CHAPITRE VL
Une lettre! 6 que c’est charmant !
La jeune fille qui soupire,
Ce qu’elle n’eût point osé dire
Elle l'écrit ingénument ;
Dans chaque ligne est un sourire,
Dans chaque mot un sentiment.
Duo.
Le sommeil de Griffith dura jusqu’au matin suivant. L'heure était méme assez avancée quand il fut réveillé par un æoup de canon dont le bruit retentit sur le pont au-dessus de lui. Sans retard il quitta son hamac paresseux. Ce fut l’officier des soldats de marine qui se présenta devant lui, dès qu’un domestique eut ouvert la porte de sa chambre.
Griffith mit quelque empressement à
lui demander « si la frégate donnait la chasse à un bâtiment ennemi, qu’elle avait été dans le cas de tirer le canon.
— Ce n’est pas autre chose, répondit l'officier, qu'un avertissement donné à l’'Ariel. On essaïe de lui parler, espérant qu’elle entendra du moins, puisqu’elle s’obstine à ne pas vouloir lire.
Il paraît que tout le monde y dort en-
core à cette heure, car depuis dix miautes on se fatigue ici à lui faire des signaux sans qu’elle réponde à aucun.
Elle n’a pas plus de respect pour nous que pour un charbonnier de Newcastle.
— Dites plutôt qu'elle nous prend pour un ennenuu. Barnstable est prudent, et il a raison, ma foi! Brown Dick a tendu tant de piéges aux Anglais, qu’il peut bien eraindre à son tour Jes ruses de .ceux-ci.
— Comment donc! mais nous lui avons montré ua pavillon jaune sur‘un bleu avec une cornette. Lisez tous nos livres de signaux et tâchez d’y trouver ce que oela signifie, si ce n’est Ariel en toutes lettres. Est-il permis de supposer à des Anglais la moindre connaissance de notre langage yankee ?
— Pour ma part, j'ai connu des Yankees qui déchiffraient de l'anglais plus difficile à comprendre que cela. Et Sans doute Barnstable a fait comme moi. Et tandis qu’il prend sur son ba- ATE, 35° livraison.
mac un dédommagement aux travaux d’hier , l'équipage de l'Ariel a profité de Poccasion pour se faire du bon temps.
Le schooner est en panne, n’est-ce pas ?
— Oui vraiment ! comme un bouchon dans un étang. ‘Donnez à Barnstable une mer bien espacée, un vent favorable et de la toile en petite quantité, et vous êtes sûr qu’il enverra ses hommes sous le pont ; qu’il placera pour soigner le gouvernail ce grand drôle de Tom-le-Long, et qu’il dormira lui-même par là-dessus aussi tranquillement que . moi-même je pourrais le faire à l’église.
— Ah! pour vous, capitaine Manuel, le sommeil est article de foi. En effet, il vient tout naturellement à qui n’a en à faire. Mais permettez que je passe pour monter. En moins de temps qu’il n’en faut pour tourner un sablier le schooner sera près de nous. » Tout en parlant, Griffith avait passé un habit du matin, galonné des ornements en or appartenants à son grade.
Le militaire se détourna de sa position contre la porte pour lui donner passage. Traversant l’obscure grande chambre, et montant un escalier étroit qui le conduisit à la principale batterie du vaisseau, le jeune lieutenant franchit ensuite plusieurs marches mieux placées, et se trouva sur le pont.
Le vent soufflait encore avec force, mais avec régularité; sur l'Océan, les ondes bleuâtres formaient comme des montagnes couronnées d’une écume dont les jets, chassés par le vent, de sommet en sommet, prenaient l’apparence d’un liquide et mobile brouillard.
Mais la frégate voguait au sein de cette mer agitée, avec une aisance qui dénotait l’habileté des hommes chargés de sa direction. Le jour était pur et brillant ; pourtant le soleil paresseux semblait sans force pour arriver jusqu’au méridien, et, conservant dans sa course une inclination marquée vers le sud, il ne parvenait guère à réchauffer du feu de ses rayons l’air humide de Océan.
Au vent, par une distance un mie
au plus, l” 4riel apparaissait, obéissant
34 FENIMORE COOPER
enfin à l’ordre dont le précédent dialogue a fait mention. Son corps noir et bas se montrait sauvent, quoique d’une façon peu distincte, sur la crête d’une
vague plus haute que les autres, et sa voilure se distinguait aisément au-des-- ‘ sus des eaux, dont elle touchait le faîte
de l’un ou de l’autre côté, suivant que le roulis y portait le schooner. Quelquefois aussi il s’enfonçait complétement dans ce qu'on peut appeler les profondes vallées de la mer. Les premiers mâts déliés semblaient alors sortir du sein des flots. Puis, l’ascension
continyait jusqu’à ce que le bâtiment
lui-même reparût, étendant ses vergues
dans l'air, drapé d’écume et prét en.
quelque sorte à prendre son vol vers un autre élément. :
Le beau spectacle dont nous essayons de donner une idée occupa quelques instants Griffith. Ensuite son regard interrogea le ciel, afin d’y reconnaître les dispositions du temps. Le pont de la frégate et les personnes qui s’y trouvaient n’obtinrent son attention qu’en dernier lieu.
. D'abord il aperçut le commandant.
Celui-là, toujours calme et posé attendait patiemment que l’ Ariel exécutât ses ordres. Près de lui se tenait l’étranger qui avait joué si récemment le rôle le plus remarquable parmi les guides du beau navire. Le grand jour et sa position momentanée permirent à Griffith d'examiner ce personnage avec plus de soin qu’il n’avait nécessairement pu le faire dans l'obscurité et le trouble de la dernière nuit. -
Sa taille ne dépassait pas une moyenne hauteur; mais ses formes athlétiques et musculeuses se développaient dans les plus parfaites proportions de la beauté virile. Chose remarquable! la mélancolie et la réflexion formaient les traits principaux de sa physionomie, où se reflétait à peine cette énergie de caractère dont il avait tout récemment donné d’éclatantes preuves. Griffith savait pourtant qu’elle n’était pas toujours privée d’une expression de fierté impatiente.
Volontiers il l'aurait comparé, en se rappelant la manière dont il lui était apparu la veille sous la lueur blafardedes lanternes, à l'Océan, tantôt agité par la tempête en furie, tantôt calme ainsi qu’un lac azuré.
Les yeux du pilote étaient alors tixés à terre. Quand il les relevait, il les promenait, inquiets et rapides, autour de lui. La jaquette verte recouvrait encore le surplus de ses vêtements. A l’étoffe coinmune dont elle était faite, à sa coupe grossière, on l'aurait prise pour le modeste attirail du dernier des matelots. Ce n’est pas que le jeune homme n'eût promptement remarqué combien l'air d’aisance et de propreté avec lequel son propriétaire se maintenait dans ce eostume vulgaire, était de nature à démentir une pareille supposition. Là finit l’examen de Griffith, car l’approche de l’Ariel détourna l'attention des assistants, pour la reporter vers l’entretien qui allait avoir lieu entre les deux commandants.
Dès que le petit schooner fut sous la poupe de la frégate, le capitaine Muünson
donna ordre au lieutenant Barnstable de ’
quitter son bord et de passer sur le sien.
Aussitôt le schooner hala. Puis, quand il eut prit possession des eaux paisibles que la vaste machine protégeait contre le vent, la petite barque que nous connaissons déja fut mise en mer. Elle avait toujours son même équipage, celui qui la veille était débarqué sur les côtes, maintenant à peine visibles sous le vent.
On aurait pu les prendre en effet pour un nuage bleu dont l'Océan se couronnait à l'horizon.
Qüand Barnstable fut descendu dans sa barque, quelques coups de rames suffirent à amener, voltigeant en quelque sorte sur leau jusqu’à côté du vaisseau commandant. Un homme resta pour la garder, muis à la distance nécessaire pour courir sans danger des bordées. Quant à l'officier et aux autres matelots, ils montèrent à bord par le flanc de la frégate.
Les cérémonies d'usage pour une réception furent ponctuellement observées
LE PILOTE
par Griffith et ses collègues, lorsque Barnstable mit le pied sur le pont.
Aussi, quoique chacun fût prêt à tendre la main au brave officier , personne ne se permit d’outre-passer les salutations permises par le décorum officiel, tant que le dialogue entre les deux commandants ne fut pas terminé.
Dans l’intervalle, les hommes de la barque s'étaient avancés et mêlés aux marins de la frégate. Seul, le contremaître était resté, établi gravement dans l’un des passe-avant , d’où il examinait , avec un air de désapprobation, ls masse compliquée des agrès au-dessus de lui. On jugera sans peine que plusieurs jeunes gens, M. Merry à leur tête, se laissèrent attirer à ce spectacle, et les espiègles se mirent en mesure de recevoir cet hôte singulier, de facon à satisfaire leur penchant pour la raillerie.
Peu d’instants suffirent à l’entrevue de Barnstable et du capitaine. Le premier traversa ensuite le groupe réuni autour du eabestan pour lui faire un accueil pluÿ cordial.. De la tête il avait fait signe à Griffith de le suivre, et il précéda son ami, suivant le chemin de la grande chambre, avec la liberté d’un homme qui se sent presque chez lui. Cette conduite insociable était peu en, rapport avec le earactère naturel et les manières ordinaires du jeune lieutenant.
Aussi les autres officiers, croyant qu'il s'agissait d’une affaire relative au service et secrète , firent place à leur collègue pour qu’il allät seul le rejoindre.
Pour sa part, Barnstable avait pris la détermination bien arrêtée qu’il en serait ainsi ; car il saisit la lampe placée sur la table commune, et après être entré dans la chambre du premier lieutenant, tira la porte derrière eux, et la ferma vivement à clef. Quand ils furent enfin . tête à tête, il indiqua à son compagnon, comme par déférenee pour la supériorité du rang, une chaise, la seule qu’il y eût auprès d’eux ; et, se jetant lui-même nonchalamment sur une espèce de caisse, il commenca de la manière suivante :
« Quelle nuit nous avons eue ! vingt fois j'ai cru que la mer était venue à bout de vous passer sur le corps, et je vous considérais comme des hommes noyés, ou, ce qui est pire, comme échoués sur la côte, et destinés à languir sur les pontons des insulaires. Tout à coup vos lumières ont répondu au coup de canon parti du schooner ! Oh! le meurtrier ne doit pas avoir plus de soulagement à sentir sa conscience allégée de remords, que je n’en éprouvai à la vue de votre petite iumination de suif et de coton !
Mais, Griffith, j'ai autre chose à vous dire.
— À m’apprendre comment vous avez dormi de bon cœur, lorsque vous vous étes trouvé sur des eaux profondes, et comment votre équipage n’a pas voulu rester en arrière de son digne commandant ? Tout cela a si bien réussi qu’il y avait ici une téte grise, laquelle commençait à faire la grimace. Vrai, Dick, vous gagnerez les habitudes d’un marin d’eau douce à rester sur cette coquille où les matelots peuvent aller se coucher avec la régularité des habitants d’un poulailler.
— Voilà de lexagération, Ned,. dit Barnstable souriant. Je tiens aussi fermement à la discipline que si le schooner portait pavillon d’amiral sur son bord.
Quarante hommes, avouez-le, ne peuvent point parader aussi grandement que trois ou quatre cents. Mais, quant à ce qui est de carguer ou de déployer les voiles, 1 n’y a pas de jour où je ne puisse vous défier.
—Sans doute ! c’est qu’il faut moins de temps pour plier une serviette que pour plier une nappe. Mais je maintiens mon dire : jamais un vrai marin ne doit laisser son vaisseau sans des yeux vigilants pour observer s’il marche à l’est ou à l’ouest, au nord où au sud.
— Qui donc:est coupable d’un pareil oubli de toute règle ?
— Écoutez donc, on raconte généralement sur la frégate, que lorsque Île vent est bon, vous faites asseoir auprès du gouvernail ce gaillard nommé Tom-
le-Long, que vous lui dites de tenir toujours la droite ligne, et que vous invitez alors tous vos gens à mettre leurs bonnets de nuit. Ensuite, bonsoir ! chacun se laisse bercer doucement dans son hamac jusqu’à ce que les ronflements du pilote le réveillent.
— C'est une calomnie ! »cria Barnstable avec une indignation qu’il cherchait en vain à déguiser. « Et qui fait courir de pareils bruits , monsieur Griffith?
—Je les tiens du soldat,» dit son ami, dont les intentions moqueuses firent place à un air d’insouciance. « Quant à moi, je n’y ajoute foi qu'à moitié. Bien certainement, par exemple, vos yeux sont restés ouverts la nuit dernière, sans que vous ayez dû en faire autant durant la matinée. .
— Ah! ce matin! Eh bien, oui, j'ai été distrait ; mais c’est que j’étudiais un nouveau livre de signaux , Griffith, et sa lecture rm'’intéressait mille fois plus que tous les pavillons dont la frégate pourrait se pavoiser depuis le pied jusqu’à la pointe de ses mâts.
— Bah ! auriez-vous découvert les signaux secrets des Anglais ?
— Non, non,» ditenfin Barnstable, en appuyant vivement la main : sur le bras de son ami; « non; mais j'ai rencontré hier soir sur les rochers une jeune fille qui s’est montrée à moi telle que je le crovais, et telle que je l’aimais , pleine d'intelligence et de résolution.
— De qui parlez-vous ?
— De Catherine. »
A ce nom, Griffith tressaillit involontairement sur son siége. La couleur s’effaça sur ses joues, qui devinrent pâles comme la mort, puis elle s’y reporta, brûlante, comme si de son cœur s'était épanché un torrent de sang. Mais, honteux de trahir une telle émotion, même devant son ami le plus cher, il s'efforça de la maîtriser, et reprit assez de tranquillité pour se rasseoir et parler.
« Était-elle seule ? demanda-t-il.
— Elle était seule; mais elle m’a laissé » cette lettre et ce livre inestimable que
je ne donnerais pas pour une bibliothèque tout entière. »
Les yeux de Griffith contemplèrent
d’un air distrait le trésor que son ami évaluait si haut, tandis que sa main saisissait avidement la lettre ouverte .
sur "la table devant lui. Inutile de faire observer au lecteur qu’elle était d’une écriture de femme, et que c'était précisément le papier remis par Catherine à Barnstable, la veille. Voici maintenant quel en était le contenu :
7” « Espérant que la Providence pourra nous rapprocher de telle sorte que je puisse vous voir ou du moins vbus faire remettre cet écrit, j'ai préparé à tout événement un court exposé de la situation où Cécile Howard et moi nous nous trouvons en ce moment. Ce n’est pas que je prétende vous engager ainsi que Griffith dans quelque foile et téméraire entreprise. Non; mon but est uniquement de vous faire réfléchir avec prudenee et maturité sur les moyens de venir à notre secours.
« Aujourd’hui vous connaissez trop sans doute le caractère du Colonel Howard pour espérer qu’il consente jamais
. à gratifier un rebelle de la main de sa
nièce. Déja sa loyauté, c’est ainsi qu'il nomme ce que moi j'appelle tout bas à l'oreille de Cécile sa trahison, déja sa loyauté lui a coûté le sacrifice non seulement de sa patrie, mais aussi d’une grande partiede sa fortune. Dans la franchise de mon cœur (vous ne savez que trop, Barnstable, combien je suis franche), je lui ai avoué, lorsque la tentative désespérée de Griffith pour enlever Cécile échoua dans la Caroline. que j'avais eu la faiblesse de faire certaines promesses au jeune officier qui accompagnait le marin dans ses perfides visites à la plantation. Hélas! quelquetois je me prends à penser qu’il aurait mieux valu peut-être pour nous tous que votre vaisseau ne fût jamais entré dans la rivière, ou du moins qu'après y être entré, Griffith n’eût fait aucune tentative pour revoir ma cousine. Le colonel
cette nouvelle comme on devait s’y at-
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tendre. Figurez-vous donc un tuteur de cette espèce, apprenant que sa pupille va passer au traître ennemi de son pays et de son roi avec un bagage de trente mille dollars ! Les arguments ne me manquèrent point en votre faveur. J’alléguai que l’Amérique était votre pays, et que vous n’aviez point de roi. Puis je vantai les avantages de votre profession.
Tout fut inutile. A l’entendre, vous étiez un rebelle, j'étais habituée à cette épithète; puis un traître, ce qui, dans son vocabülaire, est de tous points la même chose. Ses récriminations allèrent jusqu’à vous accuser de lâcheté. Comme je savais le contraire, je n’hésitai point à ke dire. Enfin, il dépensa en votre honneur tout un arsenal de qualifications injurieuses, dont il m’est impossible de me souvenir, si ce n’est toutefois des grands mots de désorganisateur, de niveleur, de démocrate, de jacobin ; sans doute ce n’est pas moine qu’il voulait dire. En un mot, il a représenté dignement le rôle du colonel Howard en colère. Heureusement, sa puissance n’est pas de la même nature que célle de ses rois, c’est-à-dire se perpétuant de génération en génération. Encore une année de patience, me suis-je dit, et je serai maîtresse de mes actions, si du moins je puis ajouter foi à vos promesses; car ma résolution était bien prise de tout endurer, excepté le martyre, plutôt que d'abandonner Cécile.
« Quant à ma pauvre amie, elle a pour se chagriner plus de motifs que moi.
Car n’est-elle pas la nièce du colonel, en même temps qu’elle est sa pupilie et son héritière? Selon moi, cette dernière circonstance n’influe certainement en rien sur sa conduite et ses sentiments. Mais le colonel Howard croit y puiser le droit de la traiter en véritable tyran. Après tout, quand il n’est pas irrité par ses alentours, c’est un parfait honnête homme ; Cécile.a même pour lui de l'affection. Mais que voulez-vous? un homme obligé, dans sa soixantième année, de quitter son pays, et de renoncer à la moitié de ses revenus, ne peut être
d'humeur à canoniser les auteurs d’un pareil changement dans sa position.
“« À ce qu’il paraît, les Howard faisaient leur résidence, il y a un siècle, et lorsqu'ils habitaient l'Angleterre, dans le beau comté de Northumberland. Telle est la raison pour laquelle il nous y conduisit en quittant pour toujours, à l’entendre, l'Amérique, d’où le chassaient les événements politiques et la crainte de voir un rebelle usurper le titre de son neveu. Durant deux mois nous y avons vécu d’une manière tolérable; mais il y .
a trois ou quatre semaines que l’on apprit par les journaux l’arrivée-en France de la frégate et de votre schooner: Depuis cet instant, la surveillance qu’on exerce sur nous est aussi stricte et aussi sévère que si nous méditions une nouvelle fuite à l'instar de notre escapade de la Caroline.
« À son arrivée ici, le colonel loua un vieux bâtiment qui tient du château, de l’abbaye, de la maison , et avant tout de la prison. Ses ancêtres l'ont habité :
c’est ainsi qu’il justifie ce beau choix :
dans cette délicieuse habitation , il y a des cages où l’on retiendrait aisément des oiseaux plus impatients de leur liberté que nous ne le sommes nous-mémes. Dernièrement l'alarme fut donnée dans un bourg du voisinage situé près
de la côte; on y annonça que deux
navires américains , dont la description rappelait parfaitement les vôtres, s’étaient approchés du rivage. Puis, comme on ne rêve ici qu’à ce terrible Jean-Paul, on imagina bientôt qu’il devait monter l’un des deux. Mais le colonel Howard soupçonne , à ce que je crois, la vérité, car il a pris les plus minutieuses informations sur les bâtiments en vue. C’est au point qu’il a établi chez lui une espèce de garnison, sous prétexte de se tenir en garde contre des maraudeurs semblables à ceux qui récemment ont, dit-on, mis lady Selkirk à contribution.
« Maintenant, attention, Barnstable.
Je ne veux pas en aucune facon que vous vous hasardiez de venir à terre, ni que la moindre goutte de sang coule
” pour notre service. Vous comprendrez . cela, si vous m’aimez. Cependant il est von que vous sachiez où nous sommes renfermées et quels gens nous gardent.
Pour ce motif, j’entreprends une description de la citadelle et de sa garnison.
« Le bâtiment est construit en pierre dans son entier; y pénétrer ne serait pas chose aisée. À l’intérieur comme à l'extérieur, il présente un tel dédale de tours et de détours qu’il faudrait une autre plume que la mienne pour vous en débrouiller le fil Mais voici l’important. Les chambres occupées par ma cousine et moi sont au troisième et dernier étage d’une aile que vous pouvez appeler une tour, si cela sourit à votre imagination romanesque, mais qui n’est en réalité rien autre chose qu’une aile; plaise à Dieu que je pusse m’en servir pour voler! Si par aventure vous arriviez en vue du noble manoir, il serait facile de reconnaître notre quartier personnel aux croisées habituellement
ouvertes, et surtout aux trois girouettes :
enfumées qui se dressent sur son toit pointu. En face de nos fenêtres, à la distance d'un demi-mille au plus, se trouve une masure déserte et ruinée, que le voisinage d’un bois met à l'abri de tous regards observateurs. Il ne s’agit pas d’y chercher une habitation commode, mais on y est à couvert dans quelques chambres et dans les caves.
J'ai préparé, d'après les explications que vous m’avez données autrefois sur ce sujet, un assortiment de soies de toutes couleurs pour servir de signaux, et un petit dictionnaire contenant toutes les phrases qui pourraient être utiles dans une communication entre nous.
Elles sont classées par numéros, de ma- ‘ nière à correspondre aux-signaux. Vous recevrez par cette lettre un exemplaire de mon livre, dont je garde Je manuscrit original. C’est à vous de préparer les pavillons nécessaires à votre usage. Si l'occasion s’en présente jamais, nous pourrons au moins par ce moyen causer agréablement quelques instants, vous, du sommet de la tour en ruine, moi,
FENIMORE COOPER
de K fenétre située à lorient de mor cabinet de toilette. -
« Parlons de la garnison, maintenant:
comme adjoint au commandant, le colonel Howard, qui a conservé toute la fierté de son ancienne profession, nous avons d’abord Kit-Dillon, cet ennemi du bonheur de Cécile, avec sa longue figure de Savannah, ses yeux hargneux et noirs, et sa peau qui ne leur cède en rien sous le rapport de la couleur. Vous savez qu’il est parent éloigné des Ho- Ward et désire s’allier de plus près à leur noblé famille; il n’est pas riche, c'est vrai, mais comme l’observe journellement le colonel, il est sujet fidèle et loyal, et il ne fraie pas avec les révoltés. Si je demande pourquoi dès lors il n’a point ‘pris les armes en ces temps de troubles, afin d’occuper son rang sous les drapeaux du prince qu’il chérit, Howard répond que sa profession fait son excuse, qu’il a été élevé pour le barreau et destiné à remplir dans les colonies les plus hautes fonctions judiciaires, et que pour sa part. il espère vivre assez pour l’entendre un jour prononcer de justes condamnations contre des hommes sans nom ni foi. N’est-ce pas consolant à entendre? Il a fallu me résigner. Kit-Dillon a donc quitté la Caroline avec nous, et y restera jusqu’à ce que vous parveniez à le saisir et à exécuter d’avance sur sa personne la sentence dont il ose vous menacer. Voilà le mari que depuis longtemps on propose à Cécile. Mais depuis votre arrivée sur les côtes d'Angleterre, le siége est devenu un assaut. Il en est résulté que ma cousine s’est d’abord renfermée dans sa chambre, puis ensuite que son oncle l’y a tenue renfermée à son tour : c’est au point que maintenant elle ne peut sortir de l’aile où nous habitons.
« La troupe des deux geûliers en chet consiste en quatre domestiques, deux noirs et deux blancs, plus un ofticier et vingt soldats envoyés en logement de la ville voisine, sur la demande expresse du colonel, pour y demeurer tant «que
LE PILOTE
la côte ne sera pas débarrassée du voisinage des pirates. Oui, voilà le nom sonore que l’on vous applique. Et quand les leurs débarquent chez vous, pillent, volent, massacrent les hommes et insultent les femmes , ce sont des héros!
La belle chose que de pouvoir inventer des noms et faire des dictionnaires ! Si le mien ne sert à rien, à vous la faute.
« Je le déclare, lorsque je me rappelle les termes insultants et cruels dont on se sert dans ce pays en parlant de mes compatriotes, et des Anglais comparés entre eux, je perds toute ma présence d’esprit et j'oublie mon sexe.
Mais ma mauvaise humeur ne doit pas vous exciter à rien tenter d’imprudent.
Songez à votre vie, à leurs prisons, à votre réputation; et, surtout, surtout n'oubliez pas