‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 108 · IV. 56° livraison · texte numérisé non relu

IV. 56° livraison

au dernier rayon du soleil couchant, se peignit sur ses traits; elle céda à son émotion et fondit en larmes. Frances était restée à contempler les mouvements et la physionomie d’Isabelle avec une espèce d’admiration inquiète ; mais en ce moment elle s’élança à son côté avec une ardeur fraternelle, et passant avec bonté son bras dans le sien , elle la conduisit vers une chambre écartée ; ce mouvement fut si sincère, si plein d'attention , de délicatesse, que miss Peyton elle-même ne voulut pas intervenir; elle se contenta de suivre des yeux le jeune groupe avec un sourire de complaisance. Le même sentiment se communiqua à tous les spectateurs, qui :

se séparèrent pour se rendre à leurs occupations. Isabelle céda sans résis- .

tance à la douce influence de Frances, et lorsqu'elles eurent gagné la chambre où cette dernière la conduisait, elle pleura en silence sur le sein de sa jeune consolatrice, jusqu'à ce qu’il parût à Frances que ses larmes excédaient l’émotion naturelle en cette circonstance.

Les sanglots de miss Singleton étaient violents et sans contrainte; enfin elle céda avec un effort visible à une observation amicale que lui fit sa jeune compagne, et réussit à suspendre ses pleurs; alors, montrant son visage aux yeux de Frances, elle se leva; un sourire enchanteur vint embellir ses traits, tandis qu’elle s’excusait précipitamment de l’excès de son émotion, et elle demanda à être conduite dans la chambre du malade. | L’'entrevue du frère et de la sœur fut touchante; mais, grâces aux efforts de la jeune dame, elle fut plus calme qu’on

n’aurait pu s’y attendre après une aussi

vive agitation. Isabelle trouva son frère beaucoup mieux et moins en danger que son imagination vive ne le lui avait représenté. Son courage se ranima en proportion, et de l’abattement elle passa à une espèce de gaieté; ses beaux yeux étincelaient d’un nouveau feu, et ses traits étaient animés de sourires si enchan-

teurs que Frances, qui à son ardente

prière Pavait aceompagnée à la chambre du malade, restait les yeux attachés sur cette physionomie, qui offrait une mobilité si étonnante, et ses yeux y étaient attachés comme par un charme irrésistible. Le jeune homme avait porté un regard empressé sur Frances, aussitôt que sa sœur se fut dégagée de ses bras où elle s'était jetée; c'était la premiere * fois que ses yeux voyaient les traits charmants de notre héroïne, il les détourna avec une sorte de désappointement. Le malade paraissait troublé, égaré : il se frotta le front comme un homme qui sort d’un rêve et réfléchit ; puis, saisissant affectueusement la main de sa sœur, il lui dit :

« Où est Dunwoodie, Isabelle? il ne se lasse jamais de faire bien; après une journée de service comme celle d'hier, il a passé la nuit à m’amener une garde dont la présence seule suffira pour me rendre la santé. »

L'expression de la physionomie de la jeune dame changea aussitôt, ses yeux errèrent autour de l’appartement avec un air d’égaremnt qui repoussait l’inquiète Frances occupée à étudier ses mouvements avec un vif intérêt ; Isabelle répondit d’une voix tremblante :

« DBunwoodie n'est-il pas ici? je ne l'ai pas vu; j'aurais cru le rencontrer près du lit de mon frère.

— ]l a des devoirs quiexigent sa présence ailleurs; oui, on dit que les Anglais

sont sur le chemin de l’Hudson , et qu’ils .

laissent peu de repos aux troupes légères; certes, aucune autre raison ne l'aurait retenu si longtemps loin de son ami blessé; mais, Isabelle, notre entrevue vous a trop émue, vous tremblez. »

Isabelle ne répondit rien, mais elle étendit la main vers la table où étaient . placés les aliments du capitaine, et l’aimable Frances comprit son désir aussi- . tôt; un verre d’eau parut en quelque sorte lui rendre la vie, et souriant faiblement, elle continua :

« Sans doute c’est son devoir, on avait dit qu’un corps de royalistes s’avançait

FENIMORE COOPER. à :

sur la rivière, quoique j'aie rencontr les troupes à environ deux milles d'ici. »

La dernière partie de cette phrase était à peine intelligible, et semblait plutôt être un solijoque que s'adresser à ses auditeurs.

Étaient-elles en marche, Isabelle ? »

demanda avidement son frère.

« Non, elles étaient descendues de cheval et paraissaient se reposer, » répondit-elle du même ton distrait.

Son frère étonné jeta les veux sur elle ; elle était assise, ses grands yeux noirs fixés sur le tapis, d'un air absent; mais il ne put trouver aucune explication ; son regard se porta alors sur Frances, qui tressaillit en en voyant l’expression inquiète, et se levant, lui demanda précipitamment s’il avait besoin de quelques secours.

« Madame, » dit l'officier blessé en faisant un faible effort pour se soulever, « veuillez me pardonner la liberté que je prends, je désirerais voir un moment le capitaine Lawton. »

Frances se hâta d’aller communiquer son désir au capitaine, et guidée par un intérêt qu’elle ne pouvait maîtriser, elle retourna s'asseoir près de miss Singleton. $

a Lawton , » dit le jeune homme avee impatience quand le cavalier entra, «a avez-vous des nouvelles du major? »

Les regards de sa sœur &e portèrent alors avec empressement sur le militaire, qui la salua avec l’aisance d’un homme du monde et la franchise d’un soldat, et répondit :

« Son domestique est venu deux fois s'informer comment nous nous trouvions dans notre lazaret.

— Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même ? » demanda lautre vivement.

— Ah! c’est une question à laquelle le major répondrait mieux que moi, » dit sèchement le dragon; « mais vous savez que les habits rouges sont en campagne, et que Dunwoodie commande dans ce comté; ces Anglais ont besoin d’étre surveillés.

L'ESPION

Cest vrai, « réptiqua lentement Sin-

gleton , comme s’il eût été frappé de ces :

raisons; « mais vous, comment se fait-il que yous restiez oisif quand il y a de l'ouvrage qui vous attend.

— Le bras qui doit manier mon sabre n'est pas en très-bon état, et Roanoke a mauvaise allure ce matin, dit le cavalier. D'ailleurs il y a une autre raison que je citerais si je ne craignais que miss Wharton ne me le pardonnûât jamais. ?

— Parlez, je vous en prie, sans craindre de m'offenser, » dit Frances en ré-

pondant au sourire enjoué du militaire

par le malin enjouement de son joli visage.

« C’est l’odeur de votre cuisine, »

s’écria sans facon Lawton, “elle me défend de quitter vos domaines avant de m'être mis en état de juger par moimême de la fertilité du terrain.

—Oh! ma tante Jeannette s’efforce de faire honneur à l'hospitalité de mon père , » dit la jeune fille en riant , « et moi je suis un déserteur de ses travaux, et je n’aurai point part à ses faveurs, si je ne vais lui offrir mon aide. »

Après avoir donné une excuse convenable à l’étrangère, Frances se retira pour aller trouver sa tante, révant profondément au caractère et à la sensibilité extrême de la nouvelle connaissance que Île hasard avait amenée. :

L’officier blessé la suivit des yeux, tandis que la jolie fille franchissait , ayee une grâce enfantine, le seuil de l’appartement ; quand elle eût disparu à sa vue,

il dit: ; © « On rencontre rarement des tantes et des nièces semblables. Jack, celle-ci est une fée; mais la tante est un ange,

— Oh! George, vous êtes en bon:

chemin, à ce que je vois, dit le militaire ; votre enthousiasme revient.

— Je serais aussi ingrat qu’insensible, si je ne rendais hommage à la beauté de miss Peyton.

— C'est une bonne mère de femme, »

dit le dragon froidement ; « mais quant à la mine, c'est affaire de goût ; quel-

ques années de moins, parlant avec le.

respect que je dois à sa prudence et À son expérience, s’accorderaient plus avec le mien.

— Elle ne doit pas avoir vingt ans , »

dit l’autre vivement.

« Cela dépend de la manière de compter : si vous commencez par la fin de la vie, soit; mais si vous prenez par le commencement, comme cela se fait d'ordinaire, je pense qu’elle est plus près de la quarantaine.

— Vous avez pris la sœur aînée pour la tante, » dit Isabelle, plaçant sa belle main sur la bouche du malade : « taisez.

vous , vog émotions pourraient aggraver votre mal. »

L'arrivée du docteur Sitgreaves , qui remarqua avec quelque alarme l’accroissement des symptômes de fièvre chez son malade, vint coufirmer encore cet ordre, et le cavalier se retira pour aller rendre une visite de condoléauce a Roa.

noke, qui avait souffert autant que lui dans le saut périlleux de la veille. A ga grande joie, son domestique annonça que le cheval était dans le même état de convalescence que son maître, et Lawton reconnut qu’à force d’avoir frotté les membres de l'animal pendant plusieurs heures sans discontinuer, on l'avait mis en état de placer ses pieds selon ce qu’il appelait le mouvement systématique; il donna aussitôt ordre qu’on se tint prêt à rejoindre la troupe aux Quatre-Coins, dès que le capitaine aurait pris part au banquet excellent qui se préparait.

Au même instant Henri Wharton entra dans l'appartement de Welimère, et, grâce aux sentiments de sympathie qu'il Jui témoigne , il parvint à rentrer dans ses bonnes grâces. Il le mit donc en état de se lever et de se préparer à une entrevue awæc un rival dont il avait parlé si légèrement et avec si peu de raison, comme Je résultat l'avait prouvé.

Wbharton savait bien que ce malheur, ainsi qu’ils appelaient tous deux leur défaite, était dû à la témérité du colonel ; mais il s’abstint de parler d'autre chose

que de l’accident qui avait privé les Anglais de leur chef, et causé par là leur déroute.

« Enfin, Wharton, » dit le colonel sortant une jambe de son lit, « on peut dire que c’est une combinaison d'événements malencontreux; J’indocilité de votre cheval vous a empêché de porter mes ordres au major assez à temnps pour attaquer le flanc des rebelles.

— C'est la vérité, » répondit le capi-"

taine, en poussant avec le pied une pantoufle vers le lit ; « si nous avions réussi à faire une bonne décharge de mousqueterie sur leur flanc, nous aurions mis ces braves Virginiens en une prompte retraite.

— Et nous leur aurions fait battre le

pas redoublé, » s’écria le colonel d’un ton animé, tandis qu'il sortait sa seconde jambe du lit pour la placer près de la première; «ensuite vous savez qu’il fallait bien mettre les guides en déroute, et ce mouvement leur a fourni la plus belle occasion de nous charger.

— Oui , » répondit Wharton, en pous- ‘sant la seconde pantoufle du colonel auprès de la première, « et ce Dunwoodie ne manque jamais de saisir un avanage. |

— Je crois que si la chose était à refaire , » dit le colonel en se plaçant sur ses deux pieds, « nous changerions la face des choses, quoique le seul succès dont puissent se vanter ces rebelles, soit de m'avoir fait prisonnier. Vous avez vu qu'ils ont été répoussés dans

leurs tentatives pour nous chasser du.

bois.

— Au moins ils Pauraient été, s'ils nous avaient attaqués, » dit le capitaine, en mettant les habits du colonel à sa portée.

« C’est la même chose, » reprit Wellmère en s’habillant; « savoir prendre une attitude qui intimide l'ennemi, c’est le grand art de la guerre. |

— Sans doute, s’écria le capitaine; rappelez-vous qu’à la première charge oe les avons tout à fait mis en dérou e

FENIMORE COOPER

— C'est vrai, c’est vrai, » s'écria avec chaleur le colonel, «et si j'avais été là pour mettre à profit l’avantage, nous aurions retourné la médaille pour les Yankees. »

En disant cela avec plus de chaleur encore, il acheva sa toilette et fut bientôt prêt à paraître parfaitement réréconcilié avec lui-même, et se persuadant que sa capture n’était due qu’à des hasards que l’homme ne peut gouverner.

Dès qu’on $ut que le colonel Wellmère

- devait assister au repas, les préparatifs

redoublèrent encore d’activité; Sara, après avoir agréé ses hommages et s’étre avec beaucoup d'intérêt informée en rougissant de l’état de ses blessures, se rendit en personne pour prêter le secours de ses conseils et de son goût à un de ces festins laborieusement prépa:

rés, qui alors étaient si fréquents dans la vie de campagne, et qui ne sont pas entièrement bannis, même à présent, de notre économie domestique.

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