chaises. Une assiette reposait sur ses genoux, et de son propre couteau il taillait dans les fragments mutilés du bœuf avec une adresse
comparable à celle de la goule des Mille .
et une Nuits , piquant des grains de riz du bout de son poinçon. Borroughcliffe approcha un siége du contre-maître, et d’un ton de familiarité plein de condescendance pour qui voudra bien réfléchir à la différence de leurs conditions, il entama le dialogue suivant :
« J'espère que vous avez trouvé votre souper bon, monsieur.…? Pardonnez-moi d'ignorer votre nom.
— Tom, » dit le contre-maître, tenant toujours ses yeux fixés sur le contenu de l'assiette ; « appelé communément Tom-le-Long par mes camarades du schooner.
— Vous avez navigué avec des hommes sages et d’habiles marins, puisqu'ils se connaissent si bien en matière de longitude. Mais vous avez un nom patronymique, c’est-à-dire un autre nom?
— Coffin, répliqua l'Américain... On dit Tom dans les cas d'urgence, quand il s’agit de hisser ou de carguer une voile ; on dit Tom-le-Long lorsque, par un beau temps, on veut prendre le vent pour rire avec un vieux marin; et l'on dit Tom Coffin-le-Long quand on tient à
me hêler de façon à ce qu'aucun de mes”
cousins du même nom ne puisse répondre pour moi; car je pense que le meilleur de tous n’a pas beaucoup au-, delà d’une brasse en le mesurant depuis le haut de son grand mât jusqu’à la quille.
— Vous êtes un homme recommandable, dit Borroughcliffe, et il est pénible de penser à quel destin la trahison de M. Dillon vous a consigné. »
Les soupçons de Tom, si toutefois il en avait jamais eu, s’étaient trop complétement dissipés devant l’accueil brillant qu’on lui avait fait, pour se réveiller au premier mot de ce compliment. équivoque. Aussi s’adressa-t-il avant tout au pot de grog, qu’il honora d’une nouvelle accolade, puis il observa avec sa tranquille simplicité :
« Je n’ai été consigné à personne, car toute ma cargaison consiste dans la personne de M. Dillon, en échange duquel je dois prendre le lieutenant Griffith, sinon ramener à l’ Ariel notre prisonnier. |
— Hélas! mon cher ami, je crains bien que , lorsque le moment de l’échange sera venu, il ne refuse de souscrire à Tune et à l’autre de ces conditions.
— Que je sois damné s’il n’exécute point l’une ou Pautre! Mes ordres sont positifs. 11 retournera à bord, ou bien M. Griffith qui, malgré sa jeunesse, vaut quiconque a jamais mis le pied sur le pont d’une frégate, lèvera l’ancre pour quitter cet ancrage-ci. »
Borroughcliffe affecta de jeter à son interlocuteur un regard de compassion, mais en pure perte, car le contre-maître, par l'effet de ses libations répétées, était dans un état de bonne humeur et de tranquillité d’esprit qui le mettait à l'abri de toute émotion fâcheuse. D’ailleurs sa propre bonne foi l’'empéchait de soupçonner celle des autres. Voyant qu’il fallait parler plus clairement, le capitaine renouvela donc son attaque en prenant tout de suite la voie directe.
« T1] m'en coûte de vous annoncer qu’il ne vous sera point permis de retourner à bord de l’A4riel. Bien plus,
votre commandant , M. Barnstable, sera notre prisonnier avant qu’une heure se soit écoulée, et le schooner lui-même tombera cette nuit au DORNQIE des Anglais.
— Qui donc le prendra? » demanda Tom avec un sourire moqueur, quoique Yénumération des calamités dont on le menaçait commencât enfin à faire impression sur lui.
« Rappelez-vous que le schooner est placé immédiatement sous le feu d’une batterie qui peut le couler à fond en quelques minutes. Un exprès est déja en route pour annoncer à son commandant quelle ruse on a mis en usage pour le tromper ; et, comme le vent commence à soufiler de l'Océan, la fuite devient impossible pour l’A4riel. »
La vérité avec ses conséquences imminentes se fit jour jusqu’à l’intelligence alors réveillée du contre-maître. Il se souvint des pronostics que lui-même avait tirés des apparences du temps ; il se souvint que le schooner , dans cette funeste circonstance, était privé de la meilleure moitié de son équipage ; il se souvint qu'un enfant y occupait la place du commandant que menaçait une prochaine captivité. L’assiette tomba de ses genoux sur le plancher, et sa téte, se penchant avec tristesse vers la terre, il la reçut dans ses deux larges mains, qui s’efforcèrent en vain de cacher lémotion dont il était presque suffoqué. Un gémissement bien distinct lui échappa.
Pour un moment Borroughcliffe se sentit subjugué par Îles bons sentiments de sa nature. Il'se tut en voyant la souffrance qui se manifestait avec tant d’éloquence chez cet homme éprouvé par l’âge et le temps. Mais ses habitudes reprirent le dessus. Il y avait tant d’années qu’il n’avait d'autre occupation que de recruter des victimes pour la guerre! L'officier-recruteur ne songea plus qu’à mettre à profit l'avantage déja obtenu.
« Je plains de tout mon cœur, reprit-il, les pauvres diables que “d'artificieux conseils ou de fausses notions du
FENIMORE COOPER
devoir ont égarés, et qui se trouveront pris ainsi les armes à la main contre leur roi. Mais, comme cette fois ils se
‘sont hasardés sur le territoire même de
la Grande-Bretagne, on ne peut se dispenser d’en faire un exemple pour arréter ceux qui seraient tentés de les imiter.
A moins qu'ils ne puissent se réconcilier avec le gouvernement. je crains qu’ils ne soient tous condamnés à mort.
— Alors qu’ils se réconcilient avec Dieu ; car votre gouvernement ne peut pas faire grand'chose pour améliorer le réglement définitif d’un homme qui a fini son quart dans ce monde.
— Mais, en faisant leur paix avec ceux qui ont le pouvoir , ils peuvent sauver eur vie,v dit le capitaine. surveillant d’un œil assuré l’effet que devaient produire ses paroles.
« Peu importe au matelot que son hamac soit décroché pour la dernière
fois plus tôt ou plus tard : s’il n’est pas
de quart dans ce monde, il l’est dans l’autre. Mais voir l Ariel passer en des mains ennemies , voir un si bel ensemble de bois et de fer envahi par des étrangers , voilà ce qu’un homme ne saurait oublier , même long-temps après le moment où son nom a cessé d’être porté sur les registres du commissaire. Oui, j'aimerais mieux recevoir vingt boulets dans ma vieille carcasse, que d’en laisser un seul parvenir aux bonnes planches du schooner. »
Borroughcliffe continua d’un air assez insouciant.
« Après tout, il est possible que je me trompe. Au lieu de vous mettre à mort, ils vous enverront peut-être à bord d’un vieux navire en guise de prison. Là vous aurez encore dix à quinze ans de bon temps.
— Qu'est-ce là, camarade ? « s’écria Tom en tressaillant. « Un vieux navire pour prison! vous pouvez leur dire qu’il y a moyen d’épargner les rations d’un homme en le fusillant, et cet homme c’est Tom Coffin.
— Peut-on répondre des caprices qui passent par la tête de ces gens-là ? Au-
LE PILOTE
jourd’hui il leur plaira de condamner à mort une douzaine d’entre vous comme rebelles , et demain ils préféreront vous considérer comme prisonniers de guerre, et vous envoyer pour une douzaine d'années sur les pontons.
— Dites-leur, camarade, que je suis un rebelle, le voulez - vous ? allez, vous ne mentirez pas ; un homme qui leur a fait la guerre depuis les temps de Manly, dans la baie de Boston, jusqu’à ce jour.
J'espère que cet enfant le fera sauter.
Ce serait la mort du pauvre Richard Barnstable que de voir son schooner entre les mains des Anglais.
— Je connais un moyen, » dit Borroughcliffe en feignant de réfléchir, «un seul moyen, mais vous éviteriez certainement les pontons, car, en y pensant, je crois bien qu’ils ne vous condamneraient pas à mort.
— Quel moyen ? oh! dites-le , » s’écria le contre-maître quittant son siége avec un air d’anxiété ; « dites-le, et s’il est au pouvoir d’un homme, j'en profiterai.
— Bah! » dit le capitaine en laissant tomber sa main familièrement sur l’épaule de son voisin qui l’écoutait avec une impatiente attention , « rien de plus facile. Vous connaissez l’odeur de la poudre, n'est-ce pas? et vous savez la distinguer de celle de l’eau de rose?
— Oh! bien oui, je l’ai flairée encore il n’y a pas long-temps. Ensuite?
— Alors ce que j'ai à proposer ne doit pas effrayer un homme tel que vous.
Avez-vous trouvé le bœuf substantiel et le grog piquant ?
— Oui-da, assez bons comme cela.
Mais qu’est-ce que cela fait à un vieux matelot ? » répliqua le contre-maître, qui, sans y penser, avait pris dans son agitation Borroughcliffe par le collet.
« Quoi donc enfin ? »
Le capitaine ne se montra nullement choqué de cette familiarité, mais il sourit avec bienveillance en démasquant enfin la batterie derrière laquelle il s’était retranché pour battre l’ennemi en brèche.
« Eh! bien, vous n’avez qu’à servir
votre roi ainsi que vous avez servi le congrès , et laissez-moi le soin de vous montrer les couleurs qu’il s’agit maintenant de porter. »
Le contre-maître regarda fixement son interlocuteur. Il était de toute évidence qu'il ne comprenait pas clairement la nature de sa proposition, et le capitaine continua.
« En bon anglais, enrélez-vous dans ma compagnie, mon cher ami, et votre vie est sauvée aussi bien que votre liberté. »
Tom n'éclata point de rire, car on ne le voyait guère manifester ses sensations de cette manière bruyante, mais chaque trait de ce visage bruni par l’âge prit une expression ironique d’amer mépris.
Borroughcliffe sentit les doigts de fer qui étreignaient encore son collet se serrer graduellement autuur de sa gorge qu’ils pressaient comme dans un étau ; puis, d'un mouvement irrésistible, un bras vigoureux le rapprocha du contremaître , qui, lorsque leurs deux figures furent face-à-face, donna l'essor à son émotion. |
+ « Un compagnon de gamelle avant un autre matelot ; un matelot avant un étranger ; un étranger avant un chien ; mais un chien avant un soldat.» .
Avec ce dernier mot, Tom étendit son bras nerveux de toute sa force et de toute sa longueur, et ses doigts abandonnèrent leur proie. Borroughcliffe alla tomber dans un coin écarté de la chambre où il se releva au milieu d’un amas confus de chaises, de tables et d'objets divers. Entre autres il sentit la poignée de son épée, et, tout en se remettant sur ses pieds, il la tira.
« Comment, coquin ! à ce que je vois, il faut t’apprendre la politesse. »
Mais le coutre-maître saisit son harpon qui était appuyé contre la muraille derrière lui, et, en abaissant la pointe àun pied de la poitrine de l’assaillant, il lui lança un coup d’œil qui présageait assez explicitement le danger de s’approcher davantage. Toutefois le capitaine ne
manquait ni de courage ni de résolution.
Vivement irrité de l’insulte qu’il avait reçue, il fit une passe désespérée, essayant d’écarter l’arme étrange dont son adversaire avait fait usage ; mais, d’un coup du harpon, celui-ci fit santer la faible épée, et Borroughcliffe se trouva complétement à sa merci.
Ce n’était pas la soif du sang qui faisait agir le contre-maître, car , aussitôt qu’il eut réussi à désarmer l’officier , il laissa là son arme, et s’avança les bras ouverts sur ce dernier. Le saisir et le terrasser fut l'affaire d’un instant.
Cette fois encore Borroughcliffe fut convaincu de l’inutilité de toute résistance contre un homme qui le maniait comme s’il n’eût été qu’un enfant. Quand il Je tint ainsi sans qu’il pôt bouger, le contre- maître tira de sa poche un assortiment de cordes et de ficelles tel qu’on en aurait trouvé difficilement de plus complet dans le garde-meuble d’un mousse. Puis il se mit à lier son prisonnier par les bras aux colonnes du lit.
Il accomplit cette opération avec un sang-froid que rien n’avait troublé depuis le comméncement des hostilités, avec un silence qui paraissait inflexible, ‘avec une dextérité qu’un marin seul aurait pu égaler. Cela fut bientôt fini. Tom ensuite s’arrêta un instant, comme pour chercher quelque chose. L’épée nue frappa sa vue. S’en emparant aussitôt , il revint vers l’Anglais qui, dans sa préoccupation, ne s’aperçut point que l’autre avait brisé la lame et entouré de cordes la poignée.
« Pour l’amour de Dieu! cria Borroughliffe, ne m’assassinez pas de sangfroid. » 4
Déja le pommeau d’argent était dans sa bouche, et des deux cordes qu'il y avait attachées Tom fit trois ou quatre fois le tour de son cou avant de les nouer. Le capitaine se trouva définitivement dans la même situation à laquelle
souvent il condamnait ses propres sol-
dats les plus indisciplinés, à savoir, bâillonné.
Dès lors le matelot sembla se croire
FENIMORE COOPER
autorisé à user de tous les priviléges d’un conquérant ; armé d’un flambeau , il passa la revue des effets qui se trouvaient à sa disposition, examinant avec soin leur nature et leur qualité. Plusieurs objets faisant partie de l’équipement d’un soldat l’occupèrent d’abord et furent rejetés avec mépris. Deux articles seulement larrétèrent quelque peu. Ils étaient d’un métal dont chacun connaît le prix. Mais l’incertitude quant à l’usage auquel ils étaient bons parut lembarrasser. Il appliqua les espèces de fourches circulaires que formaient ces ustensiles inconnus à ses mains, à ses poignets, à son cou, à son nez, sans paraître obtenir de résultat satisfaisant.
De petites roues en ornaient l’extrémité. Il les fit tourner , et les considéra curieusement , ainsi qu’un sauvage examinerait une montre. Enfin il sembla frappé de la pensée que ces joujoux faisaient partie de l’attirail inutile d’un militaire. C'en fut assez; il les rejets dédaigneusement.
Borroughcliffe suivait les moindres mouvements de son vainqueur avec une humeur si paisible que le bon accord aurait bientôt été rétabli entre eux, s’il ayait pu seulement l’exprimer en partie.
Lorsqu'il vit sa paire d’éperons favorite échapper au pillage qu’il redoutait, il éprouva une sensation de plaisir mélée de gaieté. Les gestes du marin lui parurent si comiques!
A la fin ce dernier trouva une paire de pistolets artistement montés. Cette fois il se montra très - avisé avec le parti à tirer de sa capture. Les pistolets étaient chargés. En s’assurant de ce fait, Tom se souvint qu’il était grand temps de partir, car il songea aux dangers que couraient l’Ariet et son commandant.
Il plaça ces nouvelles armes dans la ceinture de toile qui lui ceignait le corps, et, prenant son harpon, il vint auprès du lit où Borroughcliffe était attaché.
« Écoutez, l'ami, dit-il; puisse le Seigneur vous pardonner comme je le fais, d’avoir voulu faire un soldat d’un matelot , d’un homme qui a vécu sur
LE PILOTE
l’eau depuis le jour de sa naissance, d’un homme enfin qui espère mourir en pleine mer et trouver son tombeau dans l'eau salée. Je ne vous souhaite aucun mal, mais vous vous passerez de conversation jusqu’à ce qu’il plaise à l’un de vos camarades de venir par ici. J'espère que cela ne tardera guère dès que moi-même j'aurai gagné le large. »
Tels furent les adieux du contremaître. Il laissa Borroughcliffe, avec la lumière. en libre possession de son appartement : à vrai dire pourtant la position de celui-ci n’était ni fort commode, ni très-digne d'envie. Il'entendit le bruit de la clef qui tournait dans la serrure ; il entendit encore que la main la retirait de la porte... deux précautions qui prouvaient suffisamment la prudence du vainqueur, et son désir de s’assurer une retraite paisible en projongeant du moins pour quelque temps la captivité du vaincu.
LALIRLE RS