SUR L'INCERTITUDE DE LA JUSTICE DANS LA TIÉDEUR
Suryens autcm Jcsus de synagogâ , introivit in domum Simonis. Socrus auiem Simonis tenebatur magnis febribus.
Jésus étant sorti de la synagogue , entra dans la maison de Simon , dont la belle-mère avait une grosse lièvre.
(Luc, IV, 38.)
Rien ne représente plus au naturel l'état d'une âme tiède et languissante, que l'état d'infirmité, où l'Évangile nous dépeint aujourd'hui la belle-mère de saint Pierre. On peut dire que la tiédeur et l'indolence dans les voies de Dieu , accompagnée d'une vie d'ailleurs exempte de grands crimes , est une sorte de fièvre secrète et dangereuse , qui mine peu à peu les forces de l'âme, qui altère toutes ses bonnes dispositions, qui affaiblit toutes ses facultés, qui corrompt insensiblement tout l'intérieur, qui change ses goûts et ses penchants, qui répand une amertume universelle sur tous les devoirs, qui la dégoûte de tout bien et de toute nourriture sainte et utile , qui consume de jour en jour sa vie et sa substance, et finit enfin par une extinction entière et une mort inévitable.
Cette langueur de l'âme dans les voies du salut est d'autant plus dangereuse qu'elle est moins aperçue. L'exemption du désordre dans cet état d'infidélité nous rassure : la régularité extérieure de la conduite, qui nous attire de la part des hommes tous les éloges dus à la vertu , nous flatte : le. parallèle secret que nous faisons de nos mœurs avec les dérèglements de ces pécheurs déclarés que le monde et les passions entraînent, achève de nous aveugler ; et nous regardons notre état, comme un état , moins parfait , à la vérité , mais toujours sûr pour le salut , puisque la conscience ne nous y reproche qu'un fonds de paresse, de négligence dans nos devoirs , d'im-
JEUDI m: \A TROISIÈME SEMAINE.
nii>rtilication , d'amour d€ nous-mêmes, et des infidélités légères qui ne donnent pas la mort à IMme.
Cependant, puisque les livres saints nous représentent comme également rejetées de Dieu , et l'âme adultère et l'âme tiède , et qu'ils prononcent le même analhème , et contre celui qui méprise l'œuvre de Dieu , et contre celui qui la fait avec négligence ; il faut que l'état de tiédeur dans les voies de Dieu soit un état fort douteux pour le salut , et par les dispositions présentes qu'il met dans l'âme , et par celles où tôt ou tard il ne manque pas de la conduire.
Je dis, premièrement, par les dispositions présentes qu'il met dans l'âme; savoir, un fonds d'indolence , d'amour de soi-même , de dégoût de la vertu; d'infidélité à la grâce , de mépris délibéré de tout ce qu'on ne croit pas essentiel dans les devoirs : dispositions qui forment un état fort douteux pour le salut.
Secondement , par celles oià la tiédeur nous conduit tôt ou tard , qui sont l'oubli de Dieu , et une chute grossière et déclarée.
C'est-à-dire, que je me propose d'établir deux vérités capitales en cette matière, qui font sentir tout le danger d'une vie tiède et infidèle , et qui , par leur importance, nous fourniront le sujet de deux discours différents. La première, c'est qu'il est fort douteux que l'âme tiède conserve dans cet état habituel de tiédeur la grâce sanctifiante , et la justice qu'elle croit conserver, et sur laquelle elle se rassure. La seconde , c'est que quand même il serait moins douteux si elle conserve encore devant Dieu la grâce sanctifiante, ou si elle l'a perdue, il est certain du moins qu'elle ne saurait la conserver longtemps.
L'incertitude de la justice dans la tiédeur : cette première vérité fera le sujet de ce discours.
La certitude de la chute dans la tiédeur, seconde vérité sur laquelle je vous instruirai dans le discours suivant. Implorons, etc.
Si nous disons que 7ious sommes sans péché, dit un apôtre , Jiotis nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point ennous. ( i Joan. i, 8. ) La vertu la plus pure n'est donc jamais ici-bas exempte de taches; l'homme, plein de ténèbres et de passions depuis le péché , ne saurait être toujours, ni si attentif à l'ordre, qu'il ne se méprenne quelquefois, et ne s'en écarte ; ni si touché des biens véritables et invisibles, qu'il ne se laisse quelquefois surprendre par les biens apparents , parce qu'ils font sur nos sens des impressions vives et promptes, et
qu'ils trouvent dans nos cœurs des penchants toujours favorables à leurs dangereuses séductions.
La fidélité que la loi de Dieu exige des âmes justes n'exclut donc pas mille imperfections inséparables de la condition de notre nature , et dont la piété la plus attentive ne peut se défendre; mais il en est de deux sortes : les unes qui échappent à la fragilité, qui sont bien moins des infidélités que des surprises, où le poids de la corruption a plus de part que le choix de la volonté , et que le Seigneur, dit saint Augustin, laisse aux âmes les plus fidèles, pour nourrir leur humilité , pour exciter leurs gémissements , pour rallumer leurs désirs , le dégoût de leur exil , et l'attente de leur délivrance : les autres sont celles qui nous plaisent , que nous nous justifions à-nous mêmes, auxquelles il ne nous paraît pas possible de renoncer, que nous regardons comme des adoucissements nécessaires à la vertu, où nous ne voyons rien de criminel , parce que nous n'y voyons point de crime, qui entrent dans le plan délibéré de nos mœurs et de notre conduite, et qui forment cet état d'indolence et de tiédeur dans les voies de Dieu , qui damne tant de personnes, et dans le monde et dans les cloîtres, nées d'ailleurs avec des principes de vertu, une horreur du crime, un fonds de religion et de crainte de Dieu, et des dispositions heureuses pour le salut.
Or je dis , que cet état de relâchement et d'infidélité, cette négligence soutenue et tranquille sur tout ce qui ne nous paraît pas essentiel dans nos devoirs, cette molle indulgence pour tous nos penchants, dès qu'ails ne nous offrent point de crime; en un mot , cette vie toute naturelle , toute d'humeur, de tempérament, d'amour-propre, si commune parmi ceux qui font profession publique de piété, si sûre en apparence, si glorieuse même devant les hommes , et à laquelle l'erreur générale attache le nom de vertu et de régularité : je dis que cet état est un état fort douteux pour le salut, qu'il prend sa source dans un cœur déréglé, où l'Esprit saint ne domine plus ; et que toutes les règles de la foi nous conduisent à penser qu'une âme de ce caractère est déjà déchue, sans le savoir, de la grâce et de la justice qu'elle croit conserver encore. Premièrement , -parce que le désir de la perfection , essentiel à la piété chrétienne, est éteint dans son cœur. Secondement, parce que les règles de la foi , qui distinguent le crime de la simple offense , toujours presque fort incertaines à l'égard des autres pécheurs, le sont infiniment plus envers l'âme tiède et infidèle. Troisièmement, enfin, parce que de toutes les marques d'une charité vivante et habituelle , il n'en est plus aucune qui paraisse en elle. Suivons
SDH LA TJEDtUK.
ces vérités , elles sont dignes de voire -attention.
Toute âme chrétienne est obligée de tendre à la perfection de son état. Je dis obligée : car quoique le degré de perfection ne soit pas renfermé dans le précepte , tendre à la perfection , travailler à la perfection, est néanmoins un commandement et un devoir essentiel pour toute ame fidèle. Soyez parfaits , dit Jésus-Christ, parce que le Père céleste que vous servez est parfait. Je ne vois qu'un seul point essentiel, disait saint Paul ; c'est d'oublier tout ce que j'ai fait jusqu'ici ( et qu'oubliait-il , mes frères? ses travaux infinis , ses souffrances continuelles , ses courses apostoliques, tant de peuples convertis à la foi , tant d'églises illustres fondées , tant de révélations et de prodiges ) , et d'avancer sans cesse vers ce qui me reste de chemin à faire. Le désir de la perfection, les efforts continuels pour y parvenir, les saintes inquiétudes sur les obstacles innombrables qui nous arrêtent sur notre route, non-seulement ne renferment donc pas un simple conseil , et une pratique réservée aux cloîtres et aux déserts; mais ils forment l'état essentiel du chrétien , et la vie de la foi sur la terre.
Car la vie de la foi dont le juste vit n'est qu'un désir non interrompu que le règne de Dieu s'accomplisse dans notre cœur, un saint empressement de former en nous la ressemblance parfaite de Jésus-Christ, et de croître jusqu'à la plénitude de l'homme nouveau ; un gémissement continuel excité par le sentiment intérieur de nos propres misères , et par ce poids de corruption qui appesantit notre âme, et lui fait encore porter tant de traits de l'homme terrestre ; un combat journalier entre la loi de l'esprit, qui voudrait sans cesse nous élever au-dessus de nos affections sensuelles , et la loi de la chair, qui sans cesse nous rentraîne vers nousmêmes : voilà l'état de la foi et de la justice chrétienne. Qui que vous soyez , grand , peuple, prince , sujet, solitaire, courtisan, voilà la perfection où vous êtes appelé; voilà le fonds et l'esprit de votre vocation. On ne demande pas de vous l'austérité des anachorètes , le silence et la solitude des déserts, la pauvreté des cloîtres; mais on demande que vous travailliez chaque jour à réprimer les désirs qui s'opposent en vous à la loi de Dieu , à mortifier ces penchants rebelles qui ont tant de peine à plier sous le devoir et sous la règle; en un mot, à avancer votre parfaite conformité avec Jésus-Christ : voilà la mesure de perfection oii la grâce chrétienne vous appelle, et le devoir le plus essentiel à l'âme juste.
Or dès là que vous vous prêtez à tous vos penchants, pourvu qu'ils n'aillent pas jusqu'à l'infrac-
! tien visible et grossière du précepte ; dès que vous vous bornez à l'essentiel de la loi , que vous vous faites comme un plan et un état de la tiédeur et de la négligence, que de propos délibéré vous ne voulez pas pousser plus loin votre fidélité; que vous dites vous-même, que vous ne sauriez soutenir une vie plus recueillie et plus exacte ; dès là , vous renoncez au désir de votre perfection : vous ne vous proposez plus d'avancer sans cesse pour atteindre à ce point de justice et de sainteté où Dieu vous appelle, et où sa grâce ne cesse de vous pousser en secret : vous ne gémissez plus sur ces misères et ces faiblesses qui vous retardent sur votre route; vous ne souhaitez plus que le règne de Dieu s'accomplisse dans votre coeur. Donc dès là vous abandonnez le grand ouvrage de la sainteté, auquel il vous est ordonné de travailler; vous négligez le soin de votre âme, vous n'entrez pas dans les desseins de la grâce , vous en arrêtez les saintes impressions, vous n'êtes plus chrétiens; c'est-à-dire, que cette disposition toute seule, ce dessein formel de se borner à l'essentiel, et de regarder tout le reste comme des excès louables et des œuvres de surcroît, est un état de mort et de péché , puisque c'est un mépris déclaré de ce grand commandement qui nous oblige d'être parfaits , c'est-à-dire , de travailler à le devenir.
Cependant, quand nous venons vous instruire sur la perfection chrétienne, vous la regardez comme le partage des cloîtres et des solitudes , et à peine écoutez-vous là-dessus nos instructions. Vous vous trompez , mes frères : les âmes retirées embrassent, à la vérité, certains moyens de pur conseil, des jeûnes , des austérités , des veilles , pour parvenir à la mortification des passions, à laquelle nous sommes tous appelés : elles s'engagent à une perfection de moyens qui n'est pas de notre état, je l'avoue; mais la perfection de la fin où ces moywis conduisent, qui est le règlement des affections, le mépris du monde , le détachement de nous-mêmes, la soumission des sens et de la chair à l'esprit, le renouvellement du cœur et la perfection de tous les états , l'engagement de tous les chrétiens , le vœu de notre baptême : donc , renoncer à cette perfection , en se bornant par choix et par état à une vie douce, tranquille, sensuelle, mondaine, exempte seulement de chute grossière, c'est renoncer à la vocation chrétienne, et changer la grâce de la foi, qui nous a faits membres de Jésus-Christ, en une indigne paresse. Première raison.
Mais quand cet état de tiédeur ne serait pas si douteux pour le salut, par rapport au désir de la perfection, essentiel à la vie chrétienne, et qui est
JEUDI DE LA LA TROISIÈME SEMAINE
éteint dans l'âme tiède et infidèle , il le serait par l'impuissance où il nous laisse, et où il la met ellemême , de discerner dans sa conduite les infidélités qui peuvent aller au crime, de celles qui demeurent de simples offenses.
Car, quoiqu'il soit vrai que tous les péchés ne sont pas des péchés à la mort , comme dit saint Jean , et que la morale chrétienne reconnaisse des fautes qui ne font que coiitrister en nous l'Esprit saint, et d'autres qui l'éteignent tout à fait dans l'àme: néanmoins, les règles qu'elle nous fournit pour les discerner ne sauraient être toujours ni sûres ni universelles, du moment qu'on les applique : il s'y trouve d'ordinaire par rapport à nous des circonstances qui leur font changer de nature. Je ne parle pas ici des transgressions formelles et manifestes des préceptes marqués dans la loi , et qui ne laissent aucun doute sur l'énormité de l'offense : je parle de mille transgressions douteuses et journalières de haine , de jalousie , de médisance , de sensualité , de recherche de soi-même, de vanité, de vivacité, de paresse , de duplicité , de négligence dans la pratique des devoirs , de désirs de parvenir ou de plaire, où il est malaisé de définir jusques à quel point le précepte est violé : or je dis , que c'est par la disposition du cœur toute seule , qu'on peut décider de la mesure et de la malice de ces sortes de fautes , que les règles y sont toujours incertaines, et que souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le juste est crime et corruption, non -seulement dans le pécheur, mais aussi dans l'âme tiède et infidèle. En voulez-vous des exemples tirés des livres saints?
Saùl , malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec, et tout ce qu'il y a de plus précieux dans la dépouille de ce prince infidèle : la faute ne paraît pas considérable; mais comme elle part d'un fonds d'orgueil, de relâchement dans les voies de Dieu , et de vaine complaisance en sa victoire , cette démarche commence sa réprobation , et l'Esprit de Dieu se retire de lui. Josué au contraire , trop crédule, épargne les Gabaonites, que le Seigneur lui avait ordonné d'exterminer : il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs; mais comme cette infidélité est plutôt une précipitation et une surprise, qu'une désobéissance, et qu'elle part d'un cœur encore soumis , religieux, fidèle, elle est légère aux yeux de Dieu, et le pardon suit de près la faute. Or si ce principe est incontestable, sur quoi vous fondez-vous , lorsque vous regardez vos infidélités journalières et habituelles comme légères.^ Connaissez-vous toute la forruption de votre cœur, d'où elles partent? Dieu
la connaît, qui en est le scrutateur et le juge; et ses yeux sont bien différents de ceux de l'homme. Mais s'il est permis de juger avant le temps , ditesnous si ce fonds d'indolence et d'infidélité qui est on vous, de persévérance volontaire dans un état qui déplaît à Dieu; de mépris délibéré de tous les devoirs que vous ne croyez pas essentiels , d'attention à ne rien faire pour Dieu que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds; dites-nous si tout cela peut former à ses yeux un état fort digne d'un cœur chrétien , et si des fautes qui partent d'un principe si corrompu peuvent être légères et dignes d'indulgence?
Aussi, mes frères, Paul, cettehomme miraculeux, et à qui les secrets du ciel avaient été révélés ; Paul , qui nevivaitpluslui-même,maisenqui Jésus-Christ tout seul vivait; Paul, qui souhaitait tous les jours la dissolution du corps terrestre, pour être revêtu de l'immortalité ; cet apôtre toujours prêt à donner sa vie pour son maître, et d'être immolé sur le sacrifice de sa foi ; ce vase d'élection à qui la conscience ne reprochait rien , ne savait pourtant s'il était digne d'amour ou de haine; s'il portait encore au fond de son cœur le trésor invisible de la charité , ou s'il l'avait perdu ; et dans ces tristes perplexités , le témoignage de sa conscience ne pouvait calmer ses frayeurs et ses incertitudes. David, ce roi si pénitent, qui faisait ses délices de la méditation continuelle de la loi du Seigneur, et que l'Esprit saint appelle un roi selon le cœur de Dieu; David tremble cependant que la malice de ses fautes ne lui soit pas assez connue; que la corruption de son cœur ne lui en cache toute l'énormité; il se figure des abîmes inconnus dans sa conscience, qui lui font répandre un torrent de larmes devant la sainteté de son Dieu , et demander qu'il l'aide à se purifier de ses infidélités cachées en les lui faisant connaître : Et ab occidtis meis munda me. (Ps. xviii, 13.) Et vous qui ne veillez point sur votre cœur, vous qui , dans des mœ-urs tièdes et sensuelles, vous permettez tous les jours, de propos délibéré, mille infidélités, sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte; vous qui éprouvez tous les jours ces mouvements douteux des passions , où , malgré toute votre indulgence pour vous-même, vous avez tant de peine à démêler si le consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à ce degré périlleux qui sépare le crime de la simple offense ; vous dont toutes les actions sont presque douteuses , qui êtes toujours à vous demander à vousmême si vous n'avez pas été trop loin ; qui portez des embarras et des regrets sur la conscience , que vous n'éclaircissez jamais à fond; vous qui flottez
SUR tA TIÉDEUR
étèrnellen^ent entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort , uno tantùm gradu,egomorsque dividimur (i Reg. xx, 3) : vous malgré tant de justes sujets de crainte, vous croiriez que l'état de votre conscience vous est parfaitement connu ; que les décisions de votre amour-propre sur vos infidélités , sont les décisions de Dieu même, et que le Seigneur, que vous servez avec tant de tiédeur et de négligence, ne vous livre pas à vos propres erreurs , et ne punit pas vos égarements en vous les faisant méconnaître? vous croiriez conserver encore la justice et la grâce sanctifiante? et vous vous calmeriez sur vos infldélités visibles et habituelles, par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez au dehors aucune marque?
O homme! que vous connaissez peu les illusions du cœur humain , et les jugements terribles de Dieu sur les âmes qui vous ressemblent ! Vous dites : Je suis riche, je suis comblé de biens (c'est ce que le Seigneur reprochait autrefois à une âme tiède et infidèle) ; et vous ne voyez pas, ajoutait-il (car le caractère de la tiédeur, c'est l'aveuglement et la présomption) , vous ne voyez pas que vous êtes pauvre, misérable, aveugle, et dénué de tout à mes yeux : Et nescis quia tu es miser, et miserabilis , etpauper, et cœcusy etnudus. (Apoc. m, 17.) C'est donc la destinée d'une âme tiède et infidèle de vivre dans l'illusion , de se croire juste et agréable à Dieu , et d'être déchue devant lui , sans le savoir, de 4a grâce et de la justice.
Et une réflexion que je vous prie de faire ici , c'est que la confiance des âmes dont je parle est d'autant plus mal fondée, qu'il n'est personne qui soit moins en état déjuger de son cœur, que l'âme tiède et infidèle. Car le pécheur déclaré ne peut se dissimuler à lui-même ses crimes, et il sent bien qu'il est njort aux yeux de Dieu ; le juste, quoiqu'il ignore s'il est digne d'amour ou de haine , porte du moins une conscience qui ne lui reproche rien ; mais l'âme tiède et infidèle est toujours un mystère inexplicable à elle-même ; car la tiédeur affaiblissant en nous les lumières de la foi , et fortifiant nos passions , augmente nos ténèbres ; chaque infidélité est comme un nouveau nuage répandu sur l'esprit et sur le cœur, qui obscurcit à nos yeux les vérités du salut. Ainsi votre cœur peu à peu s'enveloppe, votre conscience s'embarrasse, vos lumières s'affaiblissent : vous n'êtes plus cet homme spirituel qui juge de tout : insensiblement vous vous faites en secret des maximes qui diminuent à vos yeux vos propres fautes, l'aveuglement augmente à proportion de la tié- «kur : plus vous vous relâchez , plus vous voyez d'un
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œil différent les devoirs et les règles ; ce qui paraissait autrefois essentiel ne paraît plus qu'un vain scrupule : les omissions sur lesquelles on aurait senti , dans le temps de la ferveur, de vifs remords , on ne les regarde plus même comme des fautes : les principes, les jugements, les lumières, tout est changé.
Or, dans cette situation, qui vous a dit que vous ne vous trompez pas dans le jugement que vous portez sur la nature de vos infidélités et de vos chutes journalières? qui vous a dit que ce qui vous paraît si léger, l'est en effet, et que les bornes reculées que vous marquez au crime, et en deçà desquelles tout ce qui en approche vous semble véniel , sont en effet les bornes de la loi? Hélas! les guides les plus éclairés eux-mêmes ne sauraient voir clair dans une conscience tiède et infidèle : ce sont là de ces maux de langueur, pour ainsi dire, où l'on ne connaît rien, où les maîtres de l'art ne sauraient parler sûrement, et dont la cause secrète est toujours une énigme : vous-même, dans cet état de relâchement, vous sentez bien que vous portez sur le cœur je ne sais quels embarras qui ne s'éclaircissent jamais assez à votre gré; qu'il vous reste toujours au fond de la conscience je ne sais quoi d'inexplicable et de secret, que vous ne manifestez jamais qu'à demi : ce ne sont point des faits; c'est l'état et le fond de votre âme que vous ne faites point connaître : vous sentez bien que la confession extérieure de vos fautes ne ressemble jamais bien à vos dispositions les plus intimes , et ne peint pas votre intérieur tel qu'il est en effet; et qu'enfin , il y a toujours dans votre cœur quelque chose de plus coupable que les infidélités dont vous venez vous accuser.
Et en effet, qui peut vous assurer que dans ces recherches secrètes et éternelles de vous-même; dans cette mollesse de mœurs qui fait comme le fonds de votre vie; dans cette attention à vous ménager tout ce qui flatte les sens, à éloigner tout ce qui vous gêne, à sacrifier toujours ce qui ne paraît pas essentiel dans vos obligations à la paresse et à l'indolence; l'amour de vous-même n'y est pas monté jusqu'à ce point fatal , qui suffit pour le faire dominer dans un cœur, et en bannir la charité ? Qui pourrait vous répondre, si dans ces infidélités volontaires et si fréquentes, où, rassuré par leur prétendue légèreté, vous résistez à la grâce qui vous en détourne en secret, vous étouffez la voix de la conscience qui vous les reproche , vous agissez toujours contre vos propres lumières; si ce mépris intérieur de la voix de Dieu, si cet abus formel et journalier des lumières et des grâces , n'est pas un outrage fait à la bonté divine, un mépris criminel de ses dons,
as
une malice dans l'égarement , qui n'y laisse plus d'excuse , une préférence donnée de propos délibéré a vos penchants et à vous-même sur Jésus-Christ, qui ne peut partir que d'un cœur oh tout amour de l'ordre et de la justice est éteint? Qui pourrait vous dire, si dans ces pensées, ou votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre lenteur à les combattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que tous avez faits ensuite n'ont pas été un artifice de l'amourpropre, qui a voulu après coup vous déguiser à vous-même votre crime , et vous calmer sur la complaisance que vous leur aviez déjà accordée? Qui oserait décider enfin si , dans ces antipathies et ces animosités secrètes, sur lesquelles vous ne vous gênez jamais que faiblement , et toujours par bienséance plus que par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant, au delà duquel se trouvent la haine et la mort de l'âme ? si dans cette sensibilité outrée qui accompagne d'ordinaire vos afflictions , vos infirmités, vos pertes, vos disgrâces, ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature, ne sont pas un dérèglement de votre cœur et une révolte contre les ordres de la Providence? si dans toutes ces attentions et ces empressements dont on vous voit si occupé pour ménager, ou les intérêts de votre fortune, ou les soins d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité qu'il en faut pour former le crime de l'ambition , ou autant de complaisance en vous-même et de désir de plaire , pour souiller votre cœur du crime de la volupté? Grand Dieu! qui a bien discerné, comme disait autrefois votre serviteur Job, ces bornes fatales, qui séparent dans un cœur la vie de la mort , et la lumière des ténèbres ? Ce sont là des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances : seconde raison tirée de l'incertitude des règles , qui laissent l'état d'une âme tiède fort douteux , et qui la mettent elle-même dans l'impuissance de se connaître.
Mais une dernière raison qui me paraît encore plus décisive et plus terrible pour l'âme tiède, c'est qu'on ne voit plus rien en elle qui puisse même faire présumer qu'elle conserve encore la grâce sanctifiante, et que tout conduit à penser qu'elle l'a perdue; c'est-à-dire que de tous les caractères d'une charité habituelle et vivante, il n'en est plus aucun qui paraisse en elle.
Car, mes frères , le premier caractère de la charité, t'est de nous remplir de cet esprit de l'adoption des enfants , qui nous fait aimer Dieu comme notre père , aimer sa loi et la justice de ses comman-
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déments , et craindre plus la perte de son amour, que tous les maux dont il nous menace.
Or, cette attention toute seule qu'apporte une âme tiède a examiner si une offense est vénielle ou si elle va plus loin , à disputer à Dieu tout ce qu'elle peut lui refuser sans crime , à n'étudier la loi que pour connaître jusqu'à quel point il est permis de la violer, à prendre sans cesse les intérêts de la cupidité contre ceux de la grâce , et justifier éternellement tout ce qui flatte les passions, contre la sévérité des règles qui l'interdisent; cette attention, dis-je, toute seule ne peut partir que d'un fonds vide de foi et de charité , d'un fonds où l'Esprit de Dieu , cet Esprit d'amour et de dilection , ne paraît pas régner : car il n'est que les enfants prodigues qui chicanent ainsi avec le père de famille, qui veuillent user de leurs droits à la rigueur, et prendre tout ce qui leur appartient.
Et pour donner à cette réflexion toute son étendue : cette disposition qui fait qu'on se permet délibérément toutes les infidélités qu'on ne croit pas dignes d'une peine éternelle , est la disposition d'un esclave et d'un mercenaire; c'est-à-dire que si l'on pouvait se promettre une pareille impunité, et une même indulgence du côté de Dieu, pour la transgression des points essentiels de la loi, on les violerait avec la même facilité qu'on viole les moindres ; c'est-à-dire , que si une vengeance déclarée , une calomnie noire, un attachement criminel , ne doivent pas avoir d'autres suites pour l'avenir qu'un léger ressentiment , qu'un discours de malignité et de médisance, et que des désirs de plaire, et trop de soin et d'attention sur soi-même, on n'aurait pas plus d'horreur pour l'un que pour l'autre; c'est-à-dire, que lorsqu'on est fidèle aux commandements, ce n'est pas la justice que l'on aime, c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas à l'ordre et à la loi qu'on s'assujettit, c'est à ses châtiments ; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose , c'est soi-même ; car tandis que sa gloire toute seule y est intéressée, et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités par leur légèreté, nous ne craignons pas de lui déplaire : nous nous justifions même en secret ces sortes de transgressions , en nous disant que quoiqu'elles offensent le Seigneur, et lui soient désagréables, elles ne donnent pas cependant la mort à l'âme, et ne damnent personne : ce qui le regarde ne nous touche pas; sa gloire n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des œuvres permises ou défendues : c'est notre intérêt tout seul qui règle làdessus notre fidélité, et rien ne réveille notre tiédeur que les flammes éternelles nous sommes même ravis de l'impunité de ces fautes légères , de pou*
SUR LA TIÉDEUR
voir satisfaire nos inclinations sans qu'il nous en arrive d'autre malheur que d'avoir déplu à Dieu : nous aimons cette malheureuse liberté, qui semble nous laisser le droit d'être impunis et infidèles : nous en sommes les apologistes : nous la poussons même plus loin qu'elle ne va en effet : nous voulons que tout soit véniel , les jeux , les plaisirs , les parures, les sensualités, les vivacités, les animosités, les inutilités, les spectacles; que dirai-je? nous voudrions que cette liberté fût universelle; que rien de ce qui plaît ne fût puni ; que le Seigneur ne fût ni juste, ni vengeur de l'iniquité, et que nous pussions nous prêter à tous nos penchants , et violer la sainteté de sa loi , sans craindre la sévérité de sa justice. Pour peu qu'une âme tiède rentre en ellemême, elle sentira que c'est là le fond de son cœur, et sa véritable disposition.
Or, je vous demande, est-ce là la situation d'une âme qui conserve encore la grâce et la charité sanctifiante; c'est-à-dire, d'une âme qui aime encore son Dieu plus que le monde , plus que toutes les créatures , plus que tous les plaisirs , plus que toutes les fortunes, plus qu'elle-même ? d'une âme qui ne trouve de joie qu'à le posséder, qui ne craint que de le perdre , qui ne connaît de malheur que celui de lui avoir déplu? La charité que vous croyez conserver encore, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts? ne compte-t-elle pour rien de déplaire à ce qu'elleaime, pourvu que ses infidélités soient impunies? s'aviset-elle de supputer, comme vous faites tous les jours , jusqu'à quel point on peut l'offenser impunément, pour prendre là-dessus ses mesures , et se permettre toutes les transgressions auxquelles l'espérance de l'impunité est attachée ? ne voit-elle rien d'aimable dans son Dieu, et de propre à lui gagner les cœurs, que ses châtiments? quand il ne serait pas un Dieu terrible et vengeur, en serait-elle moins touchée de ses miséricordes infinies, de ses beautés éternelles, de sa vérité, de sa sainteté, de sa sagesse?
Ah! vous ne l'aimez plus, âme tiède et infidèle! vous ne vivez plus pour lui ; vous n'aimez plus, vous ne vivez plus que pour vous-même; ce reste de fidélité qui vous éloigne encore du crime n'est qu'un fonds de paresse , de timidité, d'amour-propre ; vous voulez vivre en paix avec vous-même; vous craignez les embarras d'une passion et les remords d'une conscience souillée; le crime est pour vous une fatigue, et c'est tout ce qui vous déplaît : vous aimez votre repos; voilà toute votre religion : l'indolence est la seule barrière qui vous arrête , et toute votre vertu se borne à vous-même. Et certes, vous voudriez savoir si cette infidélité est une offense vénielle ,
ou si elle va plus loin : vous savei- qu'elle déplaît à Dieu, car ce point n'est pas douteux; et cela ne suffit pas pour vous l'interdire? et vous voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusqu'à mériter une peine éternelle ? et tout votre soin est de vous imformer si c'est un crime digne de l'enfer? Ah! vous voyez bien que cette recherche n'aboutit plus qu'à vous-même ; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché, en tant qu'il est offense de Dieu, et qu'il lui déplaît, motif essentiel cependant, qui doit vous le rendre haïssable; que vous ne servez pas le Seigneur dans la vérité, et dans la charité; que votre prétendue vertu n'est plus qu'un naturel timide, qui n'ose s'exposer aux menaces terribles de la loi ; que vous n'êtes qu'un vil esclave à qui II faut montrer des verges pour le contenir; que vous ressemblez à ce serviteur infidèle qui avait caché son talent, parce qu'il savait que son maître était sévère, mais qui, hors de là, l'eût dissipé en folles dépenses : et que dans la préparation du cœur, à laquelle seule Dieu regarde, vous haïssez sa loi sai nte; vous aimez tout ce qu'elle défend ; vous n'êtes plus dans la charité; vous êtes un enfant de mort et de perdition.
Le second caractère de la charité, dit saint Bernard , c'est d'être timorée , et de grossir nos fautes à nos propres yeux : elle augmente, elle exagère tout, dit ce Père : Sed aggravât, sed exagérât universa. Ce n'est pas que la charité nous trompç, et nous cache la vérité; mais c'est que, dégageant notre âme des sens , elle épure la vue de la foi , et la rend plus clairvoyante sur les choses spirituelles; et que d'ailleurs tout ce qui déplaît à l'objet unique de notre amour paraît sérieux et considérable à l'âme qui aime. Ainsi la charité est toujours humble, timide , défiante, sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état; toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce , qui la font trembler sur chaque action , qui lui font , de l'incertitude où elles la laissent , une espèce de martyre d'amour qui la purifie. Ce ne sont pas ici ces scrupules vains et puérils que nous blâmons dans les âmes faibles; ce sont ces pieuses frayeurs de la grâce et de la charité, inséparables de toute âme fidèle. Elle opère son salut avec crainte et tremblement , et regarde quelquefois comme de| crimes , des actions qui devant Dieu souvent sont des vertus , et presque toujours de pures faiblesses : ce sont là ces saintes perplexités de la charité qui prennent leur source dans les lumières mêmes de la foi : cette voie a été la voie des justes de tous les siècles.
Et cependant c'est cette prétendue charité que
JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
vous croyez conserrer encore au milieu d'une vie tiède, et de toutes vos infldélités, qui vous les fait paraître légères : c'est la charité elle-même, que vous supposez n'avoir point perdue, qui vous rassure , qui diminue vos fautes à vos yeux , qui vous établit dans un état de paix et de sécurité; en un mot, qui non-seulement bannit de votre cœur toutes ces alarmes pieuses, toujours inséparables de la piété, mais qui vous les fait regarder comme les faiblesses et les excès de la piété même. Or, ditesmoi, je vous prie, si ce n'est pas là une contradiction ; si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous pouvez beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine ?
Enfin le dernier caractère de la charité , c'est d'être vive et agissante. Lisez tout ce que l'Apôtre lui attribue d'activité et de fécondité dans un cœur chrétien : elle opère partout où elle est; elle ne peut être oiseuse, disent les saints; c'est un feu céleste que rien ne peut empêcher d'agir et de se produire ; il peut être , à la vérité , quelquefois couvert et comme ralenti par la multitude de nos faiblesses ; mais , tandis qu'il n'est pas encore éteint, il en sort toujours, pour ainsi dire, quelques étincelles, des vœux, des soupirs, des gémissements , des efforts, des œuvres : les sacrements la raniment, les mystères saints l'attendrissent , les prières la réveillent; les lectures de piété, les instructions de salut, les spectacles de religion, les saintes inspirations, les afflictions mêmes, les disgrâces, les infirmités corporelles , tout la rallume lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. Il est écrit au second livre des Machabées , que le feu sacré que les Juifs avaient caché durant la captivité se trouva , au retour, couvert d'une mousse épaisse, et parut comme éteint aux enfants des prêtres, qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias : mais comme ce n'était que la surface seule qui était couverte , et qu'au dedans ce feu sacré conservait encore toute sa vertu, à peine l'eûton exposé aux rayons du soleil , qu'on le vit se rallumer à l'instant , et offrir aux yeux un éclat tout nouveau et une activité surprenante : Accensus est ignis magnus, ita utomnes viirarentur. (ii Mac. 1,22.)
Voilà l'image de la tiédeur d'une âme véritablement juste , et ce qui devrait vous arriver, si la multitude de vos infidélités n'avait fait que couvrir et ralentir, pour ainsi dire, en vous le feu sacré de la charité sans l'éteindre : voilà , dis-je, ce qui devrait vous arriver lorsque vous approchez des sacrements, et que vous venez entendre la parole sainte. Lorsque Jésus-Christ, le soleil de justice, lance sur vous (fuelques traits de sa grâce et de sa lumière.
et vous inspire de saints désirs , on devinait alors voir votre cœur se rallumer, votre ferveur se renouveler ; vous devriez alors paraître tout de feu dans la pratique de vos obligations, et surprendre les témoins les plus confidents de votre vie, par le renouvellement de vos mœurs çt de votre zèle : Accensus est ignis magnus, ita ut omnes mirarentur.
Et cependant rien ne vous ranime : les sacrements que vous fréquentez vous laissent toute votre tiédeur; la parole de l'Évangile que vous écoutez, tombe sur votre cœur, comme sur une terre aride où elle meurt à l'instant; les sentiments de salut que la grâce opère au dedans de vous , n'ont jamais de suite pour le renouvellement de vos mœurs : vous traînez partout la même indolence et la même langueur ; vous sortez du pied des autels aussi froid , aussi insensible que vous y étiez venu; on ne voit point en vous de ces renouvellements de zèle et de ferveur, si familiers aux âmes justes , et dont elles trouvent les motifs dans leurs propres chutes : ce que vous étiez hier, vous l'êtes encore aujourd'hui ; mêmes infidélités et mêmes faiblesses ; vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut : tout le feu du ciel ne saurait plus rallumer cette prétendue charité cachée au fond de votre cœur, et sur laquelle vous vous rassurez. Ah! mon cher auditeur, que je crains qu'elle ne soitéteinte, et que vous ne soyez mort aux yeux de Dieu ! Je ne veux pas ici prévenir les jugements secrets du Seigneur sur les consciences ; mais je vous dis que votre état n'est point sûr, je vous dis même que si l'on en juge par les règles de la foi , vous êtes dans la disgrâce et dans la haine de Dieu : je vous dis encore qu'une tiédeur si longue, si constante, si durable, ne peut subsister avec un principe de vie surnaturelle, qui de temps en temps du moins , laisse paraître au dehors des mouvements et des signes, s'élève, s'anime , prend son essor, comme pour se dégager des liens qui l'appesantissent; et qu'une charité si muette, si oiseuse, et si constamment insensible, n'est plus.
Mais le grand danger de cet état , c'est qu'une âme tiède n'a pas même là-dessus de scrupule. Elle sent bien qu'elle pourrait pousser la ferveur et la fidélité plus loin, mais elle regarde ce zèle et cette exactitude comme une perfection et une grâce réservée à certaines âmes, et non comme un devoir; ainsi on se fixe dans ce degré de tiédeur où l'on est tombé; on n'a fait aucun progrès dans la vertu , depuis les premières ardeurs d'une conversion d'éclat : il semble que toute la ferveur émoussée contre les passions criminelles qu'on avait eu d'abord à combattre, croit qu'il n'y a plus qu'à jouir en paix
SUR LA TIÉDEUR
du fruit de sa victoire : mille débris qui restent encore du premier naufrage, on ne pense point à les réparer : mille faiblesses, mille inclinations corrompues que nous ont laissées nos premiers désordres , on les aime, loin de les réprimer : les sacrements ne raniment plus la foi , ils l'amusent : la conversion n'est plus la fln qu'on se propose , on la croit faite : les confessions ne sont plus que des redites et des peintures qui se ressemblent : se confesser n'est plus se proposer un changement ; car que trouverait-on à changer dans un train de vie où tout paraît à sa place, et où nulle faute grossière de conduite ne frappe les sens? c'est s'acquitter simplement d'un devoir de piété, et venir amuser le ministre de Jésus-Christ du récit de quelques fautes légères dont on ne se repent point, tandis qu'on est soi-même un crime que l'on ignore. Aussi la vertu de notre ministère délivre encore quelquefois de grands pécheurs; et nous voyons encore tous les jours avec consolation des âmes touchées, après une vie entière de dissolution et de crimes, venir se jeter à nos pieds; et là, le cœur brisé de douleur, le visage baigné de larmes , nous surprendre par la grandeur de leur foi , nous attendrir par l'abondance de leurs soupirs et la vivacité de leur componction , et sortir de nos pieds justifiées; tandis que ces âmes ticdes et infidèles dont je parle , sans cesse réconciliées et jamais pénitentes, portent toujours au tribunal les mêmes faiblesses dont elles ne reçoivent jamais le pardon, parce qu'elles ne les détestent jamais comme il faut , et prouvent qu'il est plus aisé de passer du crime à la vertu que de la tiédeur à la pénitence.
Hélas! peut-être que le guide sacré de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères faiblesses , et qui ne saurait voir la corruption de cœur d'où elles partent, peut-être, par un jugement terrible de Dieu sur vous , qu'il est tranquille comme vous sur votre état : il croit seulement que vous dormez, que vous vous relâchez : il se contente d'animer votre négligence, de réveiller votre tiédeur : il pense de vous ce que les disciples pensaient autrefois de Lazare : Si dormit, salvus erit (Joan. xi, 12); qu'au fond ce sommeil, cette indolence dans les voies de Dieu, cette tiédeur, ne vous conduiront pas à la mort. Mais Jésus-Christ , qui vous voit tel que vous êtes , et qui ne juge pas comme l'homme ; Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà depuis longtemps à ses yeux : Tune Jésus dixit eis manifesté : Lazarus mortuus esL (Ibid. v, 14.) Il le dit ouvertement, manifesté, c'est-à-dire, que la chose n'était pas nouvelle , et que Lazare , qu'ils croyaient seulement
languissant, était mort depuis trois jours : c'està-dire, que lorsqu'une chute grossière et déclarée termine enfin la tiédeur d'une âme infidèle , la mort qu'elle portait déjà depuis longtemps dans son cœur ne fait que se manifester. Elle n'est nouvelle que pour les hommes , qui ne voyaient pas ce qui se passait au dedans; mais devant Dieu , elle était morte comme Lazare, depuis le jour presque qu'elle fut languissante : Tune Jésus dixit eis manifesté : Lazarus mortuus est.
On s'abuse sur ce que la conscience ne reproche rien de criminel; et on ne voit pas que c'est cette tranquillité même qui en fait tout le danger, et peut-être aussi tout le crime. On se croit en sûreté sur son état, parce qu'il offre plus d'innocence et de régularité que celui des âmes désordonnées : et on ne veut pas comprendre qu'une vie toute naturelle ne saurait être la vie de la grâce et de la foi ; et qu'un état constant de paresse et d'immortification est un état de péché et de mort dans la vie chrétienne.
Ainsi, mon cher auditeur, vous , que ce discours regarde, renouvelez-vous sans cesse dans l'esprit de votre vocation; rjessuscitez tous les jours, selon l'avis de l'Apôtre , par la prière , par la mortification des sens, par la vigilance sur vos passions, par une vie intérieure, par un retour continuel vers votre cœur, cette première grâce qui vous retira des égarements du monde, et vous fit entrer dans les voies Dieu. Comptez que la piété n'a de sûr et de consolant que la fidélité; qu'en vous relâchant vous augmentez vos peines, parce que vous multipliez vos liens; qu'en retranchant de vos devoirs le zèle, la ferveur, l'exactitude, vous en retranchez toutes les douceurs; qu'en ôtant de votre état la fidélité , vous en ôtez la sûreté; et qu'en vous bornant à éviter le crime , vous perdez tout le fruit de la vertu.
Et au fond , puisque vous avez déjà sacrifié l'essentiel , pourquoi tiendriez-vous encore à des attachements frivoles.' et faut-il qu'après avoir fait les démarches les plus pénibles et les plus héroïques pour votre salut, vous périssiez pour n'en vouloir pas faire de plus légères? Lorsque Naaman, peu touché de ce que le prophète ne lui ordonnait pour guérir de sa lèpre que d'aller se baigner dans les eaux du Jourdain , se retirait plein de mépris pour l'homme de Dieu , comme si sa guérison n'eût pu être attachée à un remède si facile, ceux de sa suite le firent revenir de son erreur, en lui disant : Mais , seigneur, si l'homme de Dieu vous eût ordonné des choses difficiles, vous auriez dû lui obéir : vous avez abandonné votre patrie , vos dieux et vos eu-
JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
fants, pour venir consulter le prophète; vous vous êtes exposé au péril d'un long voyage, vous en avez soutenu toutes les incommodités, pour recouvrer la santé que vous avez perdue ; et après tant de démarches pénibles , refuseriez-vous de tenter un expédient aussi aisé que celui que vous propose l'homme de Dieu? Et si rem grandem dixisset tibi pro§heta, certè facere débiteras : quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare et mundaberis. (IV. Reg. V, 13.)
Et voilà ce que je vous dis en finissant ce discours : Vous avez abandbnné le monde , et les idoles que vous y adoriez autrefois; vous êtes revenu de si loin dans la voie de Dieu; vous avez eu tant de passions à vaincre, tant d'obstacles à surmonter, tant de choses à sacrifier, tant de démarches difficiles à faire; vous avez soutenu les peines, les dégoûts, les discours insensés, inséparables d'une conversion d'éclat : il ne vous reste plus qu'un pas à faire; on ne vous demande plus qu'une vigilance exacte sur vous-même. Si le sacrifice des passions criminelles n'était pas encore fait , et qu'on l'exigeât de vous , vous ne balanceriez pas un moment : vous le feriez , quoiqu'il en dût coûter : Et si rem grajidem dixisset tibi propheta , certè facere debueras : et maintenant qu'on ne vous demande que de simples purifications, pour ainsi dire; qu'on no vous demande presque que les mêmes choses que vous faites , mais pratiquées avec plus de ferveur, plus de fidélité, plus de foi , plus de vigilance; êtes-vous excusable de vous en dispenser.' Quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare, et mundaberis. Pourquoi rendriez-vous, par le refus d'une chose si aisée, tous vos premiers efforts inutiles.' pourquoi auriez-vous renoncé au monde et aux plaisirs criminels, pour trouver dans la piété le même écueil que vous aviez cru éviter en fuyant le crime? et ne seriez-vous pas à plaindre, si , après avoir sacrifié à Dieu le principal , vous alliez vous perdre pour vouloir lui disputer encore mille sacrifices moins pénibles au cœur et à la nature? Quanto magis quia nunc dixit tibi : Lavare, et mundaberis.
Achevez donc en nous , ô mon Dieu! ce que votre grâce y a commencé : triomphez de nos langueurs et de nos faiblesses , puisque vous avez déjà triomphé de nos crimes : donnez-nous un cœur fervent et fidèle, puisque vous nous avez déjà ôté un cœur criminel et corrompu : inspirez-nous cette bonne volonté qui fait les justes, puisque vous avez éteint en nous cette volonté déréglée qui fait les grands pécheurs : ne laissez pas votre ouvrage imparfait; et puisque vous nous avez fait entrer dans la sainte carrière du salut , rendez-nous dignes de
la couronne promise à ceux qui auront légitime» ment combattu.
Ainsi sait-il. j
SECOND SERMON
POUB LE JEUDI DE LA TBOISIÈME SEMAINE DB CABÈME.