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FENIMORE COOPER
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poudrés ainsi qu’on les portait alors, et son visage était presque caché par les moustaches qui en dérobaïent les traits.
Cependant, quoique ses yeux fussent perçants, ils n’étaient pas méchants, et sa voix, quoique forte et imposante, n’avait rien de désagréable. Lorsqu'il entra, Frances se hasarda à lancer sur lui un timide regard , et reconnut aussitôt en lui l’homme que le prévoyant Henri Birch leur avait signalé comme tant à craindre pour eux. |
« Il n’y a rien qui doive vous alarmer, »
mesdames, dit l'officier, gardant un moment lesilence et contemplant les visages pâles qui étaient autour de lui : «ce que j'ai à faire ici se réduira à peu de chose, à quelques questions seulement ; si vous y répondez avec franchise, nous quitterons aussitôt votre demeure.
— Et quelles peuvent-elles être, monsieur ? » bégaya M. Wharton, se levant de dessus sa chaise et attendant avec anxiété une reponse. ER";
« Un étranger n'est-il pas resté avec vous pendant l'orage? » poursuivit le dragon d’un ton qui semblait plein d’intérêt, et en quelque sorte partager l’évidente anxiété du père.
« La personne que voici nous a honorés de sa campagnie pendant l’orage et ne nous a pas encore quittés, » répondit le père, dans une telle agitation qu’il n’osa pas regarder en face celui qui l’interrogeait.
« Cette personne? » répéta l'officier, se tournant vers le capitaine Wharton et considérant son visage un moment, jusqu’à ce que la contrainte de son maintien eût provoqué sur sa physionomie un sourire qu’il cachait. Il s’approcha du jeune homme d’un air de gravité comique, et avec un profond salut con+ tinua : « Je suis fâché que vous soyez en proie à un si violent rhume de cerveau,
— Moi! » s’écria le capitaine surpris, e je n’ai pas de rhume de cerveau.
— Je le croyais en vous voyant eouvrir les belles boucles de vos cheveux noirs avec cette vieille et dégoûtante perruque, répliqua l'étranger; c'est ung
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L’'ESPION
erreur que je vous prie de me pardonner. »
M. Wharton poussa un profond soupir; ét les dames ignorant jusqu’à quel point avait été instruit leur visiteur, demeurèrent toutes tremblantes dans un morne silence. Le capitaine porta involontairement sa main à sa téte, et s’aperçut que ses sœurs , dans leur précipitation , avaient laissé passer quelquesuns de ses propres cheveux. Le dragon regarda ce mouvement, sourit de nouveau, et comme paraissant se rappeler quelque chose, il poursuivit en se tournant vers le père :
« Ainsi donc, monsieur, je dois pré-
sumer que vous n'avez pas recu ici, dans Ja semaine , un M. Harper ?
ÿ — M. Harper! » répéta M. Wharton, sentant son cœur soulagé d’un grand poids ; « oui, monsieur, je l’avais oublié, mais il nous a quittés; et si sa conduite est répréhensible, nous lignorons entièrement , il m’est totalement étranger.
— Vous n’avez pas à répondre de sa conduite , » répondit sèchement le drasan; « mais il est parti : comment, quand , et pour quel endroit?
— 1] nous a quittés comme il était venu , » dit M. Wharton à qui les manières du cavalier inspiraient de la confiance, « à cheval, hier au soir, et il a
pris la route du nord. »
L'officier l’écouta avec beaucoup d’intérét; peu à peu ses traits, où parut un léger contentement, S ’animèrent : et à l'instant où M. Wharton eut achevé, il se retourna et quitta l'appartement. Les Wharton, d’après cette action, pensèérent qu'il allait se mettre à la recherche de la personne qu’il signalait. Lorsque le dragon eut touché la plaine, ils le virent qui, avec vivacité et sans doute avec joie, s'entretenait avec deux officiers subalternes. Ensuite des ordres furent donnés à quelques cavaliers, et la troupe quitta la vallée en toute hâte par différents chemins.
L'inquiétude des habitants des Loçusts, qui étaient tous témoins fort
intéressés dans cette scène, fut promptement dissipée; car la marche pesanta du dragon annonça bientôt son retour:
Il salua de nouveau en entrant dans le salon, et allant vers le capitaine Wharton, lui dit avec une comique gravité :
« Maintenant que ma principale affaire est terminée, puis-je vous prier de me permettre d'examiner la qualité de votre perruque. »
L'officier anglais imita les manières du dragon lorsqu’ il découvrit sa tête, et lui dit en lui présentant la perruque : .
« J’espêre, monsieur, qu’elle est de votre goût. :
— Je ne puis vous répondre affirmativement sans mentir, monsieur, répondit le dragon ; je préfère vos cheveux noirs dont vous semblez avoir ôté toute la poudre avec beaucoup de soin; et sous cette large mouche, vous cachez sans doute une bien affreuse blessure.
— Vous paraissez un excellent observateur, et je serais enchanté, monsieur, de savoir ‘ce que vous en pensez. » Et Henri ôta sa mouche et montra sa joue sans nulle cicatrice.
« Sur ma parole, monsieur, votre physionomie s'est bien vite embellie, »
ajouta le cavalier, qui s’efforcait de conserver à ses muscles leur inaltérable gravité : « Si je pouvais seulement vous persuader de montrer, au lieu de cé vieux surtout, cet habit bleu qui est dessous, je crois que jamais je n’aurais été témoin d’une plus agréable métamorphose depuis que je fus changé de lieutenant en capitaine. »
Le capitaine Wharton fit avec beaucoup de calme ce qui lui était demandé, et se montra en beau et élégant jeune homme. Le dragon le regarda un instant avec cet air facétieux qui caractérisait sa manière d’être, et ensuite contis nua ainsi :
« Voici un nouvel acteur en scène,
et comme vous savez qu’il est d'usage
de présenter les étrangers les uns aux autres, je suis Lawton, capitaine de cavalerie de la Virginie.
. — Et moi, monsieur, je suis le capis
taine Wharton du 60° régiment d’infanterie de Sa Majesté, » répondit Henri, saluant avec raideur et reprenant son maintien naturel.
La figure de Lawton changea aussitôt, et son air plaisant se dissipa. Il voyait devant lui le capitaine Wharton plein de cette fierté consciencieuse qui dédaigne de se cacher plus long-temps. Alors Lawton s’écria vivement : |
a Capitaine Wharton, je vous plains du fond du cœur.
— Oh!» s'écria le père au désespoir, «si vous le plaignez, mon cher monsieur, ne l’inquiétez pas ! Il n’est point espion:
le seul désir de voir ses parents l’a poussé à se hasarder si loin de son armée sous ce déguisement ; laissez -le près de nous ; il n'y a aucune somme, aucune récompense que je ne sois prêt à donner de toute mon âme. ,
— Monsieur, vos craintes pour votre fils excusent un tel langage , » ajouta le cavalier avec hauteur ; « et vous oubliez sans doute que je suis Virginien et homme d'honneur. » Puis, se tournant vers le jeune homme, il poursuivit: «Ignoriez-vous , capitaine Wharton, que nos piquets sont dans la plaine depuis plusieurs jours ?
— Je ne l’ai su qu'après être entré dans la plaine, et alors il était trop tard pour se retirer,» dit tristement Warthon. « Je suis venu, ainsi que vous l’a dit mon père, pour voir ma famille, ” ayant entendu dire que vos avant-postes étaient à Peekskill et près des montagnes, sans cela très-certainement je ne me seraïs pas hasardé.
— Tout ceci peut étre la vérité, » dit Lawton d’un air rêveur ; « mais l'affaire d'André nous a fait mettre sur nos gardes. Lorsque la trahison entre dans le cœur des officiers généraux, sans respect pour leur grade, vous avouerez, capitaine Wharton, qu’il convient aux amis de la liberté d’avoir de la vigilance. »
Henri s'’inclina en silence, comme pour approuver cette remarque, et Sara se hasarda d’intercéder en faveur de son
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frère. Le dragon l’écouta avec politesse
et avec un intérêt marqué ; mais, vou- ’ lant éviter toutes prières inutiles et embarrassantes , il répondit avec douceur :
« Je ne suis pas le commandant, madame , c’est le major Dunwoodie qui décidera du sort de votre frère; et, quoi qu’il arrive, il ne recevra que de bons traitements. RL.
— Dunwoodie! » s’écria Frances, avec une physionomie que se diputaient l'espérance et la crainte. « Grâces à Dieu, mon frère sera donc en sûreté! »
Lawton la regarda avec une expression de pitié; puis, secouant le tête comme s’il en doutait, il continua :
« Je l'espère; mais, avec votre permission, nous nous soumettrons à ce qu’il décidera. »
Sur les joues de Frances la pâleur de Ja crainte fut remplacée par la rougeur de l’espérance. Ses appréhensions pour son frere étaient sans doute bien diminuées, et cependant son corps tremblait, sa respiration était courte et irrégulière , et tout en elle annonçait la plus vive agitation. Elle levait les yeux sur le dragon, puis les fixait immobiles sur le tapis : elle paraissait vouloir parler et n’en avoir pas la force. Miss Peyton, qui observait avec grande attention les mouvements de sa nièce, s’'avança avec dignité, et dit :
« Nous pouvons done, monsieur, nous flatter du plaisir de recevoir bientôt le major Dunwoodie?
— Immédiatement, madame, » répondit le dragon, détournant de dessus Frances ses regards pleins d’admiration. « Des exprès sont déjà sur la route pour lui aller annoncer votre situation, et la nouvelle lui en parviendra bientôt dans cette vallée, à moins, » continuat-il, contractant ses lèvres et regardant M. Wharton, «que des raisons particulières ne lui conseillent de supprimer sa visite, de peur qu’elle ne soit désagréable. |
— Je serai toujours charmé de voir le major Dunwoodie, » se hâta de répon-
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dre le père, après avoir entendu ce qu’avait dit le cavalier.
« Oh! sans doute, monsieur, dit le capitaine Lawton; ilest aimé de tout le monde. Puis-je prendre la liberté de faire mettre pied à terre à mes soldats, et vous prier d’ordonner qu’on leur donne à se rafraîchir ? ils font partie de l’escadron du major Dunwoodie. »
Le cavalier avait des manières qui par elles-mêmes eussent permis à M. Wharton d'oublier la requête qu’il venait de lui faire ; mais il était porté à
se le concilier , et il croyait qu'il valait
mieux accorder ce qui pouvait lui être enlevé de force. Il se conforma donc à la nécessité, et donna les ordres nécessaires pour qu’on satisfit aux désirs du capitaine Lawton.
Les officiers furent poliment conviés - à venir partager le déjeuner de la famille, et après avoir pris au dehors leurs précautions , ils acceptèrent de bon cœur cette invitation. Le sage partisan ne négligea pas cette surveillance qui était si nécessaire dans leur situation. On voyait des patrouilles sur les hauteurs éloignées faire leurs rondes protectrices autour de leurs camarades, qui jouis- saient, au milieu des dangers, d’une sécurité qui ne peut provenir que de l'indifférence née de l’habitude et de la vigilance de la discipline.
Les nouveaux convives qui prirent place à la table de M. Wharton étaient au nombre de trois, tous hommes qui, sous la rude enveloppe que donne un service actif et continuel, cachaïent les manières élégantes des gens de la plus haute société. Cet incident ne troubla donc en rien le décorum qui régnait dans l’intérieur de la famille. Les dames abandonnèrent la table à leurs hôtes, qui procédèrent sans beaucoup de réserve à faire honneur à l'hospitalité de M. Wharton.
; Enfin le capitaine Lawton suspendit ‘un moment ses violentes attaques dirigées contre un gâteau de farine de blé de sarrasin pour demander au maître de la maison si un colporteur qui s’ap-
pelait Birch ne demeurait pas dans la vallée.
« Il y demeure, je crois, monsieur, »
répliqua promptement M. Wharton; « mais il y est rarement ; je pourrai même dire que je ne le vois jamais.
— C'est vraiment bien singulier, »
dit l'officier, regardant son hôte déconcerté,» étant votre proche voisin ; il est donc bien casanier ; pour vos dames ce doit être fort incommode.. Je ne doute pas que cette mousseline qui est sur le siége devant la croisée ne coûte le double de ce qu’il la ferait payer. »
M. Wharton, se retournant, vit,
tout déconcerté, que les récents achats
étaient dispersés dans la chambre.
Les deux officiers inférieurs sourirent en se regardant l’un l’autre; mais le capitaine se remit à déjeuner avec une nouvelle ardeur qui aurait fait présumer qu’il craignait que ce repas ne fût le dernier pour lui. La nécessité où Pon se trouva d’avoir recours à un supplément de la main de.Dina laissa une lacune dont Lawton profita en disant :
«a J'ai bonne envie de corriger ce
M. Birch de ses insociables habitudes,
et de lui envoyer une invitation pour ce matin. Si je l’avais trouvé chez lui, je l'aurais mis dans un lieu où il aurait pu goûter les plaisirs de la vie en nombreuse compagnie, au moins pendant un peu de temps. »
—Et où l’auriez-vous mis, monsieur ? » demanda Wharton, imaginant qu’il était nécessaire de placer par intervalle quelques mots.
« Dans le corps-de-garde, » dit l’officier sèchement.
« Quelle offense a donc commise lé pauvre Birch ? » demanda miss Peyton, présentant au dragon une quatrième tasse de café.
« Pauvre ! cria ‘le capitaine; il est pauvre, John Bull! On le paye donc bien mal ? |
— Oui, vraiment, dit un des subalternes, le roi George lui doit un duché!
— Et le congrès une corde, » con-
tinua l'officier commandant, reprenant un nouveau morceau de gâteau.
.e« Je suis fàché, dit M. Wharton,
qu’un de mes voisins ait encouru le déplaisir de notre gouvernement.
— Si je l’attrape, » répliqua le dragon, étendant du beurre sur un autre gâteau, « il sera pendu à l’un de ses homonymes *.
— Il ferait, ma foi, un bien bel ornement suspendu à la porte de sa propre maison.
‘— N'importe,» continua le capitaine d’un ton emphatique, «je l’attraperai avant d’être major. »
Comme la conversation de ces officiers semblait puiser sa source dans leurs opinions, les Wharton crurent prudent d'en changer le sujet. Il n'était pas nouveau pour la famille d'entendre dire que les officiers américains se méfiassent d'Harvey Birch et le poursuivissent de près, La manière dont il s’était souvent enfui de leurs mains aussi bien que ses emprisonnements avaient été Pobjet dela conversation du pays; et les circonstances qui avaient accompagné ses différentes évasions avaient été enveloppées de trop de mystère pour être aisément ou-
bliées. Au fait, une bonne partie du mécontentement exprimé par le capitaine
Lawton contre le colporteur provenait de la disparition inexplicable de ce dernier, qu’il avait remis à la garde de ses deux plus fidèles dragons. \
Une année ne s'était pas encore passée depuis qu’on avait vu Birch rôder près du quartier général du commandant eo chef, et à l'instant où de grands mouvements étaient sur le point de s'effectuer. Aussitôt que l'officier dont la chargeétait de surveiller l’entrée du camp américain avait été instruit de cette nouvelle , il avait dépêché le capitaine Lawton à la poursuite du colporteur suspect.
Familier avec tous les défilés des montagnes et infatigable à remplir son devair, l'officier avait, à force de peines et de fatigues , obtenu un plein succès
dans ses recherches. Lui et les siens -
hi Birch en anglais viguifie bouleau,
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s'étaient arrêtés dans une ferme pour prendre quelques rafraîchissements ; il avait placéle prisonnier dansunechambre contigue à la sienne, et sous la garde de deux des soldats dont nous venons de parler. Tout ce qu’on put savoir par la suite fut que l'on avait vu, près des sentinelles, une femme fort occupée des ouvrages de la maison, et surtout très® attentive aux besoins du capitaine jusqu’à ce que le souper était venu absorber toute l’attention de cet officier.
Puis il fut impossible de découvrir ni la femme ni le colporteur ; on trouva seulement le ballot ouvert et presque vide, et la petite porte qui communiquait d’une chambre voisine à celle dans laquelle. le colporteur avait été renferm était entr’ouverte.
Le capitaine Lawton ne put jamais oublier ce tour; son antipathie envers ses ennemis n’avait ordinairement pas de bornes; mais cette insulte faite à sa pénétration lavait singulièrement envenimée. Il s’assit dans un profond silence, songeant à cet exploit de son ancien prisonnier, et poursuivant néanmoins machinalement la grande affaire du déjeüner; il avait eu le temps de faire un excellent repas, lorsque la trompette vint soudain frapper les oreilles de la société de ses sons belliqueux et de sa bruyante musique. Aussitôt le cavalier se leva de table en s’écriant : |
« Vite, messieurs, à cheval; voici Dunwoodie;» et, suivi de ses ofticiers , il quitta précipitamment l’appartement.
A l’exception des sentinelles laissées
pour garder le capitaine Wharton, les
dragons montèrent à cheval , et allèrent à la rencontre de leurs camarades.
Aucune précaution nécessaire dans une guerre, où la ressemblance du langage, de l'habillement et des coutumes rendait la prudence doublement utile, ne fut négligée par le chef prévoyant.
Cependant , s’étant suffisamment approché du corps de cavalerie qui était le double plus nombreux que le sien, afin de le reconnaître, Lawton piqua t
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son coursier , et en peu d'instants il fut à côté de son commandant.
. Le terrain en face de l'habitation fut encore occupé par la cavalerie, et les mêmes précautions que la première fois ayant été observées, les troupes qui venaient d'arriver se hâtèrent d'aller partager le repas préparé pour leurs pnarages
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