CHAPITRE X
L'âme prète à s’exhaler cherche encore à s0 reposer sur quelqne sein chéri, l'œil près de se fermer demande quelques larmes pieuses; du. fond de la tombe aussi la voix de la nature se fait entendre; dans nos cendres mêmes brûlent les feux de la vie. Gaar.
‘ Les possessions de M. Wharton s’é- -
tendaient au loin de chaque côté de la maison où H demeurait, et une grande partie de ses terres n'était pas cultivée.
On apercevait çà et là quelques habitations dans diverses parties de ses propriétés; mais elles étaient désertes et prêtes à tomber en ruines. Le voisinage des armées belligérantes avait presque banni de cette terre les travaux de lagriculture. Il était inutile aux laboureurs de dévouer leur temps et leurs bras à remplir des granges que le premier parti pillard eût dévastées :
nul n’avait d’autre intention en labourant la terre que celle de pourvoir.à sa misérable existence , hormis ceux qui se
ra trouyaient assez rapprochés de l’une des deux armées pour être en sûreté contre les incursions des troupes légères appartenant à l'autre parti.
Lo guerre offrait à ces derniers une récolte d’or, particulièrement à ceux qui jouissaient des ayantages d’un libre accès dons l’armée royale. M. Wharton, qui n'avait pag hesoin du rapport de ses terres pour sa subsistance, avait adopté de bon cœur cette coutume du temps, et restreignait son attention aux choses qui pouvaient en peu d’instants être consommées dans son intérieur, ou $oustraites avec facilité aux regards investigateurs des pillards. C’est paurquoi la terre où l’action s'était passée ne contenait pas une seule maison habitée, à l'exception de celle qui appartenait au père d’Harvey Birch; elle était bâtie entre le lieu où la cavalerie en était venue aux mains et celui où les troupes que commandait Wellmère avaient été chargées. | - Cette journée avait été tellement féconde en événements qu’elle avait fourni à Katy Haynes un sujet inépuisable pour alimenter sa conversation pendant toute sa vie. La circanspecte femme de confiance avait gardé ses sentiments politiques dans un état de parfaite neutralité; ses propres amis avaient embrassé la cause de leur patrie, mais cette fille ne perdait jamais de vue l'instant où elle pourrait devenir la femme d'Harvey Birch, et où, comme d'autres femmes plus avantagées qu’elle, elle serait appelée à sacrifier le patriotisme sur les autels de la paix domestique. Et cependant , en dépit de toute sa sagacité, il y avait des moments où la bonne femme ne savait trop dans quel bassin de la balance elle devait jeter le poids de san éloquence, afin d’être sûre de plaider 1q cause qu'avait à cœur le colporteur. Il ÿ avait quelque chose de si équivoque dans ses démarches ct ses manières, que souvent, lorsque dans l'intimité du foyer, elle se préparait à fulminer ses philippiques contre Washington et ses partisans, la prudence avait arrété la
- jugement d’une
FENIMORE COOPER
parole sur ses lèvres, et la méfancé assiégeait son esprit. Enfin toute la conduite de l’être mystérieux qu’elle observait était de nature à embarrasser le ersonne ayant plus d'expérience des hommes et des choses que n’en avait en partage la femme de charge.
L'affaire de la Plaine avait appris au sage Washington que par les armes, la bonne organisation et la discipline l’ennemi lui était supérieur : cette supériorité devait être vaincue par ses soins et par sa vigilance. Rassemblant ses troupes sur les hauteurs dans la partie septentrionale du pays, il défia les attaques de l’armée rovale , et sir William Howe se retira, pour jouir de ses triomples, dans une ville abandonnée, sa stérile conquête. Dans la suite ces armées ennemies ne se disputèrent plus la victoire dans les limites de West-Chester; cependant rarement il se passait un jour qui ne füt témoin des ircvrsions des partisans, ou un lever de scleil qui n’apportôt pas aux habitants le récit d’excès que la nuit avaif couverts de ses ombres : c'était aussi pendant la nuit que le colporteur emplayait plus d’instants à ses courses que les autres n'en cansaçraient ay sommeil; spuvent le crépuscule le laissait à une extrémité du canton, et l'aurore le trauvait à l’autre. Son paquet était son fidèle compagnon, et ceux qui l’abservaient dans son trafic pensaient que son unique but tendait à accumuler de l’ar.
Souvent on l’apercevait près des mantagnes le corps courbé sous le paid qu'il portait, ou sur les bords de la rivière de Harlaem, voyageant d’un pas léger. le visage tourné vers le soleil couchant:
mais les regards ne se fixaient sur lu que par hasard et à des époques inçertaines : an ne pouvait pénétrer ni définir sa conduite dans ces intervalles ; car il disparaissait pendant des mois, et l’on ne pouvait jamais savoir la route vers laquelle ses pas se dirigeaient.
Un fort détachement se tenait sur les hauteurs de Harlaem, et le côté du rard
L'ESPION
de l’île de Manhattan était hérissé des baïonnettes des troupes anglaises. Cependant Birch y passait sans crainte. Birch s’approchait aussi fréquemment des ligues américaines ; mais en général il se conduisait de manière à tromper leur poursuite. Plusieurs sentinelles placées dans les gorges des montagnes racontaient qu’elles avaient vu une figure étrange se glisser près d'elles dans les vapeurs du crépuscule. Ces contes parvinrent aux oreilles des officiers, et, comme nous l'avons rapporté, deux fois le colporteur tomba au pouvoir des Américains. La première fois il sut se soustraire à la surveillance de Lawton, peu de temps après son arrestation; mais la seconde, on le condamna à mort. Le matin du jour où il devait être exécuté, on ouvrit la cage, mais loiseau était envolé. Cette disparition extraordinaire avait eu lieu tandis qu’il était confié à la garde d’un officier favori de Washington, et de sentinelles que l'on croyait dignes de garder la personne du commandant en chef. On ne pouvait penser que la trahison pût souiller l’âme d'hommes choisis et estimés, et l’opinion se propagea parmi les soldats que le colporteur avait fait un marché avec le diable. Cependant Katy repoussait toujours avec indignation une telle idée, . car dans le fond de son cœur la femme.
de confiance , en réfléchissant à ces événements, était persuadée que le diable ne payait pas en or, non plus que Washington, comme le pensait la sage fille; car du papier et les promesses étaient tout ce que le chef des troupes américaines pût donner à ceux qui le servaient, jusqu'à ce qu’il eût recu des secours de la France ; et même, quoique l'œil curieux de Katy ne négligéât point l’occasion d'examiner la bourse de peau de daim, jamais il ne lui fut possible de découvrir une image de Louis mêlée avec la figure si bien connue de George IH.
La maison d'Harvey avait été abservée en différents temps par les Amérieains dans la vue d'en’ arrêter le propriétaire, mais on ne put jamais y
réussir : cet espion supposé possédait de secrets moyens d'intelligence qui dé jouaient tous leurs projets. À une certaine époque, lorsque le grand corps d'armée du continent stationna pendant tout un été aux Quatre-Coins, Washington lui-même ordonna qu’on ne laissât pas un instant la porte d'Harvey Birch sans la surveiller ; cet ordre fut soigneusement exécuté, et durant ce long espace de temps on n’aperçut point le colporteur. Le détachement sé retira, et, la nuit suivante, Birch revint au Icgis. Le père d'Harvey avait été fortement tourmenté à cause de la conduite suspecte de son fils; mais, malgré 19 plus stricte surveillance exercée sur la manière d’être de ce vieillard , rien ne put lui étre reproché, et sa fortune n'était pas assez considérable pour tenir éveillé le zèle des patriotes de profession ; la confiscation et la vente de ses biens n'auraient pu les dédommager de leurs peines. L'âge et le chagrin allaient aussi hientôt le délivrer de nouvelles inquiétudes , car l'huile commençait à ne plus alimenter la lampe. Le père et le fils s'étaient séparés avec peine; mais en agissant ainsi, ils avaient pensé satisfaire à leur devoir. Le vieillard avait fait à ses voisins un secret de sa situation critique, afin de pouvoir à ses derniers moments avoir la compagnie de son fils. Les troubles du jour précédent et l'anxiété qu’il ressentait du retard d’Harvey, hâtèrent l’événement qu’il eût de bon cœur désiré retarder encore quelques instants. Lorsque la nuit arriva, son état devint si alarmant, que la femme de confiance, effrayée, fit partir pour les Locusts ua petit garçon qui était resté renfermé avec eux toute la journée plutôt que de se hasarder parmi des combattants, pour prier qu’on lui envoyäât un être vivant qui vint l’assister dans sa pénible situation. César était la seule personne dont on pût se passer, et, chargé de comestibles et de cordiaux par les soins de l'excellente miss Peyton, le nègre partit pour remplir ce pénible devoir ;
ts ° ape.
mais tout ce qu’il apporta fut inutile au vieillard mourant , dont la seule pensée serblait ne tendre qu’à revoir encore une fois son fils absent.
. De la maison on avait entendu le bruit occasionné par la chasse que l’on avait faite au malheureux Birch, mais on en ignorait la cause ; comme le noir et Katy avaient été instruits que le détachement de cavalerie américain poursuivait l'ennemi, lorsque le bruit cessa, leur inquiétude s'évanouit; et quand les dragonstraversèrent lentement le chemin qui était devant le bâtiment, Ja femme suivit l'avis prudent du nègre,
et ne permit point à sa curiosité de je-
ter un coup d’œil sur ce qui se passait.
Le vieillard avait fermé les yeux, et ceux qui le gardaient pensèrent qu’il était endormi.
Quatre pièces formaient la distribution de la maison; deux étaient grandes, et deux petites. L’une servait de cuisine et de salle à manger, l’autre de chambre à coucher au père de Birch :
quant aux petites, l’une était le sanctuaire de la vestale, et l’autre renfermait les provisions. Au centre du bâtiment était une vaste cheminée de pierre, composant une partie de la séparation qui. se trouvait entre les deux grandes chambres, et les cheminées des autres pièces étaient d’une moins immense largeur; un feu ardent brûlait dans la
‘ chambre commune, et c'était près des
énormes chambranles de ce vaste foyer
qu’étaient assis César et Katy à l'instant
que nous venons de décrire. L’Africdin s’efforçait de persuader à cette fille de se défaire de son extrême curiosité, qui pourrait devenir fatale.
a Jamais tenter Satan, » s'écria César roulant ses yeux d’une manière significative, ces yeux dont le blanc bril- Tait à la clarté du feu... « Moi avoir ‘comme manqué de perdre une oreille, seulement pour avoir porté un petit ‘morceau d’une lettre. Mais moi désirer Harvey revenir.
— Il est honteux qu’il ne soit pas chez lui dans un semblable moment , »
FENIMORE COOPER
dit Katy gravement. « Supposons qué son père maintenant demandât à faire connaître ses dernières volontés dans son testament, qui pourrait faire semblable chose? Harvey est un homme bien peu intéressé et bien négligent!
— Peut-être lui Pavoir fait pour lui avant? » dit le nègre d'un air interrogatif.
«ïl ne serait pas surprenant qu'il l’eût fait , » répondit la femme de confiance vivement; « il regarde tout le long du jour dans la bible.
— Alors lui lire un bon livre,» dit le noir d’un ton solennel. «Miss Fanny lire lui à Dina bien souvent.
— Oui, » poursuivit la curieuse fille; « mais il ne serait pas toujours à étudier sa bible, si elle ne contenait pas quelque chose de plus que les bibles ordinaires. »
Elle se leva de son siége, se glissa prés de la commode de la chambre du malade , et prit dans un des tiroirs une grande bible lourdement reliée, et fermée avec des agrafes de cuivre; puis elle lapporta à l’Africain, qui l’attendait. Elle ouvrit aussitôt le livre et se mit à l’examiner. Katy était loin de savoir parfaitement lire, et César ignorait même jusqu’à son A,B, C. Pendant quelque temps Katy s’occupa à épeler le mot Mathieu, qu’elle put enfin déchiffrer, et qui était écrit en gros caractères romains au haut d’une page; ausitôt elle fit part de sa découverte à l’attentif César.
« Très-bien ; à présent vous lire lui partout, » dit le noir regardant par-dessus l'épaule de la damoiselle, tout en tenant en main une longue et mince chandelle de suif jaune, de manière à ce qu’elle jetât sa clarté sur le livre.
- « Oui, mais je dois commencer par le commencement de ce volume, répliqua Katy, tournant les feuilles avec soin et l’un après l’autre en rétrogradant jusqu'à une page couverte d'écriture.
« Voici, dit la femme de confiance avec impatience et tremblant du désir que lui faisait éprouver l'attente, «voici les vraies
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paroles : je donnerais maintenant le monde entier pour savoir à qui il a légué ses grandes boucles de souliers en argent.
— Lisez ,» dit laconiquement César.
« Et sa commode de noyer brun; car Harvey ne s’en servira jamais tant qu’il sera garçon.
— Pourquoi lui pas s'en servir tout comme son père ?» demanda sèchement le noir.
« Et ses six grandes cuillères d’argent ; car jamais Harvey ne fait usage que de celles de fer.
— Moi parier lui dire cela, » continua l’Africain, montrant du doigt ce qui était écrit, et écoutant avec attention, tandis que Katy faisait le détail de toutes les richesses du vieux Birch.
Interrogée ainsi de nouveau, et poussée par sa propre curiosité, Katy se mit à l’ouvrage; avide d’arriver à l’endroit qui devait l’intéresser, elle se trouva tout à coup au centre du sujet.
« Chester Birch, né le 1° septembre 1755, » lut la fille avec promptitude.
« Bien, » cria fl'impatient César; « quoi lui donner ?
«Abigaïl Birch, née le 12 juin 1757,»
continua du même ton la femme de confiance.
« Je gage lui donner à elle les cuillères, » observa le noir promptement.
-« 1°" juin 1760. Ce fut le redoutable jour où le jugement d’un Dieu offensé s’appesantit sur ma maison.» Un profond soupir qui se fit entendre dans la chambre adjacente fut cause que Katy ferma le livre, et César, pendant un moment, trembla de peur. Ni l’un ni l'autre ne possédait une résolution suffsante pour aller voir dans quel état se trouvait le pauvre malade, dont la respiration continuait à être difficile : Katy cependant n’osa pas rouvrir la bible; elle la posa en silence sur la table. César reprit sa chaise, et après avoir regardé avec crainte autour de la chambre, dit : |
« Moi penser lui prêt à s’en aller.
— Non, » répondit Katy solennellement ; «il ne mourra que lorsque la