‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 97 sur 108 · IV. 63° livraison · texte numérisé non relu

IV. 63° livraison

prenait. Je fais maintenant une démarche bien aventurée ; mais je ne pouvais dormir tranquille, sachant qu’un innocent était prêt à mourir comme un chien, tandis que je pouvais le sauver.

— Non, » dit Henri dans son élan de générosité, « si vous courez un tel risque, retirez-vous comme vous êtes venu; et abandonnez-moi à mon sort; Dunwoodie fait dans ce moment de puissantes sollicitations en ma faveur, et s’il peut rejoindre M. Harper cette nuit, ma délivrance est certaine. :

— Harper ! » répéta Harvey, restant les mains en l’air au moment où il allait replacer ses lunettes ; « que savez-vous de Harper? et pourquoi pensez-vous qu’il veuille vous rendre service ?

— J'ai sa promesse. Rappelez - vous que nous nous sommes rencontrés récemment chez mon père, et que, sans que je le lui demandasse, il me promit alors de me secourir.

—Oui ; mais leconnaissez-vous ? qu’estce qui vous fait croire qu’il a le pouvoir

de vous sauver? et quelle raison” vous

fait présumer qu’il se souviendra de sa promesse ?

— Si jamais physionomie humaine porta l’empreinte de la vérité, de la bienveillance et de la probité, assurément c’est la sienne, dit Henri; d’ailleurs Dunwoodie a des amis puissants dans l’armée des rebelles, et il vaudrait peut-être mieux que j'atten-

disse la chance ici, que de vous exposer

à une mort certaine si l’on vient à nous découvrir.

. — Capitaine Wharton , » dit Birch regardant autour de lui avec sa circonspection habituelle et prenant un sérieux imposant, « si je vous abandonne, tout est perdu pour vous. Ni Harper ni Dunwoodie ne peuvent vous sauver ; si je ne vous fais échapper d'ici à une heure, vous périssez demain à une potence, de la mort destinée aux assassins. Oui, telles sont leurs lois. L'homme qui combat, qui tue, qui pille, est honoré ; et celui qui sert son pays comme espion, quelle que soit la noblesse de ses inten-

tions, h’obtient que des mépris, ou méurt comme le plus vil criminel.

— Vous oubliez, monsieur Birch , »

répohdit le jeune hommee avec quelque indignation, « que je ne suis pas un perfide espion qui flatte pour mieux trahir, mais que je suis innocent de cette acousation. »

- Le sang monta au visage pâle et maigre. du oolporteur, et tous ses traits s’animèrent ; mais cette rougeur dispaut aussitôt , et il continua : .

« Je vous en ai dit assez, J'ai ren eontré César qui allait s'acquitter de sa commision, et nous avons concerté re ælan ensemble. Si nous. l’exéeutons comne je le désire, vous êtes sauvé, sinon vous êtes perdu; et je vous le répète, aucune puissatice terrestre, pas même Washington, ne peut vous secourir.

— Je me rends, » dit le prisonnier, cédant à l’empressement de Harvey qui avait éveillé en lui de nouyelles craintes,

Le colporteur lui fit signe de garder le silence, et s ’avançant vers la porte, l’ouvrit en reprenant la roideur de maintien qu’il avait en entrant.

« Ami, ne laisse entrer personne, dit-il à la sentinelle; nous allions nous mettre en prière et nous désirons rester seuls.

— j'ignore si quelqu'un a envie de yous interrompre , » reprit le soldat en le regardant d’un air cavalier ; « mais si quelqu’un de sa famille demande à entrer , je n’ai pas le droit de m’y opposer; j'ai ma consigne, et je la suivrai sans m’inquiéter si l'Anglais entrera au ciel ou non.

— Audacieux. pécheur! dit le prétendu prêtre , n’avez vous pas la crainte de Dieu devant les yeux? Je vous dis, sous peine de la punition du grand jour, de ne laisser entrer personne de la communion des idolâtres ; ils ne doivent pas se joindre à la prière des justes.

. — Ah, ah, ah! vous feriez un fameux commandant pour le sergent Hollister; yous lui imposeriez silence en préchant mieux que lui; mais écoutez. faites-moi l'amitié de ne pas faire tant de tapage

FENIMORE COOPER

quand vous prêcherez, ear yons ceuvri:

riez le son de nos trompettes , et vous se< riez cause que plus d’un pauvre diable serait puni pour ne pas s’être rendu à la parade du soir. Si vous ne voulez voir personne, n’avez-vous pas un couteau à planter sur le loquet, et vous faut-il un régiment de cavalerie pour garder votre temple ? »

. Le colporteur profita de son avis et ferma la porte aussitôt, en usant de la précaution que lui indiquait le dragon courroucé.

« Vous outrepassez votre rôle, » jui dit le jeune Wharton, qui appréhendait ioujours une découverte ; « votre zèle est trop bouillant.

— Oui, si j'avais affaire à l'infanterie ou à la milice de l'Est, » dit Harvey en renversant un sac que César lui tendit alors; « mais ces dragons sont des gaillards à qui il faut en imposer à force de bravades; la faiblesse, capitaine, nous servirait mal ici. Mais allons, voici un voile noir pour cacher votre bonne mine; » et il plaça un masque en parchemin sur la figure de Henri. » Le maître et le serviteur vont changer de place pour quelque temps.

… —Lui pas ressembler un brin à moi, »

dit César d’un air de répugnance ; en regardant la nouvelle couleur de son jeune maître.

« Un instant, César,» dit Harvey du ton plaisant qu’il prenait quelquefois :

« attendez que nous ayons placé la laine.

— Etre pis que jamais, » s’écria l’Africain mécontent , «avoir plus l’air d’u moufon que d’un homme de couleur, Moi avoir jamais yu une telle lèvre, ar= vey; elle étre presque aussi grosse qu'une saucisse. »

On avait ärrangé avec les plus grande goins les différents objets qui devaient servir au déguisement du capitaine Wharton; et, grâces à l'adresse du colporteur, la métamorphose FE si exacte qu’elle aurait trompé facilement tout autre qu’un observateur consommé. Le masque était bourré et façonné de manière à conserver les traits caractéristi-

ques ainsi que la couleur d’un visage africain 4: et la perruque était fabriquée de laine blache et noire, avec tant d’art qu'elle imitait exactement la couleur des cheveux de César, qui fut contraint d’y applaudir en avouanti que la ressemblance était parfaite en tout, hors la qualité.

« Dans toute l’armée américaine il h’y a qu’un homme, capitaine Wharton, capable de vous reconnaître, » dit le colporteur regardant son ouvrage d’un air satisfait, « et précisément il n’y est pas.

— Et qui est-il?

7 — C'est l’homme qui vous a fait prisonnier; il verrait votre peau blanche à travers le cuir d’un cheval. Mais déshabillez-vous, il faut changer de vétements de la tête aux pieds. »

César, qui avait appris sa lecon le matin, commença à se défaire de ses habits grossiers , et le jeune homme s’en revêtit, mon sans donner quelques signes de répugnance.

Jl y gvait dans Harvey un singulier mélange d’inquiétude et de gaieté ; l’une pravenait de la connaissance du danger et des moyens de l’éviter, et l’autre était le résultat de la mascarade qu’il avait devant lui, jointe à l'indifférence qui naissait de l'habitude de scènes semblables.

« Attendez, capitaine , » dit-il en ramassant un peu de laine pour en remplir les bas de César, qu’il avait déjà mis aux jambes du prisonnier ; « il faut un peu d’adresse pour former cette extrémité, vous allez la montrer à cheval, et ces ‘dragons du Sud sont si habitués aux jambes grêles que, s'ils apercevaient votre mollet bien tourné, ils verraient tout de suite qu’il n’a jamais appartenu à la carcasse d’un nègre.

— Bon Dieu ! » dit César ave un rire qui fit voir une bouche ouverte depuis une oreille jusqu’à Pautre, «la culotte à maître va bien comme tout.

— Sauf sur votre jambe, » dit froidement le colporteur en achevant la toilette de Henri. « Passez l’habit , capitaine, par-dessus le tout. Sur ma pa-

role, vous feriez honneur à un saltim-

banque; et vous, César, mettez cette perruque bien poudrée sur votre tête frisée , et ayez soin de regarder vers Ja fenêtre chaque fois qu’on ouvrira lä porte, et n’ayez pas le malheur de pailer; vous feriez tout découvrir.

— Harvey croire qu’un homme de couleur n’avoir pas une langue comme tout autre, » marmotta le nègre'en prenant la place qu’on lui assignait.

Îls étaient maintenant prêts a agir, et le colporteur récapitula ses recommandations aux deux acteurs; il supplia le capitaine d'oublier sa démarche militaire et d'adopter pour un temps l’humble maintien du serviteur de son père ; il enjoignit à César de garder le silence et de se tenir caché le plus longtemps possible ; alors il ouvrit la porte et appela à haute voix la sentinelle, qui s’était retirée à Fautre extrémité de la galerie pour ne pas étre à portée d’entendre les consolations spirituelles, qu’il considérait comme la propriété exclusive d’un autre.

« Appelez la maîtresse de la maison , » dit Harvey du ton auguste qui convenait à son prétendu caractère, «et qu’elle vienne seule. Le prisonnier est

Jongé dans des réflexions salutaires, et il faut éviter de le détourner de ses méditations. »

César cacha son visage dans ses deux mains , et quand le soldat jeta les yeux dans la chambre, il crut voir son prisonnier dans une rêverie profonde. Il porta un regard de mépris sur le ministre, et appela la bonne fermière ; elle arriva avec un zèle empressé, dans Vespoir secret qu’on allait l’admettre à la conversation religieuse.

« Sœur ,» dit le ministre avec l'air d'autorité d’un maître , « avez-vous dans cette maison, Les derniers moments du criminel chrétien, ou Pensées sur l'éternité, pour ceux qui meurent de mort violente ?

— Je n’ai jamais entendu parler de ce livre, » répondit la matrone avec étonnement.

« C’est très-possible; il y en a bien

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