SUR LA CERTITUDE D'UNE CHUTE ■ DANS LA TIÉDEUR
Surgens Jcsus de synagogd , introivit in domum Simonis : socriis autem Simonis tenebatur magnis febribu*.
Jésus étant sorti de la synagogue, entra dans la maison de Simon , dont la belle-mère avait une grosse lièvre.
(Luc, IV, 38.)
Puisque Simon jugea la présence de Jésus-Christ nécessaire pour la guérisondesa belle-mère , il fallait sans doute, mes frères, que le mal fût pressant, et menaçât d'une mort prochaine: il fallait que les remèdes ordinaires fussent devenus inutiles , et qu'il n'y eût qu'un miracle qui pût opérer sa guérison , et la tirer des portes de la mort : cependant l'Évangile ne la dit attaquée que d'une simple fièvre. Partout ailleurs on n'a recours à Jésus-Christ que pour ressusciter des morts , guérir des paralytiques , rendre la vue et l'ouïe à des sourds et à des aveugles de naissance , et , en un mot , pour guérir des maux incurables à tout autre qu'au souverain Maître de la mort et de la vie des hommes : ici on l'appelle pour rendre seulement la santé à un fébricitant. D'où vient que la toute-puissance est employée pour une infirmité si légère? c'est que cette fièvre étant l'image naturelle de la tiédeur dans les voies de Dieu , l'Esprit saint a voulu nous faire entendre par là que cette maladie si légère en apparence, et dont on ne craint pas le danger; cette tiédeur si ordinaire dans la piété, est une maladie qui immanquablement tue l'âme , et qu'il faut un miracle pour qu'elle ne conduise pas à la mort.
Oui , mes frères , de toutes les maximes de la morale chrétienne, il n'en est point sur laquelle l'expérience permette moins de s'abuser, que sur celle qui nous assure que le mépris des moindres obligations conduit insensiblement à la transgression des plus essentielles ; et que la négligence dans les voies de Dieu n'est jamais loin de la chute. Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu, dit l'Esprit saint; celui qui les méprise, c'est-à-dire, qui les viole de propos délibéré , qui en fait comme
un plan et un état de conduite : car si vous y manquiez seulement quelquefois par fragilité, ou par surprise, c'est la destinée de tous les justes , et ce discours ne vous regarderait plus; mais les mépriser dans le sens déjà expliqué, et qui ne convient qu'aux âmes tièdes et infidèles , c'est une voie qui aboutit toujours à la perte de la justice. Premièrement, parce que les grâces spéciales, nécessaires pour persévérer dans la vertu , n'y sont plus données. Secondement, parce que les passions qui nous entraînent au vice s'y fortifient. Troisièmement enfin, parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.
Développons ces trois réflexions : elles renferment des instructions importantes sur tout le détail de la vie chrétienne; utiles, non- seulement aux âmes qui font profession d'une piété publique et déclarée, mais encore à celles qui font consister toute la vertu dans une bonne conduite, et dans une certaine régularité que le monde lui-même exige. Implorons, etc. Ave, Maria.
PREiMlÈRE PARTIE.
C'est une vérité du salut, dit saint Augustin, que l'innocence même des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. L'homme livré au péché par le dérèglement de la nature ne trouve presque plus en lui que des principes d'erreur, et des sources de corruption : la justice et la vérité, nées d'abord avec nous , nous sont devenues comme étrangères : tous nos penchants , révoltés contre la loi de Dieu, nous entraînent comme malgré nous vers les objets illicites; de sorte que pour rentrer dans l'ordre , et soumettre notre cœur à la loi , il faut que nous résistions sans cesse aux impressions des sens , que nous rompions nos inclinations les plus vives, et que nous nous roidissions sans relâche contre nous-mêmes. Il n'est plus de devoir qui ne coûte, plus de précepte marqué dans la loi , qui ne combatte quelqu'un de nos penchants; plus de démarche dans la voie de Dieu, à laquelle tout notre coeur ne se refuse.
A ce poids de corruption , qui nous rend le devoir si difficile, et l'injustice si naturelle, ajoutez les pièges qui nous environnent, les exemples qui nous entraînent, les objets qui nous amollissent, les occasions qui nous surprennent , les complaisances qui nous affaiblissent, les afflictions qui nous découragent, les prospérités qui nous corrompent, les situations qui nous aveuglent, les bienséances qui nous gênent, les contradictions qui nous éprouvent, tout ce qui est autour de nous, qui n'est pour nous qu'une tentation continuelle.
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Je ne parle pas même des misères qui nous sont propres, et des oppositions particulières que nos mœurs passées et nos premières passions ont laissées dans notre cœur à l'ordre et à la justice : ce goût pour le monde et pour ses plaisirs; ce dégoût pour la vertu et pour ses maximes; cet empire des sens fortifié par une vie voluptueuse ; cette paresse invincible à qui tout coûte, et à qui tout ce qui coûte devient presque impossible; cette fierté qui ne sait ni plier ni se rompre; cette inconstance du cœur qui se lasse bientôt de lui-même, incapable de suite et d'uniformité; qui ne peut s'assujettir à la règle , parce que la règle est toujours la même; qui veut , et qui ne veut plus ; qui passe en un clin d'œil d'un abattementexcessif à unejoie vaine et puérile, et qui ne met qu'un instant entre la résolution la plus sincère, et l'infidélité qui la viole.
Or, dans une situation si misérable, eh! que peut l'homme le plus juste, ô mon Dieu! livré à sa propre faiblesse, à tous les pièges qui l'environnent, portant dans son cœur la source de tous les égarements , et dans son esprit le principe de toute illusion? La grâce de Jésus-Christ toute seule peut donc le délivrer de tant de misères, l'éclairer au mille» de tant de ténèbres , le soutenir contre tant de difficultés, le retenir sur des penchants si rapides, l'affermir contre tant d'attaques : si on le laisse un moment à lui-même, il tombe, ou il s'égare, si une main toute-puissante cesse un mstant de le retenir, le courant l'emporte : notre consistance dans la vertu est donc un miracle continuel de la grâce : toutes nos démarches dans la voie de Dieu sont donc de nouveaux mouvements de l'Esprit saint; c'est-àdire, de ce guide invisible qui nous pousse et qui nous mène : toutes nos actions de piété sont donc des dons de la miséricorde divine, puisque tout bon usage de notre liberté vient de lui , et qu'il couronne ses dons en récompensant nos mérites : tous les moments de notre vie chrétienne sont donc comme une nouvelle création dans la foi et dans la piété, c'est-à-dire (car cette création spirituelle ne suppose pas dans le juste un néant, mais un principe de grâce et une liberté qui coopère avec elle) , c'est-àdire donc, que comme, dans l'ordre de la nature, nous retomberions dans le néant, si le Créateur cessait un instant de conserver l'être qu'il nous a donné; dans la vie de la grâce, nous retomberions dans le péché et dans la mort, si le réparateur cessait un seul moment de nous continuer par de nouveaux secours le don de la justice et de la sainteté dont il a embelli notre âme : telle est la faiblesse de l'homme, et sa dépendance continuelle de la grâcf de Jésus-Christ. La fidélité de l'âme juste est donc
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le fruit des secours continuels de la grâce ; mais elle en est aussi le principe : c'est la grâce toute seule qui peut opérer la iidélité du juste; et c'est la fidélité du juste toute seule qui mérite la conservation et l'accroissement de la grâce dans son cœur.
Car, mes frères, comme les voies de Dieu sur nous sont pleines d'équité et de sagesse, il faut qu'il y ait un ordre dans la distribution de ses grâces et de ses dons : il faut que le Seigneur se communique plus abondamment à l'âme qui lui prépare plus fidèlement les voies dans son cœur; qu'il donne des marques plus continuelles de sa protection et de ses miséricordes au juste, qui lui en donne de continuelles de son amour et de sa fidélité, et que le serviteur qui fait valoir son talent soit récompensé à proportion de l'usage qu'il en a su faire : il est juste au contraire qu'une âme tiède et infidèle , qui sert son Dieu avec négligence et avec dégoût, le trouve dégoûté et refroidi envers elle : et comme elle n'offre plus rien à ses yeux que de propre à le rebuter, il n'est pas surprenant qu'il la rejette de sa bouche, selon l'expression de l'Esprit saint, avec le même dégoût et le même soulèvement qu'on rejette une boisson tiède et dégoûtante. La peine inséparable de la tiédeur est donc la privation des grâces de la protection. Si vous vous refroidissez , Dieu se refroidit à son tour : si vous vous bornez à son égard à ces devoirs essentiels que vous ne pouvez lui refuser sans crime, il se borne à votre égard à des secours généraux avec lesquels vous n'irez pas loin : il se retire de vous à proportion que vous vous retirez de lui ; et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu'il apporte lui-même à vous proléger.
Rien de plus juste que cette conduite : car vous entrez en jugement avec votre Dieu. Vous négligez toutes les occasions où vous pourriez lui donner des marques de votre fidélité : il laisse passer toutes celles oii il pourrait vous en donner de sa bienveillance : vous lui disputez tout ce que vous ne croyez pas lui devoir : vous êtes en garde pour ne rien faire pour lui de surcroît : vous lui dites, ce semble, comme il disait lui-même à ce serviteur injuste : Prenez ce qui vous appartient, et n'en demandez pas davantage : n'êtes-vous pas convenu du prix avec moi? Toile quod tiium est : nonne ex denario convenisti mecum? (Matth. xx, 13, 54.) Vous fomptez avec votre Dieu, pour ainsi dire : toute votre attention est de prescrire des bornes au droit qu'il a sur votre cœur; et toute son attention aussi est d'en mettre à son tour à ses miséricordes sur votre âme, et de vous refuser, s'il est permis de parler ainsi , tout ce qu'il peut se dispenser de vous accorder : il paye votre indifférence de la sienne.
L'amour est le prix de l'amour tout seul ; et si vous ne sentez pas assez toute la terreur et l'étendue de cette vérité, souffrez que je vous en développe les conséquences.
La première, c'est que cet état de tiédeur et d'infidélité, éloignant de l'âme tiède les grâces de protection, ne lui laissant plus que les secours généraux, la laisse, pour ainsi dire, vide de Dieu, et comme entre les mains de sa propre faiblesse : elle peut encore sans doute, avec ces secours communs qui lui restent, conserver la fidélité qu'elle doit à Dieu : elle en a toujours assez pour pouvoir se soutenir dans le bien , mais sa tiédeur ne lui permet pas d'en faire usage : c'est-à-dire, elle est encore aidée de ces secours avec lesquels on peut persévérer ; mais elle ne l'est plus de ceux avec lesquels on persévère infailliblement : ainsi il n'est plus de péril qui ne fasse sur cette âme quelque impression dangereuse, et qui ne l'approche d'une chute. Je veux qu'un naturel heureux, qu'un reste de pudeur et de crainte de Dieu, qu'une conscience encore effrayée du crime, qu'une réputation de vertu à conserver, la défende quelque temps contre elle-même : néanmoins comme ces ressources, prises la plupart dans la nature, ne sauraient aller loin; que les objets des sens au milieu desquels elle vit font tous les jours de nouvelles plaies à son cœur, et que la grâce moins abondante ne répare plus ces pertes journalières : ah ! les forces de jour en jour s'affaiblissent, la foi se relâche, les vérités s'obscurcissent; plus elle avance, plus elle empire : on sent bien soi-même qu'on ne sort plus du monde et des périls aussi innocent qu'on en sortait autrefois; qu'on pousse plus loin la faiblesse et la complaisance, qu'on passe certaines bornes qu'on avait jusque-là respectées; que les discours libres nous trouvent plus indulgents , les médisances plus favorables, les occasions plus faciles, les plaisirs moins retenus, le monde plus empressé; qu'on en rapporte un cœur à demi gagné, et qui ne tient plus qu'à de faibles bienséances; qu'on sent ses pertes, et qu'on ne sent plus rien qui les répare; enfin, que Dieu s'est presque retiré, et qu'il n'y a plus entre nous et le crime, d'autre barrière que notre faiblesse. Voilà où vous en êtes : jugez où vous en serez en peu de temps.
Je sais que cet état de relâchement et d'infidélité vous trouble et vous inquiète; que vous dites tous les jours que rien n'est plus heureux que de ne tenir plus à rien, et que vous enviez la destinée de ces âmes qui se donnent à Dieu sans réserve , et qui ne gardent plus de mesures avec le monde. Mais vous vous trompez : ce n'est pas la foi et la ferveur de ces âmes fidèles que vous enviez; vous n'enviez dans
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leur destinée que la joie et le repos dont elles jouissent dans le service de Dieu, et dont vous ne sauriez jouir vous-même : vous n'enviez que l'insensibilité et l'heureuse indifférence où elles sont parvenues pour le monde, et pour tout ce que le monde estime, dont l'amour fait tous vos troubles, vos remords, vos peines secrètes ; mais vous n'enviez pas les sacrifices qu'il leur a fallu faire pour en venir là : vous n'enviez pas les violences qu'elles ont eu à dévorer pour s'établir dans cet état heureux de paix et de tranquillité : vous n'enviez pas ce qu'il leur en a coûté, pour mériter le don d'une foi vive et fervente : vous enviez le bonheur de leur état , mais vous ne voudriez pas qu'il vous en coûtât l'illusion et la mollesse du vôtre.
Aussi la seconde conséquence que je tire des grâces de protection refusées à l'âme tiède , c'est que le joug de Jésus-Christ devient pour elle un joug dur, accablant, insupportable. Car, mes frères, par le dérèglement de notre nature, ayant perdu le goût de la justice et de la vérité, qui faisait les plus chères délices de l'homme innocent, nous n'avons plus de vivacité et de sentiment que pour les objets des sens et des passions. Les devoirs de la loi, qui nous rappellent sans cesse des sens à l'esprit, et qui nous font sacrifier les impressions présentes des plaisirs, à l'espérance des promesses futures; ces devoirs, dis-je, lassent bientôt notre faiblesse, parce que ce sont des efforts continuels que nous faisons contre nous-mêmes : il faut donc que l'onction de la grâce adoucisse ce joug; qu'elle répande de secrètes consolations sur son amertume , et qu'elle change la tristesse des devoirs en une joie sainte et sensible.
Or, l'âme tiède, privée de cette onction, n'a plus pour elle que la pesanteur du joug , sans les consolations qui l'adoucissent ; le calice de Jésus-Christ ne lui fait plus sentir que son amertume : ainsi tous les devoirs de la piété vous deviennent insipides ; les pratiques du salut , ennuyeuses ; votre conscience inquiète et embarrassée par vos relâchements et vos infidélités , dont vous ne pouvez vous justifier l'innocence, ne vous laisse plus goûter de paix et de joie dans le service de Dieu : vous sentez tout le poids des devoirs auxquels un reste de foi et d'amour du repos vous empêche d'être infidèle; et vous ne sentez pas le témoignage secret de la conscience , qui l'adoucit et qui soutient l'âme fervente : vous évitez certaines sociétés de plaisirs, où l'innocence fait toujours naufrage; et vous ne trouvez dans la retraite qui vous en éloigne qu'un ennui mortel , et un goût encore plus vif et plus piquant des mêmes plaisirs que vous vous efforcez de vous interdire:
vous priez; et la prière n'est plus pour vous qu'un égarement ou une fatigue : vous vous employez à des œuvres de miséricorde ; et à moins que l'orgueil ou le tempérament ne vous y soutienne, tout ce qui s'ytrouvede mortifiant vous devient insupportable: vous fréquentez des personnes de vertu ; et leur société vous paraît d'un ennui à vous dégoûter de la vertu même : la plus légère violence que vous vous faites pour le ciel vous coûte de si grands efforts, qu'il faut que les plaisirs et les amusements du monde viennent vous délasser d'ahord de cette fatigue passagère : la plus petite mortification abat votre corps , jette l'inquiétude et le chagrin dans votre liumeur, et ne vous console que par la prompte résolution d'en interrompre à l'instant la pratique: ^ous vivez malheureux et sans consolation , parce que vous vous privez d'un certain monde que vous aimez , et que vous substituez à sa place des devoirs que vous n'aimez pas : toute votre vie n'est plus qu'un triste ennui, et un dégoût perpétuel de vousmême: vous ressemblez aux Israélites dans le désert; dégoûtés, d'un côté, de la manne dont le Seigneur les obligeait de se nourrir; et de l'autre, n'osant plus revenir aux viandes de l'Égj-pte qu'ils aimaient encore, et que la crainte d'être frappés de Dieu les portait à s'interdire.
Or, cet état de violence ne saurait durer ; on se lasse bientôt d'un reste de vertu qui ne calme point le cœur, qui ne soulage pas la raison, qui ne contente pas même l'amour-propre; on a bientôt secoué un reste de joug qui accable, et qu'on ne porte plus que par bienséance et non par amour. Il est si triste de n'être rien , pour ainsi dire ; ni juste , ni mondain ; ni au monde , ni à Jésus-Christ ; ni dans les plaisirs des sens , ni dans ceux de la grâce ; qu'il est impossible que cette situation ennuyeuse d'indifférence et de neutralité soit durable. Il faut au cœur, et à des cœurs surtout d'un certain caractère, un objet déclaré qui les occupe et qui les intéresse ; si ce n'est pas Dieu , ce sera bientôt le monde : un cœur vif, emporté, extrême, tel que l'ont la plupart des hommes , ne saurait être fixé que par des sentiments ; et être constamment dégoûté de la vertu, c'est offrir déjà un cœur sensible aux attraits du vice.
Je sais , premièrement, qu'il est des âmes paresseuses et indolentes qui paraissent se maintenir dans cet état d'équilibre et d'insensibilité ; qui n offrent rien de vif ni au monde ni à la vertu; qui semblent également éloignées par leur caractère, et des ardeurs d'une piété fidèle , et des excès d'un égarement profane; qui conservent, au milieu des plaisirs du monde, un fonds de retenue et de régularité qui annonce encore la vertu; et au milieu dfS
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devoirs de la religion , un fonds de mollesse et de relâchement qui respire encore l'air et les maximes du monde : ce sont des cœurs tranquilles et paresseux , qui ne sont vifs sur rien , à qui l'indolence tient presque lieu de vertu ; et qui , pour n'être pas à ce point de piété qui fait les âmes fidèles , n'en viennent pas pour cela à ce degré d'abandonnement qui fait les âmes égarées et criminelles.
Je le sais, mes frères : mais je sais aussi que cette paresse de cœur ne nous défend que des crimes qui coûtent, ne nous éloigne que de certains plaisirs qu'il faudrait acheter au prix de notre tranquillité, et que l'amour du repos tout seul peut nous interdire. Elle ne nous laisse vertueux^qu'aux yeux des hommes, lesquels confondent l'indolence qui craint l'embarras , avec la piété qui fuit le vice : mais elle ne nous défend pas contre nous-mêmes , contre mille désirs illégitimes , mille complaisances criminelles, mille passions plus secrètes et moins pénibles , parce qu'elles se renferment dans le cœur ; des jalousies qui nous dévorent ; deS animosités qui nous aigrissent; une ambition qui nous domine; un orgueil qui nous corrompt ; un désir de plaire qui nous possède; un amour excessif de nous-mêmes qui est le principe de toute notre conduite , et qui infecte toutes nos actions; c'est-à-dire, que cette indolence nous livre à toutes nos faiblesses secrètes, en même temps qu'elle nous sert de frein contre des passions plus éclatantes et plus tumultueuses, et que ce qui ne paraît qu'indolence aux yeux des hommes esttoujours une corruption et une ignominie secrète devant Dieu..
Je sais , en second lieu , que le goût de la piété , et cette onction qui adoucit la pratique des devoirs , est un don souvent refusé aux âmes même les plus saintes et les plus fidèles. Mais il y a trois différences essentielles entre l'âme fidèle à qui le Seigneur refuse les consolations sensibles de la piété , et Tâme tiède et mondaine que la pesanteur du joug accable , et qui ne saurait goûter les choses de Dieu.
La première , c'est que l'âme fidèle , malgré sa répugnance et ses dégoûts, conservant toujours une foi ferme et solide, trouve son état, et l'exemption du crime où elle vit depuis que Dieu l'a touchée, mille fois plus heureux encore que celui où elle vivait, lorsqu'elle était livrée aux égarements des passions; et , pénétrée de l'horreur de ses excès passés, elle ne voudrait pas, pour tous les plaisirs de la terre , changer sa destinée , et se rengager dans ses premiers vices : au lieu que l'âme tiède et infidèle , dégoûtée de la vertu , regarde avec envie les plaisirs et la vaine félicit-é du monde ; et comme ses dégoûts ne sont que la suite et la peine de la fai-
blesse et de la tiédeur de sa foi , le crime commence à lui paraître la seule ressource des ennuis et de la tristesse de la piété.
La seconde différence , c'est que l'âme fidèle , au milieu de ses dégoûts et de ses aridités , porte du moins une conscience qui ne lui reproche point de crime ; elle est du moins soutenue par le témoignage de son propre cœur, et par une certaine paix del'innocence qui, quoiqu'elle ne soit pas vive et sensible, ne laisse pas d'établir au dedans de nous un calme que nous n'avions jamais éprouvé dans les voies de l'égarement : au lieu que l'âme tiède et infidèle , se permettant , contre le témoignage de son propre cœur, mille transgressions journalières dont elle ignore la malice, porte toujours une conscience inquiète et douteuse ; et n'étant plus soutenue , ni par le goût des devoirs, ni par la paix et le témoignage de la conscience , cet état d'agitation et d'ennui finit bientôt par la paix funeste du crime.
Enfin la dernière différence, c'est que les dégoûts de l'âme fidèle n'étant que des épreuves dont Dieu se sert pour la purifier, il supplée aux consolations sensibles delà vertu, qu'il lui refuse, par mille endroits qui les remplacent , par une protection plus puissante , par une attention miséricordieuse à éloigner tous les périls qui pourraient la séduire, par des secours plus abondants de la grâce : car il ne veut pas la perdre et la décourager, il ne veut que l'éprouver, et lui faire expier par les amertumes et les aridités de la vertu, les plaisirs injustes ducrime. Mais les dégoûts de l'âme infidèle ne sont pas des épreuves; ce sont des punitions : ce n'est pas un Dieu miséricordieux qui suspend les consolations delà grâce, sans suspendre la grâce elle-même ; c'est un Dieu sévère qui se venge et qui se retire : ce n'est pas un père tendre qui supplée par la solidité de sa tendresse , et par des secours effectifs , aux rigueurs apparentes dont il est obligé d'user ; c'est un juge sévère qui ne commence à priver le criminel de mille adoucissements , que parce qu'il lui prépare un arrêt de mort. Les aridités de la vertu trouvent mille ressources dans la vertu même; celles de la tiédeur n'en sauraient trouver ailleurs que dans les douceurs trompeuses du vice.
Voilà , mes frères , la destinée inévitable de la tiédeur, le malheur de la chute. Venez nous dire après cela , que vous voulez vous faire une sorte de vertu qui dure ; que ces grands zèles ne se soutiennent pas ; qu'il vaut mieux ne pas le prendre si haut , et aller jusqu'au bout ; et qu'on ne va pas loin , quand on se met hors d'haleine dès les premiers pas.
Je sais que tout excès , même dans la piété , ne vient pas de l'Esprit de Dieu , qui est un esprit de
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discrétion et de sagesse ; que le zèle qui renverse l'ordre de notre état et de nos devoirs n'est pas la piété qui vient d'en-haut , mais une illusion qui naît de nous-mêmes ; que l'indiscrétion est une source de fausses vertus , et qu'on donne souvent à la vanité ce qu'on croit donner à la vérité. Mais je vous dis de la part de Dieu, que, pour persévérer dans ses Toies , il faut se donner à lui sans réserve : je vous dis que , pour se soutenir dans la fidélité aux devoirs essentiels, il faut sans cesse affaiblir les passions qui nous en éloignent sans cesse ; et que les ménager, sous prétexte de n'aller pas trop loin , c'est se creuser à soi-même son précipice. Je vous dis qu'il n'y a que les âmes fidèles et ferventes , qui , non contentes d'éviter le crime, évitent tout ce qui peut y conduire ; qu'il n'y a, dis-je, que ces âmes qui persévèrent, qui se soutiennent, qui honorent la piété par une conduite soutenue , égale , uniforme ; et au contraire qu'il n'y a que les âmes tièdes et molles , les âmes qui ont commencé leur pénitence par mettre des bornes à la piété , et à l'accommoder avec les plaisirs et les maximes du monde ; qu'il n'y a que ces âmes qui reculent, qui se démentent, qui reviennent à leur vomissement, et qui déshonorent la piété par des inconstances et des inégalités d'éclat, et par une vie mêlée, tantôt de retraite et de vertu, tantôt de monde et de faiblesse. Et j'en appelle ici à vous-mêmes , mes frères : quand vous voyez dans le monde une âme se relâcher de sa première ferveur, se rapprocher un peu plus des sociétés et des plaisirs qu'elle s'était d'abord si sévèrement interdits, rabattre insensiblement de sa retraite, de sa modestie , de sa circonspection , de ses prières, de l'exactitude à ses devoirs ; ne dites-vous pas vousmêmes qu'elle n'est pas loin de redevenir tout ce qu'elle était autrefois? ne regardez-vous pas tous ces relâchements , comme les préludes de la chute ? et ne comptez-vous pas que la vertu est presque éteinte, dès que vous la voyez affaiblie? En faut-il tant même pour réveiller vos censures , et vos présages sinistres et malins contre la piété? Injustes que vous êtes, vous condamnez une vertu tiède et infidèle, et vous nous condamnez nous-mêmes, quand nous exigeons une vertu fidèle et fervente ! vous prétendez qu'il ne faut pas le prendre si haut pour se soutenir, et vous prophétisez qu'on va tomber, dès qu'on s'y prend avec plus de tiédeur et de négligence.
C'est donc dans le relâchement tout seul, qu'il faut craindre les retours et les chutes : ce n'est donc pas en se donnant à Dieu sans réserve, qu'on se dégoûte de lui , et qu'il nous abandonne; c'est en le servant avec lâcheté : le moyen de sortir glorieux
du combat n'est donc pas de ménager l'ennemi ; c'est de le vaincre : le secret pour n'être pas surpris , n'est donc pas de s'endormir dans la paresse et dans l'indolence : c'estd'être attentif sur toutes ses voies : il ne faut donc pas craindre d'en trop faire , de peur de ne pouvoir se soutenir ; au contraire , pour mériter la grâce de se soutenir, il faut d'abord ne laisser rien à faire. Quelle illusion , mes frères ! on craint le zèle comme dangereux à la persévérance , et c'est le zèle seul qui l'obtient; on se retranche dans une vie tiède et commode , comme la seule qui peut durer, et c'est la seule qui se dément ; on évite la fidélité comme l'écueil de la piété, et la piété sans fidélité n'est jamais loin du naufrage.
C'est ainsi que la tiédeur éloigne de l'âme infidèle les grâces de protection, et que ces grâces éloignées ôtant à notre foi toute sa force, au joug de Jésus-Christ toutes ses consolations, nous laissent dans un état de défaillance et de dépérissement , où il ne faut à l'innocence pour succomber que le malheur d'être attaquée. Mais si la perte de la justice est inévitable dans la tiédeur, du côté des grâces qui s'éloignent , elle l'est encore du côté des passions qui se fortifient.