Sous-lieutenants de cavalerie, À. M
— Eh bien, je viens livrer entre vos mains un traître condamné. Voici Harvey Birch, l’espion colporteur. »
Lawton tressaillit en jetant les yeux sur son ancienne connaissance, et se tournant vers l’écorcheur d’un air sombre, il lui dit :
« Et qui êtes-vous, monsieur, pour parler aussi librement de vos voisins ? »
Puis saluant Dunwoodie, « mais je vous demande pardon, monsieur; voici l’officier commandant, vous aurez la complaisance de vous adresser à lui.
— Non, » répondit l’autre avec humeur ; c’est à vous que je livre le colporteur, et c’est de vous que je réclame Ja récompense.
— Etes-vous Harvey Birch ? » demanda Dunwoodie d’un ton d'autorité, qui fit aussiôt reculer l’écorcheur jusqu’à l’autre coin de la chambre.
« Je le suis, » dit Birch orgueilleu-
sement.
« Et vous êtes traître à votre pays ! »
continua le major avec sévérité. « Savez-vous que j'ai droit d'ordonner votre exécution cette nuit ?
— Ce n'est pas la volonté de Dieu d'envoyer une âme si promptement en sa présence, » dit le colporteur avec solennité.
« Vous dites vrai, dit Dunwoodie, et j'ajouterai quelques heures à votre vie; mais comme votre crime est odieux aux yeux d’un soldat, vous mourrez demain.
— Comme il plaira à Dieu, » répondit Harvey sans éprouver la moindre émotion.
« J'ai passé bien du temps pour prendre ce scélérat, » dit l’écorcheur en sortant un peu de son coin, « et j'espère que vous me donnerez en certificat qui m'autorisera à toucher la récompense :
on à promis de la payer en or.
— Major Dunwoodie, » dit l'officier de service en entrant dans la salle , «les patrouilles rapportent qu’il y a eu une maison incendiée près du champ de bataille d'hier.
— C’est la cabane du colporteur, »
FENIMORE COOPER
murmura le chef des écorcheurs ; « nous ne lui avons pas laissé une seule latte pour abri; je l’aurais brûlée il y a plusieurs mois, si je n’avais eu besoin de ce piége pour prendre le renard.
— Vous m'avez l'air d'un patriote fort ingénieux , » dit Lawton très-gravement. « Major Dunwodie, j’appuie la demande de ce digne gentilhomme , et je sollicite la permission de faire délivrer la récompense promise à lui et à ses camarades.
— Vous l'avez, dit le major; et vous, misérable, préparez-vous au sort qui vous attend demain avant le coucher da soleil.
— La vie n’a rien qui puisse me Ja faire regretter, » dit Harwey levant lentement les yeux, et les promenant d’un air égaré sur les figures étrangères qui se trouvaient dans la salle.
« Allons, dignes enfants de l’Amérique, dit le capitaine Lawton, suivezmoi, et venez recevoir votre récompense. »
La bande accepta volontiers cette invitation, et suivit le capitaine vers le lieu qu’on avait assigné à sa troupe.
Dunwoodie garda un instant le silence:
il ne voulait pas triompher d’un ennemi vaincu, et il continua d’un ton solennel.
« Vous avez déjà été jugé, Harvey Birch, et la vérité a prouvé que vous êtes un ennemi trop nuisible à la liberté de l'Amérique pour qu’on puisse vous accorder la vie.
— La vérité ? » répéta le colporteur en se relevant avec dignité sous la balle qu’il portait, comme si son poids n’eût été rien pour lui.
« Oui, la vérité. Vous êtes accusé de rôder près de l’armée du continent, d’épier ses mouvements , d’en instruire l'ennemi, et de l'aider à faire échouer les projets de Washington.
— Croyez-vous que Washington m'accuserait ? » demanda le colporteur avec un sourire horrible.
. « Sans doute... même la justice de Washington vous condamne,
L’ESPION. 125
— Non!.. non!.. non!..» s’écria Harvey, d’un ton qui fit tressaillir Dunwoaodie; « Washington sait voir plus loin que de prétendus patriotes. N’a-t-il pas tout risqué sur cette carte ? Si l’on a préparé un gibet pour moi, n’en avait-on pas préparé un pour lui aussi? Non...
aon... non... Washington ne dirait jamais : « Conduisez-le au gibet. »
— Auriez-vous à adresser au commandant en chef quelque sollicitation qui puisse vous sauver la vie, malheureux homme? » dit le major revenant de la surprise que lui avaient causée les manières et les paroles d’Harvey.
Birch tremblait par la violence des sentiments qui se combattaient en lui.
Son visage avait pris la pâleur affreuse de la mort, et sa main saisit dans les plis de sa chemise, où il l’avait cachée, une petite boîte de fer-blanc qu’il ouvrit...’ il en tira un petit papier; son œil le parcourut un instant. Déjà il avait avancé la main pour le remettre à Dunwoodie, quand tout à coup, la retirant , il s’écria :
« Non, ce secret doit mourir avec moi ; je connais les obligations de mon service, je ne les trahirai pas pour racheter ma vie. Ce secret mourra avec moi.
— Donnez-moi ce papier, et peutêtre pourrai-je vous pardonner, » dit avec empressement Dunwoodie, qui s’attendait à découvrir quelque chose d’important à la cause américaine.
«Il mourra avec moi! » répéta Birch; et une vive rougeur, animant la pâleur de ses traits, leur donna un éclat extraordinaire.
« Saisissez le traître! » s’écria précipitamment le major, « et arrachez - lui son secret. »
On voulut aussitôt exécuter cet ordre; mais les mouvements du colporteur furent trop prompts pour en laisser le temps... En un instant il eut avalé le papier, dont on cherchait à s'emparer violemment. Les officiers s’arrétèrent, saisis d’étonnement en voyant la promptitude et l’énergie de l’espion ; mais le chirurgien s’écria vivement :
« Tenez-le bien pendant que je vais lui administrer un émétique.
— Arrêtez ! s’écria le major. Si son crime est grand, la punition le sera aussi.
— Conduisez-moi, » s’écria Harvey laissant retomber la balle qu’il portait, et S’avançant vers la porte avec une dignité incompréhensible. Ù
« Où donc? » demanda Dunwoodie de plus en plus surpris.
« À la mort.
— Non, » dit le major reculant d’horreur devant l'exécution de son arrêt.
« Mon devoir m’ordonne de vous faire mourir , mais, certes, pas aussi promptement ; je vous accorde jusqu’à demain neuf heures pour vous préparer à ce moment redoutable. »
Dunwoodie donna à voix basse ses ordres à un sous-officier, et fit signe au colporteur de se retirer. L’interruption qu'avait amenée cette scène mit fin aux plaisirs de la table, et les officiers se rendirent chacun à leur lieu de repos.
Peu d'instants après on n’entendait plus d’autre bruit que celui de la sentinelle qui arpentait le terrain glacé devant l’hôtel Flanagan.