‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 8 sur 108 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au large, enfants! l’ancre est levée.

| Vieux poème.

L'ACTIVITE extraordinaire qui de Griffith se propagea bientôt à tout l’équipage était produite par un subit changement survenu dans le temps. Au lieu de la ceinture blafarde que nous avons précédemment montrée à l’horizon, il y avait maintenant une masse lumineuse de brouillard qui semblait arriver avec vitesse de l'Océan, tandis qu’un grondement distinct, quoique éloigné, préludait à la tempête dont les menaces commençaient à se réaliser. Griffith luimême, tout en donnant ses ordres au moyen du porte-voix, s’interrompait de temps à autre pour surveiller d’un œil peu rassuré les approches de l’ouragan.

A leur tour, les marins-placés sur les vergues se détournaient quelquefois dans un but semblable; ce qui ne les empéchait pas de pousser avec activité leur besogne, c’est-à-dire de nouer les ris, ou de passer les garcettes destinées à resserrer les voiles dans de justes limites.

Au milieu de cette foule affairée, le pilote restait impassible comme s’il n’avait pas eu aussi sa part du danger.

* Partout c’étaient des voix qui répondaient à d’autres voix, partout des cris qui le disputaient en éclat à d’autres cris : partout, en un mot, bruit et confusion.

À Lui seul , les bras croisés et les yeux

- invariablement fixés sur la nuée qui venait à eux, attendait avec calme les ré.

sultats de l’événement.

— Le vaisseau penchait de telle sorte sur le côté, qu'il n’y avait plus possibilité de le gouverner. Même ses voiles, déja ferlées en partie par mesure de précaution, vinrent, dans une violente secousse, frapper la mer avec ce frémissement sinistre qui, joint à l’obscurrité, glace d’effroi les navigateurs.

« C’est au tour du schooner, cria Griffith; il résistera, comme si c’était Barnstable lui-même, jusqu’au dernier mo-

26 7 ment. Dieu veuille qu’il lui reste assez de voile pour se tenir Join de la côte !

— On manœuvre facilement ses voiles, observa le commandant; et maintenant le plus grand danger doit étre passé pour eux. Quant à nous, c’est tout autre

chose. Ne ferait-on pas bien d’essayer la sonde, monsieur Gray ? »

Le pilote, tiré de sa méditation, traversa lentement le tillac avant de répondre, ce qu’il fit enfin de l'air d’un homme qui sait non seulement combien les circonstances le rendent indispensable, mais qui se sent aussi capable de leur faire face. .

« Ce n'est pas nécessaire. Notre destruction serait certaine si nous nous laissions entraîner en arrière. Puis il est difficile de déterminer comment et d’où le vent nous viendra.

— Cela n’est plus difficile, s’écria

Griffith ; car le voilà qui vient et pour

tout de bon. »

Il n'avait pas achevé, que le vent en effet, se précipitant avec fracas, domina ces dernières paroles. La frégate s’inclina lourdement sur le côté, puis se releva d’un mouvement majestueux, comme pour saluer en champion courtois le redoutable adversaire qui lui proposait le combat : quelques minutes s’écoulèrent alors; redevenue docile au gouvernail, elle se fit place en écartant les vagues et suivit autant que le vent le permettait la marche indiquée. Peu à peu le bruit et activité qui avaient régné jusque là dans la région des vergues cessèrent, et les matelots descen-

FENIMORE COOPER

A chaque moment il augmentait d'intensité. Telles étaient pourtant les gradations insensibles de cette espèce de progression, que les matelots commençaient à se rassurer contre la réalisation de leurs craintes. Durant ces courts instants, aucun autre bruit ne se fit entendre d’eux que les sifflements du vent rapide se frayant .une voie à travers les innombrables agrès du vaisseau, ou que les lames frappant sur les. côtés et retombant vers l’abîme avec les mugissements d’une cataracte.

« Le vent fraïîchit ,» dit Griffith, qui le premier éleva la voix en cet instant de doute et d’effroi. « Après tout d’ailleurs il n’y a pas de quoi emporter un bonnet sur la tête. Donnez-nous les coudées franches et de bonnes voiles, monsieur le pilote, moi je vous promets de manœuvrer la frégate comme un yacht de plaisance qui se joue de la brise.

— Pensez-vous qu'elle aille sous Ja toile qu’elle tient en ce moment? » lui demanda la voix basse du pilote.

. « Elle fera tout ce qu’on peut attendre raisonnablement d’une machine de fer et de bois. Mais quel vaisseau flotterait sur une mer aussi houleuse, avee ses huniers pour seules voiles, surtout lorsqu'on leur a noué tous les ris! Rendez-lui sa parure, pilote, et la frégate bondira comme un maître à danser.

— Tâtons d’abord la force du vent,»

dit le mystérieux M. Gray, gagnant du côté convenable le passe-avant du vaisseau, où il se tint les yeux dirigés vers la proue, toujours aussi impassible et

dirent sur le pont. Leurs yeux cher1g froid que durant le reste de la nuit) Dès

chaient à percer l’obscurité où la frégate était complétement enveloppée. Mais c'était en vain; aussi secouaient-ils la tête d’un air de triste doute, effrayés de communiquer les funestes appréhensions dont leurs esprits étaient préoccupés.

Tous attendaient avec effroi que le vent eût atteint son dernier degré de violence. Car personne à bord n’était assez dénué d’expérience pour ne pas savoir que l’ouragan en était encore à l'essai de ses forces, au prélude de ses fureurs.

que l'ancre avait été retirée on avait éteint toutes les lanternes sur le pont.

Mais le brouillard amené par le vent passa rapidement. Alors une faible lueur succéda, qui fut de beaucoup augmentée par l’écume étincelante , dont les bouillons s’agitaient en blanchâtres globules autour de la frégate. Il était possible d’apercevoir la terre s’élevant comme un mur de brouillards au-dessus du niveau des vagues; à sa teinte plus noire et plus compacte, on la distinguait, mais

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non sans peine, du ciel au-dessus. Le dernier cordage avait été remis en sa place par les marins réunis sur le pont, où régnait-un silence de mort. Il était évident pour chacun que la frégate roulait avec une prodigieuse vitesse à travers les vagues. On savait aussi qu’elle s'approchait de cette partie de la baie qui était la plus particulièrement dangereuse par le nombre et la nature de ses écueils. Aussi fallait-il toute la puissance, toute l’habitude d’une exacte discipline pour comprimer , chez les officiers aussi bien que chez les matelots,

T expression de leurs sinistres pensées.

La voix du capitaine Munson retentit tout à coup :

« Monsieur Gray, enverrai-je un hom-

me dans les chaînes pour savoir combien d’eau nous avons? »

Cette question était faite de la manière la plus distincte; pourtant elle n'obtint pas de réponse, au désappointement de la foule attirée, par l'intérêt qu’elle excita, autour du pilote sHencieux.

Sa tête était couverte d’une main, et son corps incliné sur le bord du vaisseau. À tout son air, on aurait dit un homme dont l'esprit s’égarait bien au-delà des limites de la nécessité présente. Griffith était auprès de lui ainsi que beaucoup d’autres; mais, après avoir attendu un instant, par respect pour la question du commandant, il pensa que son grade Jui donnait sans doute quelques droits en cette circonstance. Quittant le cercle formé par les auditeurs, il fit un pas vers le protecteur mystérieux de tant d’existences.

« Le capitaine Munson, » dit-il sans dissimuler entièrement son impatience, « désire savoir si vous préjugez qu’il soit utile de sonder. »

Ne recevant encore aucune réponse, Griffith mit sans cérémonie sa main sur l'épaule de l'étranger, avec l'intention d’appuyer du geste la question qu’il se proposait de réitérer. Mais un tressaillement presque convulsif l’arrêéta muet de surprise.

« Qu'on se retire, » dit le lieutenant

avec sévérité aux l'ommes qui se serraient de plus en plus autour d’eux, «chaeun à son poste, et qu'on se prépare à virer de bord. »

La masse épaisse se dissipa comme les eaux d’une vague qui se perd au milieu de l’Océan. Lorsque le lieutenant et son compagnon furent seuls :

« Ce n’est pas le moment de muser, monsieur Gray, rappelez-vous où nous sommes et songez à votre devoir. N’estil pas temps de virer de bord ? À quoi rêvez-vous donc? »

Le pilote saisit le bras étendu du lieutenant et le serra convulsivement.

«Je ne rêve qu'aux réalités, répondit-il; vous êtes jeune, monsieur Griffith, et moi je n’ai pas depassé le midi de ma vie. Pourtant, dussiez-vous vivre encore cinquante ans, vous ne verrez jamais, vous n’éprouverez jamais ce que j'ai eu à subir durant le court espace de trente-trois ans. »

Stupéfait de cette explosion soudaine de sensibilité en un pareil moment, le jeune marin aurait en vain cherché une réponse; mais, comme son devoir avait le pas dans toutes ses pensées, il revint au sujet qui l’intéressait davantage.

« J'espère que votre expérience a été acquise en grande partie sur cette côte.

La frégate va un train du diable , et nous en avons vu assez durant le jour pour ne pas faire les fanfarons durant la nuit.

Combien de temps encore allons-nous courir cette bordée? »

Le pilote quitta lentement sa place; et, tout en marchant vers le capitaine, il répondit d'un ton encore empreint de la mélancolie de ses réflexions précédentes :

« Vous étes bien tombé, monsieur, car une partie, une grande partie de ma vie s’est passée sur cette côte redoutable. Ce qui pour vous est caché par la nuit et l'obscurité, m’apparaît aussi distinctement que si les rayons du soleil l’'éclairaient. Mais virez de bord, monsieur. Je voudrais voir comment la frégate se comporte avañt que nous soyons arrivés au point où il faudra absolument

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qu’elle se comporte nien, ou qu’elle périsse. »

Griffith suivit d’un regard étonné cet homme mystérieux, qui aborda peu

.d’intants après le capitaine. Quant à lui,

secouant l’émotion dont il se sentait gagné, vite il prononça l’ordre qu’on attendait de toutes parts, pour exécuter la manœuvre désirée. Rien dans son résultat ne démentit les assurances données par le lieutenant, relativement aux admirables qualités du vaisseau et à sa propre capacité pour-en tirer parti. A peine la barre du gouvernail eut-elle été tournée, que la vaste machine se redressa, et faisant jaillir autour d’elle des flots d’écume, nagea hardiment com tre le vent; puis elle céda avec grâce à une nouvelle impulsion et courut une bordée en sens contraire. Les écueils

-vers lesquels d’abord elle avait donné

rapidement dans une ligne presque droite, restèrent à son arrière. Les vergues pesantes s'étaient repliées sur ellesmêmes, comme si elles avaient été des banderoles destinées à indiquer le courant de l’air. Aussi la frégate marchaitelle de nouveau avec une vitesse pleine d’aisance. Mais si elle laissait derrière elle des rochers et des périls, elle approchait d’un lieu où l’en attendaient d’autres non moins redoutables.

Cependant la mer devenait de plus en plus houleuse, et la violence du vent allait toujours s’augmentant. Quand il rencontrait les cordages du vaisseau, ce métaient plus déja ses premiers sifile-

. ments : il semblait hurler de rage, en

s’engouffrant dans léchafaudage compliqué que la frégate lui opposait comme un obstacle à surmonter. D’innombrables jets blanchâtres bondissaient sur la surface des vagues, et l’air même étincelait des lueurs brillantes dégagées par l'Océan. Aussi le vaisseau avait peine à lutter contre la tempête , sa résistance diminuait à chaque instant; et moins d’une demi-heure après avoir levé l'ancre, un coup de vent décisif l’emporta. Toutefois les navigateurs expérimentés auxquels était confié son sort.

le maintinrent dans la direction où seule il y avait une chance de salut pour lui.

Car Griffith continuait, d’après les instructions du pilote inconnu, à diriger la manœuvre le long du canal étroit qui devait les conduire hérs de la baie fatale.

Jusque là M. Gray, puisqu'on le désignait sous ce nom, avait rempli sa tâche sans aucune apparence d’efforts.

Sa voix, en transmertant des ordres successifs, avait contrasté, par ses inflexions paisibles, avec la dangereuse responsabilité qui pesait sur lui. Mais quand la terre disparut dans la distance et dans l'obscurité, quand la mer ellemême se couvrit de ténèbres qu’éclairait seulement l’écume brisée sur les flancs du navire, il éleva le ton au-dessus des monotones rugissements de l’ouragan , et sembla se redresser de toute l'énergie qu’exigeait une crise imminente. *

« Attention, monsieur Griffith! Voici l'instant de surveiller de près le bâtiment.

Nous avons maintenant à surmonter la véritable marée et les dangers les plus réels. Placez votre meilleur contre-maître dans les chäines, et qu’un oflicier se tienne près de lui pour s’assurer qu’il ne se trompe pas sur la profondeur des eaux.

— Je vais m’en charger moi-même, dit le capitaine. Une lumière dans les chaînes , messieurs.

— À la sonde! » s’écria le pilote avec une vivacité croissante. « Enlevez le plomb. »

Ces préparatifs annoncèrent à l’équipage que la crise allait se décider. Officiers et matelots, chacun à son poste, en attendaient l’issue avec anxiété , jusqu’au quartier-maître chargé du gouvernail qui transmit d’un ton plus bas et plus sourd qu’à l’ordinaire ses ordres aux hommes dont il dirigeait la manœuvre. Rien ne troublait la tranquillité générale.

« Sept brasses ! » Et ce cri perçant, poussé par l’homme qu’on avait mis à Ja sonde, domina le mugissement de la

LE PILOTE

tempête, traversa le pont et se perdit sous le vent, comme un avis jeté dans l'air par quelque esprit des eaux.

« Bien, dit le pilote. Sondez toujours.

— Cinq brasses et demie! » dit-on après une courte pause.

« Nous touchons'! nous touchons !

eria Griffith. Faites porter.

—- Ah ! vous prenez donc le commandement du vaisseau? » lui répliqua le pilote avec cette attitude et ce ton froid qui en imposent le plus dans un moment de crise, parce qu’ils annoncent, plus de décision.

Au troisième cri : « Quatre brasses! »

. succéda l’ordre instantané de virer.

Griffith, en répétant les paroles nécessaires pour faire exécuter cette manœuvre, sembla rivaliser de sang-froid avec le pilote. Le vaisseau se releva lentement de la position inclinée que lui avait imprimée la tempête, et les voiles se heurtèrent avec rudesse, en secouant les liens qui les retenaient captives. La force du choc refoula les vagues.

« Desbrisants ! des brisants en proue! »

C'était un avertissement donné par la voix bien connue du quartier-maître.

Ce cri de terreur semblait encore retentir le long du vaisseau, quand une seconde voix se fit entendre.

« Des brisants à tribord ! ».

-« Nous sommes sur un lit d’écueils,

monsieur Gray, observa le commandant.

La frégate perd sa voie, peut-être une ancre la retiendrait-elle ?

— Dégagez la seconde ancre, » ordonna Griffith avec son porte-voix.

« Arrêtez! » cria le pilote d’une voix qui saisit au cœur tous ceux à portée de l'entendre. « Arrêtez partout! »

Jetant un regard de colère à l’étranger assez hardi pour défier en quelque sorte la discipline du bord, le lieutenant s’écria fièrement :

«Qui ose contremander mes cree C’est bien assez d’avoir conduit la frégate en un pareil danger. Ne prétendez pas Fly retenir malgré nous. Un mot encore , et.

-- Paix donc! monsieur Griffith, »

ordonna aussitôt le capitaine qui souleva sa tête occupée à surveiller la sonde.

Ses cheveux gris flottaient au vent et ajoutaient à l'expression presque sauvage de ses traits soucieux éclairés par la lanterne.

« Paix ! Passez le porte-voix à M. Gray.

Lui seul peut nous sauver. »

Griffith jeta son cornet sur le tillac et s’éloigna d’un pas précipité, murmurant avec un amer dépit :

« Alors tout est perdu, jusqu'aux espérances que j'avais conçues en approchant cette côte. »

Qui aurait en cet instant songé à lui répondre ? La frégate avait été rapidement entraînée par le vent. Comme ces ordres contradictoires paralysaient les efforts de l'équipage, elle perdit peu à peu son allure, et au bout de quelques secondes toutes ses voiles furent coiffées.

Avant que l’équipage eût pu comprendre quelle était sa nouvelle position, le pilote mit le porte- voix à sa bouche, et sa voix tonna avec une force qui défiait la tempête. Chacun de ses commandements était clair, précis ; et dénotait un maître dans l’art du navigateur. La barre du gouvernail fut tenue d’une main ferme, les vergues de l’avant se retirérent pesamment des atteintes du vent, et bientôt le vaisseau vira sur sa quille en suivant une impulsion rétrograde. Griffith avait trop d’instruction dans sa profession pour ne pas reconnaître que le pilote avait saisi, avec une présence d'esprit presque instinctive , le seul moyen qui pût sauver le navire des difficultés de sa position. Il était jeune, impétueux et fier; mais il était aussi généreux. Mettant de côté tout ressentiment, toute mortification, il se jeta au milieu de l'équipage et, par son exemple et sa présence, contribua puissamment à la complète exécution de la manœuvre. La frégate s’abattit lentement devant le vent, inclina ses vergues presque au niveau de la mer, lorsqu'elle sentit l'ouragan déchaîner toute sa furie sur son flanc, et les vagues battre sa

proue comme pour lui reprocher de changer sa manière habituelle de voguer.

Cependant la voix du pilote se faisait toujours entendre, calme et posée , quoique assez haute et assez claire pour arriver aux oreilles les moins rapprochées.

A mesure qu’il ordonnait , les matélots

obéissants faisaient , en dépit de la tempête , tourner les vergues comme s’il ne s'était agi que de manier les hochets de leur enfance.

Lorsque là frégate eut assez reculé, on secoua ses voiles de l'avant, on ajusta les vergues de l'arrière, et on établit la barre du gouvernail dans une autre direction : tout cela avant qu’elle eùt le temps de courir une seconde fois sur les écueils qui l’avaient menacée de proue et de tribord. Le beau navire, se laissant-alors manier avec docilité, livra de nouveau ses voiles aux vents , et, quand elles l’eurent pris, vogua rapidement et sans efforts hors du lit d’écueils où il s'était trouvé engagé.

Il y eut un monient de surprise qui suivit cette habile manœuvre. Mais le temps manquait pour les expressions:

‘qui l'auraient maniféstée dans une autre circonstance. L’inconnu tenait toujours le porte-voix et continuait à prescrire les opérations que là prudence et:

l'expérience lui suggéraient suivant les accidents de la marche qu'on tenait.

Une lieure durant, la lutte se poursuivit entre l’habileté du marin qui dirigeait lé navire et les dangers d'un canal étroit, à chaque pas garni de rochers plus serrés et plus menaçants. Oh sondait' saris relâclie, et l’œil vif du pilote paraïssait percer l'obscurité avec une puissance qu’on n’aurait point: supposée aux 6rganes de l’homme. Alors 1l ne fut plus permis à personne de douter que le guide qu'avait trouvé la frégate ne füt un navigateur habile. Aussi les efforts de l'équipage répondirent-ils: à la confiance dont il se sentait ranimé.

A diverses reprises, la frégate fut sur le point de donner aveuglérment sur des brisanits que l’écume dés flots recouvrait entièrement. Sa destruction devenait

FENIMORE COOPER

aussi certaine qu’imprévue sans les avere tissements du pilote. Sa voix ferme retentissait toujours à temps pour prévenir et parer le danger. Le vaisseau était implicitement abandonné à son absulue autorité. Car durant ces moinents de perplexité où, refoulant l’eau de toutes parts, il Ja faisait jaillir sur la surface . énorme des vagues, chaque homme de l'équipage prétait une oreille attentive aux inoindres accents de cette voix dont la fermeté de caractère et la supériorité du talent avaient seules établi l'autorité.

La frégate venait de reprendre sa

course, après un des fréquents vire-.

ments ordonnés par le pilote, lorsque celui-ci, pour la première fois, s’adressa au capitaine qui n’avait cessé de donner ses soins à l'importante opération du sondage.

« Voici le moment critique, lui dit-il; si le vaisseau se montre bien, nous sommes sauvés. Autrement tout ce que nous avons fait jusqu'ici reste inutile. »

A cet avis effrayant, le vétéran quitta son poste, et, lorsqu'il eut appelée son premiér lieutenant , demanda l'explication de ces paroles.

« Voyez-vous -cette lueur là-bas sur le promontoire au sud ? indiqua le pilote.

Vous la reconnaîtrez par l'étoile auprès, qui de temps en temps s'enfonce dans la mer. Maintenant observez ce point noir, plus vers le nord, qu’on prendrait pour une ombre à l'horizon. C'est une miontagne située dans l’intérieur des terres.

Si nous pouvons conserver cette lumière en dehors de la montagne, tout 1ra bien;

sinon, nous n’avons où'à doës préparer

à notre perte

— Virons de bord ericôre une fois !

s’écria le lieutenant:

— H ne peut plus être question cette nuit de virer de bérdi, ni d’aller vent arrière ,» répondit le pilote en secouant la tête. « A peine les écueils nous laissent-ils assez de place pour passer. Si ous parvenons à doubler la Griffe du Diable, nous serons hors de danger.

LE PILOTE

Sinon, ainsi que je l'ai dit déja, le sort voiles , mais la grande tiendra bon.

qui nous attend est certain.

— ]Il aurait mieux valu Jouvoyer que de nous engager dans cette voie, répliqua Griffith.

— Certainement si cela avait été possible avec la marée. Allons, messieurs, de l’activité. Il reste un mille à faire, et le vaisseau sembie voler. Cependant ces huniers ne lui suffisent pas pour tenir le vent : il lui faut encore le foc et la grande voile.

— C’est chose dangereuse de mettre tant de voiles dehors avec le temps qu’il fait, » observa timidement le capitaine.

«Il le faut, sinon nous périrons.

Voyez ! la lueur touclie déja le bord de la montagne. La mer nous pousse à tribord.

- Nous allons obéir, » cria Griffith en prenant le porte-voix des mains du pilote.

La promptitude de l’exécution répondit aux désirs du lieutenant. Tout étant prêt, la gigantesque voile fut abandonnée dans tout son développement à l’action du vent. II y eut un moment de doute sur la réussite de la manœuvre. L’énorme masse de toile semblait refuser d’obéir : sa résistance ébranlait le centre du navire; mais graduellement elle se tendit, et sous les efforts d’une centaine de mains prit la position qui lui convenait. La frégate céda à cette immense addition de force, comme un roseau qui plie au souffle de la brise. Un cri de victoire, échappé du fond de son ame, manifesta le contentement du pilote.

« Elle sent le vent, s’écria-t-il:; elfe lofe : voyez ‘donc la lumière se séparer de la montagne ; qu’elle porte seulement ses voiles et nous sommes sauvés. »

Un. bruit retentissant comme celui d’un canon interrompit cette exclanration. Il y avait une espèce de nuage blanc qui flottait à l'avant et se perdit bientôt dans l’ombre emporté au loin par la force du vent.

«a C’est le foc qui a été enlevé des ralingues, remarqua le commandant. Le temps r’est pas favorable aux petites

— Elle braverait un tourbillon. répliqua le lieutenant. Mais ce mât se fend comme un morceau d’acier mal trempé.

— Silence partout! cria.le pilote.

Maintenant, messieurs, nous allons connaître notre destin. Lofez ! vous pouvez lofer. » |

Ce fut un terme efficace aux discussions. Les braves marins, sachant qu'ils avaient fait tout ce qui est au pouvoir de l’homme pour assurer leur salut, osaient à peine respirer dans l’attente de l'événement. A peu de distance de leur proue, l'Océan était complétement blanchi d'écume , et les vagues, au

lieu de rouler régulièrement les unes

sur les autres, s’agitaient dans un tumultueux péle-mèête. Une bande d’eau noire et profonde, à peine large d’une longueur de câble, se: découpait étroite au centre du chaos ; ; mais on en perdait bientôt la trace. Tel était le sentier où la frégate s’avançait plus pesamment

qu'auparavant avec ses voiles qui pin-

çaient le vent de manière à ne point fasier. Mais le pilote s’était en silence emparé du gouvernail. C'était lui qui, de sa propre main, dirigeait chaque mouvement dü navire. Aucun bruit ne venait de la frégate interrompre l’horrible tumulte de l'Océan. Elle entra dans ce canal hérissé de brisants avee le silence du désespoir. Vingt fois, eu voyant l’écume fuir à tribord', les matelots furent sur le point de proclamer leur joie à grands cris; mais vingt fois ils en comprimèrent l’élan, car les écueils se succédaient l’un à l’autre sans interruption. Le vaisseau n'était donc pas encore sauvé. Parfois le vent, engagé dans les voiles, brutssait d’une singulière facon; et si les matelots inquiets regardaient vers la proue du gouvernail, ils-y trouvaient l'étranger dbnt l'œil attentif se reportait attentivement des voiles à la mer et de la mer aux voiles. Enfin: la frégate atteignit un point où semblait lattendre sa perte, lorsqu'un change-

ment soudain de marche aétourna sa

proue du cours du vent. Au même instant la voix du pilote ordonna :

« Carrez les vergues ! ferlez la grande voile ! »

Un cri général de l'équipage répéta, comme un écho fidèle, ces ordres instantanément. Aussi prompte que la pensée, la frégate se glissa le long du canal devan-

çant le vent; à peine si l'œil put aper-

De

cevoir les dernières traces d'écume qui s’effacèrent comme des nuages sur le ciel; et déja le navire, hors de danger, s'élevait et retombait librement au gré des vagues régulières de la pleine mer.

Les matelots respiraient enfin et jetaient autour d’eux ces regards étonnés d'hommes qui viennent d'échapper aux

transes pénibles d’un rêve. Alors Gxif-

fith s’approcha de l’homme auquel on devait tant de reconnaissance, et lui serra vivement la main.

« Maintenant que nous vous avons vu à l’œuvre, je puis le dire, vous êtes un pilote fidèle et un marin qui ne doit point connaître de rival. »

Un pressement. de main non moins cordial répondit au sien.

« Je ne suis pas étranger à ces mers, et peut-être y trouverai-je encore un tombeau. Mais vous aussi, jeune homme, vous avez déçu mes prévisions ; votre conduite a été noble et brave, et le congrès.

— Eh bien! le congrès ? » interrogea Griffith en le voyant s'arrêter.

« Est bien heureux s’il a beaucoup de vaisseaux pareils à celui-ci , » reprit l’étranger d’un ton froid; et il rejoignit le capitaine.

La surprise de Griffith ne dura point assez pour amener de longues réflexions, car d’autres pensées vinrent préoccuper son esprit. Les dangers de la frégate avaient cessé : ce n’est pas que la violence de la tourmente eût baissé, bien au contraire; mais la mer était libre autour du vaisseau , et, pendant qu’elle se frayait lentement sa route à travers l'Océan, les préparatifs essentiels à sa sdreté pouvaient s'achever sans obstacle. Avant minuit-tout était en bon or-

FENIMORE COOPER

dre. Le canon de l’Ariel avait aussi prévenu qu’il était enfin hors de la baie, d’où le schooner avait pu sortir par une voie plus commode que celle qui seule avait été praticable pour la frégate.

Alors le commandant , laissant à la manœuvre le quart de service, donna quelque repos au reste de l'équipage.

Le capitaine , suivi du mystérieux pilote, se retira dans sa cabane. Quant a Griffith , il eut à donner de derniers ordres à l'officier chargé pour l’instant de la surveillance supérieure ; puis lui souhaitant un quart agréable, il alla se jeter sur son hamac. Pendant ‘une heure encore le jeune lieutenant repassa dans sa pensée les événements du jour. C’étaient d’abord les paroles de Barnstable, dont le commentaire du jeune aspirant augmentait pour lui l'intérêt. Puis comment n’aurait-il pas songé ensuite à ce pilote qui, pris sur la rive hostile de l'Angleterre, marqué par son accent du caractère d’ennemi, les avait pourtant fidèlement et bravement servis? Il se rappelait les inquiétudes du capitaine Munson. A son désir seul de trouver l'étranger on devait âttribuer les dangers auxquels son assistance seule avait pu les arracher. Pourquoi donc affronter tant de risques à propos d’un simple pilote !

Bientôt ilen revenait à ses sentiments personnels. L'Amérique, saxvmaîtresse ,

. le toit paternel se bercaient dans son

imagination avec les images de sa jeunesse. Quelque temps encore il entendit les vagues se briser sur le flanc du vaisseau , les canons craquer dans les parois qu’ébranlait la tempête ; mais peu à peu ces bruits devenaient moins distincts:

c’est que la nature cédait au besoin ; et bientôt le sommeil profond du marin

accablé de fatigues triompha de la ma-

gie de ces souvenirs mêlés d'amour et de bonheur. :

AnLLreve

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