CHAPITRE XX V
. Pensons à ceux qui dorment dans l'abime, CamPszLL.
LonçGuss et pénibles furent les heures que Barnstable passa sur le rivage, attendant que la marée descendante eût laissé les sables assez à découvert
‘pour qu’il pât rechercher les corps de
ses compagnons. Plusieurs avaient été arrachés à la fureur des vagues, et à mesure que les survivants acquéraient la certitude que tout espoir de les rendre à la vie était à jamais perdu, on les enterrait décemment, un à un, dans des tombes creusées pour eux sur la rive même de l’élément où leur existence s'était écoulée presque entière. Mais il manquait encore celui dont la personne avait été si long-temps connue du triste lieutenant et lui était si chère. Il parcourait l’espace assez large qui se trouvait alors compris entre le pied des rochers et la mer, marchant d’un pas précipité et l’œil fixé sur le sol dans une fiévreuse inquiétude. Mais en vain il interrogeait tous les débris du naufrage que les vagues lui apportaient successivement.
En passant la revue de sa petite troupe, il compta douze hommes encore vivants, non compris le midshipman et lui. Six autres reposaient déja dans leurs lits de sable et de gravier, et sur le nombre de ceux qui s’étaient confiés à la barque, deux seulement n'étaient pas encore retrouvés.
«Ne me dites pas, jeune homme, qu’ est impossible qu’il ait pu se sauver!»
s’écria Barnstable dans une agitation qu’il essaya vainement de dissimuler aux yeux de son compagnon; car Merry avait cru nécessaire d’épier le lieutenant et de suivre ses inquiets mouvements.
«Combien de fois, continua celui-ci, n’a-t-on pas trouvé des hommes plusieurs jours après leur naufrage , flottant encore sur l’eau à l’aide de quelque débris
LE PILOTE
du vaisseau! Vous pouvez voir de vos propres yeux toutes ces planches que la mer a poussées jusqu'ici, quoiqu'il y ait, ma foi, plus d’une demi-lieue de cette plage au point où le schooner s’est brisé.
L'homme que j'ai placé en vedette sur le sommet du rocher fait-il le signe convenu pour nous annoncer qu'il a découvert quelque chose ?
Non, monsieur ! paslemoindresigne.
Nous ne le reverrons jamais. Les matelots disent qu’il a toujours cru que c'était pécher que d’abandonner un navire nau-
fragé. A les entendre, il n’aura pas fait :
le moindre effort pour sauver sa vie, quoiqu’on l'ait vu nager plus d’une heure durant, un jour qu’une baleine avait renversé sa barque. Dieu le sait ! » ajouta le jeune homme en essuyant à la hâte une larmeinaperçue qu’il craignait de voir attribuer à la faiblesse de son âge, « Dieu le sait, monsieur; j'aimais Tom Coffin plus que tous les autres marins de l’un ou de l’autre vaisseau. Vous veniez rarement à bord de la frégate sans que nous autres, jeunes gens, montrassions de l’empressement à l’accueillir, à prêter l’oreille à ses contes, à lui faire partager nos repas. Nous l’aimions tous, monsieur Barnstable. Mais que peut l'amitié pour rendre à la vie les objets de sa prédilection ?
— Je le sais, je le sais, » répliqua Barnstable d’une voix étouffée qui trahissait l’intensité de son émotion. « Je n’ai pas la folie de croire à des impossibilités. Mais tant qu’il reste quel-
‘que espoir de le retrouver vivant, je n’abandonnerai point le pauvre Tom'
Coffin à un sort aussi funeste. Pensez donc, Merry, qu’en ce moment peut-être, il pense à nous et prie le Tout-Puissant de faire que nos regards se tournent de son côté. Oui! il prie peut-être Dieu, car Tom priait souvent, quoiqu'il le fit durant son quart, debout et en silence.
— $'il eût tenu si fortement à conserver la vie, dit le midshipman, il eût fait plus d’efforts pour y réussir. »
Barnstable s'arrêta court, et fixant
un regard consterré sur son compa-
gnon, il parut enfin partager la même conviction. Mais, avant qu’il eût ouvert la bouche pour répondre, les cris des autres marins parvinrent jusqu’à lui. Se retournant aussitôt , il les vit tous qui couraient le long de ia plage, et qui, par des gestes précipités, désignaient sur la mer un point où toute leur attention semblait s'être concen-
trée. Le lieutenant et Merry pressèrent
le pas pour les joindre. Comme ils s’approchaient , ils aperçurent distinctement le corps d’un homme porté par les vagues. De temps à autre il s’élevait au-dessus de l’eau, et bientôt il eut franchi la limite où l’écume marquait lo naissance des brisants. À peine du reste avait-on eu le temps de faire ces obser- .
vations, qu’une lame jeta le cadavre inanimé sur le sable, où, en se retirant, elle le laissa étendu.
« C’est mon contre-maître! » cria Barnstable en se précipitant vers lui.
Il s’arréta tout à coup, pourtant, lorsqu’il fut en position de distinguer les traits de la figure, et quelques secondes s’écoulèrent encore sans qu’il lui fût possible d’articuler la moindre parole.
Enfin, d’un ton empreint d’une profonde horreur, il reprit :
« Qu'est cela, Merry ? Voyez ce misérable; son visagé n’a nullement été mutilé, et ses yeux semblent pourtant sortir de leurs orbites. Quel affreux regard ! on dirait que l’homme vit et qu’il lutte contre le désespoir. Ses mains sont ouvertes, étendues, comme si elles pouvaient frapper encore les vagues. Oh !
— C’est le Jonas! le Jonas ! » crièrent
‘les matelots dans leur farouche exalta-
tion, à mesure qu’ils reconnaissaient le noyé. « Que sa charogne retourne à la mer ! qu’elle serve de proie aux requins!
Qu'il aille faire des serments et des mensonges entre les griffes des homards ! »
Barnstable s'était détourné, par dégoût, de ce hideux spectacle; mais, quand il entendit s’exhaler de la sorte les vœux d’une impuissante vengeance, il dit, de cette voix que l’équipage n’a-
vait pas encore appris à méconnaître :
« Arrière ! drôles, arrière donc ! Vourdriez-vous déshonorer votre qualité d'hommes et de marins en exerçant une vengeance inutile sur celui qui se trouve déja en présence du jugement de Dieu ? »
D'un geste silencieux, mais significatif, il désigna la terre, et se retira lentement.
« Enterrez-le dans le sable, mes garçons, » dit Merry quand son chef fut éloigné; « la marée prochaine ne manquera pas de le déterrer. »
Les matelots obéirent tandis qu’il rejoignait Barnstable. Celui-ci continuait a se promener sur la plage, restant quelquefois immobile pour jetèr au loin sur la mer un regard inquiet, puis se mettant à courir en avant avecune vitesse telle que son jeune ami avait peine à le suivre. Toutefois ses efforts pour découvrir le contre-maître furent inutiles.
Deux heures se passèrent encore en recherches sans résultats. Faut-il s’en étonner, puisque jamais l’Océan ne rendit à la terre le corps de celui qui lui appartenait à tant de titres?
« Voëà déja le soleil qui se cache derrière les rochers, dit le lieutenant. C’est bientôt l’heure de placer le quart du guiton. Mais nous n’avons plus rien à garder, mon ami ; la houle et le roc ne nous ont même pas laissé une planche où reposer nos têtes durant la nuit.
— Nos hommes ont recueilli divers objets sur la plage, repartit le jeune homme. Ils ont des armes pour nous défendre et des vivres pour nous rendre la force de nous en servir.
— Et quels seront nos ennemis P »
demanda Barnstable avec amertume.
« Croiserons-nous notre douzaine de piques pour prendre lAngleterre à l'abordage ?
— Nous pouvons bien ne pas mettre l’île entière à contribution, » continua Merry, qui observait attentivement l’expression du regard sur la physionomie du lieutenant. « Mais il peut nous survenir de la besogne d’ici au moment où le cutter reviendra de la frégate. J’es-
FENIMORE COOPER
père, monsieur, que vous ne croyez pas notre situation assez désespérée pour vouloir nous rendre tout de suite prisonniers ?
— Prisonniers ! Non, non, mon ami, ” nous n’en sommes pas encore là! Que l'Angleterre ait réussi à faire échouer mon navire, c’est ce que je lui concède ; mais jusqu’à présent elle n’a pas obtenu sur nous d’autre avantage. C'était un précieux vaisseau, Merry, le plus fin voilier que l’art ait jamais réussi à former avec un assemblage de bois et de
fer. Vous rappelez-vous, mon ami, l’é-
poque où je prétai mes huniers à la frégate? nous sortions de la Chesapeake.
C'est que je pouvais parfaitement m'en passer quand la mer était belle et le vent favorable. Mais /”’A4riel était une délicate créature, et demandait des ménagements.
— Le plus dur mortier de fer aurait
été brisé en éclatsedans l'endroit où elle
est restée, observa le midshipman.
— Oui, c'était trop attendre d’elle que de vouloir qu’elle se maintint saine et sauve sur ce lit de rochers. Je l’aimais, Merry, je l’aimais d'une tendre affection. C'est le premier navire dont j'aie eu le commandement ; fl n’avait ni une planche, ni une cheville dans toute son étendue que je ne connusse parfaitement.
— Je crois qu’il est aussi naturel au marin, ajouta Merry, d’aimer la construction de fer et de bois au moyen de laquelle il flotte sur les mers durant tant, de jours et tant de nuits, qu’au père de famille d’aimer ses enfants et ses petits neveux.
— Oui, vraiment, cela est aussi naturel , et davantage encore. »
Barnstable était presque suffoqué par son émotion ; sa main pressait le faible bras du jeune bamme daps une étreinte convulsive, tandis que. d'une voix dont l'énergie allait toujours croissant, il continuait :
« Et pourtant, mon ami, un être humain ne peut aimer les objets qu’il a lui-même formés du même amour qu’il
LE PILOTE
porte aux œuvres de Dieu ! Un homme ae peut avoir pour le vaisseau qu'il monte les mêmes yeux que pour les camarades avec lesquels il partage la bonne et la mauvaise fortune. J’ai navigué avec lui à l’âge où toutes choses m’apparaissaient brillantes et colorées comme à votre imagination à vous, Merry; à l’âge où, cemme il le disait lui-même, je ne connaissais ni ne craignais rien.
J'avais quitté mon vieux père et ma tendre mère, et lui seul fit pour moi ce que des parents n'auraient jamais pu faire : il fut sur {Océan mon père et ma mère tout à la fois. Des heures, des jours, des mois se passèrent de sa part en instructions utiles sur notre profession , de la mienne.en docile application à les écouter. Puis, quand j’eus atteint l’âge d'homme , il me suivit de navire en navire , de mer.en mer, et ne m'a quitté que pour mourir là où j'aurais dû mourir, moi, comme s'il avait senti quelle honte il y avait à laisser ainsi d” 47e!
périr seul, abandonné.
— Non... non... non... C'était orgueil superstitieux , » s’écria Merry.
Mais, voyant que Barnstable tenait.sa téte cachée dans ses mains afin de réprimer l’émotion qui le gagnait, il n’ajouta plus un mot, et s’assit respec-
tueusement à côté de lui. Le jeune
midshipman se sentaït lui-même atteint d’une contagieuse sympathie -pour les sentiments qu’éprouvait son commandant. Lorsque de grosses larmes, se glissant à travers les doigts de celui-ci, vinrent à tomber sur le sable à ses pieds , Merry se sentit en quelque sorte aussi soulagé que pouvart l’étre le premrier. À ces pleurs succéda -un violent accès de douleur , tel qu’un homme en éprouve rarement au méridien de sa vie. Mais quand il en éclate de semblable, alors la nature de celui qui affrontait tes chances de la vie avec audace se laisse entièrement subjuguer, et les barrières élevées par l’habitude et l’éducation pour défendre son orgueil d'homme fort cèdent et s’abaissent devant le torrent. Merry avait souvent été
avec une sorte d’admiration témoin de la sévère fermeté avec laquelle Barn- Stable remplissait ses devoirs au moment du danger ; souvent aussi il s’était senti attiré vers lui durant les heures d’insouciance et de gaieté par une cordialité franche et bienveillante ; mais, ce jourlà , assis sur un rocher d'où, pendant plusieurs minutes , il contempla le lieutenant dans le plus profond silence , il éprouva comme une sorte d’attendrissement religieux.
La lutte qui se livrait dans le cœur de Barnstable fut longue et difficile.
Enfin l'émotion parut se calmer. Il se releva, et retirant les deux mains qui cachaient sa-figure , il montra l’œil fer, le sourci contracté où se poignait d’énergie de sa volonté. Puis, d’une voix rude qui fit tressaillir son compagnon , il l’interpella de la manière suivante :
« Allons, monsieur, pourquoi restonsnous ici à ne rien faire? les pauvres diables là-bas attendent nos conseils et nos ordres pour savoir comment ils se tireront d'affaire. En avant, monsieur Merry, en avant! Ce n’est pas le moment de vous amuser à tracer des figures dans le sable avec la pointe de votre poignard. La marée va bientôt remonter, et nous poutrons nous estimer heureux si nous trouvons quelque caverne pour abriter nos têtes. Occuponsnous de cette recherche tandis que le soleil nous éclaire encore, et rassem-
blons assez de vivres et d’armes pour :
sustenter notre vie et la défendre jusqu’au moment où nous reprendrons la mer. »
Le jeune ‘homme étonné, car l’expé- rience ne lui avait pas encore appris à connaître les effets de la réaction des passions, suivit Barnstable du côté où se tenait à distance le groupe des ma-
telots. Toutefois Le lieutenant, avec la
conscience de l'injustice que lui avait dictée un premier mouvement d’orgueil, modéra bientôt ses pas aHongés, et, re-
prenant peu à peu le-ton aftable et frane
de sa conversation .owlinaire, il continua à parler; maïs une teinte de mélancolie,
que le temps seul pouvait dissiper, se inélait à ses moindres paroles.
« Nous avons été malheureux, monsieur Merry, mais nous ne devons pas désespérer. Ces hommes ont rassemblé des provisions en abondance, à ce que je vois. Avec nos armes, il nous sera possible de nous emparer de quelque petite embarcation appartenant à l’ennemi. De la sorte nous serons à même de regagner la frégate lorsque le vent sera tombé. Toutefois il faut nous cacher avec soin, sinon les habits rouges se rueront sur nous comme Îles requins autour d’un bâtiment naufragé. Ah!
pauvre Ariel! voyez, Merry, il n’y a pas sur toute la plage deux de ses planches qui tiennent encore ensemble. »
Le midshipman, sans paraître avoir remarqué cette allusion soudaine à leur vaisseau , jugea prudent de poursuivre la série d’idées au milieu de laquelle le lieutenant venait de s’interrompre par une réflexion étrangère.
« Il y a non loin d'ici vers le sud une ouverture qui conduit dans l'intérieur des terres. C’est près de ce ruisseau dont les eaux se déchargent dans la mer.
Nous pourrions peut-être y trouver une retraite, sinon dans le bois qui couronne la hauteur. Là nous resterions jusqu’à ce qu'il nous fût possible de mieux reconnaître la côte pu de saisir un bâtiment ennemi pour regagner le large.
— Il y aurait quelque plaisir à attendre jusqu’au quart du matin, et à surprendre alors cette maudite batterie qui a enlevé à l’Ariel la meilleure de ses jambes, dit le lieutenant. La chose est praticable, mon ami , et nous pourrions nous maintenir dans ce poste jusqu’au moment où la frégate et /4lacrity se rapprocheraient de la côte.
Si vous préférez , au lieu de prendre des vaisseaux à l’abordage, prendre des forteresses d'assaut, il y en a justement une construite en pierres, que nous avons maintenant en poupe. Je l'ai reconnue quand j'ai gravi la hauteur pour y placer notre vedette. et
— Et quoi, Merry ? Parlez sans
crainte. Nous sommes dans des cir-
constances où chacun doit donner librement son avis.
— Ma foi! monsieur, la garnison
pourrait bien ne pas nous être tout en-
tière hostile. Nous délivrerions M. Griffith et le capitaine Manuel, sans parler…
— Sans parler de quoi , monsieur ?
— (Ce serait peut-être une honne occasion pour moi de rencontrer ma cousine Cécile et ma cousine Catherine. »
La physionomie, de Barnstable s’animait en entendant ces détails , et il répondit avec un retour vers son ton naguère si enjoué.
« Oui, en vérité, c’est une expédition qui vaut la peine "d’être tentée ! car il s’agit de la délivrance de nos camarades et des soldats de marine. Voilà la partie militaire de la chose. Et puis, quant au reste, eh! bien, mon enfant, cela ne viendra qu’accidentellement, comme la prise d’une flotte après la dispersion des vaisseaux qui l’escortaient.
— Je suppose que, si nous prenons l’abbaye, le colonel Howard se reconnaîtra prisonnier de guerre.
— Aussi bien que les pupilles du colonel Howard ! Il y a du bon sens dans le projet que vous avez conçu, maître Merry, et j’y réfléchirai. Mais voici nos pauvres compagnons. Parlez-leur de manière à leur rendre un peu de courage, afin que nous les trouvions bien préparés pour notre entreprise. »
Barnstable et le midshipman rejoignirent leurs compagnons d’infortune, et les traitèrent avec cet air d’autorité qui ne manque jamais de présider aux relations navales entre supérieurs et inférieurs, mais aussi avec cette affabilité de manières et de langage qu’augmentait encore {la situation critique où se trouvaient les uns et les autres.
"Après avoir partagé avec eux un repas
consistant en provisions ramassées sur la côte où, dans l’étendue de plus d’un mille, les fragments du schooner gisaient épars , le lieutenant prescrivit à
LE PILOTE
ses Lohes de s’armer aussi bien qu'ils pourraient, et de se munir de vivres pour vingt-quatre heures au moins. Ces ordres furent bientôt exécutés. Alors la troupe entière se mit en marche, sous la direction de Barnstable et de Merry, et, suivant la base des rochers, chercha l’ouverture par laquelle le petit courant d’eau qu’on avait en vue trouvait son passage jusqu’à l'Océan. Le temps contribuait autant que la solitude du lieu à
les préserver de toute surprise. Aussi
avançaient-ils sans aucune des précautions qui auraient été nécessaires à leur sûreté en toute autre circonstance. Ayant enfin gagné la ravine, Barnstable fit faire halte, et gravit presque au sommet du précipice qui la bordait d’un côté, afin de jeter un dernier coup d’œil sur la mer. Sa physionomie annonça qu’il abandonnait enfin toute espérance de revoir son vieil ami, car il avait parcouru sans succès toute l’étendue d’eau qui se déployait à lhorizon du nord au sud. Alors il se prépara, quoique à regret , à suivre, en le remontant, le cours du ruisseau. Mais une exclamation de Merry, toujours fidèle à son poste auprès de lui, vint attirer son atten- ‘ tion. |
« Une voile ! Il faut que ce soit la frégate. Voyez au large.
— Une voile! répéta le commandant.
Où verrez-vous une voile durant une pareille tempête? Y aura-t-il un autre navire aussi entreprenant et aussi molheureux que la été le nôtre?
— Regardez à tribord de cette pointe de rocher, là, sous le vent! reprit le midshipman. Voilà qu’elle disparaît maintenant. Ah! le soleil l’éclaire de nouveau. Oui, c’est une voile, monsieur , aussi sûr qu’il est possible d’étendre une voile par le temps qu’il fait.
— Je vois en effet l’objet dont vous parlez , dit le lieutenant. Mais cela ressemble assez à une mouette qui raserait l’eau. Elle s'élève maintenant, et prend la forme d’une voile. Passez-moi la lunette, mes enfants. Il y a quelqu'un au large qui pourrait bien être un ami. »
JIT. 44° livraison.
Merry attendit le résultat des observations de son chef avec l’impatience d’un jeune homme, et ne manqua point de demander aussitôt : :
« Distinguez-vous ce que cela peut être ? Est-ce la frégate ou le cutter ?
— Venez, il me semble qu’il y a encore pour nous quelque espérance de salut, mon ami, » répondit Barnstable, en refermant la lunette. « C'est un vaisseau qui se tient sous ses voiles de hunier. S’il était possible de se montrer sur la hauteur, nous pourrions lever toute incertitude à son égard en l’examinant plus en détail. Mais je crois avoir reconnu les vergues de la frégate, quoique sa voile disparaisse parfois pour ne plus laisser voir que la pointe nue de ses mâts raccourcis encore de leurs perroquets.
— On dirait, » observa Merry dont cette nouvelle ranimait la gaieté, « que le vieux Munson a juré de ne jamais porter ses perroquets quand il ne peut y attacher de voiles. Je me souviens d’un soir où M. Griffith étant dé mauvaise humeur, nous disait autour du cabestan, que probablement le premier ordre donné par le capitaine, serait de rentrer le beaupré et de serrer les mâts à pible.
— Oui, oui, Griffith est un paresseux, et il lui arrive quelquefois de se perdre dans les brouillards de ses propres pensées, dit Barnstable , et je suppose que le vieux modéré était alors dans une brise. Quoi qu’il en soit, ceci semble annoncer qu’il agit sérieusement aujourd’hui. Il aura tenu son vaisseau en pleine mer durant l'ouragan, car sans cela il ne serait pas où il est en ce moment. Je crois vraiment qu’il s'occupe des officiers et des hommes laissés par lui sur .cette Île maudite.
Tant mieux, Merry, car si nous prenons l’abbaye, nous aurons au moins un dépôt pour nos prisonniers.
— Il faut prendre patience jusqu’au matin, observa le midshipman ; car aucune barque n'oserait s’aventurer près de la terre par un temps pareil.
— Bien certainement ! la meilleure barque qui jamais ait flotté sur la mer a péri sur ces brisants. Mais le vent diminue et cette nuit la mer s’apaisera.
Allons, en avant! Il faut trouver une retraite où nos pauvres hommes puissent se mettre un peu plus à l'aise. »
Les deux officiers descendirent de keur poste sur la hauteur, et l’on se remit en route. Le ravin les conduisit par une pente peu sensible”au müiéu d’un bois épais qui se trouvait de niveau avec la campagne environnante.
« Il doit y avoir des ruines de ce côté, dit Barnstable , si mes calculs sont exacts et si les distances ne m'ont pas trompé. J’ai sùr moi une carte qui parle d’un pareil point de reconnaissance. »
Le lieutenant se détourna pour échapper au regard malin que lui lançait le jeune Merry en lui adressant cette simple question :
« Cette carte a-t-elle été dressée par une personne qui connût bien la côte, monsieur ? ou bien est-ce l’ouvrage d’un dé ces écoliers qui étudient la géographie en calquant leur atlas Comme les petites filles calquent le patron d’une broderie.
— Venez par ici, mon ami. Ne voyezvous pas une habitation qui semble abandonnée ?
— Oui, monsieur. Il y a là une pile de pierres aussi sales et aussi dégradées que celles d’une caserne de soldats. Serait-ce l'endroit que vous cherchez ?
— Vraiment oui. Sans doute ce fut én son temps un village. Nous l’appellerions ville en Amérique et nous y met- ‘ trions un maire, des aldermen et un Recorder. Le vieux Faneuil-Hall tiendrait dans un de ses boulins. »
Tout en causant de cette façon insouciante, ils approchèrent du bâtiment en ruine où Griflith n’avait trouvé qu'un asile si précairé.
On mit peu de temps à reconnaître les lienx. Un des appartements délabrés fut choisi par les marins qui, fatigués des travaux de la dernière mit, se dis-
FENIMORE COOPER
posèrent à prendre le repos dont ils avaient tant besoin.
Barnstable attendit jusqu’à ce que la respiration bruyante de ses gens lui donnât l’assurance qu’ils étaient complétement endormis. Alors, réveillant le midshipman, dont la tête lourde cédait aussi au même penchant, il l’invita à le suivre.
Tous deux se levèrent et d’un pas furtif pénétrèrent plus avant dans les ruines.