CHAPITRE XVII
Iest des visages dont les traits mobiles expriment chaque passion innocente du cœur ; où l'amour, l'espérance et la tendre pitié se reflétent comme dans un miroir ; mais la froide expérience sait voiler ces délicates nuances par des regards habilement inventés pour couvrir les projets adroits d’une vile imposture. Duo.
Le sous-officier auquel Dunwoodie avait confié le colporteur transmit sa charge au sergent régulier de la garde. Le don du capitaine Wharton avait fait effet sur le jeune militaire : un certain mouvement de saltation, qui s'était emparé des objets placés sous ses yeux, lavertit qu’il était nécessaire d’aller rétablir l’équilibre delanature par le sommeil ; après avoir recommandé au nouveau geûlier d’Harvey de n’omettre aucun soin pour
s’assurér du prisonnier , le jeune homme s'enveloppa de son manteau et s’étendit sur un banc devant le feu, où il ne tarda pas à trouver le repos dont il avait besoin. Toute l'arrière-partie du bâtiment était occupée par un grand hangar, dont une des extrémités avait été séparée du reste par une cloison, et formait un petit logement, qui avait sans doute servi autrefois à serrer quelques instruments d'agriculture. Depuis ces temps de trouble on l'avait dépouillé de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur, et en arrivant, Betty s’en était emparée pour en faire son magasin et sa chambre à coucher. On y avait aussi déposé les armes de réserve et les bagages du corps : tous ces trésors étaient confiés à la garde de la sentinelle qui faisait faction derrière le quatier- général ; une seconde sentinelle était placée près de la maison pour protéger les chevaux des officiers : elle avait vue sur l'extérieur du hangar ; et, comme il n’y avait à ce dernier d'autre ouverture que la porte, le sergent l'avait prudemment choisi pour y mettre son prisonnier jusqu’à l'heure de son exécution. Plusieurs raisons avaient déterminé Hollister à faire ce choix, entre autres l'absence de la blanchisseuse qui s’était couchée devant le feu de la cuisine. Elle révait en ce moment qu'un parti de l'ennemi attaquait le corps, et elle prenait le bruit de ‘ses narrines pour les trompettes des Virginiens. Une autre des raisons du sergent avait été l’opiriion particulière qu'il avait conçue de la vieet de là mort, opinion qui Pavait fait considérer dans le corps comme un homme d’urie piété et d’une sainteté exemplaires.
Le sergent avait plus de cinquante ans, et, depuis plus de la moitié de ce temps ? il suivait Ja carrière des armes.
Ee retour constant des morts subites
avait produit sur Jui une impression tout opposée à l’effet motal que.produit d'ordinaire la vue de scènes pareilles, et il était devenu non-seulement le plus rangé, mais le plus digne de confiance
FENIMORE COOPER
de la troupe. Aussi le capitaine Lawton avait récompensé sa fidélité en le nommant chef d'ordonnance,
Le sergent suivi de Birch se rendit en silence à la porte de la prison projetée, et ouvrant la porte d’une main, de l’autre il porta en avant une lanterne pour éclairer le prisonnier. Lorsqu’il se fut assis sur un tonneaü qui contenait le breuvage favori de Betty, il fit signe à Birch de s’asseoir sur un autre ; il plaça la lanterne à terre, et, après avoir attentivement fixé son prisonnier , il lui dit :
« Vous m'avez l'air de vouloir faire face à la mort comme il convient à un homme , et je vous ai amené dans un lieu où vous pourrez recueillir vos pensées sans crainte d’être interrompu.
. —-(est un lieu trop effrayant pour se
préparer à ce dernier changement, » dit Harvey en frémissant et en jetant un regard vague autour de sa petite prison.
« Ah ! quant à cela, reprit le vétéran, qu’un homme aligne et fasse ranger sa pensée pour la dernière revue dans tel ou tel lieu, cela n’importe guère dans le compte général, J’ai sur moi un petit livre dans lequel je ne manque jamais de lire quand npus sommes prêts à livrer quelque combat , et je lai reconnu pour étre un grand fortifiant dans le besoin. » En disant ceci, il tira une Bible de sa poche et l’offrit au colporteur. Birch, reçut le volume avec respect, mais il avait un air distrait et une divagation dans le regard qui firent croire à son compagnon que la frayeur 1 dominait : il chercha à lui offrir quel- :
ques consolations.
. «Si quelque choge pêse: sur votre conscience, voici le meilleur moment pour vous en délivrer ; si vous avez fait tort à quelqu'un, je vous donne ma parole d’honnête dragon que je vous aiderai à réparer vos torts.
- «llen est peu qui ne soient dans ce cas, » dit Harvey jetant encore une foig son regard vague sur le sergent.
… «Sans doute il est naturel de pécher ;
L'ESPION
mais on peut avoir commis ce dont on 8e repent, et personne ne voudrait, “après tout, mourir avec un gros et lourd péché sur la conscience. »
Harvey avait eu alors le temps d’examiner entièrement le lieu où il devait pas- ‘ser la nüit, et il n’avait vu aucun moyen ‘de s'échapper ; mais comme l'espoir est ‘toujours lé dernier sentiment qui déserte lé cœur de homme, il commença à donner un peu plus d’attention à ce que lui disait le sergent; il fixait sur son visage brûlé des yeux si pénétrants, ‘qu’Hoilister baissa la vue devant l’expression égarée qu’il trouva dans le regard du prisonnier.
« On m’a appris à déposer le fardeau de mes péthés aux pieds de mon Sauveur, répondit Harvey.
— $añhs doute, reprit l’autre, tout cela est très-bien ; mais il faut faire jusice quand l’occasion s’en présente. Il y a bien des troubles dans le pays depuis le Commèncerhent de la guerre, et bien des gens se sont vus privés de ce qui Jéur appartenait légitimement. Mais j'ai souvent peine à concilier un pillage même permis avec ma conscience timorée.
— « Ces mains, » dit le colporteur gen étendant des doigts décharnés « ont passé bien des années au travail, mais jamais un moment au pillage.
— C’est très-bien, reprit l’honnêéte soldat, et c’est sans doute une grande consolation pour vous. Il y a trois grandes fautes dont un homme devrait toujours se préserver, parce que, moyennant eela et avec la miséricorde de Dieu, il peut espérer d’être passé en revue avec les saints du paradis : c’est le vol, le meuïtre et la désertion.
. — Dieu merci,» sécria Birch avec ferveur, « je n’ai jamais ôté la vie à un de mes semblables.
: — Pour ce qui est de tuer un homme dans une bataille, interrompit le sergent, ce n’est que faire son devoir. Si la cause est injuste, le crime retombe sur la nation : mais assassiner de sangfroid est presque un aussi grand crime
aux yeux de Dieu que eelui du déserteur.
— Je n'ai jamais servi, donc je n’ai pu déserter, » dit Harvey en appayänt sur sa main sà tête mélancolique. . :
« Quant à cela, la désertion ne se borne pas à quitter son drapeau, quoi-
.que celle-là soit sarts doute la plus in-
fâme’, continua le dragon; il se peut qu’un hommb abandonne san pays au moment où il a besoin de ses bnfants. +
Birch cacha son visage dans ses deux mains et tout son corps frémit. Le sergent le regarda avec attention, mais bientôt ses bons sentiments triomphèrent de ses antipathies, et il continua avec douceur :
« Néanmoins, c’est un péché qui peut 8e pardonner si l’on s’en repent sincère»
ment, et il importe peu quand et com.
ment up homme reçoit la mort, pourvu qu’il meure en chrétien et en homme.
Je vous engage à faire quelques prières, puis tâchez de vous reposer, afin de vous trouver dans l’un et l’autre cas. Il n’y a plus à espérer votre pardon, car le colonel Singleton a envoyé des ordres positifs pour qu’on vous-ôte là vie dès que vous serez en natre pouvoir. Non; non, rien ne peut. vous sauvyer.
— Vous dites la vérité, s’écria Birch; il est maintenant trop tard. J'ai anéanti mon unique sauve-garde, Mais lui il res dra justice à ma mémoire.
— Quelle sauve-garde ? » demanda le sergent d’un ton de curiosité.
« Rien; » répondit le colporteur, res prenant son air ordinaire et baissant les yeux pour éviter les regards inquiets de son compagnon.
« Et qui lui ?
— Personne ; » répondit Harvey paraissant désirer n’en pas dire davantage.
« Rien et personne ; ce n’est pas là ce qui vous sera bien utile maintenant ; »
dit le sergent en se levant pour s’en aller; «couchez-vous sur le lit de mistress Flanagan et tâchez de sommeiller. Je reviendrai vous yoir de bonne heure depnain.
Je voudrais de toute mon âme pouvoir
vous étre utile; car je n’aime pas à voir pendre un homme comme un chien.
— Alors vous pourriez me sauver de cette mort ignominieuse, » dit Birch en se levant avec rapidité et en saisissant le dragon par le bras. « Oh ! que ne vous donnerai-je pas en récompense !
— Et comment? » s’écria le sergent avec surprise.
« Voyez, » lui dit le colporteur en lui
montrant plusieurs guinées, « tout ceci n’est rien au prix de ce que je vous donnerais si vous vouliez m'aider à nie sauver.
. — Quand vous seriez l’homme dont cet or porte l’effigie, vous ne me feriez pas prêter la main à un tel crime, » dit le soldat jetant les guinées par terre avec dédain. « Allez, allez, pauvre misérable, et faites votre paix avec Dieu, car ce n’est que de lui maintenant que vous devez attendre du secours. »
Le sergent prit sa lanterne, et se retirant avec quelque indignation dans ses gestes , il abandonna Harvey à ses tristes méditations sur le sort qui s’approchait de lui. Birch se jeta avec désespoir sur le grabat de Betty, tandis que son gardien alla donner les ordres nécessaires à la sentinelle pour qu’il ne pût échapper.
Hollister termina ses injonctions à l’homme qui veillait dans le hangar par ces mots . « Votre vie en dépend; qu’il ne s'échappe pas ! que personne n'entre ou ne sorte de la chambre avant demain matin.
* — Mais, dit le factionnaire, ma consigne porte de laisser entrer et sortir Betty toutes les fois qu’il lui plaira.
— Eh bien, laissez-la entrer; mais ayez soin que ce rusé colporteur ne se sauve pas dans les plis de ses jupes. » I] continua sa ronde donnant des ordres semblables à tous les factionnaires qui gardaient les abords de ce lieu.
Après le départ du sergent le silence le plus profond régna dans la prison solitaire d’Harvey ; enfin le dragon qui était à sa porte entendit sa respiration qui bientôt s’éleva. en une cadence régu-
El
FENIMORE COOPER
lière comme celle qui indique un profond sommeil. Le soldat continua d'aller et de venir devant son poste en réfléchissant sur cette indifférence de la vie, qui laissait à la nature son repos ordinaire, jusque sur le bord de la fosse. Le nom d'Harvey Birch était cependant depuis trop longtemps le sujet de la haine générale pour qu’il pût se méler la moindre commisération aux réflexions de la sentinelle, et si le sergent lui avait montré quelque considération et quelque bonté, ilétait peut-être le seul de son grade qui pût témoigner cette bienveillance au prisonnier et tous auraient imité le vétéran dansle refus de la récompense, quoiqu’ils n’eussent peut-être pas tous eu des motifs aussi louables; il y avait un sentiment de vengeance décue dans l’âme du factionnaire en voyant que son prisonnier jouissait d’un sommeil dont il était privé lui-même , et en observant tant d’indifférence chez un homme condamné à subir le plus grand châtiment que püt lui infliger la rigueur militaire , pour le punir de sa trahison envers la cause de la liberté et de l’Amérique.
Ses méditations furent toutefois interrompues par l’arrivée de la vivandière, qui sortit en chancelant par la porte qui communiquait avec la cuisine tout en murmurant ses exécrations contre les domestiques des officiers, qui avaient troublé son somineil devant le feu, à force de malices. La sentinelle en entendit assez pour comprendre de quoi il s’agissait ; mais il fit d’inutiles efforts pour entrer en conversation avec elle ; elle était trop courroucée, et il fut contraint de la laisser entrer sans avoir pu lui expliquer que la chambre contenait déjà une autre personne. Le bruit de son gros corps tombant sur le lit fut suivi d’un silence qui fut bientôt interrompu encore par le bruit du sommeil du colporteur, et au bout de quelques minutes on aurait cru qu’il n’avait pas eu d'interruption. On vint à ce moment pour relever la garde; le factionnaire qui se sentait piqué contre Harvey, après avoir donné la consigne à son rempla-
L'ESPION
çant , lui cria , en s'éloignant «Vous pouvez vous réchauffer en dansant, John; le colporteur a accordé son violon, vous l’entendez; et, avant qu’il soit longtemps, Betty commencera à jouer du sien. »
Cette plaisanterie fut suivie d’un rire général de la petite troupe, qui se remit en marche pour continuer sa ronde.
Au même instant la porte de la prison s’ouvrit et Betty reparut, marchant en chancelant vers sa cuisine.
« Arrêtez , » dit la sentinelle en l’arrétant par ses jupons, « êtes-vous bien sûre que l’espion n’est pas caché dans votre poche ?
— N’entendez-vous pas le coquin ronfler dans ma chambre, vilain goujat ? »
répondit Betty, tout son corps tremblant de rage, « et est-ce ainsi qu’on se conduit avéc une honnête femme, malotru ?
mettre un homme coucher dans sa chambre avec elle!
— Bah! que craignez-vous d’un homme qu’on va pendre demain matin? vous voyez qu’il dort déjà; demain il commencera un plus long sommeil.
— Bas les mains, scélérat ; » s’écria la blanchisseuse en cherchant à retenir une petite bouteille que le factionnaire avait réussi à lui prendre; « mais j'irai trouver ie capitaine Jack et je saurai si c’est par ses ordres qu’on met dans ma chambre cette chair à potence d’espion, oui-da , dans mon lit de veuve, voleur!
— Silence donc, vieille Jézabel ; » lui dit le factionnaire en partant d’un éclat de rire, « vous allezéveiller Ce monsieur; voudriez-vous interrompre un homme dans son dernier sommeil ?
— J'éveillerai le capitaine Jack, scélérat de réprouvé, et je l’amènerai ici pour me faire faire justice ; il vous punira tous d’avoir voulu en imposer à une veuve honnête, maraud!»> .. A ces mots qui provoquèrent de nouveaux éclats de rire de la sentinelle, Betty fit en chancelant le tour du bâtiment et dirigea de son mieux sa marche vers le quartier de son favori le capitaine John Lawion pour obtenir justice,