‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 96 sur 108 · CHAPITRE XX VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VIII

Le hibou aime l'ombre de la nuit, l'alouette salue l'aurore , la timide colombe roucoule près de nous; mais le faucon prend au loin son essor. Chanson en duo

Dans un pays peuplé, comme l'ont été ces États, par des victimes de la persécution abandonnant leurs foyers paternels, pour chercher un abri qui mît à couvert leur zèle religieux et leur conscience timorée, il est naturel qu’ot

n’omette aucune des solennités qui accompagnent la mort d’un chrétien, lorsque les circonstances le permettent. La bonne femme, maîtresse de la maison où Henri se trouvait détenu, était une de celles qui tenait le plus aux cérémonies de l'église à laquelle elle appartenait. Ses yeux s'étaient dessillés à la voix du ministre qui haranguait le peuple de la paroisse voisine ; elle pensait que lui seul était capable d'ouvrir la voie du salut à Henri Wharton ; ce n’était pas que la digne matrone fût assez ignorante sur le chapitre de la religion pour se fier théoriquement aux secours terrestres , mais, ’après elle-même, et, pour se servir de son expression, « il y avait si longtemps qu’elle assistait aux prédications du bon ministre, » qu’elle avait, sans y songer, placé toute sa confiance dans ses secours Spirituels au lieu de la placer dans la divinité, comme la foi le lui enseignait.

L'idée de la mort ne s’offrait jamais à elle, qu’accompagnée d’un sentiment de religieuse terreur, et, dès qu’elle eut connaissance de la sentence du prisonnier, elle fit monter César sur un des meilleürs chevaux de son mari , et l’envoya quérir le révérend conseiller ; elle s’était chargée de ce message sans consulter ni Henri, ni sa famille , et ce ne fut que lorsqu'on eut besoin des services du nègre qu’on s’aperçut de son absence, et qu’elle en expliqua la cause. Le jeune officier éprouva d’abord une répugnance invincible à accepter un semblable guide spirituel, mais, à mesure que nous perdons de vue les choses de ce monde, nos préjugés et nos habitudes perdent de leur force, et le jeune homme finit par accorder à la bonne femme un salut en signe de remerciment. L Le nègre fut bientôt de retour, et l'on comprit, autant que son jargon le permettait, qu’un ministre de Dieu viendrait dans la journée. L’interruption, dont nous avons parlé dans le chapitre récédent , était causée par l’arrivée de a maîtresse de la maison. A la prière de Dunwoodie, on avait donné ordre à la sentinelle qui gardait Henri de laisser

‘FENIMORE COOPER

entrer et sortir librement tous les membres de sa famille; on avait compris César dans cet arrangement parce qu’il pouvait être utile; mais l'officier commandant avait donné ordre que nulle autre personne ne pénétrât auprès du prisonnier, sans que lobjet de sa visite fût connu. Le major s'était fait inscrire parmi les parents de l’officier anglais, et il avait donné sa parole qu’aucun d'eux ne tenterait de le faire évader.

Une conversation s'était établie entre la maîtresse de la ferme et le caporal de la garde devant la porte que le factionpaire avait ouverte, en attendant la décision de san commandant.

« Refuseriez-vous les consolations de la religion à un de vos semblables,

“lorsqu'il est prêt à recevoir la mort? »

disait la matrone dans son zèle fanatique. Plongeriez-vous une âme dans la fournaise ardente, lorsqu'un ministre est prêt à lui indiquer le sentier étroit mais direct de son salut.

— Écoutez-moi, bonne femme , » reprit le caporal, en là repoussant doucement , « je n’ai pas envie que mon dos serve à qui que ce soit de grand chemin pour arriver au ciel. Je ferais au piquet une triste figure, si je désohéissais aux ordres que j'ai reçus. Donnezvous la peine de descendre et de demander la permission au lieutenant Mason, et alors vous amenerez toute une congrégation, si vous voulez. Il n'y a pas une heure que nous avons relevé l’infanterie, et je ne me soucierais pas du tout qu’il fût dit que nous ne nous acquittons pas de notre devoir aussi bien que la milice.

— Laissez entrer cette femme , » dit sévérement Dunwoodie, qui s’apercevait pour la première fois que le factionnaire appartenait à sa troupe. »

Le caporal porta la main à son bonnet, et recula en silence; le factionnairé porta les armes, et la matrone entra.

« Il y a en bas un révérend ministre qui vient pour consoler l’âme affligée ; il remplace le nôtre, L est occupé

aux funérailles du vieux M***,

L’ESPION

— Paites-le entrer, » dit Henri avec impatience. | « Mais la sentinelle le Jaissera-t-elle passer ? Je serais fâchée qu’un ami du “ministre reçût un affront à la porte, d'autant plus qu’il est étranger ici. »

Tous les yeux étaient fixés sur Dunwopdie qui, en regardant à sa montre, dit quelques mots à voix basse à Henri, et sprtit de l'appartement , suivi de Frances. C'était le prisonnier qui avait exprimé le désir de voir un prêtre de sa croyance, et le major venait de lui promettre de lui en envoyer un de Fishkill, où il devait passer pour se rendre au bac, et intercepter le passage de Harper.

Mason ne tarda pas à se présenter à la porte; il salua la famille, et acquiesça volontiers aux désirs de l’hôtesse. On invita aussitôt le ministre à entrer.

Le personnage qui se présenta était précédé de César , dont la physionomie portait l'empreinte d’une gravité solennelle, et suivi de la fermière, dont les traits annonçaient l'inquiétude. Il était grand, au-dessus de l’âge moyen, ou, pour mieux dire, il semblait commencer à descendre le sentier de la vie; sa taille était au-dessus de la moyenne, mais son excessive maigreur y ajoutait en- ‘core. Sa physionomie était dure et inflexible, et tous les muscles deson visage

semblaient obéir à sa volonté; on eût

dit que jamais un signe de joie ou de pitié n’était venu déranger des traits habitués à exprimer la réprobation des vices du genre humain. Ses sourçils étaient épais, noirs et impasants ; ils annonçaient des yeux dont l'expression n’était pas moins repoussante. Mais ces der-

niers étaient cachés sous une paire d'é-

normes lunettes vertes, au travers desquelles ils lançaient des regards furieux qui mepaçaient déjà du jour de la vengeance. On n’y trouvait nullement cette expression bienveillante qui est de l’'essence de notre sainte religion, et qu'on qu’on devrait toujours trouver dans sea ministres. Tout eu lui annonçait le fanatisme, J'intolérance et un courroux

impitoyable. De longs cheveux droits, qui offraient un mélange de noir et de gris, retombaient sur son cou, gt couvraient , en quelque sorte, les côtés de sa figure ; puis ; se séparant au haut du front, ils retombaient à droite et à gauche, lui servant pour ainsi dire de voile.

Cette laide figure était surmontée d’un grand chapeau à trois cornes égales ; il retombait en avant , et sa saillie surpassait celle de tout le corps. Son habit était d’un noir crasseux, ainsi que le reste de ses vêtements; ses souliers ternes , étaient à demi couverts par de larges boucles argentées.

Il entra dans la chambre, en saluant avec un air de dignité, et prit en silence la chaise que lui présentait le nègre. Il s’écoula quelques minutes avant que personne se sentit le courage d’interrompre ce silence lugubre. Henri éprouvait une répugnance qu’il ne pouvait vaincre, et l'étranger poussait parfois des soupirs et des gémissements qui semblaient menacer de dissolution l’union qui existait entre son âme sublime et son informe demeure. Pendant ces préparatifs sinistres, M. Wharton , qui éprouvait un sentiment à peu près semblable à celui de son fils, sortit de l’appartement, et emmena Sara avec lui.

Le ministre remarqua cette retraite avec un air de mépris, et commença aussitôt à entonner sourdement l’air d’un psaume bien copau , en lui donnant tout le son aigu de la psalmodie orientale.

« César, dit miss Peyton, offrez des raffraichissements à monsieur ; il doit en avoir besoin après son voyage.

— Ma force n’est pas dans les choses de cette vie, » dit-il d’un ton sévère, et en faisant entendre une voix creuse et sépulcrale, qui fit tressaillir misa Peyton. « Trois fois en ce jour je me suis aequitté du service de mon maître, et la faiblesse ne m'a pas dompté ; maiq néapmoins il est prudent de soutenir cette frêle demeure d'argile, car l’ouvrier mérite un salaire. »

Ouvrant alors une mâchoire énorme,

il s’administra un grand verre de l’eaude-vie qu’on lui présentait, et l’avala avec cette facilité qu’un homme met à à pécher.

« Je crains, monsieur , dit miss Peyton, que la fatigue ne vous empêche de vous acquitter des devoirs dont vous avez bien voulu vous charger.

— Femme! » s’écria l'étranger avec une énergie effrayante; « quand m'’at-on vu reculer devant un devoir? « Ne jugez pas de peur d’être jugée, » et ne croyez pas qu’il soit donné aux mortels de sonder les intentions de la Divinité ! | |

— Nullement, » repartit la bonne dame avec douceur, quoique mécontente de ce jargon; « je ne prétends pas juger les intentions de mes sem- . blables, et moins encore celles de la Toute-Puissance. |

.— C'est bien, femme, c’est bien, »

s’écria le ministre, en secouant la tête d’un air de mépris hautain : « L’humilité convient à ton sexe et à ta condition égarée ; ta faiblesse t’entraîne irrévocablement dans le sein de la destruction. »

Surprise de cette conduite extraordinaire, mais cédant à cette habitude qui nous porte à parler avec respect des

choses sacrées , même quand il vaudrait peut-être mieux garder le silence, elle répondit :

« Il y a une puissance là -haut qui nous soutiendra dans le bien, si nous la recherchons sincèrement et avec humilité. »

L’étranger porta un sombre regard sur miss Peyton, mais, prenant tout à coup un air d'humilité, continua avec le même accent effrayant :

« Ceux qui crieront miséricorde, ne seront pas tous entendus ; ce n’est pas à l’homme qu’il appartient de juger des voies de la Providence. Beaucouf sont appelés, mais peu sont élus. Il est plus facile de parler de l’humilité que de la ressentir. Êtes-vous assez humble, vil insecte, pour désirer de giorifier Dieu par votre propre damnation; sinon

FENIMORE COOPER

allez , retirez-vous parmi les publicains et les pharisiens. »

Un fanatisme aussi grossier n’était pas ordinaire en Amérique , et miss Peyton commençait à croire que son hôte avait l'esprit dérangé; mais, se rappelant qu’il était envoyé par un ministre bien connu, et qui jouissait d’une grande réputation, elle écarta cette idée, et lui répondit avec beaucoup de modération:

« Je me trompe peut-être, en pensant que nous avons tous droit à la miséricorde divine ; mais cette doctrine est si consolante, que je ne me laisserais pas détromper facilement.

— La miséricorde n’est que pour les élus, » s’écria l’étranger avec une force étonnante , « et vous êtes dans la vallée de lombre de la mort. « Ne suivezvous pas ces cérémonies oiseuses de la vaine église, que nos tyrans voudraient établir ici aussi bien que leurs droits de timbre et leurs lois sur le thé ? répondez à cela, femme, et souvenez - vous que le ciel entend votre réponse; n’êtes-vous pas membre de cette communion idolâtre ?

— J'adore le Dieu de mes pères, »

reprit la bonne miss Peyton, faisant un geste à Henri, pour lui imposer silence ; « mais je ne reconnais d’autre idole que mes propres infirmités.

— Oui, oui, je vous connais, vous autres papistes, qui vous croyez les seuls justes, sectateurs de cérémonies, qui n’écoutez d'autre prédication que celle d’un livre. Croyez-vous. femme, que saint Paul avait un livre à la main quand il annonçait la parole aux fidèles?

— Ma présence vous dérange, » dit miss Peyton, en se levant; « je vous laisse avec mon neveu, et je vais offrir en particulier des prières que j’aurais désiré offrir avec lui. »

En même temps elle se retira, suivie de lPhôtesse, qui était choquée et surprise du zèle intolérant de sa nouvelle connaissance ; car, quoique la brave femme pensât que miss Peyton, ainsi que les partisans de son église, étaient dans le chemin de la perdition, elle

n’était pas habituée à les entendre traiter en face d’une manière aussi injurieuse.

Henri avait eu peine à retenir l’indignation qu'avait excitée en lui cette attaque dirigée contre sa bonne et excellente tante; mais, dès que la porte se referma sur elle, il céda à son émotion, et s’écria avec chaleur :

« J'avoue, monsieur, qu’en recevant un ministre de Dieu, je croyais recevoir un chrétien et un homme à qui le sentiment de sa propre faiblesse avait appris à avoir pitié de celle des autres.

Vous vous étes prévalu de la douceur de cette excellente femme pour la mortifier, et je me sens peu porté à joindre mes prières à celles d’un esprit si intolérant. »

Le ministre était resté dans une posture droite; son air était grave, et il suivait des yeux, avec une espèce de vitié dédaigneuse , la vieille tante qui se retirait ; il laissa le jeune homme terminer sa remontrance comme si elle n’eût pas été digne de son attention.

Tout à coup une troisième voix se fit entendre.

« Une telle sortie aurait fait tomber plus d’une femme en syncope; mais, dans tous les cas, elle a atteint son but.

— Qu'est-ce que j'entends? » s’écria Henri surpris, portant ses regards autour de la chambre pour découvrir l’interlocuteur.

! «C’est moi, capitaine Wharton , » dit Harvey Birch en retirant ses lunettes et découvrant ses yeux perçants, qui brillaient sous de faux sourcils.

| « Grand Dieu ! Harvey!

! — Silence! » dit le colporteur d’un ton solennel ; « c’est un nom qu’on ne doit pas prononcer, surtout ici, dans le cœur de l’armée américaine. » Birch s'arrêta, et regarda autour de lui. avec une émotion qui n’avait rien du vil sentiment de la frayeur ; puis il continua d’un air sombre : « Mille cordes seraient prêtes à ce seul nom, et je n’aurais que peu d’espoir de me sauver si l’on me re-

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