‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 108 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

De l'escadre ennemie il repousse l'effort.

À sa rage il oppose une implacable rage :

Mais en vain! Le sang coule et manque à son courage;

Qui peut seul contre mille ainsi tenter le sort. Vieux poème espagnol,

Nous ne pouvons retarder notre récit

pour nous étendre avec détail sur les scènes qui suivirent. Les marins restés à bord du vaisseau se pressèrent avec curiosité autour de leurs camarades plus heureux qui, de retour de leur glorieuse expédition, avaient tant de faits extraordinaires à raconter. Pendant près d’une heure le tumulte régna dans toutes les parties du vaisseau, et l’indulgent silence des officiers laissa la gaieté générale s’exhaler en bruyants éclats; mais, lorsqu'on eut terminé le repas du matin, toutes ces traces d’indiscipline disparurent : les hommes de quart furent appelés régulièrement à leurs postes, et ceux dont le service n’exigeait pas le concours, profitèrent de l’occasion pour réparer la perte de sommeil éprouvée durant la nuit précédente.

Cependant jusque-là aucun préparatif n’avaif été fait pour mettre la frégate en mouvement. Ce n’est pas que les plus jeunes officiers n’eussent remarqué de longues et sérieuses consultations entre leur capitaine, le premier lieutenant et le pilote mystérieux, et selon toutes les probabilités, elles devaient avoir pour objet la destinée future de la frégate. A diverses reprises on vit le pilote jeter les yeux vers l'horizon oriental , l’examiner avec attention au moyen d’une lunette, puis tourner ses regards impatients du côté du sud où des brouillards épais et bas, étendant leurs ténèbres tout au travers de Océan, opposaient à la vue une impénétrable barrière. Vers le nord et le long de la côte, l’atmosphère était pure, et la mer n'offrait sur aucun point de tache qui décelât la présence d’un navire. Mais, depuis le commencement du jour, on avait découvert à l’est une petite voile blanche, qui s'élevait par degrés au-dessus deseaux et prenait peu à peu l'apparence d’un vaisseau assez considérable; chacun des officiers postés sur le gaillard d’arrière l'avait tour à tour observé et hasardé son avis sur sa destination et son caractère.

Catherine elle-même, qui, réunie à sa cousine , jouissait avec délices des beau-

tés nouvelles que lui offrait la mer, essaya de placer son œil si vif derrière le verre d’un télescope pour regarder aussi l'étranger.

« C’est un charbonnier, dit Griffith, qui a été jeté en pleine mer durant la dernière bourrasque et qui cherche à reprendre sa prudente allure le long des côtes. Si le vent continue à se tenir au sud et s’il ne donne pas dans les brouillards, nous pourrons l’approcher avant que huit heures aient sonné, et renouveler nos provisions de combustibles.

— Je crois qu’il a la proue tournée au nord et qu’il gouverne avec le vent, »

répliqua le pilote d’un air pensif. « Si ce Dillon a réussi à faire parvenir son exprès assez loin sur la côte, l’alarme doit avoir été donnée, et nous devons être sur nos gardes. Le convoi du commerce de la Baltique est dans la mer du Nord , et quelque cutter de la côte pourrait fort bien lui avoir porté la nouvelle de notre présence. Je voudrais seulement que la frégate pût regagner le sud , à la hauteur du Helder environ.

— Alors nous perdrons cette marée qui seconde le vent! » s’écria l’ardent Griffith. « N’avons -nous pas le cutter pour nous servir de, vigie ?.. D’ailkeurs, en donnant dans le brouillard, nous perdrions l’ennemi de vue, s’il y a ennemi en effet, et il n’est pas de la dignité d’une frégate américaine d'éviter ses adversaires. »

Une expression de colère illumina l’'œit du pilote, semblable au rayon de soleil qui frappe un instant sur quelque retraite obscure pour en éclairer les secrets, mais elle s’effaça presque aussitôt ; et, quoiqu'il parût lutter encore quelque peu contre ses passions intérieures , l'inconnu avait recouvré son calme habituel lorsqu'il répondit :

« Si la prudence et le service des États l'exigent, cette superbe frégate ellemême battra en retraite devant le plus faible de ses ennemis. Mon avis, capitaine Munson, est que vous fassiez. de la voile et que vous marchiez contre le vent ; puis, comme M. Griffith nous l’a

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suggéré, il serait bon d’ordonner au cutter de nous précéder en se rapprochant un peu plus de la côte. »

Le vieux marin, qui n’attendait évidemment que les conseils de son compagnon pour prendre son parti définitif , commanda aussitôt au premier lieutenant de faire exécuter les manœuvres indiquées. En conséquence, l’Alacrity, qu’on avait placé sous les ordres du plus jeunelieutenant de la frégate, fut bientôt couvert de voiles, et prenant sa course, il disparut au milieu des brouillards. Pendant ce temps les voiles de la frégate avaient été détachées , puis lentement déployées, car on n’avait point jugé à propos de troubler le sommeil des hommes quireposaientencore. Enfin, fendant avec effort les vagues , elle suivit à son tour la direction qu'avait tracée devant elle son petit bâtiment de conserve.

Le calme du service régulier avait succédé au tumulte occasioné par le déploiement des voiles. Comme les rayons du soleil tombaient en ligne oblique sur la côte asséz éloignée déja, Cécile et Catherine s’amusaient à désigner à Griffith les hauteurs qu’elles supposaient devoir s'élever dans le voisinage de l’abbaye de Sainte-Ruth. Barnstable, qui avait repris ses précédentes fonctions - de second lieutenant, parcourait la partie dpposée du gaillard d’arrière. Il tenait sous son bras un porte-voix, signe de la surveillance temporaire qu’il avait inission d’exercer sur la manœuvre du

vaisseau , et qu’il maudissait intérieure-

ment, puisqu’elle l’éloignait de la société de sa maîtresse. Dansce moment de tranquillité générale on n’entendait que le bruit des lames qui se brisaient nonchaläamment contre les flancs du vaisseau, et qu’interrompaient seulement de temps à autre quelques conversations à voix basse entre les gens de l’équipage.

Mais tout à coup l’explosion d’un coup decanon retentit du sein des brouillards, et, portée par la brise, sembla vibrer en ricochets d’une vague à l’autre.

« C'est le cutter! » s’écria Griffith aussitôt.

« Certainement , reprit le capitaine, Somers n’est pas assez imprudent pour souffler ses canons après les recommandations que nous lui avons faites.

— Ïl s’agit bien de souffler des .canons, » observa le pilote dont les yeux, après de vains efforts pour percer l’obscurité du brouillard, se retournèrent avec impatience du côté de ses compagnons. « Le canon a été tiré dans l’intention de nous donner un signal. Vos hommes des hunes ne voient-ils rien, monsieur Barnstahle ? »

Le lieutenant de quart héla un des matelots placés en observation, et lui demanda s’il ne voyait rien dans la direction du vent. La réponse fut que le

brouillard interceptait la vue dans cette.

partie du ciel, mais que la voile à l’est était un vaisseau courant au vent.

Le pilote secoua la tête d’un air de doute en recevant ce renseigneïnent, mais n’en manifesta pas moins une grande répugnance à abandonner son projet de gagner plus avant vers le sud.

Il eut une nouvelle conférence avec le commandant de la frégate sans y admettre aucun autre témoin, et, tendis qu’ils délibéraient encore, un nouveau coup de canon ne permit plus de douter que /’Alacrity ne voulût attirer leur attention.

« Peut-être, dit Griffith , veut-il nous faire savoir quelle est sa position ou reconnaître quelle est la nôtre, croyant que nous sommes égarés comme lui dans les brouillards.

— Somers doit savoir ce qu’il veut dire, » répliqua le capitaine comme pour émettre un doute.

« Voyez ! » dit Catherine, avec l’empressement d’une curiosité enfantine, « voyez , Cécile; voyez, Barnstable!

comme cette vapeur se dessine en formes merveilleuses au - dessus de la ligne brumeuse des brouillards. Elle se dresse déja jusqu'au ciel, semblable à une majestueuse pyramide. »

Barnstable sauta légèrement sur un canon, tout en répétant : « Une pyramide qui se dessine au-dessus du

LE PILOTE

côte nous ‘ne pouvons nous attendre

brouillard! De par le ciel, s’écria-t-il aussitôt, c’est un vaiseau de haut bord, toutes voiles au vent. Il n’est pas à plus d’un mille de nous , et vient sur la frégate avec la rapidité d’un cheval de course , car le vent le favorise ! Maintenant nous savons pourquoi Somers a élevé la voix. /

— Qui, oui, dit Griffith, et /”’4lacrity se détache du brouillard pour se rapprocher de la côte.

— C'est un puissant vaisseau que celui qui se couvre d’un pareil nuage de toile, capitaine Munson , » dit le pilote, qui avait tout observé avec beaucoup de calme; «il est temps, messieurs. de prendre le vent.

— Quoi! avant même de savoir devant qui nous fuyons, dit Griffith ; je réponds sur ‘ma vie qu’il n’y a pas un seul vaisseau parmi ceux qu’arme le roi George, qui ne soit bientôt fatigué s’il entame une partie de boules avec nous. »

La fierté du jeune homme céda au regard sévère que lui lança le pilote, et, malgré l’impatience dont le premier se sentait intérieurement animé, il se tut. |

« Le même œil qui à découvert les voiles au-dessus du brouillard, dit à son tour l'inconnu, aurait pu découvrir le pavillon de vice-amiral qui flotte encore plus haut dans le ciel. L’Angleterre, malgré toutes ses fautes, est encore trop sage pour donner en temps de guerre le commandement d’une frégate à un amiral, ou le commandement d’une flotte à un simple capitaine. Elle sait apprécier ceux qui versent leur sang pour elle, et c'est pour cette raison -qu’elle est si bien servie. Croyez-moi, Capitaine Munson, il n’y a qu’un vaisseau de ligne qui puisse voguer sous un pareil étalage de voiles, et sous un symbole d'aussi haut rang.

— Nous verrons bien, nous verrons bien , monsieur , » dit le vétéran, dont les manières prenaient un caractère de plus en plus résolu, à mesure que le -danger s’approchait. « Faites battre le rappel , monsieur Griffith, car sur cette

à rencontrer que des ennemis. »

L'ordre fut à l'instant donné. Du reste Griffith remarqua avec un ton qui annonçait déja quelques prudentes réflexions :

« Si M. Gray ne se trompe pas, nous aurons à remercier le ciel de ce que la frégate est si légère de la quille. »

Le bruit qu’un vaisseau étranger était dans les eaux de la frégate s’était déja répandu jusqu’à fond de cale. Aussi le vaisseau tout entier fut-il en rumeur au premier coup de baguette. Les matelots se jetèrent en bas de leurs hamacs , et les pliant avec promptitude en gros et lourds ballots, ils accoururent sur les ponts où ils s’arrangèrent dans les filets de bastinguage pour contribuer à la défense de la partie supérieure du vaisseau.

Pendant que ce mouvement tumultueux avait lieu, Griffith donnait un ordre secret à Merry, et celui-ci disparaissait conduisant ses tremblantes cousines en lieu de sûreté dans les profondeurs les plus retirées du navire.

Les canons furent mis en état de service. On abattit les cloisons, et l’on débarrassa la cabane de son ameublement. Alors le pont où était située la batterie présenta une ligne non interrompue de pièces formidables arran- .

gées de manière à engager le combat immédiatement. Les caisses d’armes furent ouvertes, et des tas de piques, de coutelas , de pistolets, couvrirent les ponts, prêts à servir pour l’abordage.

En un mot, tous les autres préparatifs se firent avec une célérité , une dexterite qu’on ne pouvait qu'admirer , quoique le vaisseau, durant cette opération, ressemblât , tant il y régnait de confusion, à une seconde tour de Babel.

Mais , en peu de minutes, tout fut terminé. Les matelots étaient tous à leur poste, et l’on pouvait les entendre qui répondaient : Présent ! à l'appel de leurs officiers respectifs. Puis graduellement le vaisseau devint silencieux comme la tombe. Quand Griffith ou le commandant trouvaient nécessaire de parler,

c'était d’une voix plus calme, et d’un ton plus doux qu’à l'ordinaire.

La course de la frégute avait changé de direction. Eile suivait une ligne oblique, qui l’écartait de celle suivie par l’ennemi ; mais on £évita soigneusement jusqu’à la fin d’avoir l'air de fuir.

Quand il ne resta plus rien à faire, tous les yeux se fixèrent sur l'énorme masse de toile qui, s’enflant au souffle de Îa . brise, élevait au-dessus du brouillard ses étages superposés Îles uns au-dessus des autres, comme autant de nuages.

Elle courait évidemment vers le nord.

Enfin les brouillards qui couvraient l'Océan s’entr'ouvrirent , et les fongues vergues du mât de beaupré du vaisseau étranger se dégagèrent de leurs ombres, et furent bientôt suivies par le corps même du navire dont elles ne formaient qu’un faible accessoire. Durant un instant , quelques groupes de vapeurs restèrent encore comme suspendues au sommet des mâts ; mais, dans la rapidité de sa course , le vaisseau les laissa bientôt derrière lui, et l’on put alors distinguer nettement toutes ses parties.

« Une, deux, trois rangées de dents, »

dit Boltrope, s’attachant à considérer les ouvertures par où brillaient sur les flancs de l’ennemi les bouches de ses canons. « C’est un vaisseau à trois ponts !

Jack Manly montrerait sa poupe à un pareil drôle, et le sanguinaire Écossais lui-même ne l’attendrait pas.

— Attention au gouvernail, quartier-maître ! lui cria le capitaine Munson. Il n’y a pas de temps à perdre quand on a un ennemi comme celui-là à un quart de mille de distance. Appelez tout votre monde, monsieur Griffith, et couvrez le vaisseau de toutes ses voiles depuis les pommes de girouette jusqu'aux bonnettes basses. Remuezsous, monsieur; hâtez- vous. Tenez ferme au gouvernail, quartier-maître !

tenez ferme, que diable ! »

L'ardeur inusitée du vieux commandant stimula l’équipage , comme si, du sein des eaux, une voix Peût excité au travail. Sans attendre le double si-

FENIMORE COOPER

gnal du sifflet et du tambour, chacun quitta le canon auquel il était attaché, et se précipita tumultueusement pour aider à déployer les voiles. Il y eut, durant une minute, une telle confusion, que l’homme sans expérience eût cru que c'en était fait à bord de toute espece d'ordre et de discipline.

Tous les bras agissaient à la fois, et toutes les voix parlaient ensemble. Mais, quand le calme fut rétabli, les mâts étaient garnis dans toute leur étendue de voiles légères dépassant de beaucoup les voiles ordinaires, et répandant sur la mer, de chaque côté du vaisseau, leurs ombres prolongées. Cet effort extraordinaire fut suivi d’un moment d’inaction, durant lequel la brise, qui avait favorisé jusque-là le trois-ponts enfla les voiles dela frégate , et celle-ci à son tour cingla hors de l’atteinte de son dangereux ennemi avec une vélocité qui lui donnait beaueoup d'avantage sur lui.

« Le brouillard s’élève, cria Griffith.

Que nous ayons seulement une heure de bon vent, et ses canons ne pourront plus nous atteindre.

— Ces quatre-vingt-dix font de longues enjambées , » répliqua le capitaine à voix basse, et de manière à n'être entendu que du päote et du lieutenant ; «et nous ne pourrons éviter un léger engagement. »

L’œil exercé du mystérieux inconnu continuait à surveiller l’ennenvi, tandis qu’il répondait :

« Il S’aperçoit déja que nous tourhons les talons! le voilà qui se prépare, et nous serons heureux d’échapper à sa bordée. Embardez la frégate, monsieur Griffith, embardez un peu. Touches légerement le gouvernail. Si nous sommes pris en longueur, nous sommes perdus, monsieur. »

M. Munson sauta sur le couronnement de la poupe avec toute l’activité dont un homme plus jeune aurait été capable, et d’un coup d'œil il s’aperçut que les conjectures du pilote étaient fondées.

Durant quelques minutes, les deux

vaisseaux, semblables à deux lutteurs expérimentés, furent occupés chacun à surveiller les mouvements de son adversaire. L’Angilais s’écarta de temps en temps de sa ligne droite; mais, comme ces légères déviations étaient aussitôt prévues et déjouées par l’ennemi, il reprenait avec la même adresse une direction opposée. Enfin une rapide manœuvre annonça aux Américains de quel côté on songeait à les attaquer.

Le capitaine fit à Griffith un geste du bras, expressif mais silencieux , comme si le moment eût été trop critique pour l'emploi de la parole. Le vigilant oflicier comprit le mouvement qui lui était de {a sorte indiqué. Les deux vaisseaux virérent au vent avec une égale prestesse, tournant leurs proues à la terre.

Au même moment le flanc noir du troisponts, hérissé de sa triple batterie, vomit de tous ses canons à la fois un déluge de fumée et de feu qu’accompagna un grondement terrible, ‘devant lequel s’effacèrent les sourds mugissements de l'Océan endormi. Les plus braves sentirent leurs nerfs frémir sur la frégate quand cette bourrasque de fer vint à hurler près d’eux, et tous les yeux, frappés d’un stupide étonnement, semblèrent n’avoir plus d’autre occupation qu’à suivre le vol de ces rapides instruments de destruction. Cependant la voix du capitaine Munson retentit assez haut pour se faire entendre , tandis que de son bras il agitait son cha-

peau pour désigner la direction qu’il -

désirait prendre.

« Au gouvernail, mon ami! inettezvous au gouvernail, M. Griffith! »

Griffith avait prévu cette manœuvre, et déja ordonné que la proue de la frégate füt rendue à sa première direction ; mais, frappé de l’accent avec lequel son commandant avait prononcé les derniers mots, il tourna la tête, et vit le vénérable marin emporté dans les airs, tandis que son chapeau s’agitait encore, que ses cheveux gris flottaient a vent, et que ses yeux exprimaient Fa zonie de la mort.

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« Grand Dieu! » s’écria le lieutenant se précipitant vers le bord du vaisseau, où il arriva à temps pour voir le cadavre inanimé disparaître dans l’eau teinte de son sang. « Il a été atteint d’un boulet.

Descendez la barge, descendez la chaloupe! une barque !.…

— C'est inutile, » interrompit la voix calme et grave du pilote. « Sa fin est digne d’un brave,et il dort dans le tombeau qui convient au marin. La frégate a repris l'avantage du vent et l'ennemi reste en arrière. »

Le jeune officier fut rappelé à son devoir par ces paroles, et, faisant un effort sur lui-même, il détourna ses yeux du triste spectacle que lui offrait cette tache sanglante au milieu des vagues; mais la frégate l'avait déja dépassé, et il reprit le commandement avec un calme contraint. |

« Ils ont coupé quelques-uns de nos cordages , » dit le quartier-maître, dont les regards n'avaient cessé de se diriger sur les vergues et les agrès du bâtiment, « et voilà une esquille qu’ils ont détachée du grand mât, assez grande, ma foi, pour qu’on en puisse faire un épissoir! Ils ont aussi percé du jour dans les voiles; mais, à tout prendre, la bourrasque est passée sans nous faire grand mal. N'ai-je pas entendu dire quelque chose comme cela, que le capitaine Munson a été écorché par un boulet ?

— 1lest mort! » dit Griffith, dont la voix avait encore une expression d’horreur. «Il est mort, monsieur, et emporté par-dessus le bord; c’est une raison de plus pour que nous nous occupions de notre salut dans cette crise difficile.

— Mort! » reprit Boltrope qui, dans sa surprise, suspendit un instant l’active opération de ses mâchoires ; « et enterré dans une jaquette mouillée ! Eh bien ! il est heureux qu’il ne soit arrivé rien de pis! car, que je sois damné si je n'ai pas cru que chaque partie du vaisseau allait être mise sens dessus dessous ! »

Tout en faisant cette consolante ohservation, le quartier-maître marchait en

avant, donnant partout des ordres pour réparer les avaries, avec une présence d'esprit qui prouvait assez que, s’il n’était pas un ami bien tendre, il était du moins un homme inappréciable dans l'exercice de ses fonctions.

Griffith n’était pas engcore bien préparé à remplir avec le calme nécessaire les devoirs qui venaient de lui être dévolus d’une façon si imprévue et si malheureuse, lorsqu'il se sentit touché au coude par le pilote, alors placé tout près de lui.

a L'ennemi paraît en avoir assez de cette première épreuve, lui dit-il; et, comme nous marchons plus vite que lui, il perd trop de terrain pour la répéter, s’il est en effet bon marin.

— Et pourtant, répondit Griffith, comme il voit que nous lui échappons à force de vitesse, il doit s’apercevoir que toute son espérance consiste à nous priver de nos moyens de fuite. Je crains qu’il ne revienne avec le vent, et qu’il ne nous envoie encore sa bordée; il nous faudrait uñ bon quart d'heure pour nous mettre hors de sa portée, lors même qu'il resterait à l'ancre.

— ]1 joue un jeu plus sûr. Ne voyezvous pas que le vaisseau signalé à l’est a toutes les apparences d’une frégate ?

| me paraît -hors de doute qu’ils font partie de la même escadre, et qu’avertis par des exprès ils ne sont venus que pour nous dans ces parages. L’amiral anglais avait étendu sa ligne pour étre plus certain de nous rencontrer, et maintenant qu’il a réussi, il rassemble toutes ses forces. »

Griffith avait jusqu'alors été trop occupé de l'attention qu’il donnait à la poursuite du trois-ponts, pour avoir songé à regarder au loin sur l'Océan.

Averti par l’avis du pilote, qui parlait froidement, quoique sur le ton d’un homme bien au fait du danger , il s’empara de la lunette à son tour, et exa-

mina de ses propres yeux les divers bâ-

timents en vue.

Il est certain que l'officier expérimenté dont le pavillon flottait au-dessus

FENIMORE COOPER

des voiles légères du trois-ponts voyait la situation difficile où son ennemi était engagé, et qu’il raisonnait à peu près de la même manière que le pilote, sans quoi il aurait évidemment adopté le moyen terrible auquel Griffith avait fait allusion; mais la prudence lui conseillait de presser l'Américain d’assez près par derrière pour l’empêcher de filer en pleine mer, en se glissant entre son propre vaisseau et la frégate la plus rapprochée de son escadre.

Le lecteur qui n’a pas l’expérience de la mer comprendra mieux le fait en suivant l’œil intelligent de Griffith dans son examen dirigé tour à tour vers tous :les points de l'horizon. A l’ouest gisait la côte, le long de laquelle /’ 4/a crity naviguait avec adresse , se proposant le double but de rester en ligne avec sa frégate, et d’éviter le voisinage dangereux de leur puissant ennemi. Vers l'est et à tribord du vaisseau américain se trouvait le navire qu’on avait aperçu le premier. Il se montrait alors dans toute l’apparence hostile d’un vaisseau de guerre, gouvernant- en ligne oblique sur l’Américain et s'en approchant avec rapidité. Puis, loin encore dans le nord-est, venait un troisième bâtiment, dont on commençait à peine à discerner les voilés, mais qui manœuvrait de façon à ne tromper sur ses intentions aucune personne au courant des évolutions de la guerre maritime.

« Nous sommes effectivement cernés, » dit Griffith en retirant la lunette; « et je ne sais pas trop si le meilleur expédient qui nous reste ne serait pas de courir sur la terre, puis, au risque de recevoir quelques bordées, de nous faire jour entre la côte et le vaisseau amiral.

— À supposer qu’il vous laisse un pouce carré de voile pour en venir à bout, répliqua le pilote. C’est un vain espoir, monsieur. Ces gens-là, en moins de dix minutes, auraient mis votre frégate complétement à nu ; il n’en resterait que la charpente. Sans une lame que la Providence à envoyée tout exprès

LE PILOTE

pour relever leurs boulets, nous n’aurions pas sauvé grand’chose de cette première décharge. Il faut faire force de voiles et laisser le trois-ponts aussi foin derrière nous que possible.

— Mais les frégates! dit Griffith; que ferons-nous des frégates ?

— Nous les combattrons, » répliqua le pilote de sa voix sourde et résolue ; « NOUS les combattrons. Jeune homme s j'ai défendu les étoiles américaines dans des crises encore plus difficiles que celle-ci, et je m’en suis tiré avec honneur. Ne craïgnez pas que ma fortune m’abandonne aujourd’hui !

— Nous aurons une heure de combat désespéré.

— Quant à cela, nous pouvons y compter. Maïs j’ai passé des journées entières au milieu des batailles, et vous ne me semblez pas homme à trembler à la vue d’un ennenii.

— Laissez-moi proclamer votre nom parmi ces hommes, dit Griffith; cela leur donnera plus de cœur, et, dans un pareil moment, décidera peut-être la victoire. 1

— Ils n'ont pas besoin de ce stimulant, » répliqua le pilote, dont le geste impérieux arréta le zèle de son compagnon. « Je désire n’être connu qu’autant que je pourrai l’être d’une manière digne de moi. Je veux partager vos dangers; mais je ne prétends vous dérober aucune part de votre gloire. Si nous devions en venir à l’abordage, » continuat-il avec un sourire plein d’une orgueilleuse confiance, « eh bien! alors je donnerais moi-même mon nom comme cri de guerre; et, croyez-moi, ces Anglais ne l'entendront pas sans trembler. »

Griffith dut se soumettre au vœu de l'étranger. Après l'avoir encore consulté sur la nature des évolutions à faire, il reporta son attention sur la manœuvre du vaisseau. Le premier objet qu’il aperçut en quittant le pilote fut le colonel Howard se promenant sur le gaillard d’arrière, le front radieux et l'œil hautain, comme s’il se fût déja réjoui

IIT. 48° livraison.

d'un triomphe qui paraissait alors cértain.

« J'ai peur, monsieur , » dit le jeune

homme s’approchant de lui avec respect, « j'ai peur que cette place ne vous offre bientôt que du danger. Vos pupilles sont.

. — Ne prononcez pas ce mot, interrompit le colonel. Quel plus grand plaisir peut-il y avoir que de respirer le parfum de loyauté que là brise nous apporte en venant de cette tour flottante où brillent les couleurs de Sa Majesté!.… Du danger! vous Connaissez bien peu le vieux George Howard, jeune homme, si vous ignorez qu’il en braverait de mille fois plus grands pour voir ce symbole de rébellion S’abaisser devant le pavillon de son roi.

— Si tel est votre désir, colonel Howard , » répliqua Griffith, qui se mordit les lèvres en voyant autour de lui un groupe de marins attentifs » « VOUS attendrez en vain qu’il se réalise. Mais je vous donne ma parole que si le moment de faire ce que vous souhaitez se présente, vous en serez prévenu , et que Vos propres mains nous éviteront la honte d’un acte aussi ignominieux.

— Édouard Griffith, pourquoi ce moment ne serait-il pas celui-ci? Voici votre moment d’épreuve. Soumettez-vous à la Clémence de la couronne, et livrez votre équipage à la merci royale. Dans une pareille circonstance , je n’oublierai pas le fils banni de mon frère Harry; et,

croyez-m’en, mon nom est connu

du ministre. Et vous , fâuteurs ignorants et trompés de la rébellion! jetez de côté vos armes inutiles, ou préparez-vous à ressentir la vengeance de ce puissant et victorieux serviteur de votre prince qui vient là-bas pour vous soumettre.

— En arrière, drôles! retirez-vous ! »

cria Griffith vivement aux hommes qui s'étaient attroupés autour du colonel avec ‘une attitude toute menaçante.

« Si quelqu'un d’entre vous ose s’a procher de lui, il sera jeté aussitôt à la mer. »

À cet ordre de leur. chef, les marins reculèrent; mais le vétéran exalté continua, plusieurs minutes encore, à parcourir le gaillard d’arrière , avant que d’autres objets plus importants eussent détourné de lui l'attention et l'intérêt des marins furieux.

Le vaisseau de ligne disparaissait peu

à peu derrière les” vagues. En moins d’une heure après le moment où il avait lâché sa bordée , on ne put plus apercevoir du bord de la frégate qu'une seule de ses trois rangées de canons. Malgré cela il opposait encore un obstacle insurmontable à toute retraite du côté du sud. De l’autre côté , le vaisseau qu’on avait reconnu le premier éfait tellement rapproché déja que la lunette n'était plus nécessaire pour examiner ses mouvements. C'était en effet une frégate,

mais de beaucoup inférieure en force à l'américaine, et, sans les deux bâtiments de conserve qui se dirigeaient en toute hâte vers le lieu de la scène, il eût été facile à la dernière de s’en rendre maîtresse.

Durant les heures qui s'étaient écoulées depuis le commençcement' de la poursuite, la frégate avait parcouru toute la distance contenue entre la portion de l'Océan que regardait l’abbaye de Sainte-Ruth et celle où étaient situés les écueils au milieu desquels nous ayons introduit d’abord les lecteurs auprès des personnages nautiques de cette histoire.

Lorsque la frégate américaine fut arrivée dans ces parages, elle se trouvæ tellement près du vaisseau anglais le plus rapproché , que le combat devenait inévitable. Griffith et son équipage n’étaient point restés oisifs. Tous les préparatifs que nécessitait la chance d’un Combat avaient été faits déja lorsque le tambour rappela de nouveau tous les ete à leurs pastes. On débarrassa la

régale de ses voiles inutiles, de même ee le lutteur , ayant de descendre dans l'arène, se dépouille des yétements qui le gênent. Au moment méme où elle manifestait de cette manière son intention de renoncer à fuir , et de s’en rap-

FENIMORE COOPER

porter aux hasards d’une rencontre, la frégate ; anglaise cargua à son tour ses petites voiles, comme pour annoncer qu’elle acceptait le déf.

« Ce n’est qu'un petit garçon après tout, quoiqu il paraisse ne pas manquer de cœur’, » dit Griffith'au pilote, qui se tenait auprès de lui, surveillant avec un intérêt presque paternel les dispositions du jeune lieutenant pour le combat à livrer.

« Il faut l’écraser d’un seul coup, répliqua Pétranger ; ; il ne faut pas tirer avant que nos vergues touchent les siennes.

— Voyez, il dirige sur nous ses pièces de douze : nous devons nous attendre à essuyer son feu.

— Après avoir résisté à la foudre que lance un vaisseau de quatre-vingtdix, » observa le pilote avec sangfroid, « nous ne devons pas reculer devant la bordée dune frégate de trente-deux.

— À vos pièces, mes garçons! » cria Griffith dans son porte-voix. « Que pas un coup ne soit tiré sans que j'en aie donné l’ordre. »

Cette précaution était nécessaire pour réprimer l’ardeur des marins. À peine Griffith eut-il parlé que la frégate ennemie se trouva enveloppée d’un nuage de feu et de fumée. Ses canons, se succédant avec rapidité, lancèrent avec fracas leurs projectiles sur l'Américain.

Dix minutes se passèrent ainsi. Les deux vaisseaux se rapprochaient toujours davantage ; mais, contepus par leur chef, les marins de Griffith recevaient le feu de leurs adversaires sans y répondre. Ce court espace de temps semblait un siècle, qui s’écoula toutefois dans le plus profond silence. Ménie les blessés et les mourants qui tombaient de tous côtés sur la ia étouffaient leurs gémissements sous l'influence de la discipline qui assujettissait à sa règle les açtes des matelots et les mouvements du navire. On n’entendait que les offi- | ciers chargés de donner des ordres , et qui les répétaient d’une voix basse, mais

LE PILOTE

résolue. Enfin ia frégate pénétra dans l’enveloppe de fumée qui entourait son ennemie, et l’homme qui se tenait auprès de Griffith, lui chuchota à l’oreille ce mot:

« Maintenant !

— À notre tour! » s’écria Griffith d’une voix qui fut entendue dans les parties les plus reculées du bâtiment.

Le cri, cri unique en quelque façon, que poussèrent les matelots, sembla soulever le pont de la frégate , qui frémit comme un peuplier agité par le vent, sous le recul de sa massive artillerie.

fille s’illumina d’une seule et même flamme, elle retentit d’un seul et même tonnerre, les marins ayant négligé, dans Jeur impatience ; de-suivre l’ordre habituellement suivi dans les feux. Mais d'effet de cette décharge fut encore plus wisible sur le bord ennemi. Un silence de mort succéda au bruit du canon. Il v’était interrompu que par les cris, les plaintes , les exécrations qui s’en échappaient, semblables aux hurlements des 4armnés dans l'enfer. Quelques secondes s’écoulèrent durant lesquelles les Américains rechargèrent leurs pièces , et les Auglais cherchèrent à se remettre de eur trouble. Pendant ce temps , la frégate des premiers dépassa lentement son adversaire, et déja elle en doublait la proue, lorsque , soudainement et par une manœuvre que, vu linégalité des

forces, on pouvait appeler désespérée ,

la dernière vint droit à l’ennemi. Les deux frégates s’abordèrent. Griffith fut en quelque sorte pris à limproviste, tant la charge des matelots anglais s’élançant du beaupré et du bastingage de leur navire était impétueuse! mais Maauel , dont la troupe avait tiré en même temps que lartillerie, se rendit alors fort utile en commandant à ses hommes un feu de file continuel et bien nourri, pour repousser les agresseurs. Le prudent pilote lui-même oublia, dans l’ardeur du moment, les autres ennemis qu ’ils avaient à redouter , et des sourires de. triomphe furent échangés entre Griffith et lui, car tous deux avaient

également compris quel était alors Vs leur avantage.

« Liez leur beaupre à notre mât d’artimon, cria le lieutenant, et nous balaierons leur pont de la belle manière. »

Vingt hommes s’élancèrent à la fois pour exécuter cet ordre, et dans le nombre se faisaient distinguer au premier rang Boltrope et l’inconnu.

« Oui-da! Je voilà à nous maintenant, » dit l'actif quartier-maître; « et nous prendrons avec lui toutes les libertés que peut se permettre un propriétaire; nous le briserons en morceaux, car, de par Dieu !..

— Silence, homme ! » Jui dit le pilote” d'un ton de solennelle remontrance; «a au moment mêtne où vous pouvez vous trouver en présence de Dieu, ne plaisantez pas avee son nom. »

Avant de sauter de la vergue sur le tillac de l’autre frégate, le maître eut le temps de jeter un coup d’œil de surprise sur son compagnon. Il put le voir calme et froid dans son maintien, mais l'œil brillant d’une ardéur guerrière, regar-

dant le combat autour de lui en homme

qui en suivait les progrès pour en ealculer les conséquences.

La vue des Anglais s’avançant avec de grands cris et d’horribles menaces échauffa le sang du colonel Howard, qui s’approcha du bord de la frégate pour les appeler vivement de la voix et du geste. |

« Allez-vous-en, vieux croasseur, »

lui cria le quartier - maître en le saisissant par le collet ; « arrière ! et descendez à fond de cale, ou j’ordonne qu’on vous jette à la bouche d’un canon.

— Bas les armes, chien de rebelle! »

lui répondit le colonel que l’ardeur de la mêlée avait mis hors de lui. « Agenouille-toi dans la poussière , et implore la merci de ton prince outragé! »

Puisant des forces dans son zèle, le vétéran lutta quelque temps contre son vigoureux antagoniste, et l'issue de teur démélé était encore incertaine, lorsque les Anglais, repoussés par le feu des soldats de marine et l'attaque des ina-

244 FENIMORE COOPER

telots d’abordage, se retirèrent sur le gaillard d'avant de leur propre navire, et s’efforcèrent de répondre aux coups terribles que leur envoyÿait un canon dirigé par Barnstable en personne. Ils ne purent pointer qu’une seule pièce contre les Américains; mais cette pièce, chargée à mitraille, fut tirée de si près que l'ennemi put sentir la chaleur de sa flamme. Le colonel qui, dans ce moment, succombait sous l’étreinte de son adversaire, sentit les doigts de celui-ci abandonner leur prise, et tous deux tombèrent sans force sur leurs genoux,

"se regardant face à face.

« Eh bien, frère,» s’écria Boltrope avec un sourire féroce, « une partie de cette farine-là est allée à votre moulin, ah!»

Avant que le colonel püt répondre, tous deux tombèrent de leur long sur le tillac, où ils restèrent couchés sans secours au milieu du tumulte et de la confusion du combat.

Malgré la fureur de la lutte dont ils étaient les témoins, les éléments ne restaient point dans l’inaction. Poussée par la brise, et entraînée par les lames, la frégate américaine fut emportée de plus en plus loin de son ennemie. Les liens de fer et de chanvre qui la retenaient, se rompirent comme un fil, et Griffith vit son propre navire S éloigner de l'anglais au moment même où le beaupré de celui-ci , arraché de sa base’, , tombadans la mer, oùlesuivirent vergues sur vergues. Bientôt il ne resta plus rien à la frégate anglaise de son superbe gréement , si ce n’est quelques cordages inutiles ballottés le long des tronçons de mâts qui étaient encore debout.

L'autre , au contraire, s’éloignait de Ia scène de confusion qu'elle avait occasionée , et de l’atmosphère de fumée où se débattait sa rivale. C’est alors que le jeune lieutenant se rappela qu’il avait

encore des ennemis à combattre, et que

ses regards se dirigèrent avec inquiétude vers toutes les parties de l'horizon.

. « Nous avons mis celui de trentedeux à la raison! » dit-il en s’adressant

au pilote qui suivait tous ses mouvements avec un vif et singulier intérêt ; « mais en voici un autre qui gouverne sur nous. Il paraît porter un numéro aussi élevé que nous-mêmes, et désirer entrer en relation plus intime. Il y a encore ce géant là-bas, qui se montre de nouveau, et qui, je le crains bien, ne nous rejoindra que trop tôt.

— Il faut conserver l'usage de nos vergues gt de nos voiles, répliqua le pilote, et ne pas aborder, dans quelque but que ce soit, cette autre frégate. II nous faut jouer un double jeu en même temps, et défier notre nouvel adversaire aussi bien avec nos talons qu'avec nos canons.

— Îlest grand temps que nous nous én occupions, car il raccourcit ses voiles, et il vient à nous si vivement.

que d’une minute à l’autre nous l’entendrons commencer la conversation.

Quel est votre avis, monsieur ?

— Laissons-le carguer ses voiles, dit le pilote , ‘et, quand il se croira tout près de nous, alors nous jetterons une centaine d'hommes sur nos vergues, et nous déploierons tout ce que nous avons de toile en bas et en haut. Nous pourrons ainsi gagner par surprise l’avantage sur lui. Si une fois nons venons à bout de le dépister, je ne craindrai plus rien.

— Une chasse prolongée est une chasse manquée, cria Griffith, et ce plan peut réussir. Allons, mes enfants, nettoyez le pont et descendez les blessés; qüant aux pauvres diables qui ne sont plus, il faut les jeter à la mer, car nous avons déja les mains assez pleines. »

Ces tristes soins furent aussitôt rendus aux morts et aux blessés. Pendant ce temps le jeune officier qui commandait la frégate s’occupait de son devoir de l’air recueilli d’un homme plein de la responsabilité qui pèse sur lui. Toutefois ses occupations ne l’empéchèrent pas d’entendre le son de la voix de Barn-

. Stable qui appelait Merry avec une cer-

taine sollicitude. Tournant la tête de ce côté, il vit son ami qui, la tête noire

LE PILOTE

de fumée et la chemise ensanglantée, se penchait en dehors de la grande écoutille.

« Dites-moi, Merry, lui demandait-il, M. Griffith est-il sain et sauf? On dit qu’un boulet a renversé sur le gaïllard . d’arrière une douzaine de nos hommes. »

Avant que Merry eût pu lui répondre , les yeux de Barnstable, qui même pendant qu’il parlait avaient parcouru le vaisseau pour examiner l'état de ses agrès, rencontrèrent le regard amical de Griffith, et dès ce moment la bonne harmonie fut rétablie entre les deux jeunes gens.

« Ah! vous voilà, Griffith ! et la peau intacte, à ce que je crois? » cria Barnstable qui sourit d’un airde satisfaction. «On vient. de descendre ce pauvre Boltrope dans une de ses soutes. Si ce diable de beaupré avait tenu seulement dix miautes de plus, l’ Anglais aurait porté de mes marques sur sa face et sur ses yeux.

— Il vaut peut-être mieux que tout se soit passé comme cela, répliqua Griffith. Mais qu'avez-vous fait de celles que nous sommes tenus de protéger ? »

Barnstable indiqua d’un geste significatif le fond du vaisseau en répondant :

« Dans la soute des câbles, aussi en sûreté qu’on peut l’être entree bois, le fer

et l’eau. Pourtant Catherine a levé trois:

fois la tête jusqu’à. »

Un signe du pilote fit retirer Griffith, et les jeunes officiers durent oublier leurs sentiments personnels pour se donner tout entiers aux”devoirs de leur rang.

Le vaisseau auquel les Américains avaient alors affaire était une frégate du même port environ et d’un équipage à peu près aussi nombreux que ceux de leur propre bâtiment. Quand Griffith l’examina de nouveau, il s’aperçut qu’on y avait fait aussi tous les préparatifs nécessaires pour conserver cette égalité de force. |

Ses voiles avaient été graduellement réduites ainsi que l’exigeait la circonstarce; puis, à certains mouvements qui avaient lieu sur le pont, le lieute-

nant et son acolyte assidu se convainqurent aisément qu’elle voulait seulement se rapprocher de quelque centaine de verges avant d'engager l’action.

« Maintenant déployez toutes les voiles, » lui souffla le pilote.

Griffith prit son porte-voix et se ff entendre assez haut pour que l’ennemi lui-même pût être instruit de ses dispositions. « Laissez tomber les voiles !

dégagez-les! Alerte! Déployez toutes.

les voiles ! »

A ce cri animé répondit un tumulte général. Cinquante hommes se dispersèrent sur les vergues les plus élevées , et de larges rideaux de toile furent tendus en un instant le long des mâts, avec le mouvement rapide et gracieux de l'oiseau qui déploie sesailes.L’Anglais comprit alors qu'il s'était trompé et répondit au stratagème par une volée d'artillerie. Griflith surveillait avec in:

quiétude les effets qu’allait produire cette décharge. Il entendit les boulets siffler au-dessus de sa tête; puis, quand il vit que ses mâts n’avaient point été touchés, qu’un petit nombre de cordages seulement avaient été atteints, il ve put dissimuler sa joie. Cependant on vit quelques hommes, se rattachant çà et là aux vergues avec des efforts impuissants, tomber de corde en corde, semblables à des oiseaux blessés qui s’agitent dans le feuillage, puis s’abimer dans la mer, tandis que le vaisseau S’éloignait d'eux avec une superbe indifférence. Au même instant les vergueset les mâts du bâtiment ennemi sé couvrirent également de monde comme ceux de l’Américain. Alors Griffith, reprenant son porte-voix, ordonna de nouveau :

« À nous maintenant ! Chassez-les de leurs vergues,. mes enfants ! Que vos boulets les dispersent ! Nettoyez leurs agrès ! » L

L’équipage n’avait pas. besoin de cet encouragement pour se mettre à l’œuvre avec la meilleure volonté possible; et le lieutenant n’avait pas articulé ces derniers mots que le bruit de ses prapres canons étouffa sa voix. Il se trouva

pourtant que le pilote n'avait pas mis suffisamment en ligne de compte Fhabileté de son ennemi, car, malgré le désavantage de leur situation , les Anglais mirent autant de fermeté que d’adresse à déployer leurs voïles.

Alors les deux frégates marchèrent

rapidement sur deux lignes parallèles ,

s’envoyant leurs terribles bordées avec une infatigable activité. Il en résultait “évidemment des pertes et des avaries pour l'une comme pour l’autre; mais Favantage ne se décidait en faveur d'aucun parti. Griffith et le pilote n’avaient pas vu sans une profonde inquiétude leur espoir déçu de lx sorte; ils ne pouvaient se dissimuler à euxmêmes que la vitesse deleur course

. S’affaiblissait à chaque instant, car les coups de l’ennemi enlevaient peu à peu de la toile et brisaient dans leur fureur beaycoup de vergues.

« Nous trouvons ici un digne rival, dit Griffith à l'inconnu. Le quatre-vingtdix reparaît déja, et si nous continuons à perdre ainsi des voiles, il sera bientôt sur nous.

— Vous dites vrar, monsieur, » répli-

” qua le pilote d’un air réfléchi. « Ces gens montrent autant de jugement que de courage; mais. »

Il fut interrompu par Merry, qui aceourait de l’avantde la frégate , avec une figure où se faisaient voir assez toute

Fardeur de son zèle et toute: l’impor-:

tance de la nouvelle qu’il apportait.

« Les brisants! » cria-t-il dès qu’il fut assez près pour se faire entendre au milieu du tumulte. « Nous courons sur un écueil, et la mer est blanche d’écume à moins de deux verges de ce point. »

Le pilote sauta sur un canon, et, se penchant’ pour jeter à travers la fumée un coup d'œil sur la mer, il cria de cette voix claire, perçante, qui dominait même les grondements de l’artillérie :

« Bâbord la barre! Nous sommes sur la Griffe-du-Diabte. Passez-moi le portevoix, monsieur ! Bâbord la barre ! Vous,

FENIMORE COOPER

par icï; et vous, feu sur les Anglais.

mes garçons! feu sur ces chiens orgueilleux ! »

Sans hésiter, Griffith lui passa le symbole distinctif de son rang, et, fixant sur les yeux calmes mais vifs du pilote son regard assuré , il paisa une sécurité entière dans l’air de confiance qui se peignait sur la physionomie de Pinconnu. Les matelots étaient trop oecupés de leurs pièces ou de leurs agrès pour faire. attention à ce nouveau péril,et la frégate s’engagea dans un des dangereux passages formés entre les écueils, en continuant à soutenir un combat chaudement disputé. Quelquesuns des plus vieux marins virent avec surprise la nappe d’écume au milieu de laquelle nageait la frégate. Ils ne savaient trop si l’agitation de l’eau n'était pas produite par les boulets de l'ennemi.

Mais leur incertitude cessa quand au bruit du canon succéda seul le bruisse-

ment des tourbillons d’eau. Alors le

vaisseau , glissant hors de l'atmosphère de fumée qu’il laissait derrière lui, gouverna hardiment le long de l’étroit passage, évitant les écueils et les bas-fonds, traversant des endroits blancs d’écume et d’autres d’une couleur verte foncée.

Pendant dix minutes d’anxiété, le pilote commanda résolument la manœuvre, puüis enfin il jeta de côté le porte-voix, et s’écria : ;

« Ce qui semblait nous menacer d’une destruetion certaine a été pour nous un moyen de salut. Tenez bien en vue cette hauteur couronnée de bois, en observant une légère distance entre elle et la tour qui est à sa base. Nous ferons ainsi une heure de route à travers ces écueils, et de la sorte nous gagnerons cinq lieues sur l'ennemi , qui aura le double de notre chemin à parcourir. »

Du moment que le pilote fut descendu de son canon, il perdit cet air d’autorité qui, durant cette crise, avait si singulièrement distingué sa personne.

L'intérêt même qu’il avait montré pour les événements du jour disparut aussi pour faire place à cette Li et opiniâ-

tre réserve qu'il avait toujours affecté d'observer vis-à-vis de ses compagnons. Les divers officiers du vaisseau, - quand ils furent rassurés sur lissue de la manœuvre entreprise, cherchèrent des places favorables pour observer ce qu’étaient devenus leurs ennemis. Le vaisseau de quatre-vingt-dix marchait toujours en avant et s’approchait de celui de trente-deux, qui restait là , sans espoir, livré au caprice des vagues, et cédant, sans défense, à leurs violentes secousses. Quant à la frégate qu’on venait de combattre, elle côtoyait lé bord des brisants : ses voiles déchirées flottaient dans l’air, ses vergues brisées craquaient sous l'effort du vent, et la confusion qui régnait à son bord annonçait assez qu’un obstacle imprévu avait arrêté sa marche.

Les exclamations de triomphe et les joyeuses félicitations qu’échangèrent entre eux les marins à la vue des vaisseaux anglais si délabrés, durent bientôt faire placé au soin qu’exigeait leur propre frégate. Les tambours battirent la retraite, les canons furent amarrés, les nouveaux blessés descendus à fond de cale, et tous ceux qui étaient encore capables de se tenir sur le pont furent récldrés pour prêter leur assistance aux réparations devenues urgentes.

L'heure qu'avait demandée le pilote ne s’écoula point sans que la frégate fût tout à fait hors dé danger. D'ailleurs la clarté du jour avait facilité sa marche.

Lorsque le soleil descendit vers l'horizon, Griffith, qui n’avait pas quitté le pont de toute là journée, vit avec plaisir son vaisseau encore une fois à l’abri des périls d’uñe poursuite et d’un combat, et prêt à affronter de nouveaux ennemis. C’est en ce moment que le chapelain le fit prier de descendre dans la cabine. Abähdonnant la surveillance du bâ:

timent à Barnstable, qui l'avait efficacemérit assisté aussi bien depuis que durant la latte, il fit disparaître de sa personne toutés leS traccs du combat, et sé rendit à l'appel réitéré de l’ecclésiastique.

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