‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 44 sur 108 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Allons, répondez-moi. Qui êtes-pous ?

Snanspzansx. Hamlet.

Durant le temps qui s’était écoulé depuis le moment où le pilote était descendu à terre, l’ Alacrity, alors sous les ordres de M. Boltrope, contre-maître de la frégate, avait couru des bordées le long de la côte, prête à recevoir les marins au retour de leur expédition.

La direction du vent avait graduellement tourné du nord-est au sud vers la fin du jour, et, avant le quart de minuit, le vieux et prudent marin, qui, comme nous l'avons vu, avait exprimé dans le conseil de guerre une répugnance si prononcée à confier sa personne à la terre britannique, ordonna à l’homme qui tenait le gouvernail de diriger hardiment sur la terre. Toutes les: fois que la sonde les avertit qu’il était prudent de s'arrêter dans cette manœuvre, on changea la marche du bâtiment. C’est de cette mamère que l’équipage du cutter employa son temps en attendant avec patience .

nos aventuriers.

Boltrope avait passé les premières années de sa vie sur divers bâtiments de commerce, comme beaucoup d’autres hommes de profession et d’origine semblables; il croyaït que la meilleure preuve de capacité que pût donner un marin consistait dans la franchise de ses manières. Aussi affectait-il un superbe dédain pour les formes de politesse pointilleuse qu’on observait à bord d'un vaisseau de guerre. Ses fonctions particulières sur la frégate“taient la tenue du livre de log, la surveillance des pre-

LE PILOTE

visions et l'examen journalier de Pétat des voiles et des cordages. Rarement elles le mettaient en rapport avec les jeunes lieutenants, gais, rieurs. qui dirigeaient habituellement la marcbe du vaisseau. On eût dit deux espèces tout à fait distinctes, quoique ses camarades plus policés et lui appartinssent bien certainement à la même classe d'êtres. De là il arrivait que maître Boltrope, chaque fois que les circonstances exigeaient qu’il sortit de la routine fastidieuse de son métier, se faisait une loi de frayer, autant que possible , avec les membres de l'équipage dont les opinions et les habitudes s’ac- <ordaient le mieux avec les siennes.

Par une singulière fatalité , le chape- Jain de la frégate se trouvait, quant aux personnes avec lesquelles il aurait pu se lier, dans une situation à peu près sem- ‘blable à celle du vieux matelot.

Un désir sincère de se rendre utile à ceux que la mort devait atteindre au milieu des vastes mers l’avait décidé à accepter cette place. Simple de cœur et dépourvu d'expérience, il espérait pouvoir devenir linstrument du salut pour beaucoup d'individus qui alors vivaient dans un état déplorable de religieuse insouciance. Il n’entre pas dans notre plan, ce que le défaut de place nous défend d’ailleurs aussi, d'expliquer ici par quelles causes le bon eeclésiastique se trouva non seulement déçu dans ses espérances illusoires, mais encore, afin de conserver quelques droits aux distinctions dues à son ministère sacré, il se vit exposé à une lutte difficile et fâcheuse contre ses propres penchants. La conscience de son infériorité avait diminué, si ce n’est l’'orgueil spirituel, du moins la fierté mondaine du chapelain, de telle manière qu’il en était à rechercher avec empressement la société du rude quartiér-maître. Celui-ci devait d’ailleurs à son âge certaines idées sur l'avenir, qui pourtant étaient singulièrement modifiées par son caractère particulier. Peutêtre se trouvaient-ils tous deux hors de la place qui leur convenait. Mais cer-

tainement une sympathie secrète, quelle qu'en fût du reste l'origine, les rapprocha l’un de l’autre, et leur fit trouver du plaisir à leur société réciproque.

La nuit en question, M. Boltrope avait invité le chapelain à le suivre à bord de l’Alacrity. Il avait ajouté, en employant son langage grossier, que, puisqu'il devait v avoir un combat, son assistance pourrait devenir utile à quek qué pauvre diable. Cette singulière in-

vitation avait été acceptée par le cha-

pelain. Il y avait peut-être dans son cœur autant de secret penchant à se rapprocher. de la terre ferme que de désir de répandre un peu de variété sur la monotonie de son existence.

En conséquence, lorsque le pilote eut débarqué avec sa troupe entreprenante, Je quartier-maître et le chapelain, assistés d’un aide contre - maître et d’une douzaine de matelots, furent laissés en tranquille possession du cutter. Les premières heures se passèrent dans la petite cabane du vaisseau, où les deux amis entamèrent une polémique sur divers sujets qu’ils avaient soin d’humecter fréquemment par les rasz-des puisées au pot de grog dont ils s'étaient munis. Le lecteur doit regretter que notre humeur ne nous mette pas en disposition de le régaler de cette éloquente conversation. Mais nous faut suivre le cours du récit qui avance déja vers son dénouement. Quand le vent, devenu plus favorable, permit de se rapprocher davantage de la côte, le prudent quartier-maître ajourna la discussion à un moment plus favorable. Puis du même mouvement, il se transporta , lui et son pot de grog , sur le gaillard d’arrière.

« Là!» cria l’honnéte marin, en plaçant avec un aîr de satisfaction son vase .

de bois sur le tillac auprès delui. «Voilàles aises qu’il convient d’avoir sur un vaisseau, chapelain. Il y a beaucoup de ce que j'appelle bavardage d’eau douce, à bord d’une frégate que je ne nommerai pas, mais qui est à trois lieues d’ici environ, en pleine mer, se tenant en panne sous ses voiles de petit et de grand hunier…

Hs # ; 1.

Je dis que j'aj la main excellente pour préparer un pot de grog. Prenez-en encore une gorgée ; cela illuminera votre œil comme un phare par cette sombre nuit. Vous ne voulez pas? Il ne faut cependant pas faire un affront au rhum de ces Anglais. » |

Boltrope, après avoir appuyé sa recommandation d’une puissante rasade, continua :

« Vous étes un peu comine notre premier lieutenant, chapelain, lequel, ainsi .

que je l'ai dit souvent, n’a recours, pour apaiser sa soif, qu'aux éléments, c’està-dire à l’eau et à l'air.

— On peut affirmer en effet que M. Griffith donne un exemple salutaire à tout l’équipage, » répliqua le chapelain, qui peut-être s’avouait intérieurement que cet exemple n'avait pas eu sur lui-même toute l’influence nécessaire.

« Salutaire ! s'écria Boltrope. Permettez-moi de vous dire, mon digne Tourne - Feuillets, que si vous appelez salutaire ce régime-là, c’est que vous connaissez bien nial l'eau salée et les brouillards de la mer ! Cependant M. Griffith est un marin, et s’ils’occupait moins:

de bagatelles et de minuties, il pourrait devenir, en arrivant à notre âge, une bonne espèce de compagnon; mais vous voyez par vous-même, chapelain, qu’il songe trop à des niaiseries peu importantes, telles, par exemple, que la discipline. Il est raisonnable en effet de renouveler les garcettes d’un câble, de veiller avec soin à l’état des mâts ; mais que je sois damné... Laissez, laissez donc, drôle ! ne voyez-vous pas que vous gouvérnez tout droit sur l’Allemagne?.., Je disais donc que je voulais être damné si je comprenais pourquoi on s’inquièterait du moment où un homme change de chemise. Que ce soit cette semaine ou la semaine suivante, peu importe, pourvu qu’on eu change quand le temps est à l’orage. Je suis quelquefois peu pressé d’assister à l’inspection, non pas que je ne puisse répondre de ma conduite aussi bien que qui que ce soit, mais je crains toujours qu'on ne

FENIMORF COOPER. À

me reproche de mâcher mon tabac du mauvais Côté.

— Moi aussi, j'ai trouvé que leur inspection était quelquefois bien importune. Cela est désagréable pour Fesprit, surtout quand le corps a souffert du mal de mer.

— Oui, oui, dit le maître, vous ne marchiez pas bien droit durant les premiers mois. Je me rappelle qu'un jour, dans votre empressement à inhumer un de nos hommes, vous avez reçu sur la tête un coup de canne du capitaine des soldats de marine. Puis vous n’aviez pas l'air de faire partie de l'équipage tant que vos maudites culottes noires ont pu vous servir. Quant à moi, je ne vous voyais jamais monter l'échelle du gaiilard d’arrière sans craindre que vos jambes ne dégringolassent dans les écoutilles. Voyez-vous, chapelain, un homme qui se promène ainsi accoutré sur le tillac d'un navire y produit l'effet d’un” véritable diable. Mais le tailleur s’est aperçu que ces objets-là n'étaient pas d'usage à la mer, et il a logé votre quille dans une paire de chausses dont je suis, ma foi, content; il m'arrive, quand je vous vois par derrière, de ne pas distinguer vos talons de ceux d’un matelot.

. — J'ai de bonnes raisons pour remercier Dieu de ce changement, » répondit l’humble prêtre, « si la ressemblance dont vous parlez existait en effet lorsque je portais encore le costume de ma profession ?

— Qu'est-ce à dire la profession ? »

reprit Boltrope reprenant haleine après avoir puisé une longue gorgée au pot de liqueur. « Les jambes sont des jambes, sans que cela empêche les extrémités supérieures de faire leur service. J'ai un préjugé qui date de loin contre les culottes courtes. Cela vient sans doute de ce que je me suis toujours imaginé que le diable en portait. Vous savez chapelain , qu’on entend rarement parler d’une personne sans chercher à se faire une idée de la manière dont elle est équipée et gréée. Aussi, n'ayant aucune

LE PILOTE

raison particulière de penser que Satan aille tout nu... Tenéz ferme, drôle...

Vous courrez droit au vent comine cela, morbleu !.. Mais, pour y revenir, je me suis toujours figuré le diable avec des culottes courtes et un chapeau à cornes.

Il y a quelques-uns de nos jeunes lieutenants qui viennent à l’inspection du dimanche affublés de chapeaux à cornes comme des officiers de terre ferme.

Voyez-vous, pour moi, j'aimerais mieux mon nez sous un bonnet de nuit que - sous un chapeau à cornes.

— J'entends le bruit des rames, »

s’écria le chapelain qui, trouvant cette image plus claire que les traits sous lesquels sa propre imagination avait pu lui représenter le père du mal, désirait changer de conversation afin de cacher

son infériorité. « N’est-ce pas une de

nos barques qui arrive ?

— C’est probable en effet. Si j’y avais été, pour ma part, j'aurais attrapé depuis long-temps le mal de terre. Virezde bord, vous autres, et préparez-vous ‘ à les recevoir. »

Le cutter, obéissant à son gouvernail, tourna sur lui-même, roula un instant sur les vagues, reprit avec aisance sa première position oblique , mais avec sa proue dirigée vers la côte. Puis, comme les voiles furent disposées de facon à se neutraliser mutuellement, il ralentit peu à peu sa marche, et devint enfin stationnaire. Durant cette évolution, une barque, venue dans la direction de la terre, se dessina peu à peu dans l’obscurité, et fut bientôt assez près de l’Alacrity pour pouvoir être hélée.

« Ho! hé! de la barque ! » cria Boltrope à travers un porte-voix qui, avec l’assi-

stance de ses poumons, produisait des

sons peu différents pour la vigueur, des mugissements d’un taureau.

« Ici ! » répondit une voix claire , qui fut portée à travers les vagues sans qu’il y eût besoin de secours étrangers pour la renforcer.

« Oui, c’est un de ces lieutenants avec son ici / dit Boltrope. Sifflez donc, monsieur l’aide-contre-maître! Mais en voici

encore de cet autre côté. Ho! hé! de la barque !

— L'Alacrity !» répondit une nouvelle voix dans une autre direction que la précédente.

«L’Alacrity! Voilà ma commission de capitaine qui s’en va avec le vent , reprit le quartier-maître. C’est comme si lon disait qu’il arrive quelqu'un pour prendre le commandement dès qu’il sera à bord. Oui, c’est M. Griffith, et je dois avouer, malgré son goût pour les boucies d’argent et autres bagatelles, que je suis bien aise de le.

savoir hors des griffes de l’Anglais.

Allons, les voilà toutes qui nous arrivent à la fois ! Celle-ci qui vient par le tribord n’a pas l’air d’être la plus grande.

Voyons un peu si ses hommes dorment bien... Ho! hé! de la barque!

— Pavillon! » répondit une troisième voix qui partait d’une petite barque, laquelle, venant de la côte en droite ligne, s'était approchée du cutter avant qu’on eût songé à l’observer.

« Pavillon ! » répéta Boltrope, qurlaissa de surprise tomber son portevoix. « Voilà un bien grand mot pour:

sortir d’une si petite barque! Jack Manlylui-même n'aurait pas eu la bouche plus pleine en le prononçant. Mais je vais.

savoir qui se permet de parler ainsi à la prise d’un bâtiment de guerre yankie.

Ho! hé ! de la barque, vous dis-je ! »

Ces derniers mots furent prononcés de ce ton bref et menaçant qui a pour but de faire comprendre que les intentions du bâtiment qui hèle sont d'obtenir une réponse sérieuse. Aussi les rameurs, qui touchaient presque les flancs du cutter, s’arrétèrent-ils tous par un mouvement simultané, comme s’ils eussent craint que cet appel ne fût suivi de quelque autre expédient plus efficace pour.

reconnaître leur véritable caractère. La personne qui était assise toute seule sur la poupe de cette petite barque tressaillit également, puis d’une voix paisible , ré pliqua après avoir paru se recueillir :

« Non... non!

— Non, non,et Pavillon sont deux

réponses toutes différentes, murmura Boltrope. Quelle espèce d’ignorant avonsnous donc sur cette barque ? »

Il murmurait encore quelques paroles de désapprobation à propos de l'ignorance de l'individu, quel qu’il füt, qui lui avait répondu, tandis que la barque se rangeait le long du cutter, et que le pilote luimême montait à bord de la prise.

« Est-ce vous, monsieur le pilote? »

dit le quartier-maître en élevant une lanterne à un pied de la figure du nouveau veau, et regardant, dans un étonnement stupide, ses yeux animés d’orgueil et de colère. « Est-ce vous? Bien!

je vous aurais pris pour un homme plus expérimenté. Tomber dans la nuit sur un vaisseau de guerre avec ce gros mot Pavillon à la bouche, quand il n’y a pas un mousse sur les deux navires qui ne sache que nous ne portons à bord aucun bout de chiffon à queue d’aronde.

Pavillon ! mais si nous avions eu des soldats, vous auriez reçu quelques coups de fusil. »

Le pilote lui jeta encore un regard plus courroucé , et se détournant avec mépris , il arpenta le gaïllard d’arrière sans daigner lui répondre. Boltrope le suivit des yeux. Il avait quelques dispositions à se mettre en colère, mais l’arrivée de la barque qu’on avait hélée la première, et qui n’était autre que la barge, attira son attention d’un autre côté.

Barhstable avait erré pendant quelque temps sans pouvoir rencontrer le cutter.

Cela n'avait point contribué à égayer son humeur, qui d’ailleurs s'était forcé- - ment conformée à celle des personnes dont il était entouré. Le colonel et sa nièce avaient durant tout le trajet observé le plus profond silence, le premier par orgueil, et la seconde parce qu’elle ne pouvait. rester insensible au mécontentement de son oncle. Catherine Plowden aussi, quoique charmée en secret d’avoir vu venir à bien tous ses desseins, s'était proposé d’imiter leur conduite, du moins dans les com-

FENIMORE COOPER. s

mencements, afin de sauver les apparences. À plusieurs reprises Barnstable s'était adressé à elle; mais il n’en avait reçu aucune réponse, si ce n’est celles que la jeune fille jugeait à propos de lui faire brièvement pour ne pas l’offenser trop vivement. Du reste ses manières annonçaient d’une façon assez claire qu’elle désirait garder le silence. Le pauvre lieutenant , après avoir aidé les dames à monter sur le cutter. puis éprouvé un refus de la part du colonel Howard auquel il offrait le même service, les quitta dans cet état d’'irritation qui n’est pas plus rare à bord des bâtiments de guerre que dans les autres positions où peut se trouver l’humanité. Comme il cherchait quelqu’un sur lequel il pût épancher sa colère, il rencontra le contre-maître.

« Que signifie cela, monsieur Boltrope ? » lui cria-t-il aussitôt. « Voilà des barques qui vous arrivent avec des dames , et vous tenez votre vergue hissée au point que les bords de la voile.

sont tendus comme une corde à violon. Mollissez votre martinet du pic; monsieur, entendez-vous ?

— Oui, oui, » murmura le contremaître.

Suivi de l’humble chapelain , il se dirigea vers les matelots afin de leur communiquer cet ordre; mais, tout en murmurant, il balbutiait entre ses dents : |

« Je me serais attendu à voir M. Bams:stable nous amener dans sa barque un bœuf vivant plutôt qu’un cotillon. Dieu sait ce que la frégate va devenir maintenant , chapelain ! Avectous ces chapeaux à cornes, toutes ces épaulettes , toutes ces autres babioles, elle ne ressemblait déja pas à grand’chose : que sera-ce donc avec ce renfort de femmes et de cartons! En vérité, on veut en faire une nouvelle arche de Noé. Je m’étonne qu’elles ne soient pas venues à bord en carrosse à six chevaux P »

Barnstable trouvait du soulagement à donner durant quelques moments un hbre cours à son humeur. Il gourman-

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dait tous les matelots, leur ordonnant de changer quelque chose aux moindres dispositions du vaisseau. Sa voix haute, son ton vif, annonçaient assez, non seulement l'importance qu’il attachait à ces changements, mais aussi la disposition d'esprit dans laquelle il les ordonnait. Mais à son tour aussi, il fut obligé de céder la place à Griffith. Celui-ci arriva sur la grande chaloupe à rames de

la frégate, laquelle était chargée d’un

corps nombreux des marins détachés pour l'expédition. C’est ainsi qu’embarcation après embarcation, tout le monde se réunit, et se trouva embarqué de nouveau en sûreté sous le pavillon national.

L’étroite cabane de l’Alacrity fut abandonnée au colonel Howard, à ses pupilles et à leur suite. Les barques res-

tèrent en poupe du navire, chacune sous .

la garde de ses propres gardiens. Puis Griffith donna ordre de déployer les voiles et de gouverner vers la pleine mer. Pendant plus d’une demi-heure le cutter suivit -cette direction, glissant avec grace à travers les ondes, comme s’il eût eu l'instinct du fardeau peu ordmaire.dont il était chargé. Mais enfin il fut de nouveau arrêté dans sa course, afin d'attendre le jour qui permettrait de découvrir le vaisseau plus grar.d dont il n’était que le satellite. Plus de cent cinquante personnes se pressaient dans son étroite enceinte, et son tillac présentait dans l’obscurité le tableau d’une masse de têtes humaines qui se mouvaient au gré des vagues.

Après une expédition aussi heureuse, l'équipage avait inévitablement droit à une certaine liberté : des rires bruyants, de retentissantes plaisanteries, s’élevèrent comme du sein des eaux ; et, tandis que le pot circulait de mains en mains, on entendit des jurons bizarres , de terribles imprécations s'échapper de temps en temps de la bouche des matelots les plus animés contre l’ennemi. Cela dura quelque temps; mais le bruit se calma ensuite peu à peu. Beaucoup descendirent à fond de cale avec l'espoir d'y

trouver de la place pour étendre leurs membres fatigués. Quelques-uns restèrent sur le tillac. Une voix mâle et claire interrompit seule le silence de la nuit, chantant les mélodies que le marin affectionne de préférence : d’autres lui répondirent , et des airs différents se succédèrent : mais le génie de la musique ne triompha pas long-temps de la lassitude générale ; au lieu de chants entiers on n'en gntendit bientôt plus que des fragments. Puis le pont se couvrit d’hommes couchés tout de leur long. Chacun chercha le repos dont il avait besoin après cette rude journée : la plupart dormirent, sans autre abri que le dais naturel du firmament; mais, bercés par le roulis du vaisseau , ils eurent sans doute des rêves qui les transportèrent dans un autre hémisphère, à une époque déja éloignée, au milieu de scènes moins agitées. Les noires prunelles de Catherine étaient cachées sous ses paupières, et Cécile elle-même, la tête inclinée sur l’épaule de sa cousine, dormait doucement du sommeil paisible de l’innocence. Boltrope se fraya un chemin jusqu’à fond de cale, et là, choisissant un des hommes qui avaient été les plus heureux dans le choix de leur couche de planches , il le repoussa de côté pour prendre sa place; il prit toutes ses dispositions avec cette froide indifférence pour le bien-être d'autrui qui s'était augmentée à mesure que son expérience s'était formée en passant par toutes les vicissitudes de la vie du marin, depuis le moment où lui-même avait été traité de la sorte jusqu’à celui où il prenait sa revanche sur de moins heureux. De cette manière les têtes se groupèrent auprès des têtes, cherchant pour appui, là une planche, ici un canon, tout, ce qui se trouvait bon à servir d’oreiller. Griffith et Barnstable restèrent seuls, chacun arpentant de son côté le gaillard d’arrière dans un silence hautain.

Jamais uart du matin ne parut si long aux deux officiers , car le ressentiment et l’orgeuil les privaient de ces

communications amicales et franches qui depuis tant d'années avaient adouci pour eux les heures d’ennui. Une circonstance encore contribua à accroître leur cmbarras : ce furent les deux belles cousines qui, se trouvant mal à l’aise de leur espèce d'emprisonnement dans la ‘cabane, vinrent chercher le grand air sur le tillac, précisément à l'instant où les matelots étaient tous abandonnés au sommeil. Elles se tinrent appuyées contre le tableau du couronnement de la poupe, causant ensemble à voix basse, par phrases entrecoupées ; mais, sans précisément se rendre compte de la mésintelligence qui régnait entre leurs amants, elles en savaient néanmoins assez pour éviter toute espèce de regards ou de gestes que ceux-ci auraient pu interpréter comme un encouragement à s'approcher, donné à l’un aux dépens " de l'autre. Vingt fois pourtant l'impatient Barnstable se sentit tenté de rompre un silence qui lui paraissait aussi gauche que désagréable; mais il tut autant de fois arrêté, soit par le sentiment de son tort, soft par le respect pour la supériorité de grade qui n’abandonne jamais entièrement un officier de marine. D’un autre côté, Griffith ne manifestait aucune intention de mettre à profit cette déférence silencieuse de son subordonné. Il continuait à parcourir à pas précipités le gaillard d’arrière, jetant de fréquents et impatients regards vers la partie du ciel où les premiers symptômes du jour naissant devaient naturellement se montrer.

A la fin pourtant, Catherine, avec une adresse toute féminine, et peut-être avec quelque intention de coquetterie, les tira tous d’embarras en parlant la première, mais en ayant soin de s’adresser à l’amant de sa cousine.

« Pour combien de temps sommesnous condamnées à cette étroite prison .

monsieur Griffith? lui demanda-t-elle; en vérité, il y a dans vos coutumes navales une liberté qui, pour ne pas dire plus, doit nous paraître neuve, à nous femmes accoutumées, comme nous le

FENIMORE COOPER

sommes , à des divisions plus sévères de l’espace. :

— A l’instant même où le jour nous permettra de découvrir la frégate, miss Plowden, s’empressa-t-il de répondre, vous serez transportée d’un bâtiment de cent sur un bâtiment de douze cents tonneaux. Là, si votre habitation n’est pas aussi confortable qu’à l’abbaye de Sainte-Ruth, vous n’oublierez pas que ceux dont l’existence se passe sur l’Océan considèrent comme un mérite de mépriser les aises et le luxe de la terre.

— Au moins, monsieur, » répliqua Catherine avec une grace pleine de douceur dont elle savait faire usage dans l’occasion; «au moins ce que nous y trouverons s’embellira des charmes de la liberté, et s’adoucira par les soins hospitaliers d’un marin. Quant à moi, Cécile, l’air de la pleine mer me paraît aussi frais, aussi vivifiant que s’il-nous venait des côtes de notre Amérique, hélas ! si éloignées.

— Si vous n’avez pas le bras d’un patriote, miss Plowden, vous avez au moins une imagination tout à fait loyale , » dit Griflith en riant. « Cette légère brise souffle des marais de la Hollande, et nullement des plaines de l'Amérique. Dieu merci! voilà enfin le jour qui s'annonce : à moins que les courants n'aient entraîné la frégate trop loin vers le nord, nous la verrons dès qu’il va faire clair. »

Cette agréable nouvelle avertit les cousines de tourner leurs regards vers l’est ; long-temps ils y restèrent fixés à contempler le soleil s’élevant dans toute sa gloire au-dessus des eaux : à son approche une obscurité plus épaisse s’était tépandue sur l'Océan, et les étoiles brillaient au ciel comme des globes de feu étincelant ; mais bientôt une bande de pâle lueur se montra le long de l'horizon, s’éclairant, s’élargissant à chaque minute davantage : de larges et brumeux nuages devinrent visibles là où l’on n’avait rien pu distinguer auparavant. A l'extrémité de la voûte noire qui semblait jetée sur les eaux, s'ouvrit comme

LE PILOTE

une porte d'argent vers laquelle se précipitèrent des jets de lumière, d’abord blafards et timides, puis de plus en plus ardents et rouges. La flamme entoura

les mers d’une large ceinture, et s’éten-

dit peu à peu jusqu’au zénith; là elle se maria aux teintes gris de perle du ciel, ou se joua dans les groupes fantastiques des nuages.

Tandis que les jeunes filles admiraient en extase ces merveilleuses transitions, une voix retentit au-dessus d'elles, qui sembla descendre du ciel.

« Ho! une voile! la frégate là-bas sous le vent, monsieur ! |

— Oui, oui, vous n'avez veillé que d’un œil, drôle, répliqua Griffith, sans cela nous vous aurions entendu plus tôt. Miss Plowden, tournez les yeux un peu au nord de l’endroit où le disque du soleil commence à se montrer, et vous pourrez voir notre belle frégate. » |

Un cri de plaisir involontaire s’échappa des lèvres de Catherine quand, en suivant la direction indiquée, elle aperçut pour la première fois la frégate au milieu des changeantes couleurs du matin. Elle ne s’arréta point à considérer les ondulations formées à lhorizon par

l'Océan paresseux, qui tour à tour sem-

blait se dresser contre ses barrières de feu ou reculer devant leurs progrès; son œil ne vit que la frégate solitaire. Elle roulait avec lenteur sur les lames alongées , n’offrant à la brise que deux de ses voiles les plus basses et les plus étroites; mais ses mâts élevés, ses lourdes vergues , ressortaient sur le ciel en lignes d’un noir foncé. Le labyrinthe de ses agrès, jusqu'aux cordages les plus menus, y était comme dessiné aussi nettement que dans le tableau le mieux fini. A de certains moments, lorsque son vaste corps, soulevé par une vague, semblait s'appuyer contre l’arrière-fond du ciel, on pouvait aisément discerner sa coupe et ses dimensions; mais cet effet n’était que passager : bientôt la frégate s’enfonçait dans un creux, ne laissant plus voir que ses vergues s’inclinant avec

grace vers les eaux où elles semblaient devoir s’abîimer aussi.

Quand la clarté fut plus grande, toute illusion de couleur et de distance cessa.

La frégate devint entièrement visible à un mille du cutter, et ses flancs, ses mâts, ses voiles, chaque partie aussi bien que le tout se montra dans ses proportions et sous les couleurs qui lui appartenaient réellement. |

Au premier cri de voile! l'équipage de l’Alacrity avait été réveillé dans son sommeil par le sifflet du contre-maître.

Aussi, long-temps avant que les deux cousines eussent cessé d'admirer le beau spectacle du jour naissant, le cutter était de nouveau en marche pour rejoindre l’autre bâtiment. En un instant le petit navire se trouva tellement rapproché de la frégate que les dames en conçurent quelque idée de danger , et que Griffith put entrer en conversation avec son vieux capitaine.

« Je me réjouis de vous voir, monsieur Griffith,» cria Munson, qui se tenait appuré sur le couronnement de la poupe, agitant son chapeau pour lui donner un salut plein de cordialité ; « vous êtes le bienvenu, capitaine Manuel; vous êtes tous les bienvenus, mes enfants! aussi bienvenus que la brise dans un calme. »

Son regard, en parcourant le tillac de l’Alacrity, rencontra les fraîches figures de Cécile et de Catherine, et une ombre de mécontentement se répandit sur ses traits graves tandis qu’il continuait :

« Que veut dire ceci, messieurs ! une frégate du congrès n’est ni une salle de bal, ni une église, pour œu’elle se remplisse ainsi de femmes.

— Voilà!» murmura Boltrope à l'oreille du chapelain. « Le vieux, maintenant qu’il a mis sa voile au vent, va marcher dru : il se réveille à peu près aussi souvent que les vents alisés changent de quartier, c’est-à-dire une fois tous les six mois; mais quand il y a une marée morte dans son humeur, à quelque époque que ce soit, vous pouyez être sûr qu’elle sera suivic d’un flux de vengeance.

Écoutons tout ce que le premier lieutenant va dire en faveur de ses cotillons. »

La rougeur dont se colorait alors le ciel était d’une teinte moins ardente que celle dont la belle figure de Griffith s’anima en ce moment; mais, combattant les sentiments qu’il éprouvait, il répondit sur un ton quelque peu amer :

« C’est M. Gray, monsieur, qui a donné l’ordre d’amener ces prisonniers.

— C'est M. Gray! » répéta le capitaine, dont l’air de mécontentement fit place aussitôt à un geste d’acquiescement. « Allons, monsieur, courez la même bordée que nous, et je vais ordonner qu’on prépare l’échelie pour recevoir nos hôtes. »

Boltrope ne remarqua point sans surprise le subit changement qui s’était fait dans les manières et le ton du capitaine. Secouant la tête à trois ou quatre reprises, comme pour annoncer que sa perspicacité à déchiffrer ce mystère allait plus loin que celle de ses voisins, il trouva ensuite le loisir de reprendre ses communications particulières avec le chapelain.

« Maintenant, chapelain, je suppose que si vous teniez un almanach à la main, vous croiriez pouvoir dire dans quelle direction le vent soufflera demain.

Mais damnez-moi, prêtre, si de meilleurs calculateurs que vous ne s’y sont trompés. Parce qu’un marinier d’eau douce... non, non, c’est un véritable marin, je dois lui rendre cette justice.

Parce qu’il a plu à un pilote de dire :

« Emmenez-moi ces femmes-là , » il faudra encombrer la frégate de bétail féminin, de telle sorte qu'un homme sera "obligé de dépenser la moitié de son temps à se faire de belles manières.

Maintenant räppelez-vous bien ce que je vous dis, chapelain ; cette fantaisielà coûtera au congrès la valeur des gages annuels du meilleur marin qu’il ait à son service, tant il faudra de toile pour leur faire des abat-jour, sans parler des cordages nécessaires pour raccourcir les voiles , afin qu’elles n’attrapent point de vapeurs durant les orages. »

FENIMORE COOPER

La présence de M. Boltrope devint nécessaire pour diriger la manœuvre du cutter. Il quitta l’ecclésiatique avant que celui-ci eût pu entrer avec lui en discussion sur un sujet qu’il envisageait autrement que son grossier Compagnon.

En effet, l’amabilité des deux jeunes filles n’avait pas manqué de gagner leur cause auprès de tous les hommes du cutter, dont les habitudes et les idées

n’étaient pas encore sous le joug d’un

préjugé obstiné.

Quand /’A4lacrity eut la proue tournée vers la frégate, les embarcations qu’elle avait traînées à la remorque durant la dernière partie de la nuit, s’avancèrent à la file à son côté, et se remplirent d’hommes. Une scène de gaieté sans frein suivit bientôt, quand les matelots quittèrent leurs quartiers étroits sur la prise pour rentrer en possession de leurs logements accoutumés.

Les exigences de la discipline se relâchèrent un instant ; des rires bruyants se renvoyaient de barque à barque, tandis qu’elles se croisaient en glissant l’une auprès de l’autre. A cette explosion de joie se mélaient de bizarres jurements, des plaisanteries grossières , librement répétées de bouche en bouche; mais le bruit s’apaisa quand il fut question de transporter à la frégate le colonel et ses pupilles. On mit à cette opération plus de décorum et moins de précipitation qu'aux précédentes.

Après avoir eu un entretien secret avec Griflith et le pilote, le capitaine Munson reçut ses hôtes inattendus d’une façon toute simple et tout hospitalière, mais avec l'intention évidente de se montrer poli. Il leur céda ses deux chambres, et en outre les invita à partager avec lui les aises de la grande cabine.

Von rasre

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