‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 78 sur 108 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

Les bagatelles les plus légères sont pour le jaloux des preuves aussi convaincantes que le serait la parole du saint Évangile.

Suaxsrsans. Le Maure de Venise, . Letemps, qui avait été doux et serein depuis l’orage, changea tout à coup avec la rapidité habituelle au climat de PAmérique. Vers le soir les montagnes envoyèrent une brume froide, et la neige, qui tombait en flocons, annoneait le mois de novembre. Dans cette saison, la température varie subitement et fait transition des chaleurs de Vété au froid de l'hiver. Frances était

testés à lh fenétre de son appartement À regarder la marche lente de la process sion funéraire. Elle éprouvait une mé:

läncolie trop profonde pour n'être cauè sée que par ce spectacle; il y avait dans la cérémonie lugubre à laquelle assiss aient son père: et son frère quelque chose qui se trouvait en harmonie aveg ses propres pensées. En portant jes yeux autour d'elle, elle vit les arbres courber leurs têtes sous la violence deg tourbillons de vent qui rugissaient dati# la vallée avec tant d'impétuosité qu'ils ébranlaient les bâtiments peu solides; et cette forêt, qui naguère brillait au soleil des nuances les plus variées, perdait sa beauté à mesure quele vent, arrachänt les feuilles des arbres, les chassait devant lui. On distinguait de loin sur Îles hauteurs quelques-uns des dragons du Sud, faisant patrouille dans les sentiers qui menaieht au camp. Ils se courbaient en avant sur la pomme de leurs selles pour se garantir le visage de l'air vif envoyé par les grarids lacs d’eau douce; ils serraient fortement contre eux les plis de leurs manteaux pour se garantir de ce froid pénétrant.

La jeune fille vit dispraître la dépouillée mortelle du père d’Harvey, alors qu’on desceridit lentement le cereueil dans la fosse; te spectacle ajouta encore à la tristesse de la scène lugubte.

Le capitaine Singleton dormait sous la garde attentive de son dornestique.

On avait fini pat décider sa sœur à se retirer dans lappärtement qu’on lui avait préparé, afin qu’elle se livrât au

repos dont l'avait privée son voyage de

Ja nuit précédente.

La chambre de miss Singleton communiquait à celles des deux sœurs au moyen d’une entrée particulière, outre celle qui ouvrait dans le corridor comun à toute la maison.

La porte de communication était en-

trouverte; Frances s'en apprôcha dans

la bienveillante intention dé s’assutet de la situation de sa jeune tofnais-

sance. Quelle fut sa surprise quarid elle.

- sit celle qu’elle croyait endotrmie , nen-

seulement encore sur pied, mais dans une disposition qui ne paraissait pas devoir appeler le sommeil. Les longues tresses noires qui, pendant le dîner étaient retenues au sommet de sa tête, se trouvaient maintenant éparses sur ses épaules et sur son sein, et donnaient un air d’égarement à sa physionomie expressive. La pâleur mortelle de son teint contrastait fortement avec le feu qui jaillissait de ses yeux noirs attentivement fixés sur un portrait qu’elle tenait à la main. Frances faillit perdre la respiration quand un mouvement d’Isabelle lui fit entrevoir qu’il représentait un homme portant l'uniforme bien

connu de la cavalerie du Sud; la force :

lui manqua, et par un mouvement involontaire elle porta vivement la main sur son cœur comme pour arrêter son battement, quand elle crut reconnaître dans ce portrait des traits qui étaient profondément gravés dans son âme.

Frances comprit qu’elle s’ingérait il- ‘licitement dans le secret d’autrui, mais son émotion était trop forte pour qu’elle püt proférer un mot; elle alla se placer sur une chaise d’où elle pouvait voir l’étrangère, car il lui était impossible - d'en détourner sa vue. Isabelle était trop occupée de ses sentiments pour apercevoir la tremblante figure qui examinait ses mouvements ; elle pressa contre ses lèvres l’image inanimée avec un enthousiasme qui dénotait la passion la plus violente. L'expression de la belle étrangère changeaïit si souvent, et ces transitions étaient si rapides, que Frances avait à peine le temps de s'assurer du caractère de l'émotion, que déjà elle était remplacée par une autre également forte, également attrayante; l’admiration et la douleur étaient néanmoins les passions dominantes. Cette dernière était indiquéé par de grosses larmes qui coulaient de ses yeux sur le portrait; mais l'intervalle dans lequel elles se succédaient sur ses joues annnonçait un chagrin trop grand pour permettre l’expression ordinaire de la douleur.

. Tous les mouvements d'Isabelle étaient

FENIMQRE COOPER.

marqués par un enthousiasme qui lui était particulier; et chaque passion à son tour triomphait dans son âme avec un empire sans bornes. La fureur du vent qui sifflait dans les angles du bâtiment était en harmonie avec ses sentiments ; elle se leva, et s’avança vers une des fenêtres de lappartement.

Frances ne pouvait plus alors apercevoir le visage d’Isabelle; elle se disposait à se lever pour s’approcher d'elle, quand les sons d’une mélodie touchante l’enchaînèrent à sa place dans un profond silence. Ces mêmes sons avaient une énergie sauvage ; la voix n’était pas étendue, mais son exécution surpassait tout ce que la jeune fille avait entendu jusqu'alors. Elle resta fixée à sa place, cherchant à retenir sa respiration, jus-

qu’à la fin de la romance suivante :

Le vent du nord glace le sommet des monts, le chène de la colline est dépouillé de son feuillage, les vapeurs s’exhalent lentement de la fontaine et le ruisseau brille d’une bordure glacée. La nature entière prend son repas annuel; mais le sommeil païsible à fui Join de mon cœur.

Depuis longtemps l'orage gronde sur ma patrie; depuis longtemps ses braves en soutiennent le choc; depuis longtemps leur chef ennoblit son poste, boulevard élevé sur le roc de la liberté. L’ambition illégitime commence à se ralentir , et cependant un amour malheureux réprime le sou= rire sur mes lèvres.

Autour de moi l’hiver déploie sa fureur , et l’are bre voit ses branches dépouillées de leur feuillage ; mais le soleil brülant du midi semble répandre sur moi le feu de ses rayons dévorants. Au dehors commencent les froides rigueurs de la saison ; mais le feu de la passion ravage eucore mon âme. »

Frances abandonnait son âme entière à cette mélodie, quoique les paroles exprimassent un sens qui, joint aux événements qui venaient de se passer, laissait dans cette âme ardente un sentiment d'inquiétude auquel elle avait jusqu’alors été étrangère. Isabelle quitta la fenétre au moment où les derniers sons parvenaient aux oreilles de sa jeune admiratrice, et pour la première fois son œil s’arrêta sur le pâle visage de Frances. Une subite rougeur colora le vie

dr

sage de chacune d'elles; les yeux bleus de Frances rencontrèrent le grand œil noir de sa compagne, et toutes deux les fixèrent avec un air de confusion sur le tapis; elles continuèrent néanmoins à s’avancer jusqu’au moment où, se rencontrant , elles se prirent la main en silence, et chacune se hasarda à considérer sa compagne.

. « Le changement subit de la saison, et peut-être la situation de mon frère, m'ont inspiré une profonde mélancolie, miss Wharton,» dit Isabelle d’une voix basse et tremblante. |

« Il paraît qu’il n’y a plus rien à craindre pour votre frère , » répondit Frances d’un air aussi embarrassé ; « si vous laviez vu quand il fut amené par le major Dunwoodie!.….»

Ici Frances fut arrêtée par un sentiment de honte qu’elle ne put définir ; et quand elle leva les yeux, elle vit qu’Isabelle cherchait à étudier son visage avec une attention qui ramena impétueusement le sang vers ses joues.

« Vous parliez du major Dunwoodie, » dit faiblement Isabelle.

« Il accompagnait le capitaine Singleton.

— Connaissez-vous Dunwoodie? l’a- .

vez-vous vu souvent?» continua Isabelle d’un son de voix qui fit tressaillir sa compagne. Frances regarda encore Isabelle, et elle rencontra encore ses yeux perçants fixés sur elle comme si elle eût voulu sonder le moindre repli de son cœur. « Parlez, miss Wharton :

le major Dunwoodie est-il connu de vous ?

— Il est mon parent, » dit Frances effrayée de l’air inquiet d’Isabelle.

« Votre parent! repéta Miss Singleton; à quel degré? parlez, miss Wharton , je vous en conjure, parlez.

— Nos parents étaient cousins, » ‘reprit Frances, toujours plus confuse de la véhémence d'Isabelle.

« Et il doit être votre époux?» s’écria l’étrangère avec impétuosité.

La fierté de Frances fut blessée à cette attaque directe contre ses senti-

ments les plus intimes, ses yeux se levèrent avec un peu d’orgueil vers celle qui venait de l’interroger ainsi; mais les joues pâles et les lèvres tremblantes d’Isabelle lui firent aussitôt oublier son:

ressentiment.

« C'est vrai, j’ai deviné. Parlez-moi, miss Wharton; je vous en conjure, par pitié pour mes sentiments, dites-moi, aimez-vous Dunwoodie? » Il y avait dans la voix de miss Singleton un accent plaintif qui désarma le ressentiment de Frances; elle ne put répondre qu’en cachant son visage brûlant dans ses deux mains pour dérober sa confusion , et elle retomba sur sa chaise. ,

Isabelle garda le silence, et marcha à grands pas dans la chambre jusqu’à ce qu’elle fût parvenue à vaincre la violence de ses sentiments ; ensuite elle se rapprocha de l’endroit où Frances était assise, cherchant à cacher à ses yeux la honte qui étoit peinte sur son visage.

Enfin saisissant la main de la jeune fille, elle parut faire un violent effort pour reprendre un air calme, et lui dit :

« Pardonnez-moi , miss Wharton, si mes sentiments indomptables m'ont entraînée un peu trop loin et d’une manière si peu convenable. Le puissant motif, les raisons cruelles... » et elle hésita. Frances releva la tête, et leurs yeux se rencontrèrent encore; elles se jetèrent dans les bras l’une de lautre, leurs joues brûlantes se touchèrent… L’embrassement fut long... il était vif et sincère. mais ni l’une ni l’autre ne proféra un seul mot; et quand elles se séparèrent, Frances se retira dans sa chambre sans plus d’explication.

Pendant que cette scène extraordinaire se passait dans la chambre de miss Singleton, il était question au salon d’affaires bien plus importantes. Disposer des restes d’un dîner tel que celui que nous avons décrit était une tâche qui exigeait un certain calcul. Quoique plusieurs des plus petites pièces de gibier eussent trouvé à se placer dans la poche du domestique de Lawton, et que

LÀ

même l'aide du chirurgien eût calculé l'incertitude d’un long séjour dans desi bons quartiers, néanmoins il en restait encore assez pour que la tante fût fort embarrassée sur la manière dont “elle en disposerait.

César et sa maîtresse avaient donc eu ‘un long pourparler confidentiel relativement à cette affaire importante, et pendant ce temps on avait abandonné le colonel Wellmère aux soins de Sara -Wharton. Tous les sujets communs de conversation étaient épuisés, et le co- ‘Jonel, avec l’air d’embarras qui accompagne toujours le souvenir d’une erreur, fit quelque allusion aux événements de la veille. « Nous pensions peu, miss Wharton, lorsque je vis pour la première fois ce M. Dunwoodie dans vo-

tre maison de Queen-Street, qu’il de- :

viendrait le guerrier renommé que nous

voyons en lui. e

— Guerrier renommé si nous considérons l’ennemi qu’il a vaincu, » dit Sara par égard pour les sentiments de son interlocuteur; « sous tous les rapports c'est un grand malheur qu’il vous soit arrivé un accident, car sans cela il est certain que les armes de notre prince auraient triomphé comme à l'ordinaire.

— Et néanmoins le plaisir de jouir de la société que cet accident m’a procuré me dédommage plus qu’amplement de mon humiliation et de mes blessures , » répondit le colonel avec une douéeur marquée.

« J'espère que ces blessures ne sont pas inquiétantes, » dit Sara se baissant pour cacher sa rougeur, sous prétexte de rompre un fil à l'ouvrage qu’elle tehait sur ses genoux.

« Mes blessures physiques ne sont rien comparativement à la blessure morale. Ah! miss Wharton, c’est dans de pareils moments qu’on ressent bien vivement tout le prix de l'amitié et de la sympathie. »

Celles qui ne l’ont pas éprouvé auront peine à se figurer les progrès rapides que peut faire l'amour en une heure de temps chez une femme sensible, sur-

FENIMORE COOPER

tout quand il y a déjà prédisposition ; dès que la conversation tourna sur le chapitre de l’amitié et de la sympathie, Sara s’aperçut qu’elle devenait trop intéressante pour oser se hasarder à y ré-

| DoPuS elle tourna ses yeux vers le co-

onel, et rencontra les siens fixés sur son beau visage avec une admiration qui en disait bien plus qué toutes les paroles n’auraient pu faire. Leur têteà-tête dura une heure, et quoique le colonel n’eût rien proféré de ce qu'une matrone appellerait un aveu décisif, il avait dit mille choses agréables pour sa compagne, et elle se retira dans son appartement avec plus de satisfaction qu'elle n’en avait éprouvé depuis le moment où son frère avait été arrêté par les Américains. |

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