‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 74 sur 108 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je prendrai ma part de ce repas, quoiqu'il doive être le dernier ; n'importe, puisque je sens que le meilleur temps est passé. Mon frère, milord duc, approchez et faites comme nous.

Suansrzans. La Tempéte. ” 7 L'opeur des préparatifs du dîner, qu'avait déjà remarqués le capitaine Lawton, commençait à se répandre dans l’intérieur de la chaumière. Certaines émanations agréables, qui s’élevaient des demeures souterraines de César, donnèrent au militaire la certitude agréable que ses nerfs olfactifs, qui dans de telles occasions étaient aussi infaillibles que ses yeux l’étaient dans d’autres circonstances, n’avaient pas manqué de s'acquitter de leur devoir; et pour ne perdre aucune des exhalaisons suaves, à mesure qu’elles s’élevaient , le dragon se plaça à une des fenêtres du bâtiment, où, grâce à sa situation , il était impossible qu’une seule vapeur chargée de toutes les épices de l'Orient, pût s'élever vers le

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ciel, sans avoir payé tribut à son odorat. Cependant Lawton ne s'était pas accordé cette satisfaction sans s’être préalablement préparé à se trouver au festin aussi honorablement que sa modeste garde-robe pouvait le lui permettre. Son uniforme était un passeport pour arriver aux plus grandes tables, et quoiqu’il fût un peu terni par un service fidèle et actif, on le brossa du mieux possible ; ses cheveux, que la nature avait doués de la couleur du corbeau, avaient pris la blancheur sans tache de la colombe; et sa main osseuse, qui convenait si bien au sabre qu’il maniait avec si peu de ménagement , sortait de dessous une manchette avec toute la délicatesse et la coquetterie d’une petite maîtresse. Là se bornait la toilette du dragon; ajoutons cependant que ses bottes reluisaient d’un éclat inusité même dans les jours de fête, et que. ses éperons brillaient au soleil de manière à prouver que leur métal était digne des mines du Potose.

César traversait les appartements avec un air d'importance qui se ressentait de Ja tâche mélancolique et lugubre qu’il avait arcomplie le matin. Le noir s'était promptement acquitté du message que

lui avait donné le colporteur, et fidèle

aux ordres de sa maîtresse, il reparut bientôt, prêt à offrir ses services partout où ils seraient nécessaires. Au fait, ses occupations commençaient à devenir si sérieuses, qu'il ne trouvait que des moments bien courts pour raconter à son frère en couleur, le nègre qui avait accompagné miss Singleton aux Locusts, quelques-unes des aventures merveilleuses de la nuit dernière. Cependant il employa si bien ses instants qu’il parvint à en apprendre assez à son camarade pour lui faire ouvrir les yeux dans toute leur grandeur. Enfin les deux noirs étaient tellement occupés de leur merveilleuse histoire, qu’il fallut que miss Peyton vint interposer son autorité pour faire remettre la conclusion à un moment plus opportun.

« Ah! miss Jinnette, » dit César en

secouant la tête et en laissant voir sur sa physionomie toute l'expression du sentiment qu’il éprouvait en ce moment, « c'était effrayant, voir Johny Birch marcher sur deux pieds, quand jui coucher mort. »

Cette phrase termina la conversation, pour le moment, quoique le nègre se promîit bien d’en faire le sujet de plus d'une conversation, ce-qu’il ne manqua pas de faire plus tard. |

L'esprit de Birch ainsi congédié, les travaux de miss Peyton redoublèrent d'activité, et il y avait deux heures que le soleil avait passé le méridien , quand commença la procession de la cuisine à la salle à manger. Elle était conduite par César qui portait en tête un dindon : il le soutenait sur la paume de ses mains ridées avec une dextérité qui aurait fait honneur à un danseur de corde tenant son balancier. |

Après lui venait le domestique d capitaine Lawton. Sa marcheétait roide, et ses jambes écartées, comme pour faire place à son cheval; il portait un jambon de Virginie. C'était un présent que la vieille demoiselle avait recu d’un frère opulent qui demeurait à Accomac.

Le porteur de ce plat savoureux y tenait ses regards fixés avec une préci-

sion DUR sel Pda parvint à sa destination, il it été diflicile de décider lequel contenait le plus de jus,

de sa bouche ou du jambon d’Accomac.

Au troisième rang, on voyait le valet du cotonel Wellmère, portant d’une main des poulets fricassés, et de l’autre des patés aux huîtres.

Après lui marchait laide du docteur Sitgreaves qui, par instinct de profession, s’était emparé d’une énorme soupière, parce qu’il y trouvait quelque analogie avec son genre d’occupations ; mais la vapeur de la soupe avait si bien obscurci les lunettes qu’il portait comme emblême de son office, que lorsqu'il arriva en scène, il fut obligé de poser son fardeau à terre afin d’enlever les conserves de dessus son nez pour conti-

nuer sa route au milieu des piles de porcelaine et des calorifères destinés à chauffer les assiettes.

Ensuite venait un autre militaire au service du capitaine Singleton; et comme s’il eût voulu proportionner son appétit à l’état de faiblesse de son maître, il s'était contenté de se charger de deux ganards rôtis, dont bientôt l'odeur attrayante vint lui faire regretter d'avoir démoli très-récemment un déjeuner qu'on avait préparé pour la sœur de son maître, quoiqu'il eût déjà dévoré celui qu’on avait envoyé pour lui.

Un jeune doinestique blanc, appartenant à la maison, ferimait la marche; il fléchissait sous le poids de divers plats de légumes que la cuisinière avait assez maladroitement accumulés sur sa tête.

Mais tout ceci n’était qu’un échantillon des préparatifs du jour. César se hâta de déposer son oiseau, qui naguères volait dans les montagnes de Dutchess, ne se doutant pas qu’il occuperait bientôt un posté aussi éminent , en si bonne compagnie; ensuite le noir, faisant symétriqueinent un tour sur ses talons, se remit en marche vers la cuisine.

Tous ses camarades imitèrent son évalution, et revinrent à la salle à manger en suivant le même ordre.

Au moyen de cet arrangement admitablé, des troupes entières de pigeons, de cailles, quantité de poissons plats, de bécasses, se trouvèrent bientôt introdults dans la salle où devait se rendre la compagnie. |

Un troisième voyage avait fourni une

provision de pommes de terre, des oi-

*gnons, du riz, des betteraves, et quantité d’autres plats qui constituent un bon diner, et qui, cette fois, complétaient le service.

La table était chargée avec la profusion américaine, et César, y jetant un eoup d’œil de satisfaction, se mit à ranÿer à leur place les divers plats qu’il n'avait pas poses lui-même; puis il alla prévenir la maitresse du banquet que sa tâche était accomplie, ;

Environ une demi-heure avant la pro-

FENIMORE COOPER

cession que nous venons de détriré, toutes les dames étaient disparues, telles à peu près qu’on voit les hirondelles fuir à l’approche de l'hiver; mais la saison de leur retour était arrivée

aussi, et toute la société était rassem-

blée dans un appartement qui, ne contenant autre chose qu’un meuble coùvert en indienne, avait reeu le nom d’antichambre.

‘ Si la bonne tante avait jugé devoir faire des apprêts extraordinaires dans l'art culinaire, elle avait aussi trouvé à propos de donner à sa toilette le soin qu’exigeait la présence des hôtes qu’elle :

avait le bonheur de posséder.

Sa tête était couverte d’un bonnet de linon magnitique orné d’une riche dentelle qui s’écartait de la figure de ma-

nière à faire place à un bouquet de fleurs

artificielles placées avec goût sur son front majestueux. La couleur de ses cheveux était cachée par la quantité de poudre dont ils étaient couverts, mais quelques boucles adoucissaient la roideur de cette coiffure, et donnaient à sa figure un air plus gracieux. |

Sa robe était d’une riche soie violette; un long corsage et un casaquin de même étoffe, qui s’adaptaient exactement à la taille, en laissaient voir les proportions exactes, ainsi que celles des épaules. .

La jupe était ample, et prouvait suffsamment que l’économie dans les vêtements. n’était pas la mode du jour. De petits paniers démontraient avantageusement la beauté de cette parure, et ajoutaient à la majesté de sa démarche. Sa taille élevée était encore accrue d’un pouce par des souliers à talons de même étoffe que la robe. Les manches étaient courtes et collantes; elles étaient garnies de larges manchettes qui tombaient richement sur le bras quand il était étendu : de doubles et triples rangées de linon garnies de dentelles de Dresde venaient ajouter à Ja délicatesse d’une

. main et d’un bras qui n'avaient rien

perdu de leur forme et de leur blan-

Cheur. Une. triplé rangée de pos

perles entourait le eou, et un fichu de

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dentelle cachait en partie ce que la soie

laissait à découvert, mais qu’une exrience de quarante ans faisait à miss eyton un devoir cacher.

Ainsi vêtue, et accompagnant son fnaintien de cet air de noblesse gracieuse Qui faisait partie des manières du jour, la vieille demoiselle aurait peut-être éclipsé tout un essaim de nos beautés / modernes.

Le goût de Sara ne s'était pas écarté de celui de sa tante : ses vêtements ne différajent des siens que par la couleur et l’étoffe, et ils montraient également tous les avantages de sa taille imposante; sa robe était d’un rose pâle; néanmoins vingt ans n’exigeaient pas la même prudence que quarante; et une simple bordure de dentelle envieuse cachait à peine ce que le satin æxposait aux yeux. On voyait dans toute leur beauté naturelle sa taille et la chute des épaules; elle àvait, comme sa tante, une triple ran-

ée de perles autour du cou; ses oreilles

taient parées de boucles de même nature : Ja tête était découverte, et les cheveux relevés laissaient voir toute la beauté d’un front aussi poli que le marbre, et aussi blanc que la neige. Quelques boucles retombaient gracieusement sur le cou, et un bouquet artificiel semblait une couronre sur son front imposant.

Miss Singleton avait laissé son frère entre les mains du docteur Sitgreaves,

qui avait réussi à lui procurer un som-

meil profond après avoir apaisé quelques symptômes de fièvre, causés par l’agitation qui avait suivi son entrevue avec $a sœur. Cette dernière avait fini par céder aux instances de la maîtresse de fa maison qui l’avait obligeamment engagée à se mettre de la partie; elle était ‘assise près. de Sara. Son costume différait peu du sien, sinon qu’elle n’admettait pas l'usage de la poudre dans ses éheveux noirs, et que son front, natutellement très-élevé, et ses grands yeux expressifs , donnaient à ses traits un air pensif qu’augmentait peut-être encore la pâleur de ses joues. | OT

Enfin la dernière, mais non pas la moins jolie dans cet assemblage de beautés, était la plus jeune des filles de M. Wharton; Frances, dont nous avons déjà parlé, avait quitté la ville avant cet âge où la mode a tant d’attraits pour les femmes. Quelques esprits hardis commencçaient à s’écarter des coutumes que la mode prescrivait, et la jeune fille s'était hasardée au point de ne confier sa stature qu'à la hauteur élégante qu’elle tenait de la nature; c’était peu de chose, et pour ce temps-là c'était déjà beaucoup. Plusieurs fois dans la matinée Frances avait résolu de passer un peu plus de temps à sa toilette ; chaque fois qu’elle avait pris cette résolution, elle avait porté ses regards vers le nord, et après les y avoir fixés pendant quelques minutes, elle avait tout à coup changé d’idée.

À l'heure convenue, la jeune fille parut dans le salon : elle portait un vétement de soie d’un bleu pâle, à peu près de la même forme que celui de sa sœur ; ses cheveux n'avaient d’autres apprêts que les boucles formées par la pature; ceux dont la longueur ne pouvait s’y préter étaient retenus au sommet de la tête par un peigne d’écaille dont la couleur se perdait dans ses tresses dorées; son vêtement n’offrait pas un seul pli et s’adaptait à sa taille avec une exactitude qui aurait pu faire croire que la jeune espiègle était bien instruite de ses avantages. Un tour de gorge de riche dentelle de Dresde parait son buste; on ne voyait sur sa tête aucun ornement , mais son cou était entouré d’un collier en or, fermé sur le devant par une riche cornaline.

Le docteur Sitgreaves, qui avait particulièrement étudié la minéralogie, se hasarda, pendant la journée, à faire unè remarque sur la beauté de cette pierre, mais le pauvre opérateur perdait son temps à chercher la cause de la rougeur que cette observation avait fait naître sut Île visage de la jeune personne ; sa surprise aurait peut-être duré jusqu’à sa dernière heure, si Lawton ne hi eût

fait entendre amicalement que cette rougeur était causée par l'indignation qu’elle ressentait de ce qu’il osait porter ses regards sur l’objet où était placé le collier. Les gants de peau de chevreau, qui cachaïent les mains et une partie des bras, et en laissaient assez à découvert pour faire juger de leurs belles pro-

“portions, indiquaient qu’il ne se trouvait là personne dont la présence püt l’exciter à en rechercher le moindre hom-

nage.

Une fois, une seule fois, pendant qu’on se rendait à la salle où César avait préparé le repas avec tant d’adresse, Lawton vit sortir de dessous sa robe un pied dont les beautés étaient renferinées dans un petit soulier de soie bleue attaché par une boucle de brillants. Le militaire soupira en pensant que ce pied ne servirait pas à grand’chose dans un étrier, mais qu’il serait charmant dans un menuet.

Quand le nègre parut sur le seuil de la porte, saluant profondément, ce qui, depuis plusieurs siècles, signifiait « le dîner est servi, » M. Wharton, vêtu d'un habit de gros drap à larges boutons, s’avança avec cérémonie vers miss Singleton, et courbant sa tête poudréé presque aussi bas que la main qu’il présentait , il reçut la sienne pour la conduire au banquet. |

Le docteur Sitgreaves offrit le même Éommage à miss Peyton, qui l’accepta, apres s'être arrétée un instant, avec une grâce solennelle, pour mettre ses gants.

Sara honora le colonel d’un sourire, lorsqu'il s'avança pour remplir le même devoir, et Frances tendit le bout de ses doigts effilés au capitaine Lawton, avec toute sa modestie de jeune fille.

Il se passa quelque temps ayant que toute la société ne fût assise autour de Ja table; néanmoins chacun se trouva placé ainsi que l’exigeaient l’étiquette et la préséance. Ceci eut lieu à Ja grande joie de César, qui savait fort ‘bien que les viandes se refroidissaient,

FENIMIORE COOPER.

et qui sentait que son honneur était intéressé à un peu de diligence. |

Pendant les premières dix minutes tout le monde se trouva dans une situation des plus agréables; mais Îe militaire était un peu contrarié par le nombre des questions et des offres de son hôte, quoiqu’elles n’eussent pour but que d'augmenter encore ses jouisances; mais dans le fait, elles produisaient un effet tout contraire. Le capitaine ne pouvait pas faire deux choses à la fois, inanger et répondre, et cette dernière action mettait toujours empêchement à la première.

Vint ensuite de moment de boire à la:

santé des dames; mais comme le vin était excellent et les verres d’une ample taille, le capitaine supporta cette nouvelle interruption avec beaucoup de bonre humeur ; bien plus, il craignait tant de commettre la moindre offense ou d'oublier le plus petit point de cérémonie, qu'ayant commencé cette politesse avec la dame qui se trouvait le plus près de lui, il continua à tour de rôle à porter la santé de ses belles voisines, de manière qu'aucune d'elles ne püût échapper à sa courtoisie :.

Il y avait si longtemps que le capitaine avait fait abstinence d’un vin généreux, qu’il était bien excusable de céder à la tentation à laquelle il se trouvait exposé.

M. Wharton avait été un de ces politiques de New-York, dont les principaux exploits, avant la guerre, étaient de s’assembler et de discuter sagement leurs opinions sur les affaires du temps.

Ils étaient dans ces moments inspirés par certaine liqueur qu’on extrayait d’un raisin qui croissait dans le sud de l’île

© 1. On sait qu'il est d'usage aux États-Unis, comme en Angleterre, de provoquer une dame on un homme, et de boire à sa santé. La personne qui est l'objet de cette politesse ne peut se refue ser à y répondre, et doit porter les lèvres à son verre, sauf à ne boire que suivant sa fantaisie. Le toast a lieu par une inclination de tête de cha= cun des triuqueurs, qui se bornent à vider ou effleurer la coupe , saus proférer d'ordinaire use seule parole. x. D. T. |

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de Madère, et était parvenu à trouver accès jusque dans les colonies del’Amérique du Nord en passant par les Indes occidentales, et séjournant quelque temps dans l'Archipel occidental comme pour essayer de la vertu du climat: M. Wharton en avait fait venir de la ville une grande provision, et une bouteille de cette liqueur brillait alors devant le capitaine:

elle recevait un nouvel éclat des rayons du soleil qui la traversait obliquement.

Quoique les viandes et les légumes eussent fait leur entrée avec la plus grande symétrie, ils se retirèrent à peu près dans l’ordre d’une déroute de milice. On débarrassa la table en quel:

que sorte à la manière des harpies de la fable ; et après avoir bien secoué, brisé, renversé plus d’un article, les restes du repas disparurent. Une autre procession fit paraître quantité de pâtisserie avec les accompagnements d'usage. :

M. Wharton versa un verre de vin pour la dame qui était assise à sa doite, puis passant la bouteille à un convive, il dit en saluant profondément :

« Miss Singleton nous fera l’honneur de porter un toast. »

Quoiqu'il n’y eût, dans cette action, rien qui ne pût arriver journellement , la jeune dame devint tremblante; elle rougit, pâlit, ensuite sembla chercher à rallier ses idées, au point que son agitation excita l’intérêt de tous les convives; enfin elle fit un effort, et d’un ton qui semblait indiquer qu’elle avait vainement cherché à penser à une autre personne , Isabella prononça d’une voix faible :

« Au major Dunwoodie! »

: Tous y répondirent cordialément, excepté le colonel Wellmère, qui mouilla ses lèvres et s’amusa à tracer des lignes sur Ja table avec de la liqueur qu’il y avait répandue.

À la fin, le colonel rompit le silence en s’adressant au capitaine Lawton.

« Je présume, monsieur, que ce Dunwoodie recevra de l’avancement dans l’armée des rebelles, grâce à l’avantage que mon malheur lui a fait obtenir. »

Le guerrier avait conteñté les be+ soins de la nature à son entière satisfaction; et, si l’on en excepte Washington et son commandant immédiat, il n'existait peut-être personne sur terre dont le déplaisir l’inquiétât le moins du monde : il commença donc à recourir à sa bouteille favorite, puis il répondit avec un admirable sang-froid :

« Colonel Wellmère, je vous demande pardon; le major Dunwoodie doit fidélité aux États confédérés de l’Amérique du Nord, et ce qu’il doit il le paye : on ne peut dire qu’un tel homme soit rebelle ; quant à de l’avancement , j'espère bien qu’il en obtiendra, premièrement parce qu’il le mérite, et ensuite parce que je suis le premier après lui ; et je ne sais ce que vous appelez votre malheur , à moins que vous ne considériez comme tel votre rencontre avec la cavalerie des Virginiens.

— Je ne discuterai point sur des mots , monsieur,» dit impérieusement le colonel; « j’ai parlé ainsi que me le prescrivait mon devoir envers mon souverain ; mais ne regardez - vous pas la perte d'un commandant comme un malbeur pour un parti ?

— À coup sûr ! » dit le guerrier avec beaucoup d’emphase. |

« Miss Peyton, voulez-vous nous faire l'honneur d’un toast?» s'écria le maître de la maison, désirant couper court à ce dialogue. |

La vieille demoiselle baissa la tête avec beacoup de dignité en nommant le général Montrose ; et l’incarnat de ses joues, depuis si longtemps éteint, vint ranimer légèrement ses traits.

« Il n’y a pas de mot plus vague que le mot de malheur, » dit le chirurgien, sans faire attention aux manœuvres adroites de son hôte ; « quelques-uns voient.un malheur où d’autres apercçoivent le contraire. Le malheur engendre le malheur; la vie en est un, puisqu’elle nous expose aux infortunes, et la mort en est un autre, puisqu'elle abrége les jouissances de Ja vie.

. — C’est un malheur que notre pen-

&iôh ne noué fournisse pas du vin semblable à celui-ci, » interrompit brusquement le capitaine, remplissant son verre comme pour en braver l’absence

ture. |

« Nous vous ferons raison avec ce ‘ vin, monsieur, puisqu'il vous est agréable, » dit M. Wharton.

Lawton remplit son verre jusqu’au Bord ; puis, regardant fixement le colohel anglais, il dit : « Une paix prompte, ou une guerre active. » L ;

« Je bois à votre toast, capitaine Lawton,» dit gravement le chirurgien,

à quoique je diffère d'avis avec vous

sur le sens que vous attachez au mot active. Selon mon humble jugement, la cavalerie doit être tenue sur les derrières pour assurer les fruits d’une victoire, et non point être lancée en avant pour Ja décider. C’est ce qu’on peut appeler ses fonctions naturelles, si l’on peut $'exprimer ainsi à propos d’un corps äussi artificiel ; car l’histoire démontre én tous les cas, que la cavalerie n’est jamais plus utile que lorsqu'elle est tehue à propos en réserve. » * Cette discussion, achevée d’un ton entièrement didactique, fut une occa- Sion que miss Peyton ne négligea pas; elle se leva et se retira. M. Wharton et son fils sortirent aussi, en prétextant pour excuse la mort d’un voisin.

* La retraite des dames fut le signal de l'apparition du cigare du chirurgien, qui le plaça en connaisseur dans un coin e sa bouche, sans qu’il l’empéchât le moins du monde de prendre part à la tonversation.

« Si quelque chose peut adoucir la . taptivité et les blessures, ce doit être le bonheur de souffrir dans la société des dames qui viennent de nous quitter, »

dit galamment le colonel en reprenant sa place après avoir fermé la porte.

Le docteur, secouant du petit doigt les cendres de son cigare à la manière des adeptes, répondit :

« La sympathie et la bonté ont sans doute une influence naturelle sur lééonomie de l’homme. Le rapport qui

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