CHAPITRE XI
O malheur ! 6 maïheureut jour ! très-lamentabte jour ! le plus malheureux jour que j’aie encore jamais vu ! à jour ! odieux jour ! on ne vit jamais un jour plûs affreux que celai-cil Ô malheureux joar ! Ô malheureux jour !
SHarSPEARE.
La famille qui habitait les Locusts, avait ou dormi ou veillé pendant tous les troubles qui avaient eu lieu dans la chaumière de Bireh, et entièrement ignoré ce qui s’y était passé.
” Les attaques des écorcheurs étaient exécutées avec beaucoup de précaution, pour priver leurs victimes, non seulement de secours, mais de la pitié de leurs voisins, qui redoutaient pour euxmêmes un semblable pillage. Le surcroit d'embarras avait fait quitter aux dames de là maison leurs oreillers plus tôt qu’à l'ordinaire, et le capitaine Lawton, xialgré ses souffrances corporelles , s’était levé pour ne pas violer la règle qu’il n’avait jamais enfreinte, de ne dormir que six heures de suite. C'était un des points peu nombreux touchant le régime que devait suivre le corps humain, où le dragon et le chirurgien attaché à la cavalerie n’étaient pas en opposition.
Le docteur, sans fermer l’œi de toute la puit, avait veillé le capitaine Singleton. Par intervalles il avait fait une visite &u blessé anglais, qui, étant plus malade d'esprit que de sa blessure. était de fort mauvaise humeur d’êtreinterrompu dans £on sommeil; et une fois, il s’étaithasardé de se glisser près du lit de son obstiné camorade et était sur le point de sentir la pulsation de son pouls, lorsqu’en révant, le dragon prononça un terrible juron qui fit tressaillir le prudent chi-
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rurgien, et lui rappela que dans le corps il était passé en proverbe : « que le capitaine Lawton dormait toujours avec un œil ouvert. «Ces quatre personnes étaient réunies dans une des salles à manger, quand le soleil parut sur la montagne de l’est et dissipa les colonnes de brouil- . lard qui avaient enveloppé la vallée.
Miss Peyton regardait par la fenêtre du côté de l’habitation du colporteur, et témoignait ses craintes pour la santé du malade qu'elle croyait habiter encore la chaumière, lorsque Katy sortit soudain du brouillard épais que dissipaient les rayons du soleil, et parut hâter sa marche vers les Locusts. Il y avait quel que chose dans l'air de la femme de confiance qui annonçait un malheur d’une nature peu ordinaire, et la bonne dame des Locusts ouvrit la porte de Ja chambre avec la bienveillante intention d’adoucir un chagrin qui semblait l’accabler.
Lorsqu'elle vit de plus près la figure de gelle qui venait la trouver, l’idée de miss Peyton se confirma, et avec le sentiment que fait éprouver une séparation soudaine et éternelle, même lorsque c’est eelle de la moindre connaisance, elle s’écria aussitôt :
a Qu'est-il arrivé, Katy? Est-il mort ?
— Non, madame, » répliqua la malheureuse fille, du ton du plus profond chagrin, « il ne l’est pas encore; mais il peut s’en aller quand bon lui semblera maintenant , car tout le mal est fait. Je crois vraiment, miss Peyton, qu’ils ne lui ont pas laissé assez d’argent pour acheter un autre habit destiné à couvrir sa nudité , et eelui qu’il porte n’est pas des meilleurs, je puis vous l’assurer.
— Comment! s’écria miss Peyton, peut-il y avoir quelqu'un qui lait pillé dans un pareil instant?
— Des gens comme ceux-là, » répondit Katy en soupirant, « n’ont point du tout de sensibilité ; ils ne savent que piller et faire des malheureux! Oui, madame , il y avait bien visiblement dans le pot de fér cinquante-quatre guinées d’or, en outre ce qui était dessous, et
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que je n'aurais pu compter sans y toucher, ce que je n’ai pas voulu faire : car on dit que l’argent des autres est prompt à s’attucher à la main qui le touche... A
én juger par ce que j'ai pu entrevoir, il ”
y avait plus de deux cents guinées, sans compter ce qui était dans la bourse de peau de daim. Mais à présent Harvey ne vaut guère mieux qu’un mendiant; et ne pensez-vous pas qu’un mendiant soit très-méprisable, miss Peyton?
— On doit plaindre la pauvreté et non la mépriser, » répondit la dame, encore incapable de comprendre toute l'étendue du malheur qui avait accablé ses voisins pendant la nuit. « Mais comment va le vieillard ? Cette perte dont vous parlez l’a-t-elle beaucoup affligé? »
Le maintien de Katy changea aussitôt, l'expression de son chagrin naturel fit place à une tristesse affectée, et elle répondit :
. «Il n’est heureusement plus en proie
aux soucis de ce monde... Le son de son |
or l’a fait sortir de son lit, et sa pauvre âme n’a pu supporter un tel choc. Il est mort à peu près deux heures dix minutes avant que le coq chantât, si je ne me trompe. »
- Elle fut interrompue par le chirugien qui, s’approchant , lui demanda avec intérêt de quelle nature était la maladie du vieillard. Jetant un regard sur la figure de ce nouvel interlocuteur, Katy, après avoir par un mouvement naturel rajusté sa coiffure, répondit :
« Les troubles du temps et la perte de sa fortune sont cause de sa mort...
Il s’affaiblissait de jour en jour, et tous mes soins, toutes mes peines ont été sans effet; car maintenant Harvey n’est qu'un mendiant : qui me payera de tout le mal que je me suis donné?
— Dieu vous récompensera pour tout le bien que vous avez fait,» dit miss Peyton avec douceur.
« Hélas , oui! » se hâta de repondre Katy, d’un air respectueux, auquel succéda une expression qui laissait entrevoir son amour pour les biens de ce monde. « Depuis trois ans j'ai laissé mes
gages entre les mains d'Harvey, comment pourrai-je en être payée ? Mes frères m'ont dit mainte fois de demander mon argent ; mais j'ai toujours pensé que des comptes entre des personnes si intimement liées étaient aisément réglés.
— Birch serait-il votre parent, » demanda miss Peyton, remarquant son silence.
« Oh!» reprit Katy avec un peu d’hésitation, « je pensais que nous étions à peu près comme parents. Je ne sais si je ne puis faire valoir mes droits sur la maison et sur le jardin, quoiqu'on dise qu’ils appartiennent maintenant à Harvey, et qu'ils seront très-certainement confisqués ;» se tournant du côté de Lawton , qui était assis en silence, dirigeant vers elle ses yeux ombragés d’épais sourcils : « peut-être ce monsieur, qui semble s'intéresser à mon histoire, pourra m’en instruire.
— Madame, » dit le dragon, faisant un très-profond salut, « vous et votre histoire êtes fort intéressantes , » Katy sourit involontairement; « mais mon humble savoir se borne à ranger un escadron sur le champ de bataille, et je m’en sers dans l’occasion. Je vous invite à vous en rapporter au docteur Archibald Sitgreaves , homme qui possède des connaissances universelles et une immense philanthropie. »
Le chirurgien se redressa et se mit à siffler à voix basse, en examinant quelques fioles qui se trouvaient sur une table; mais la femme de confiance se tournant vers lui, en lui faisant une inclination de tête, poursuivit :
« Je pense, monsieur, qu’une femme ne peut réclamer un douaire sur les propriétés de son mari, à moins qu’elle ne soit effectivement mariée ? »
Le docteur Sitgreaves avait pour maxime qu’on ne devait mépriser aucune science, et pour cette raison dans tout il était empirique, excepté cependant dans sa profession. D'abord indigné de l'ironie de son camarade, il garda le silence; mais soudain changeant d'idée, il répondit avec un sourire :
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« Je ne pense pas que si la mort a anticipé sur votre mariage, vous puissiez trouver de remède contre ses décrets immuables. »
Ceci retentit parfaitement aux oreilles de Katy, bien qu’elle ne pût rien comnprendre à ce que céla voulait dire, si ce n’est aux mots moré et mariage.
‘Aussi ce fut vers cette partie de la réponse du docteur qu ‘elle dirigea sa réplique.
« Je pensais qu il attendait la mort du vieillard pour conclure le mariage , »
dit la femme de confiance, baissant les yeux sur le tapis; « mais comme main: tenant ce n’est plus qu’un homme méprisable, ou ce qui est même chose, un colporteur sans maison, sans balle et sans argent, dans une telle pénurie, il serait difficile qu’un homme trouvât une femme... ne le ne LEE pas, miss Peyton ? L
— Je me méle ed de semblables choses , » dit la dame gravement, et s’occupant des préparatifs du repas du matin.
t Pendant ce dialogue le capitaine Law-
ton avait examiné le maintien et les manières de la femme de confiance avec ua sérieux fort plaisant ; et de peur que
la conversation ne cessât, il lui demanda
avec Pair du plus grand intérêt :
« Vous pensez donc que l’âge et la débilité ont été cause de la mort du vieillard ? | : — Et les troubles de ce temps, » répondit Katy avec vivacité : « le chagrin est un pesant fardeau pour le lit d’un malade; mais je pense que son heure était venue’, et quand elle arrive, elle se met peu en peine de savoir quelle est l'ordonnance qu’ a it le docteur.
— Permettez-moi de vous ouvrir les yeux sur ce point ,» reprit gravement le docteur; nous devons tous mourir, il est vrai, mais il est permis de recourir aux lumières de la science pour arrêter le danger quand il se présente, jus-
Assoc — Jusqu'à ce que nous mourrions
secundum arlem, » dit le dragon. »
Le chirurgien ne daigna pas répondre à cette observation, mais crut nécessaire, pour soutenir sa dignité, que la conversation n’en demeurât pas là, et il poursuivit:
« Peut-être que dans cet instant un sage traitement aurait pu prolonger la vie du vieillard. Qui a été chargé de l’affaire ? |
— Personne encore, » dit la femme de confiance avec vivacité; « j’espère qu’il a fait connaître ses dernières volontés dans son testament. »
Le chirurgien, sans faire attention au sourire des dames, POUrRUIVIE ses questions.
« Il est toujours sage d'être préparé à la mort. Mais qui a pris soin du malade pendant sa maladie ?
— Moi, » répondit Katy d’un air tant soit peu important ; « et je puis dire que mes peines ont été prodiguées en pure perte; car Harvey est par trop méprisable pour être maintenant une compensation suffisante. »
IF ÿ avait entre le chirurgien et Katy une ignorance mutuelle de ce qu’ils voulaient dire l’un l’autre, mais cela interrompit très-peu leur conversation; tous deux croyant s’entendre, Sitgreaves continua ses questions :
« Et comment l’avez-vous traité ?
— Avec beaucoup d’affection, je vous assure , » dit Katy avec vivacité.
« Le docteur veut vous parler des médicaments, madame , » dit le capitaine Lawton, d’un air qui aurait été convenable aux funérailles du défunt.
: «Je le traitais avec des herbes, » dit Ja femme de confiance, souriant de son erreur.
« Avec des simples, reprit le chirurgien ; elles sont moins dangereuses dans les mains de ceux qui ignorent la science de la médecine que les plus puissants remèdes; mais pourquoi n’avez-vous pas de docteur régulier ?
— Je suis persuadée qu'Harvey a déjà bien assez souffert de ses rapports avec les réguliers, répliqua la
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femme de confiance ; il a perdu tout ce qu’il possédait , et est devenu un vagabond. J’ai bien raison de me repentir d’être entrée dans sa maison.
— Le docteur Sitgreaves ne veut pas dire un soldat, mais un médecin, madame , » dit le dragon sans faire le moindre mouvement.
« Oh!» s’écria Katy, voyant sa nouvelle erreur et souriant ; « la meilleure raison est qu’il n’y en avait pas; c’est pourquoi j'ai moi-même pris soin de lui. Si nous avions eu un docteur sous ja main, nous aurions été très-contents de le prendre pour lui; quant à moi, je suis forte pour la médecine, quoique Harvey dise que je me tue avec des drogues; mais je suis sûre qu’il lui sera assez indifférent que je vive ou que je meure.
— Vous none votre raison dans ceci,» dit le chirurgien, se rapprochant du siége sur lequel était assise Katy, qui présentait la paume de sa main et la plante de son pied à la chaleur bienfaisante du feu de la cheminée, et qui cherchait, malgré tout son chagrin, à se mettre le plus à son aise possible.
« Vous me paraissez une femme sage et de bon sens, et bien des gens qui ont eu les moyens d'établir leur jugement
d’une manière plus certaine, seraient
charmés de posséder votre respect pour les connaissances et les lumières de la science.» . ne
Quoique la femme de confiance ne comprit pas parfaitement ce que voulait lui dire le docteur, elle vit bien que c'était un compliment , et fut enchantée de l’observation; c’est pourquoi, sa hardiesse croissant, elle s’écria : « On m’a toujours dit qu’il ne me fallait que l’occasion pour devenir un excellent médecin : longtemps même avant que je vinsse demeurer avec le père d'Harvey , on me surnommait le docteur en jupon.
— Épithète moins civile que vraie, j'ose dire, » répondit le chirurgien, perdant de vue l’état de cette femme au milieu de l’admiration que lui inspirait le respect qu’elle portait à l’art de la
médecine. « En l’absence d’un conseiller plus instruit, l'expérience d’une sage matrone est d’un grand secours pour arrêter les progrès d’une maladie qui vient attaquer l’organisation humaine; en semblable occasion, madame, il est affreux d’être forcé de combattre et l’ignorance et l’entétement.
— Cela est vrai, l’expérience me l’a bien appris!» répliqua Katy d’un air triomphant; «sur ce point Harvey a plus d’obstination qu’un stupide animal ; on devrait penser que les soins que j'ai prodigués à son père alitéluiinspireraient plus d’égards pour mon savoir-faire...
Mais quelque jour il verra ce que c’est que d’être privé chez soi des soins d’une femme attentive, quoique à présent je sois persuadée qu’il est trop méprisable pour posséder jamais une maison.
— En vérité, je concois parfaitement quelle a dû être votre mortification d’avoir affaire à un être si obstiné, »
répondit le chirurgien, lançant un regard de reproche à son camarade; « mais vous devez vous mettre au-dessus de telles opinions, et avoir pitié de l’ignorance qui les ont fait naître. »
La femme de confiance hésita un moment, ne pouvant comprendre tout ce que le chirurgien voulait dire; cependant elle s’aperçut bien qu’il s'agissait d’un compliment qui Jui était adressé ; c’est pourquoi, réprimant tant soit peu son flux ordinaire de paroles, elle répliqua: .
« J'ai souvent voulu faire remarquer à Harvey que sa conduite était condam-
nable, et la nuit dernière lui a bien fait
voir que j'avais raison; mais l'opinion de semblables incrédules n’est pas de grande importance ; cependant il est af-freux de penser à la conduite qu’il mène maintenant : or, quand il jeta l'aiguille.
—€Comment ! » dit le chirurgien l'interrompant, « n’aurait-il pas de respect pour l'aiguille? mais c'est mon lot de
rencontrer sans cesse des hommes d’une
égale perversité, et qui affectent un mépris encore plus condamnable pour
Je savoir qui découle des lumières de la science. »
Sitgreaves tourna le visage vers le capitaine Lawton en parlant ainsi, mais il tenait la tête si élevée que ses yeux ne purent s'arrêter sur la physionomie sévère que gardait le dragon. Katy, après l’avoir écouté avec la plusprofonde attention , reprit :
« Harvey ne croit pas non plus aux marées.
— Il ne croit pas aux marées!» répéta le guérisseur de corps, saisi d’étonnement; «cet homme se méfie-t-il de l’évidence que lui donnent ses sens ?... mais peut-être c’est de l'influence de la lune qu'il doute?
— Oui. vous avez raison,» s’écria
Katy, tressaillant d’aise de voir qu’elle .
pensait comme un savant qui pourrait soutenir ses opinions favorites. « Si vous l’entendiez parler, vous penseriez qu’il n’a jamais cru qu’il existât quelque chose comme la lune. :
— L'ignorance et l’incrédulité sont cause d’un tel malheur, madame, qui augmente de plus en plus chez ces sortes de gens, » reprit le docteur avec gravité. « L'esprit qui repousse une fois l'utilité de la science, insensiblement court à la superstition, et enfante des idées sur l’ordre de la nature, qui ne sont pas moins funestes. à la cause de la vérité qu’en opposition avec les premiers principes des connaissances humaines. »
Katy fut par trop frappée de respect à un tel discours pour oser avancer une réponse hasardée, et le chirurgien, après un instant de silence, d’un air de dedain philosophique , continua :
« Je n’aurais jamais pu croire qu’un homme qui jouit de sa raison doutât du flux de la marée; mais l’obstination est un hôte dangereux à recevoir, et qui nous fait tomber dans les plus grossières erreurs.
— Vous croyez donc qu’ee a un effet sur le flux? » demanda fa femme de confiance.
: Miss Peyton se kva en souriant et fit
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signe à ses nièces &! lui venir prêter leur secours à loffice, tandis que le visage sévère de l’attentif Lawton s’aanima un moment d’une vivacité qui s'évanouit bientôt par un effort aussi subit et aussi puissant que celui qui l'avait fait naître.
Ayant réfléchi s’il ne se Hépreust pas sur ce qu'avait voulu dire Katy, le chirurgien condescendit pour l’amour de la science à passer sur le manque d'éducation, et répliqua :
« La lune, voulez-vous dirè.. Beaucoup de philosophes ont donté de son influence sur les marées; mais il me semble que c’est repousser les lumières de la science que de ne pas étre persuadé qu’elle est la cause du flux et du reflux. »
Comme le reflux n’était point une maladie qui fût venue à la connaissance de Katy, il lui sembla prudent de garder Île silence pendant quelques minutes ; mais comme elle ne pouvait résister au désir de savoir ce que signifiaient ces lumières surnaturelles auxquelles le docteur farsait si souvent allusion, elle se hasarda à lui demander :
« Si ces lumières dont il parlait étaient‘ celles que l’on nommait dans le pays les lumières du nord: ? »
Par pitié pour son ignorance, le chirurgien était sur le point de commencer une explication bien détaillée qui püût la mettre au fait de ce qu’il voulait dire, quand il fut interrompu par un éclat de rire de Lawton. Jusque là le dragon avait écouté avec beaucoup de tranquillité; mais, ne pouvant plus retenir son envie de rire, il éclata de telle façon que ses larmes tombaient sur ses joues par torrent, et qu’il ne s’arrêta que lorsque ses côtes, lui faisant ressentir une vive douleur, lui eurent rappelé sa chute.
Enfin le docteur offensé saisit cet instant de silence pour dire :
« Capitaine Lawton, ce peut vous être un sujet de triomphe qu’une femme sans éducation commette une méprise sur
1. The northenlights, dit le texte, pour l’aurore boréale, N. D. T.
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un point scientifique qui pendant si longtemps a donné matière à. de nombreuses disputes ; cependant vous voyez que cette respectable matrone ne repousse pâs les lumières. les lumières. elle ne repousse pas l'usage des instruments convenables pour réparer les maux que souffre le corps humain. Vous devez vôus rappeler, monsieur, son allusion à l'usage de l'aiguille ?
‘— Sans doute,» g’écria le capitaine enchanté, « pour raccommoder les eulottes du colporteur. »
Käty se redressa, évidemment choquée de cette allusion qui annonçait qu’elle était habituée à cette sorte d'ouvrage; mais pour faire voir qu’elle s’occupait de choses moins basses , elle dit:
« c’est à un plus noble usage que j'ai appliqué l'aiguille en question.
— Expliquez-vous, madame , » dit le chirurgien avec impatience, «que ce monsieur voie qu’il n’a pas tant de sujet de rire. »
Ainsi pressée, Katy s’arréta pour réunir une éloquence suffisente, afin d’embellir sa narration, dont la substance était qu’un enfant, placé par l'hospice des pauvres sous la garde d'Harvey, s'était blessé grièvement le pied avec une aiguille, tandis que son moître était absent. L’instrument offensif avait été soigneusement graissé, entouré de laine, et placé dans un certain coin enchanté de la cheminée; pour ne pas affaiblir l’enchantement, on n’avait rien mis sur le pied de l’enfant, et on l'avait laissé dans son état naturel. L’artivée du colporteur était venue détruire tout cet admirable arrangement, et Katy en exprima les résultats en terminant ainsi sa narration :
« Ik n’est pas étonnant que le petit garçon soit mort d'une convulsion maxillairet. »
Le docteur Sitgreaves regarda par la croisée, et se mit à admirer la splendeur
1. A lock-jaw, dit le texte. 11 s’agit ici beau coup moius de bâillements que du tétanos de la mâchoire, dont il parait que mourut le jeune homme, N. D. T.
du soleil du matin, faisant tous ses efforts pour se soustraire à l'œil pereant de son camarade; mais ce fut en vain :
un sentiment qu’il ne put surmonter le força de regarder en face le capitaine Lawton. Le dragon avait contracté les muscles de son visage de telle manière qu’il les avait mis en rapport avec la sympathie due au malheureux sort du pauvre enfant ; mais la gaïeté qui brillait dans ses yeux déconcerta promptement notre savant, qui, murmurant quelques paroles sur l’état de ses malades, sortit précipitamment.
Miss Peyton s’informa de ce qui s’était passé dans la maison du colporteur avec tout l’intérét que lui inspirait sa bonté : elle écouta avec patience le récit.
très-détaillé que lui fit Katy touchant les événements de la nuit précédente.
Cette fille n’oublia pas de s’appesantir sur l’énormité de la perte qu'avait éprouvée Harvey, et ne manqua pas de vomir des invectives contre fui pour:
avoir trahi un secret qu’il lui était si aisé de garder.
« Car, miss Peyton, » continua I femme de confiance après un moment de.
silence employé à prendre haleine , « je serais morte plutôt que de divulguer ce secret. Après tout . ils n’auraient pu que le tuer, et maintenant, ils peuvent dire qu'ils ont tué dans ce moride et son corps et son âme ; car, ce qui est la même éhose, ils ont fait de Birch un méprisable vagabond. Je nesais quelle est la personne sur Jaquelle il peut jeter les yeux pour en faire sa femme, ou pour la mettre aujourd'hui à la tête de sa maison : pour moi, mon nom est trop respectable et ma réputation m’est trop chère pour que j'aille vivre avec un célibataire: quoique, à dire vrai, il ne soit jamais au logis:
J'ai pris la résolution.de lui dire aujourd’hui même que, comme je ne suis point mariée, je ne demeurerai pas chez lui une heure après les funérailles ;. et pour ce qui est de Pépouser , je ne pensë pas que j'y consentirais, à moins qu’il ne devint plus sédentaire et plus rangé. »
La bonne dame des Locusts supporta
le verbiage de la femme de confiance , et par une ou deux sages questions , qui prouvaient une connaissance plus profonde des replis du cœur humain en matière d'amour qu’on ne pouvait en soupçonner chez une demoiselle , elle en apprit assez de Katy pour découvrir qu'aucune probabilité ne pouvait faire présumer que jamais, malgré le délabrement de sa fortune, Harvey offrirait sa main à miss Catherine Haynes. C’est pourquoi elle lui dit que, dans l’état actuel de sa maison, elle avait besoin d’une servante de plus, et témoigna le désir que Katy changeât sa résidence pour celle des Locusts, au cas où le colporteur n’aurait plus besoin de ses services. Après quelques arrangements préliminaires de la part de la prévoyante femme de confiance, elle fut arrêtée; et faisant encore quelques lamentations sur l’immensité de ses pertes et sur la stupidité d’Harvey, poussée d’ailleurs par la curiosité de savoir le sort futur du colporteur , Katy se retira pour faire les préparatifs des funé-
railles qui devaient avoir lieu dans la
journée.
. Durant l'entretien de miss Peyton et de Katy, Lawton s'était retiré par discrétion. L’inquiétude le conduisit dans Ja chambre du capitaine Singleton. La conduite de ce jeune homme l'avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, rendu.
cher à tous les officiers de son corps :
on avait eu tant de preuves que la singulière douceur du caractère de ce jeune dragon ne provenait pas d’un manque de résolution, que parmi une troupe de partisans belliqueux sa réputation n’en avait pas souffert.
. Le major avait pour lui l'affection d’un frère, et sa soumission aux ordonnances de son chirurgien en avait fait un favori du docteur Sitgreaves ; l’audace de ce corps, lorsqu'il s'agissait d’attaquer l’énnemi, avait été cause que tous ses officiers avaient tour à tour eu besoin du secours de son chirurgien. Le savant docteur, en de telles occasions, donnait la palme de la docilité au capi-
FENIMORE COOPER
taine Singleton, et reconnaissait Larvton
pour le plus mauvais malade. Souvent
il lui arrivait de dire avec vivacité et
une extrême simplicité, que de tous les
officiers de l’escadron, le premier était
celui dont la présence comme blessé lui
causait le plus de plaisir, et que le
dernier ne lui en ‘procurait aucun. Ce
compliment était reçu par le premier
avec un sourire de bonté et par le
dernier avec un grave salut de re-
mercîiment. Dans la présente occasion,
le chirurgien honteux et le dragon
triomphant se rencontrèrent dans la
chambre de Singleton comme dans une
place où ils pouvaient agir comme sur
une terre neutre. Quelques instants se
passèrent à prodiguer toutes leurs attentions à l'officier blessé, et le docteur se retira dans un appartement qui lui était préparé pour son propre usage; quelques minutes après, il y fut surpris par l’arrivée de Lawton. Le triomphe du dragon avait été si complet qu’il sentait qu’il devait agir avec générosité, et commencant par ôter volontairement son habit, le capitaine s’écria nonchalamment :
« Venez, Sitgreaves, administrez un peu l’aide des lumières de la science à mon corps, je vous en conjure. »
Le chirurgien commençait à sentir que c'était un sujet qui lui était insupportable ; mais se hasardant de jeter un regard sur son camarade, il vit avec surprise ses préparatifs et un air de sincérité qui ne lui était pas naturel lorsqu’il faisait une semblable requête.
Transformant son ressentiment en une demande pleine de politesse, il dit: .
« Le capitaine Lawton a-t-il besoin de mon ministère ?
— Voyez vous-même, mon cher Sitgreaves, » dit le dragon avec douceur ; « il me semble que sur mon épaule sont presque toutes les couleurs dg larc-enciel. é
— Vous avez raison de dire cela, »
répondit le chirurgien, touchant la partie malade avec beaucoup d'intérêt et d’habileté; «heureusement que rien n’est
cassé : il est surprenant que vous en soyez échappé.
— Oh! dès mes premiers ans je suis fait aux chutes. et je ne me mets point en peine lorsque je tombe de cheval; mais, Sitgreaves , » ajouta-t-il affectueusement et lui faisant remarquer une cicatrice qui était sur son corps, « vous rappelezvous ce bel ouvrage ?
— Très-bien, Jack, » répliqua le docteur avec un léger sourire, « elle fut bravement recue et habilement extraite.
Mais ne croyez-vous pas que je ferais bien d’appliquer de l'huile sur ces meurtrissures ?
— Sans doute, » » dit Lawton avec une condescendance peu attendue.
« Maintenant, mon cher enfant, » dit le docteur tressaillant de joie, et se mettant en train de panser la blessure, « ne Croyez-VOUS pas qu 1l eût été beaucoup mieux d’avoir fait tout ceci la nuit dernière?
— Certainement, » répliqua de dragon d’un air de complaisance.
— Certes, Jack, et si vous m’aviez permis de faire l’opération de la phlébotomie lorsque j’ai vu pour la première fois cette blessure, cela vous aurait rendu un grand service.
— Je ne veux pas de phlébotomie, »
reprit le capitaine d’un air absolu.
« Il est maintenant trop tard, » répliqua tristement le chirurgien ; « mais une dose d’huile ferait merveilleusement bien partir les humeurs. »
Le capitaine ne fit aucune réponse, mais serra les dents de manière à prouver que la forteresse de sa bouche ne serait point attaquée sans une résistance bien déterminée; et le docteur plein d'expérience changea le sujet de la conversation.
« Il est bien cruel, John, qu'après avoir couru tant de dangers, et vous être donné tant de peines, vous n’ayez pu attraper ce coquin. »
Le capitaine ne répondit pas, et tout en lui plaçant un bandage sur l’épaule, le chirurgien poursuivit :
« Si j'avais quelque envie de voir dé-
truire {a vie humaine, ce serait pour voir pendre ce traître.
— Je pensais que votre affaire n’était pas de tuer, mais de guérir,» dit séchement le capitaine.
« Oui, mais son espionnage nous a causé tant de pertes, que souvent j’éprouve à son égard des Sentiments qui ne sont rien moins que chrétiens.
— Vous ne devriez entretenir de tels sentiments de haine contre aucun de vos semblables , » reprit Lawton d’un ton qui fut cause que le chirurgien laissa tomber une épingle avec laquelle il allait attacher la bande qu'il tenait en main.
Il regarda en face son malade pour s’assurer de son identité, et se convaincre que c'était bien son ancien camarade, le capitaine Lawton qui venait de parler; puis, reprenant ses esprits étonnés il dit :
« Votre doctrine est sage, et généralement je suis de votre avis. Mais, John, mon cher ami, le bandage ne vous serre-t-il pas trop?
— Non.
— Oui, je suis de votre avis pour tout; mais comme la matière se divise à linfini, il n’y a pas de règle sans exception.
Lawton, êtes-vous bien. vous trouvez-vous gêné ?
— Non.
: — C’est non-seulement une cruauté envers le patient, mais encore une injustice envers d’autres, que d’ôter la vie quand une punition. moins sévère pourrait remplir le même but. Maintenant, Jack, si vous vouliez bien, — remuez un peu votre bras, — si vous vouliez bien, — j'espère que vous êtes à l'aise?
— Parfaitement.
— Si vous vouliez bien, mon cher John, apprendre à vos hommes à tuer avec plus d’art, cela remplirait de même votre but, et me ferait un grand plaisir. »
Le docteur poussa un profond soupir en disant ce qui pesait sur son cœur; et le capitaine remit son habit avec le plus grand sang-froid, et répondit d’un
ton ferme en quittant appartement :
« Je ne connais. pas de troupe qui se gerve du sabre plus judicieusement :
presque toujours mes soldats rasent du sommet de la tête à la mâchoire. »
- Le chirurgien désappointé rassembla ses instruments, et, poussant un profond soupir, sortit pour aller faire une visite au colonel Wellmère qui était dans sa chambre.
terne