IV. 55° livraison
marée se retirera, Ôu au matin après le premier chant du coq.
— Le pauvre homme! » reprit le noir s’enfonçant encore davantage dans le coin de la cheminée ; « j’espère lui étre bien tranquille après lui mourir.
— Je ne serais pas surprise qu’il ne le fût pas, » répliqua la ménagère Katy, lançant un regard autour de la chambre et parlant à voix basse,» car on dit qu'une vie troublée promet un tombeau agité.
— Johnny Birch, lui être un très-
‘honnête homme, » dit le noir d’un ton
affirmatif.
« Ah César, » répondit du même ton la femme, de confiance, « est honnête
homme seulement, qui agit honnéte- .
ment. Pouvez-vous me dire, César, pourquoi de l’or honorablement acquis serait caché dans le sein de la terre?
— Si lui savoir où il être, pourquoi lui pas creuser elle, » demanda le noir avec vivacité.
« Il peut y avoir là des raisons que vous ne compreniez pas,» dit Katy, remuant sa chaise de telle façon que son vêtement cachait la pierre enchantée sous laquelle était le trésor secret du colporteur; elle ne pouvait s’empêcher de parler de ce qu’elle aurait été désolée de découvrir; « mais un extérieur raboteux a souvent un intérieur poli. »
César regardait avec surprise autour de la chambre, incapable de deviner ce que voulait dire la demoiselle d’une manière si obscure, quand ses yeux incertains devinrent soudain immobiles et ses dents claquèrent de frayeur. Katy vit aussitôt le changement de la figure du noir, et détournant la tête , aperçut le colporteur lui-même à la porte de la chambre.
« Est-il vivant? » demanda Birch en tremblant et semblant redouter la réponse qui allait lui être faite.
« Certainement.» dit la fille, se h4tant de se lever, et présentant officieusement sa chaise au colporteur, « il viyra jusqu’au jour ou jusqu’à la marée descendante. »
Ne faisant attention à rien si ce n’est à l’assurance que Katy lui avait donnée que son père vivait encore, il entra doucement dans la chambre du mourant. Le charme qui liait ensemble le père et le fils n’était pas d’une espèce ordinaire ; dans le monde entier ils étaient tout l’un pour l’autre. Si Katy eût poussé un peu plus loin sa lecture de la bible, elle aurait été instruite de leurs malheurs. Un seul coup les avait privés de leurs biens et de leur famille :
et dès cet instant l’infortune et les persécutions avaient assailli leur marche incertaine dans la vie. S'étant approché du lit, Harvey se courba et dit d’une voix presque étouffée par la douleur :
« Mon père, me reconnaissez-vous ?
Le moribond ouvrit ses yeux avec lenteur, et sur ses lèvres décolorées erra un sourire de contentement auquel succéda l'impression de la mort que ce contraste rendait encore plus frappante.
Le colporteur présenta aux lèvres desséchées du malade un cordial qu'il avait apporté avec lui, et pendant un instant ce corps usé sembla reprendre une nouvelle vigueur. Le vieillard parla lentement et avec peine. La curiosité fit garder le silence à Katy, et la frayeur produisit le même effet sur César ; Harvey paraissait à peine respirer en prétant l'oreille aux paroles du mourant.
.« Mon fils, » murmura le père à voix basse, « Dieu est aussi bon que juste; si lorsque j'étais jeune j'ai repoussé de mes lèvres la coupe du salut, il me l’a offerte avec miséricorde dans ma vieillesse ; il me châtie pour me purifier, et je vais rejoindre les âmes de notre tamille. Dans peu de temps, mon enfant, vous serez Seul; je vous connais trop bien pour ne pas prévoir que vous serez toujours dans la vie un pèlerin solitaire.
Le roseau rompu peut verdir encore, mais jamais se redresser. Il y a en vous, Harvey, ce qu’il faut pour vous guider dans le droit chemin; continuez comme vous avez commencé, car jamais on ne doit négliger les devoirs de la vie. et...»
un bruit qui se fit entendre dans la
chambre voisine interrompit lé mourant , et l’impatient colporteur se hâta d’en aller savoir la cause; Katy et le noir le suivirent. Le premier coup d’œil qu’il jeta sur la figure qui se trouvait à la porte lui fit trop bien connaître quel était l’objet de ce message et le sort qui probablement lui était réservé.
: Le nouveau venu n’était pas avancé dans la carrière de la vie, mais ses traits indiquaient que des passions perverses agitaient dès longtemps son esprit. Son vêtement fait de l’étoffe la plus grossière semblait lui donner l’apparence d’une pauvreté étudiée. Ses cheveux avaient une blancheur prématurée, et son œil enfoncé et farouche évitait le regard fier et assuré de l’innocence. Il y avait une inquiétude dans ses mouvements et une agitation dans son maintien qui provenaient du tourment de son âme perverse et qui n’était pas moins affligeant pour les autres que funeste pour lui. Cet homme était un chef renommé de ces bandes de maraudeurs qui infestaient le pays sous le voile du patriotisme ; il était coupable de toutes sortes de crimes, depuis le vol le plus léger jusqu'au plus cruel assassinat.
Derrière lui se tenaient plusieurs autres hommes vêtus de la même manière, mais dont le maintien n’exprimait autre chose qu’une brutale insensibilité.
Pour armes ils avaient tous des mousquets et des baïonnettes, et l'ordinaire équipement de l'infanterie. Harvey sachant que la résistance serait inutile, se soumit avec résignation à ce qu’ils lui ordonnèrent. En un instant César et lui furent dépouillés de leurs vêtements simples mais décents, et les habits des deux plus sales de la bande les remplacèrent. Ensuite on les fit mettre chacun séparément dans un des coins de la chambre, et les canons des mousquets dirigés vers eux, on leur enjoignit de répondre fidèlement à linterrogatoire qu’ils allaient subir.
« Où est votre paquet? » fut la première question adressée au colporteur,
L'ESPION
« Écoutez-moi ,» dit Birch tremblant d’agitation, « mon pére est dans la chambre voisine à l’article de la mort, permettez-moi d’aller près de lui pour recevoir sa bénédiction et lui fermer les yeux; ensuite je vous donnerai tout, oui, tout.
® — Réponds-moi quand je t’interroge, ou ce mousquet t’enverra faire compagnie au vieil imbécile!
: — Je ne vous dirai rien à moins que vous ne me laissiez aller près de mon père, » dit le colporteur d’un air résolu.
” Son persécuteur leva le bras avec un infâme sourire et allait mettre sa menace à exécution, lorsqu'un de ses compagnons J’arréta en lui criant :
« Qu’allez-vous faire ? ne pensez-vous plus à la récompense? dis-nous où sont tes marchandises et tu iras près de ton père.
Birch satisfit aussitôt à la demande, et un homme fut envoyé pour chercher le butin : il revint bientôt, jetant le sac
.sur le plancher et jurant qu'il était aussi léger qu’une plume.
« Oui, cria le chef, ä doit se trouver de l'or que'que part en retour de ce qu’il contenait; donnez-nous votre or, monsieur Birch, nous savons que vous en avez; car vous ne prenez pas du papier dy continent.
— Vous violez votre parole, » dit Harvey tristement.
‘ « Donnez-nous votre or, » s’écria le chef d’un ton de fureur, et piquant le colporteur de sa baïonnette jusqu’à ce que le sang coulât. En ce moment on entendit un léger mouvement dans la chambre voisine, et Harvey s’écria d’une voix suppliante :
, « Laissez-moi. laissez-moi aller près de mon père, et vous aurez tout.
— Alors je vous jure que nous vous laisserons aller vers lui, dit lemaraudeur.
— Le voici, prenez-le donc, » s’écria Rirch en jetant sa bourse qu’il était parvenu à cacher malgré le changement d'habits.
. Le bandit la releva de terre avec un rire infernal , et répondit froidement :
« Oui, mais ce sera vers votre père dans le ciel.
— Monstre! s’écria Birch, vous n 'avez ni sensibilité, ni foi, ni honneur!
— Bon! à l'entendre on penserait
“qu’il n’a pas déjà une corde autour
du cou,» dit le chef méchamment.
« H n’y a pas de quoi étre fâché, monsieur Birch; si le vieux commence son voyage quelques heures plus tôt que
vous, vous serez sûr de le suivre demain :
avant midi. »
‘ Cet avertissement dénaturé ne fit au
cun effet sur le colporteur qi, respi-.
rant à peine, prétait l'oreille avec laplus grande attention à chaque son qui venait de la chambre de son père, jusqu’à ce qu’il entendît son nom prononcé du ton sourd et sépulcral de la mort.
Birch ne put résister plus longtemps, et s’écria :
« Mon père, mon père, je suis à vous, je suis à vous » Il chercha à s’élancer:
loin de celui qui le gardait, mais aussitôt la baïonnette du chef le fixa à la muraille; heureusement la vivacité de son mouvement fut cause qu’il évita le coup dirigé contre sa vie, et ne fut retenu que par ses habits.
« Non, monsieur Birch, dit l’écorcheur, nous ne savons que trop quevous êtes un coquin qui ne cherchez à vous “pre que pour vous dérober à notrè
vue. Votre or... votre or?
— Vous l'avez, » dit le colporteur,
que tourmentait l’horreur de sa situation. .
« Oui, nous avons une bourse, mais
vous en avez bien d’autres. Le roi George paye largement, et vos services Jui ont été bien utiles. Où est votre tré
sor? Si vous ne nous le dites, vous ni--
rez pas voir votre père.
— Enlevez la pierre qui est sous Îes
pieds de cette femme, » s’écria avec vi-
vivacité le colporteur, « enlevez Îa
pierre.
— Il est fou. il est fou, » dit Katy
se mettant par instinct sur une autre pierre que celle sur laquelle elle était debout. Uni instant suffit pour enlever:
cette pierre, et l’on ne trouva dessous’
que la terre.
- « Il est fou, vous lui avez fait perdre la tête, continua la tremblante fille; aucun homme de sens pourrait-il penser à garder son or sous la pierre du foyer ?
— Paix, stupide babillarde, cria Harvey; levez la pierre du coin, et vous trouverez ce qui vous rendra riche et moi misérable.
— Et vous serez méprisé, dit amèrement la femme de confiance. « Un colporteur sans argent et sans marchandise ne peut être que méprisé. .
— Ilen restera toujours assez pour payer sa corde, » dit l’écorcheur en découvrant un grand amas de guinées anglaises. Elles furent promptement transportées dans un sac, malgré la déclaration de la fille, qui assurait que ses gages n'étaient pas payés, et que, de droit, dix de ces guinées étaient sa propriété.
Enchantée d’une prise qui excédait de beaucoup ce qu’elle avait espéré, la
bande se prépara à partir, emmenant
avec elle le colporteur pour le livrer à quelque troupe américaine et réclamer la récompense offerte à celui qui l’arréterait. Tout était prêt, et Birch ne vourlant pas marcher, ils étaient sur le point de l'enlever dans leurs bras, lorsqu'une espèce de fantôme entra dans la chambre et les saisit tous de frayeur... Autour de son .corps était le drap du lit dont il venait de sortir, son œil était fixe, et son visage décharné le faisait ressembler à un habitant d’un autre monde. Katy et César même pensèrent que c'était l'ombre du vieux Birch, et tous deux s’enfuirent de la maison suivis des écorcheurs épouvantés.
L’effort qu'avait fait le mourant et qui lui avait donné une nouvelle force, s’évanouit bientôt, et le colporteur le prenant dans ses bras le porta dans son lit. L’instant qui suivit cette scène en hâta le dénoûment.
L’œil terne du père se fixa sur le fils; ses lèvres remuaient, mais sa voix ne se
: ŒENIMORE COOPER.
faisait plus entendre. Harvey se pencha sur son père, et reçut sa bénédiction avec son dernier soupir. Depuis ce moment, les privations, les soucis et les peines remplirent d’amertume le reste des jours du colporteur. Mais dans les souffrances, dans les malheurs, en but à la pauvreté et à la calomnie, le souvenir de cette bénédiction fut toujours présent à son esprit; il peignait de vives couleurs l’image du passé et répandait
une sainte splendeur sur ses tristes
heures de désespoir. Il adoucissait l’aspect de l’avenir par l’idée des prières que faisait un esprit pieux en sa faveur, et il remplissait son âme de la certitude qu’il avait rempli les devoirs sacrés de l’amour filial. !
La retraite de César et de la fille avait été trop précipitée pour qu’ils eussent pu la calculer; cependant, par un mou.
vement naturel ils se séparèrent des maraudeurs. Après avoir couru quelque temps, la fatigue les arrêta, et la fille commença d’une voix grave :
« Oh! César, c’est une terrible chose de revenir avant d’avoir été mis dans la tombe; mais ce doit étre l’argent qui le tourmente. On rapporte que lesprit du capitaine Kidd revient dans l'endroit où il a enterré $on or pendant la dernière guerre.
— Moi jamais penser Johnny Birch avoir si larges yeux! » dit l’Africain dont les dents claquaient encore de frayeur.
« Je suis persuadée que ce serait un coup terrible pour une âme vivante de perdre tant d'argent, » continua Katy, ne prenant pas garde à l’autre remarque; « Harvey ne va plus étre qu’une créature pauvre et méprisable. Je désirerais savoir s’il croit trouver quélqu’un qui veuille être seulement sa femme de charge. :
— Peut-être le spectre emporter aussi Harvey, » observa César se rapprochant encore plus près de la fille. Mais une nouvelle idée s'était emparée de l’imagination de Katy. Elle pensait qu’il n’était pas impossible qu’ils eussent abandonné
L'ESPION
le trésor dans la confusion de leur fuite; et après avoir raisonné et discuté quelques instants avec César, ils résolurent de se hasarder à revenir pour s’assurer de ce fait important, et, s'ils le pouvaient, apprendre quel avait été le sort du colporteur. Ils employèrent beaucoup de temps à prendre des précautions pour s'approcher d’un lieu si redoutable; et comme la fille reprenait le chemin par lequel les écorcheurs s'étaient enfuis, tout en avançant , elle examinait chaque pierre pour voir si ce n’était pas l'or qu’ils avaient abandonné. Mais malgré la promptitude de l’alarme qui avait forcé les maraudeurs à prendre la fuite, ces derniers s’étaient saisis de l'or et le tepaient si fortement, quela mort elle-même n’aurait pu leur faire lâcher prise. S'apercevant que tout était tranquille dans la maison, Katy eut enfin le courage d’y entrer; elle y trouva le colporteur qui, le cœur accablé de douleur, remplissait les tristes et derniers devoirs dus aux morts. Peu de mots suffirent pour expliquer à Katy quelle avait été son erreur; mais César continua, jusqu’à l'instant de sa mort, à étonner les noirs habitants de la cuisine par de savantes dissertations sur les revenants, et à leur redire combien l'apparition de Johnny Birch avait été épouvantable.
Le danger du colporteur le força d’abréger le court intervalle que les Américains ont coutume de mettre entre la mort et la sépulture ; et avec le secours du noir et de Katy, cette pénible tâche fut bientôt achevée. César s’offrit pour faire une couple de milles et aller porter des ordres au menuisier, et le corps étant revêtu de son ordinaire habillement, on le couvrit d’un drap avec le plus grand respect, pour attendre le retour du messager.
Les écorcheurs s’étaient enfuis précipitamment dans le bois situé à peu de distance de la maison de Birch, et une fois qu’ils se trouvèrent en sûreté sous son ombrage , ils s’arrétèrent et reprirent leurs forces qui avaient été glacées par une terreur panique. : .
| 85 « Quel est le nom de la furie qui s’est emparée de vos lâches cœurs ? » cria le chef mécontent et respirant avec force.
« La même question pourrait voys être faite,» répondit d’un air bourru un de la bande.
« À voir votre épouvante, j'ai pensé qu’une partie des soldats de De Lancey étaient sur nos talons. Oh! vous êtes des braves lorsqu'il s’agit d’une course, »
continua avec amgrtume le chef.
« Nous suivons notre capitaine.
« — Suivez-moi donc et retournons pour nous assurer de ce coquin, afin de recevoir la récompense.
— Oui, et pendant le temps que nous gagnerons la maison, ce maudit noir attirera sur nous ce fou de Virginien ; sur mon âme, j'aimerais mieux rencontrer cinquante vachers que cet homme.
— Insensé! » s’écria le chef furieux,
« ignorez-vous donc que la cavalerie de Dunwoodie est aux Quatre-Coins , à deux bons milles d'ici. .
: — Il m'est fort indifférent de savoir où sont les dragons, mais je jure que j'ai vu entrer le capitaine Lawton dans la maison du vieux Wharton, tandis que je cherchais l’occasion de faire sortir de l'écurie le cheval du colonel anglais.
— Et s’il venait, une balle ne ferait-
elle pas garder le silence aussi bien à un
dragon du Sud qu'à un vieil Anglais?
— Oui, mais je ne veux pas avoir autour de ma tête un nid de frelons; enlevez la peau d’un homme de ce corps, et vous ne reverrez plus une nuit paisible pour fourrager :.
— Eh bien, » murmura le chef pendant qu’ils s’enfonçaient dans l’épaisseur du bois, « ce stupide colporteur restera pour voir le vieux diable enterré, et quoique nous ne devions pas le toucher pendant les funérailles, car cela soulèverait contre nous toutes les vieilles femmes et tous les prêtres de l’Améri-
r. Raise the skin of one of that corps, dit le texte : comparaison peut-être quelque peu amphibologique, mais que le devoir d'un tredueteur était de reproduire.
que, comme il demeurera au logis pour avoir l’œil à son mobilier, demain soir nous conelurons son affaire. »
- Ayant fait cette menace, ils se retirèrent dans un de leurs ordinaires refuges, jusqu’à ce que les ténèbres leur broeurassent eneore l’occasion de marauder sans courir le risque d’être déepuverts. ,
ARLA DE