‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 47 sur 108 · Le chirurgien · texte numérisé non relu

Le chirurgien

se méla sur les traits du chapelain à sa surprise en entendant cette espèce de confession , elle disparut entièrement quand il eût réfléchi müûürement à la parfaite simplicité avec laquelle le marin exprimait ses vœux. Après une longue et triste pause, que ni Griffith ni son ami ne songèrent à interrompre, le chapelain répliqua :

« Il n’est pas au pouvoir de l'homme ” d'exercer quelqueinfluencesur les décrets de la miséricorde divine, et rien de ce que je pourrais faire, monsieur Boltrope, ne parviendrait à modifier un arrêt irrévocable. Ce que je vous ai dit à ce sujet hier soir encore doit être présent à votre souvenir, et il n’y a pas de bonne raison pour que je vous tienne à présent un autre langage.

— Je ne puis dire que j'aie enregistré sur mon livre tout ce qui a été fait ni tout ce qui a été dit, répliqua le quartiermaître ; et les choses dont je me souviens le mieux sont précisément celles qui viennent de moi, par cette bonne raison qu’un homme oublie les idées des autres plus facilement que es siennes propres. Et cela me fait penser à vous dire, monsieur Griffith, que l’un des quarante-deux du trois-mâts a balayé le gaillard d’avant et a coupé l’une des ancres à une brasse de l’étalingure, aussi proprement qu’une vieille femme aurait pu couper son fil avec une paire de ciseaux. Si vous étiez assez bon pour donner à l’un de mes aides l'ordre de changer le câble bout pour bout, et d’y faire un nouveau nœud, j'en ferais autant pour vous dans une autre circonstance.

— Ne parlez pas de.cela, dit Griffith.

Soyez bien certain que rien ne sera oublié, dans la partie qui vous concerne, de ce qui est nécessaire à la sûreté du bâtiment. Je surveillerai tout le service en personne. Je voudrais que votre esprit fût débarrassé de toute inquiétude à cet égard , afin que vous pussiez vous occuper d'intérêts plus importants.

— Ma foi! » reprit Boltrope avec une légère. affectation d’opiniâtreté,

FENIMORE COOPER

ä mon opinion est que plus un homme arrive dans l’autre monde avec les mains nettes de ses devoirs dans celui-ci, plus il est capable de s’y consacrer à d’autres devoirs. Voici le chapelain qui essayait hier soir de m’exposer sa doctrine, d’après laquelle il importe peu qu’on se conduise bien ou mal, pourvu que’ la conscience vogue avec les voiles de la foi. Quant à moi, je prétends qu’une pareille doctrine ne doit pas être préchée à bord d’un vaisseau, sinon le meilleur équipage serait bientôt au diable.

— Oh! non... non. cher monsieur Boltrope! s’écria le chapelain; vous avez mal compris ma doctrine; du moins vous avez mal compris ce que.

— Peut-être, monsieur , interrompit Griffith, notre excellent ami ne seraitil pas plus heureux en ce moment. N'y a-t-il plus rien sur la terre, Boltrope, qui occupe votre esprit? Désirez -vous être rappelé au souvenir de quelqu'un ?

ou bien avez-vous quelque propriété dont vous vouliez disposer ?

— Il a sa mère encore, je Île sais, »

dit Barnstable à voix basse; « il m’en a souvent parlé durant nos quarts de nuit :

je pense qu’elle vit toujours. »

Le quartier-maître entendait parfeitement ce que disaient ses jeunes. cemarades. Mais durant quelques instants, il continua à rouler d’une joue à l’autre le tabac qu'il avait conservé dans sa bouche, avec une activité qui dénotait assez son agitation intérieure. Enfin , il leva une de ses larges mains, dont les teintes jaunes s’effaçaient déja pour laisser place à la blancheur de la mort.

« Oui, s’écria-t-il, la vieille femme tient encore ferme à la vie, ce qu’on ne saurait dire de son fils David. Quant au vieux bonhomme, il est mort à l’époque :

où la Suzanne et Dorothée échouèrent derrière le cap Cod. Vous devez vous en souvenir, monsieur Barnstable? Vous n’étiez qu’un enfant alors, et vous alliez.

à la pêche de la baleine sur les vaisseaux de l’île. Eh bien! depuis cette bourrasque, j'ai fait mon possible pour améliorer

LE PILOTE

{es eaux de la brave femme; mais elle n’aeu, malgré tous mes efforts, qu’une rude traversée souvent mêlée de tempête et de famine.

— Et désirez- vous que nous lui fassions parvenir quelque message de votre part? » dit Griffith avec douceur.

« Ma foi ! quant à ce qui est des messages, » continua le quartier-maître dont la voix s’affaiblissait rapidement, « il n’y à jamais eu entre nous d'échange bien suivi de compliments, car je n’avais pas plus l’habitude de les écrire qu’elle de les lire. Mais si quelqu'un d’entre vous voulait examiner les livres du payeur, voir ce qu’ils portent à mon

compte, et le transmettre à la vieille

femme, vous la trouverez à ancre dans une ‘maison... oui, c’est cela , n° 10, Cornhill, à Boston. J’ai pris soin de lui assurer un hivernage bien chaud ; car une femme de quatre-vingts ans à droit à des égards, ou jamais.

— Je m'en charge, » s’écria Barnstable, qui faisait des efforts pour cacher son émotion. « Je passerai chez elle au moment même de notre débarquement dans le port de Boston ; et comme votre crédit ne doit pas être très-considérable, je partagerai ma bourse avec elle. »

Le quartier-maître fut énergiquement affecté de cette offre généreuse. On vit les muscles ‘de son visage endurci par les fatigues s’agiter en pénibles convul-

sions; il se passa même un moment avant

qu'il pût répondre.

« Je sais que vous le feriez, Dick, je sais que vous le feriez, » murmura-t-il enfin en saisissant la main de Barnstable avec un reste de son ancienne vigueur. « Je sais que vous donneriez une de vos jambes à la vieille femme, si cela pouvait être utile à la mère d’un camarade. Du reste, à quoi cela lui servirait-il, puisque après tout je ne suis pas ke fils d’une cannibale? Mais je sais que vous ne pouvez avoir recours à la bourse de votre père, et que par conséquent la vôtre est souvent à sec, ce qui aura lieu maintenant surtout que vous avez pris à bord un joli petit passager, pour

lequel vous n'aurez pas trop de votre monnaie de réserve.

— Mais, moi, je suis maître de ma fortune, et je suis riche, dit Griffith.

Se Oui, oui, je me suis laissé dire que vous pourriez construire une frégate, la lancer et l'équiper, sans être obligé de mettre la main à d’autre bourse qu’à la vôtre.

— Et je vous donne ma parole d’officier de marine, continua le jeune homme, qu’elle ne manquera de rien, pas même de la tendresse et des soins d’un fils. »

Boltrope parut comme suffoqué. Il fit un effort pour soulever sur sa couche son corps épuisé, mais il retomba sans force. Peut-être les émotions vives et inaccoutumées qui l’agitaient hâtaientelles quelque peu l'instant de sa mort.

« Que Dieu me pardonne mes fau-

tes! » dit-il enfin avec effort; «entre autres , d’avoir quelquefois hasardé un mot contre votre discipline. Rappelezvous l’ancre, et ne manquez pas de regarder aux soupentes des basses vergues... et... et... Oui, il le fera, Dick, j'en suis sûr ! Je sens que l'ancre de la vie se détache. Allons ! que Dieu vous bénisse tous, et qu’il vous donne un bon temps, soit que vous couriez des bordées de: tribord ou de bäbord ! »

” La voix du maître [ui refusa plus long-temps son secours ; mais un regard de profonde satisfaction brilla sur son rude visage, tandis que ses muscles se contractaient soudainement et se roidissaient sous l’étreinte de la mort.

Griffith donna l’ordre de transporter le corps du contre-maître dans sa chambre, puis il remonta sur le pont, avec un cœur serré de tant d'émotions tris- .

tes qui l'avaient assailli coup sur coup.

Durant la chasse qu’on avait donnée à la frégate, l’4lacrity était resté inaperçu. Favorisé par la lumière du jour et d’ailleurs tirant fort peu d’eau,

il avait également réussi à trouver

* Son chemin à travers le labyrinthe d’é-

cueils. Il fut alors appelé par un signal auprès du vaisseau commandant, et des

instructions lui furent communiquées afin qu’il pût se gouvérner pendant la nuit. À peine si l’on découvrait encore les vaisseaux anglais comme de légères taches blanches jetées au loin sur la sombre surface de l'Océan, et les Américains, sachant qu’une large barrière de bas-fonds les séparait d’eux, ne s’inquiétèrent plus de leur présence.

Quand les ordres nécessaires eurent été donnés, quand les deux bâtiments eurent terminé leurs préparatifs, ils reprirent encore une fois le vent en se dirigeant vers les côtes de la Hollande.

Le vent, qui avait fraichi vers le déclin du jour, tourha avec le soleil, et lorsque cet astre disparut , la marche de nos navigateurs avait été si rapide qu’il sembla se coucher dans le sein de l’Océan, les côtes de l'Angleterre s’étant depuis long-temps effacées de la vue.

Durant toute la nuit, la frégate continua à fendre les eaux dans un sombre silence qui s’accordait merveilleusement

avec les pensées mélancoliques de Cécile

‘€t de Catherine. Aucune des deux ne ferma l'œil. Indépendamment de Ja triste scène dont elles avaient été les témoins, elles savaient aussi que, d’après les plans de Griffith, et pour satisfaire aux de+ voirs de sa nouvelle position, elles devaient se séparer dans la matinée pour un temps indéterminé, et peut-être pour toujours.

Au retour du soleil, le sifflet du contre-maître se fit entendre dans toute l’étendye du vaisseau, et l'équipage se réunit dans un silence solennel pour rendre les derniers devoirs aux morts.

Le corps de Boltrope, ceux d’un ou deux officiers subalternes et de plusieurs matelots morts de leurs blessures pendant la nuit furent jetés à la mer avec les cérémonies habituelles. Puis les voiles furent de nouveau livrées au vent, et la frégate vogua sur la plaine liquide sans laisser aucune marque qui pût rappeler le lieu de cette sépulture.

À midi les bâtiments furent de nouveau mis en panne , et l’on se prépara à une séparation définitive. Le corps du

FENIMORE COOPER

colonel Howard fut transféré à bord de P'Alacrity, où le suivirent Griffith et son épouse afiligée. Catherine , placée à l’une des fenêtres de la frégate, les regardait partir. mêlant ses larmes amères aux ondes de l’Océan. Quand tout fut enfin en ordre, Griffith fit d’un geste de la main ses adieux à Barnstable, qui avait pris le commandement de la frégate. Celle-ci déploya ses voiles pour tenter une entreprise hasardeuse, pour chercher à gagner l'Amérique en traversant le détroit du Pas-de-Calais, au milieu des vaisseaux ennemis qui le couvraient en grand nombre. Mais peu de mois auparavant, une autre frégate américaine , ? Alliance, avait montré par le succès que les étoiles des Etats- Unis pouvaient se frayer un passage Te dans cette mer si hostile pour elles.

De son côté l’Alacrity, gouvernant vers l’ouest , vogua rapidement dans la direction de la Hollande. Une heure avant le coucher du soleil, on était déja près des côtes de ce pays. Sur l’ordre de Griffith, on mit en panne, et l’on descendit à la mer une chaloupe.

Alors le jeune officier sortit de la cabine avec le pilote, qui avait passé sur le eutter sans étre presque aperçu. L’inconnu jeta les yeux sur la terre, comme pour reconnaître la position exacte du vaisseau, puis se retourna du côté de la mer, afin d'examiner le temps qui se préparait. Ne trouvant rien, dans les indications qu'il recueillit de la sorte, qui Jui fit ua devoir de renoncer à ses projets, il offrit avec franchise sa main à Griffith , et lui dit :

« C’est ici qu’il faut nous séparer.

Comme notre réunion n’a point produit les résultats que nous espérions tous,

veuillez donc oublier que vous m’ayez

jamais rencontré. »

Griffith s’inclina d’un air de respeet, mais sans ouvrir la bouche. Son campagnoÿ, jetant du côté de la terre un geste de mépris , continua seul :

« Si j'avais à ma disposition la moitié . seulement des vaisseaux de cette répu-

LE PIJOTE.

blique dégénérée, le plus orgueilleux de ces orgueilleux insulaires tremblerait dans son château, car il apprendrait qu'il n’y a point de sécurité en présence d'un adversaire qui connaît sa force à Jui et la faiblesse de son ennemi. Mais, »

murmura-t-il d’un ton plus bas et plus précipité, « mais c'a été cette fois comme à Liverpool, comme à White- Haven, comme à Édimbourg, comme en vingt autres circonstances ! C’est passé, monsieur; qu’il n’en soit plus question. »

Sans faire attention aux regards curieux de l’équipage, que la nouvelle de son départ avait réuni sur le tillac, l'étranger salua en toute hâte Griffith, et, sautant dans la chaloupe, étendit lui-même sa voile légère avec la promptitude d’un homme qui n’a plus rien à apprendre, même des plus minimes travaux de sa profession. Encore une fois , tandis que la barque s’éloignait avec vitesse du cutter, il envoya un adieu de la main, et Griffith crut, malgré l'éloignement , distinguer un sourire d’amère résignation éclairer un instant ses traits, d’ailleurs impassibles et calmes. Pendant long -temps, le jeune officier resta comme absorbé dans la contemplation du frêle esquif, glissant solitaire à travers les vagues de POcéan. Seulement , lorsqu'il se fut perdu dans le lointain, et qu’il ne fut plus possible de suivre sa trace au milieu des reflets éclatants que les rayons obliques du soleil couchant projetaient sur les eaux, il ordonna de remettre de nouveau à la voile. |

Tandis que le cutter cinglait vers un port ami, son équipage se livrait à mille conjectures bizarres et aventureuses sur l'apparition du pilote inconnu, et sur sa disparition encore plus merveilleuse.

On ne vit point Griffith sourire ni manifester d’aucune façon qu'il entendfit ces étranges discours. Mais lorsqu'on lui annonça le retour de la barque entrant en même temps que le cutter dans ‘le port hollandais , il laissa percer une vive et soudaine satisfaction, comme

s'il eût été débarrassé des craintes que lui inspirait le sort de l'inconnu.

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