CHAPITRE XXXIV
Par les perles ds la rosée
Lorsque 1a terre est arrosée,
Quand du jour les derniers rayons
Dorent le sommet des collines,
Où vas-tu donc, toi qui chemines,
Solitaire , dans nos vallons ?
Baraxwr.
Quanp le jeune marin auquel était maintenant dévolu le commandement de la frégate descendit du gaillard d’arrière pour se rendre à l'invitation qu'il avait reçue, il trouva le vaisseau dans lé même état d'ordre et de propreté que si rien ne fût venu troubler sx tranquillité. La batterie avait été soigneusement nettoyée ; on n’y voyait plug aucune tache de sang; et la fumée du combat s'était depuis long-temps échappée par les écoutilles pour se méler aux nuages qui flottaient au-dessus du vaisseau. En parcourant toute cette partie, il ne manqua point, malgré l’empressement avec lequel on avait réclamé sa
visite, de jeter un coup d'œil sur les
traces terribles qu'avait laissées dans:
les flancs du navire le passage des boulets ennemis. Aussi, lorqu’il frappa légèrement à la porte de la cabine, son rapide examen l’avait mis au courant des principales avaries que Ja frégate avait pu éprouver. La porté fut ouverte par le chirurgien : celui-ci, se rangeant de côté pour laisser entrer Griffith, secoua la tête de cet air significatif qui, chez les hommes de sa profession, an-
nonce qu’il ne reste plus aucun espoir.
de salut. Puis il quitta la chambre pour aller porter ses soins aux nombreux blessés qui les réclamaient.
Le lecteur ne pense pas sans doute que Griffith eût oublié Cécile et sa coursine durant les événements de cette journée ; bien au contraire, son imagination préoccupée lui avait plusieurs fois représenté leur état de terreur et de détresse au milieu des scènes les plus vives du combat. Aussitôt que léquipage eut quitté ses pièces , il avait donné l'ordre de replacer les cloisons dé la cabine, et d’en remettre én place le mobilier ; mais
les devoirs impérieux de sa position l’avaient empêché de s'occuper lui-même des soins que réclamaient des personnes si chères : il s'attendait donc à trouver tout dans son ordre habituel ; mais il n’était en aucune facon préparé à la scène qui s’offrit à lui.
Entre deux gros canons, qui donnaient une apparence farouche à l’ameublement du reste fort convenable de la cabine, était un large lit de repos où le colonel Howard était couché, évidemment bien près de sa fin. Cécile, à ses côtés, pleurait à chaudes larmes ; ses longs cheveux noirs retombaient en désordre autour de sa pâle figure , et balayaient, en quelque sorte, le tapis sur lequel elle s’était agenouillée. Catherine était penchée vers le vieillard, dans une attitude pleine de tendresse; son œil brun, où brillaient des pleurs, semblait exprimer un triste mélange de pitié et de remords. Quelques domestiques des deux sexes complétaient l’assemblée, et tous paraissaient en proie à l'influence de la fatale nouvelle que le chirurgien venait de leur communiquer.
Tout le mobilier avait été remis en place avec un soin qui ne rappelait en aucune façon le combat encore si récent.
Un second sopha était occupé par Boltrope, dont la tête était appuyée sur les genoux de lintendant, et dont la main pressait amicalement celle du chapelain.
Griffith avait bien entendu dire que le quartier-maître était blessé; mais il apprit en ce moment seulement l’extrémité où se trouvait le colonel. Quand il se fut remis de la première impression que cette vue lui causa, le jeune lieutenant se rapprocha du lit où reposait ce dernier, et, d’une voix qui exprimait suffisamment le regret et la pitié, il lui témoigna toute sa douleur.
« N’en dites pas davantage, Édouard Griffith ! » interrompit le colonel en fai-
sant de la main un faible geste pour ”
commander le silence ; « il paraît que la volonté de Dieu est que cette rébellion triomphe, et il n'appartient pas à la faible créature de se révolter contre les
actes du Créateur. Pour mes facultés confondues, c’est un mystère inexplicable; mais sans aucun doute la Providence en tout cela a son but. Je vous ai fait venir, Édouard , pour une affaire que je voudrais voir terminée avant que je
meure ; car il ne sera pas dit que George
Howard ait négligé ses devoirs, même à sa dernière heure. Vous voyez cette enfant qui pleure ici près de moi; dites, jeune homme, aimez -vous cette jeune fille ?
— Devriez-vous me faire une pareille question? s’écria Griffith.
— Et vous l’aimerez toujours ?.. vous remplacerez pour elle son père et sa mère ? vous deviendrez le fidèle, l’affectionné gardien de son innocence et de sa faiblesse ? »
Griffith ne put répondre autrement qu’en pressant avec ferveur la main qu il avait saisie.
« Je vous crois, dit le mourant ; car Hugues Griffith, quoiqu'il ait pu oublier de vous inculquer ses propres sentiments de loyauté, ne peut avoir négligé de faire de son fils un homme d’honneur.
J'avais eu la faiblesse, peut-être le tort, de former de mauvais souhaits en faveur de mon infortuné parent, M. Christophe Dillon; mais elles m'ont appris qu’il avait manqué à la foi jurée. Après cela, s’il vivait encore, je lui refuserais la main de ma fille, fût-il en possession de toute la loyauté de l’empire britannique ; mais il n’est plus de ce monde, et je suis moi-même sur le point de le suivre dans celui où nous n’aurons plus qu’un seul maître, qu’un seul seigneur à servir, et il eût mieux valu pour tous deux qu’en servant les princes de la terre nous nous fussions souvenus plus souvent de nos devoirs envers lui. Un mot de plus. connaissez-vous suffisamment cet autre officier du congrès, ce M. Barnstable ?
— Nous avons navigué ensemble pendant bien des années, répliqua Gr'ffith, et je peux répondre de lui comme de moi-même. »
Le vétéran fit un effort pour se lever
LE PILOTE
et y réussit en partie. Il fixa sur le jeune lieutenant un regard de profond examen qui prêta une solennelle expression à ses traits pâlis ; puis il continua :
« Ne me parlez pas, monsieur, comme un homme inconsidéré peut parler de son compagnon de plaisir : rappelezvous que vous vous adressez à un vieillard mourant qui attend votre avis pour se décider. La fille de John Plowden est un dépôt qu'il ne faut pas négliger; ma mort serait pénible si je devais emporter des doutes sur les qualités de celui auquel elle sera unie.
— Barnstable est un homme d’honneur, répliqua Griffith; un homme dont le cœur est aussi bon que brave; il aime votre pupille, et, quel que soit le mérite de celle-ci, il en est digne. De même que moi, il a préféré le pays où il à vu le jour au pays de ses ancêtres ; mais.
— Cela est oublié, interrompit le colonel;.après ce que j'ai vu aujourd’hui, je suis forcé de croire que la volonté du ciel est que vous soyez les vainqueurs.
Mais, monsieur, un inférieur insubordonné peut devenir un commandant déraisonnable , et après ce que j'ai vu si récemment.
— Ne songez point à cela, monsieur! »
dit Griffith dans la générosité de son zèle. « Il y avait eu provocation de ma part , et tout est déja oublié et pardonné.
Il m'a secondé noblement durant toute la journée , et je répondrais sur ma vie qu’il saura faire en honnête homme le bonheur d’une femme.
— Alors je suis content, » dit le vieillard en retombant sur sa couche; « qu’on le prie de venir ici. »
-Cet ordre, répété à voix basse par Griffith, fut promptement exécuté :
avant qu’il eût songé à troubler les réflexions du vieillard en lui adressant la parole de nouveau, son ami était déja arrivé. Quand on l’annonça au colonel, celui-ci se redressa avec effort, et parla à son auditeur surpris, mais sur un ton moins familier et moins confidentiel qu’à Griffith.
« La déglaration que vous avez faite
la nuit dernière relativement à ma pupille , la fille de feu le capitaine John Plowden, monsieur, ne m'a rien laissé à apprendre sur l’objet de vos vœux.
Messieurs, vous allez obtenir tous deux la récompense de vos soins : que ce révérend ecclésiastique ici présent vous écoute prononcer les vœux du mariage, tandis qu’il me reste la force d’y prêter attention; car il faut que je puisse rendre témoignage contre vous dans le ciel, si jamais vous veniez à y manquer.
— Pas à présent, mon oncle! murmura Cécile. Oh! ne demandez point que cela ait lieu en ce moment. »
Catherine ne parla point ; mais, touchée profondément du tendre intérêt que son tuteur avait manifesté pour son bien-être, elle pencha sa tête sur sa poitrine dans un pieux recueillement :
les larmes, qui jusqu'alors avaient roulé:
dans ses yeux, .s’en échappèrent avec abondance, et leurs larges gouttes, baignant ses joues, allèrent mouiller le plancher au-dessous d’elle.
« À l'instant même, ma chère! continua le colonel, sinôn je manquerais à . mes devoirs; je vais bientôt me retrouver vis-à-vis de vos parents, mes filles, car l'homme mourant qui n’espère pas rencontrer dans le ciel le digne Hugh Griffith et l'honnête John Plowden , ne peut avoir une idée bien nette des récompenses qui attendent ceux dont la vie s’est écoulée au service de la patrie et dans les sentiments de la loyauté dus au roi. Personne, je l’espère, ne peut dire que j'aie jamais oublié les égards auxquels a droit votre sexe; mais quand le temps qui reste ne se compte plus que par minutes , et qu’on a de sérieux devoirs à remplir, il ne faut pas le perdre en cérémonies ou en compliments inutiles. Je ne pourrais mourir en paix, mes enfants, si je devais vous laisser ici sur le vaste Océan, j'ai presque dit dans le vaste monde, sans la protection que réclament votre jeunesse et surtout votre faiblesse de femmes. Puisqu’il plaît, à Dieu de rappeler à lui votre tuteur,
que sa place soit remplie du moitis pa?
cèux qu’il aura choisis. »
Cécile n’hésita plus ; elle se leva lentement, et offrit à Griffith sa main d’un air de résignation. Puis Catherine se laissa conduire auprès d’elle par Barnstable. Alors le chapelain, attendri par cette scène dont il avait été le témoin, ouvrit, sur un signe de Griffith, le livre de prières où ä avait cherché des paroles de consolation pour le quartier-maftre mourant, et commença à lire, d’une voix tremblante, les prières du mariage. Les deux fiancées, tout en pleurs, prononcèrent leurs vœux d’une voix plus distincte et plus ferme
peut-être qu’elles ne l’auraient fait au.
milieu du joyeux entourage d'une noce ordinaire ; car, quoique ce fussent des mots irrévocables, des mots qui les liaient pour la vie aux hommes dont elles reconnaissaient ainsi la puissance , cependant leur timidité de jeunes filles céda en présence de cette scène imposante. Quand la bénédiction eut été prononcée, Cécile laissa tomber sa tête sur l’épaule de son mari, et pleura en abondance durant un instant; puis, reprenant sa place auprès du lit, elle s’agenouilla de nouveau devant son oncle. Catherine reçut un froid baiser de Barnstable , et retourna également à la place où elle s’était tenue précédemment.
. Le colonel Howard avait réussi à se lever sur son séant durant la cérémonie, et à chaque prière avait eu la force d’articuler un fervent amen! Aux derniers mots , il retomba en arrière ; ses traits, pâles et ridés, s’'éclairèrent d’uné expression de contentement, et sa voix dit, aussi haut qu'il lui fut possible :
« Je vous remercie, mes enfants! je vous remercie ! car je sais quels sentiments de délicatesse vous m'avez satrifiés. Vous trouverez, messieurs, tous les papiers relatifs aux biens de mes pupilles entre les mains de mon banquier de Londres, et vous y trouverez aussr mon testameht, Édouard. Il vous apprendra que Cécilé ne vient pas à vous
FENIMORE COOPER
tout à fait au dépourvu. Ce que mes pupilles sont, quant aux agréments et aux manières, vous pouvez lé voir dé vos propres yeux, et vous vérrez à Londres que je n’ai pas été non plus un mauvais administrateur de leurs affairés pécuniaires.
— N’en parlez pas! cessez, ou vous briserez mon cœur, » dit Catherine sanglotant du regret d’avoir ph jamais affliger un aussi véritable ami. « Oh! parlez de vous-même, occupez-vous de vous-même, nous sommes indignes… moi, du moins, je süis indigne d’occuper vos pensées. »
Le mourant étendit vers elle sa main avec amitié, et continua, quoique sa voix faiblit à mesure qu’ il avançait dans son discours.
« Moi, je désire être, comme mes aieux, énseveli dans le sein de la terre et d’une terré consacrée.
— Votre volonté sera faite, murmura Griffith ; j'y veillerai moi-même.
— Je te remercie, mon fils, reprit le vétéran; car tu es devenu mon fils en devenant l'époux de Cécile. Vous verrez dans mon testament que j'ai libéré tous mes esclaves, et que je leur af assuré des moyens d'existence, excepté pourtant à ces ingrats coquins qui ont abandonné leur maître. qui ont repris eux-mêmes leur liberté... Quant à ceux-là il n’est pas nécessaire qu'ils m’en soient redevables. Il y a aussi, Édouard, un legs que j'ai offert à mon roi, si Sa Majesté daigne l’accepter d’un vieux et fidèle serviteur.. c'est une bagatelle, et vous ne la regretterez pas. »
Il fit une pause, comme s’il eût voulu récapituler les devoirs qu'il avait eus à remplir sur la terre, et dont les comptes divers lui parurent se balancer exactement.
« Embrassez-moi, Cécile», ajouta-t-il enfin ; « et vous aussi, Catherine. Je vois que vous avez les bons sentiments dé l'excellent Jack, votre père... Mes yeux s’obscurcissent..… où est la main dé Griffith? Jeune homme, je vous ai donné tout ce qu’un pauvre vieilfàrd
LE PILOTE
peut donnèr ; soyez tendre et bon pour ma chère Cécile... Nous. nous eonnaissons maintenant l’un l’autre... Je m’étais trompé sur votre compte à tous deux, vous et M. Christophe Dillon, à ce que je crois. Peut-étre me suis-je aussi trompé quant à mes devoirs envers l'Amérique ; mais j'étais trop vieux pour modifier mes idées politiques ou religieuses…. j'aimais le roi... que Dieu le protége !....»
Sa voix était devenue de plus en plus faible, et la respiration lui manqua en laissant inachevée sur ses lèvres livides
cette bénédiction que le plus superbe des .
potentats aurait pu envier de la part d’un homme aussi vertueux.
Les domestiques emportèrent aussitôt le corps dans la grande chambre; puis Griffith et Barnstable conduisirent leurs épouses dans l’arrière-cabane, où ils les laissèrent assises sur k sofa qui bordait la poupe de la frégate , et pleurant amèrement dans les bras l’une de l’autre.
Boltrope avait pu observer tous les détails de la scène précédente. Quand les deux officiers furent de retour, ils remarquèrent l’éclat extraordinaire de ses petits yeux. et ils s’approchèrent de eur camarade blessé, afin de s’excuser auprès de lui de leur négligence apparente.
« J'ai appris que vous étiez blessé, Boltrope,» dit Griffith en lui prenant cordisement la main; « mais comme je sais que vous êtes habitué à la mitraille , j'espèré vous revoir bientôt sur le pont.
—- Oui, oui, répliqua le quartiermaître, vous n’aurez pas besoin de télescope pour voit la vieille carcasse quand' vous la laneerez à la mer. Comme vous le dites, ik y a long-temps que j'ai fait connaisshnce’ avec la mitraille; elle m’a déchiré quelques-unsde mes cordages et brisé quelques esquilles à mes mâts ; mais. cette fois elle a pénétré dans la soute au pain, et ma:croisière touche à sa fin.
— Bien certainement le cas n’est pas aussi désespéré, honnête David, dit Barnstable ; vous êtes resté à flot à ma
connaissance avec d’autres entailles que celle-R sur votre peau.
— Oui, oui, reprit le quartier-maître; mais ces trous-là étaient dans les œuvres où lé docteur pouvait réparer le mal; et cette fois cette balle est entrée dans les œuvres vives, et je sens qué toute ja charpente se dérange. Vous pouvez être sûr que Tourniquet' me regarde déja comme un homme mort, car après avoir regardé la boutonnière, il m'a passé au chapelain que voici, comme une vieille pièce de bois qu'il faut retravailler à neuf. Le capitaine Munson »
été plus heureux! 11 me semble vous avoir entendu dire, monsieur Griffith , que le vieux bonhomme a été jeté à la mer, tout d’une pièce, sans que rien lui manquât, et que la mort, avant de l’emporter, n’a frappé qu’un seul coup à sa porte?
— Sa mort a été bien imprévue, en vérité, répliqua Griffith; mais c’est à quoi nous devons nous attendre, nous autres marins.
— Et c'est pour cela que vous devez aussi y être toujours préparés d'avance,»
hasarda le chapelain d’une voix basse, humble et timide.
Le qüartier-maître les regarda tour à
tour tandis qu’ils parlaient; puis, après
une courte pause, il continua sur un air de complète soumission :
« Ce fut un bonheur pour lui, et je suppose que d’envier le bonheur d’un autre est un péché. Quant à être bien préparé, éhapelain, c’est là votre affaire et non la mienne : aussi, comme il n’y a pas grand temps à perdre, le plus tôt que vous vous en occuperez ser& le mieux. Pour vous épargner des embarras inutiles, je puis aussi bien vous dire de ne pas faire trop de cérémonies pour moi ; car, ik faut l’avouer à ma honte, je n’ai jamais été bon à rien apprendre.
Si vous pouvez m’accommoder dans l’autre monde d’un’hamac semblable à celui que j'occupais dans ce monde-ci, cela n’irait assez bien. »
Si une ombre dé méconténtement