DEUXIÈME PARTIE
Ne point sonner de la trompette pour s'attirer les regards publics dans les offices de miséricorde que nous rendons a nos frères; observer l'ordre de la justice même dans la charité, et ne pas préférer des besoins étrangers à ceux dont nous sommes chargés; paraître touchés de l'infortune, et savoir consoler les pauvres par notre affabilité autant que par nos dons; enfin éclairer même, par notre vigilance, le secret de leur honte : voilà les règles que nous prescrit aujourd'hui l'exemple du Sauveur dans la pratique de la miséricorde.
Premièrement, il s\x\ alla dans un lieu désert et écarté, dit l'Évangile; il monta sur une montagne, où il s'assit avec ses disciples. Son dessein, selon les saints interprètes, était de dérober aux yeux des villes voisines le prodige de la multiplication des pains; et de n'avoir pour témoins de sa miséricorde, que ceux qui devaient en ressentir les effets. Première instruction , et première règle : le secret de la charité.
Oui, mes frères, que de fruits de la miséricorde, le vent brûlant de l'orgueil et la vaine complaisance, flétrit tous les jours aux yeux de Dieu ! que d'aumônes perdues pour l'éternité ! que de trésors qu'on croyait en sûreté dans le sein des pauvres, et qui paraîtront un jour corrompus par le ver et par la rouille !
A la vérité , il est peu de ces hyprocrisies grossières et déclarées , qui publient sur les toits le mérite de leurs oeu\Tes saintes ; l'orgueil est plus habile, et ne se démasque jamais tout à fait : mais qu'H est encore moins de véritables zèles de charité, qui cherchent, comme Jésus Christ, les lieux softtaires et écartés, pour y cacher leurs saintes profusions ! On ne voit presque que de ces zèles fas-
tueux , qui n'ont des yeux que pour des misères d'éclat , et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : on prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher; mais on n'est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse : on ne cherchera pas les regards publics; mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent; et l'on regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées.
Hélas! nos temples et nos autels n'étaient-ils pas de toutes parts avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-à-dire, les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôtre? Si l'on ne voulait que l'œil invisible du Père céleste pour témoin , à quoi bon cette vaine ostentation ? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes? Faut-il que , do fond du sanctuaire où nous l'adorons , il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir? Si vous ne vous proposez que de lui plaire , pourquoi exposer vos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? pourquoi ses ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paraîtront-ils à l'autel, où ils ne devraient porter que les péchés du peuple, chargés et revêtus des marques de votre vanité ? pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés vos dons et votre orgueil ? N'étaitce pas assez que ces dons fussent écrits de la main du Seigneur dans le livre de vie? pourquoi graver, sur le marbre qui périra, le mérite d'une action que la charité avait pu rendre immortelle?
Ah! Salomon , après avoir élevé le temple le plus pompeux et le plus magnifique qui fût jamais, n'y fit graver que le nom redoutable du Seigneur, et n'eut garde de mêler les marques de la grandeur de sa race avec celles de la majesté éternelle du Roi des rois. On donne un nom de piété à cet usage; on se persuade que ces monuments publics sollicitent les libéralités des fidèles. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'attirer des largesses à ses autels ? et vous a-t-il permis d'être moins modestes, afin que vos frères devinssent plus charitables? Hélas ! les plus puissants d'entre les premiers fidèles portaient siniplement, comme les plus obscurs, leur patrimoine aux pieds des apôtres : ils voyaientavec une sainte joie leurs nomsetleursbiens confondus avec ceux de leurs frères qui avaient moins offert qu'eux : on ne les distinguait pas alors dans l'assemblée des fidèles à proportion de leurs largesses : les honneurs et les préséances n'y étaient pas encore le prix des dons et des offrandes ; et l'on n'avait garde de changer la récompense éternelle qu'on attendait du Seigneur, en cette gloire frivole,
SUR L'AUMONE
qu'on aurait pu recevoir des hommes : et aujourd'hui l'ÉgHse n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la vanité de ses bienfaiteurs , leurs places y sont marquées dans le sanctuaire; leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel , où ne devraient reposer que les cendres des martyrs , on leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce; et s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. L'usage autorise cet abus , il est vrai ; mais l'usage ne justice jamais ce qu'il autorise.
La charité, mes frères, est cette bonne odeur de Jésus-Christ qui s'évanouit et s'éteint du moment qu'on la découvre. Ce n'est pas qu'il faille s'abstenir des offlcps publics de miséricorde : nous devons à nos frères l'édification et l'exemple : il est bon qu'ils voient nos œuvres , mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes ; et notre gauche doit ignorer les dons que répand notre droite : les actions mêmes , que le devoir rend les plus éclatantes , doi vent toujours être secrètes dans la préparation du cœur : nous devons entrer pour elles dans une manière de jalousie contre les regards étrangers; et ne croire leur innocence en sûreté, que lorsqu'elles sont sous les yeux de Dieu seul. Oui, mes frères, les aumônes , qui ont presque toujours coulé en secret , arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même , que celles qui, exposées même malgré nous auxyeux des hommes , ont été comme grossies et troublées sur leur course par les complaisances inévitables de l'amour-propre, et par les louanges des spectateurs : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre , et qui portent dans le sein de la mer des eaux vives et pures ; au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes, n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses, et entraînent toujours après eux les débris, les cadavres, le limon qu'ils ont amassé sur leur route. Voilà donc la première règle de charité que nous prescrit aujourd'hui le Sauveur : éviter le faste et l'ostentation dans les œuvres de miséricorde , ne vouloir y être remarqué, ni par le rang qu'on y tient, ni par la gloire d'en être le principal auteur, ni par le bruit qu'elles peuvent faire dans le monde; et ne point perdre sur la terre ce que la charité n'avait amassé que pour le ciel. La seconde circonstance que je remarque dans notre Évangile, c'est que nul de toute cette multitude qui s'offre à Jésus-Christ, n'est rejeté : tous mdifféremment sont soulagés ; et on ne lit pas que le Sauveur ait usé à leur égard de distinction et de préférence. Seconde règle ; la charité est universelle : elle bannit ces libéralités de goût et de ca-
price, qui ne semblent ouvrir le cœur à certaines misères que pour le fermer à toutes les autres. Vous trouvez des personnes dans le monde , qui , sous prétexte qu'elles ont leurs aumônes réglées et des lieux destinés pour le recevoir, sont insensibles à tous les autres besoins. En vain vous les avertiriez qu'une famille va tomber faute d'un léger secours , qu'une jeune personne est sur le bord du précipice, si l'on ne se hâte de lui tendre une main secourable; qu'un établissement utile va manquer, si un renouvellement de charité ne le soutient : ce ne sont pas là des misères de leur goût ; et en plaçant ailleurs quelques largesses , elles croient acheter le droit de voir d'un œil sec, et d'un cœur indifférent, toutes les autres infortunes.
Je sais que la charité a son ordre et sa mesure; qu'elle doit user de discernement; et que la justice veut que certains besoins soient préférés : mais je ne voudrais pas cette charité méthodique , s'il est permis de parler ainsi, qui sait précisément à quoi s'en tenir; qui a ses jours , ses lieux, ses personnes , ses bornes ; qui hors de là est barbare , et qui peut convenir avec elle-même de n'être touchée qu'en certain temps , et à l'égard de certains besoins. Ah! est-on ainsi maître de son cœur, quand on aime véritablement ses frères? Peut-on à son gré se marquer à soi-même les moments d'ardeur et d'indiffé • rence? La charité, ce saint amour, est-il si régulier quand il embrasse véritablement le cœur? n'a-t-il pas, si je l'ose dire, ses saillies et ses excès? et ne se trouve-t-il pas des occasions si touchantes , où quand vous n'auriez qu'une étincelle de charité dans le cœur, elle se fait sentir, et ouvre à l'instant vos entrailles et vos richesses à votre frère ?
Je ne voudrais pas cette charité durement circonspecte, qui n'a jamais assez examiné, et qui se défie toujours de la vérité des besoins qu'on lui expose. Voyez si , dans cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui , il s'attache à discerner ceux que la paresse et l'espérance toute seule d'une nourriture corporelle, avaient pu attirer au désert, et qui auraient eu encore assez de force pour aller chercher à manger dans les villes voisines : nul n'est excepté de ses divins bienfaits. N'est-ce pas déjà une assez grande misère , que d'être réduit à femdre même qu'on est malheureux ? Ne vaut-il pas mieux encore donner à de faux besoins , que courir risque de refuser à des besoins véritables ? Quand un imposteur séduirait votre charité , qu'en serait-il ? n'est-ce pas toujours Jésus-Christ qui la reçoit de votre main ? et votre récompense est-elle attachée à l'abus qu'on peut faire de votre aumône, ou à l'intention ellemême qui l'offre ?
QUATRIEME DIMANCHE DE CARÊME
,De cette règle il en naît une troisième , marquée encore dans l'histoire de notre Évangile : c'est que non-seulement la charité doit être universelle , mais douce , affable , compatissante. Jésus-Christ voyant ce peuple errant et dépourvu au pied de la montagne , est touché de pitié : misertus est eis ( M atth. XIV, 14); ce spectacle l'attendrit; la misère de cette multitude réveille sa compassion et sa tendresse. Troisième règle : la douceur de la charité.
On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux ; en leur tendant une main secourable, on leur montre un visage si dur et si sévère, qu'un simple refus eut été moins accablant pour eux , qu'une charité si sèche et si farouche : car la piété qui paraît touchée de leurs maux, les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leur force , leur paresse, leurs mœurs errantes et vagabondes : on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère : et en les secourant , on achète le droit de les insulter. Mais s'il était permis à ce malheureux que vous outragez , de vous répondre ; si l'abjection de son état n'avait pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : Que me reprochez-vous , vous dirait-il? Une vie oiseuse, et des mœurs inutiles et errantes ? mais quels sont les soins qui vous occupent dans votre opulence? les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la fortune, les mouvements des passions, les raffinements de la volupté : je puis être un serviteur inutile ; mais n'ètes-vous pas vousmême un serviteur infidèle ? Ah ! si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas , votre destinée aurait-elle quelque chose audessus de la mienne ? vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas; mais quel usage faites-vous des vôtres? je ne devrais pas manger, parce que je ne travaille point; mais êtes-vous dispensé vousmême de cette loi ? n'ctes-vous que riche pour vivre dans une indigne mollesse? Ah! le Seigneur jugera entre vous et moi , et devant son tribunal redoutable, on verra si vos voluptés et vos profusions vous étaient plus permises, que l'innocent artifice dont je me sers, pour trouver du soulagement à mes peines.
Oui, mes frères, offrons du moins aux malheureux des cœurs sensibles à leurs misères ; adoucissons du moins par notre humanité le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre fortune ne nous permet pas d'en soulager tout à fait nos frères. Hélas! on donne dans un spectacle profane, comme autrefois Augustin dans ses égarements, des larmes aux aventuies chimériques d'un personnage de théâtre; on honore des malheurs feints, d'une vérita-
ble sensibilité ; on sort d'une représentation, le cœur encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux : et un membre de Jésus-Christ, et un héritier du ciel , et votre frère que vous rencontrez au sortir de là couvert de plaies , et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines , vous trouve insensible? et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion ? et vous ne daignez pas l'entendre ? et vous l'éloignez même rudement , et achevez de lui serrer le cœur de tristesse? Ame inhumaine! avezvous donc laissé toute votre sensibilité sur un théâtre infâme ? le spectacle de Jésus-Christ souffrant dans un de ses membres , n'offre-t-il rien qui soit digne de votre pitié? et faut-il faire revivre , pour vous toucher, l'ambition , la vengeance , la volupté , et toutes les horreurs des siècles païens ?
Mais ce n'est pas encore assez d'offrir des cœurs sensibles aux misères qui s'offrent à nous ; la charité va plus loin : elle n'attend pas que le hasard lui ménage des occasions de miséricorde ; elle sait les chercher et les prévenir elle-même. Dernière règle : la vigilance de la charité. Jésus-Christ n'attend pas que ce peuple indigent s'adresse à lui , et vienne lui exposer ses besoins ; il les découvre le premier : Cùm svblevasset oculos Jésus , et vidisset ( Joan. VI, 5 ); à peine les a-t-il découverts, qu'il commence à chercher avec Philippe les moyens d'y remédier. La charité qui n'est pas vigilante , inquiète sur les calamités qu'elle ignore , ingénieuse à découvrir celles qui se cachent ,. qui a besoin d'être sollicitée , pressée, importunée, ne ressemble point à la charité de Jésus-Christ : il faut veiller, et percer les ténèbres que la honte oppose à nos largesses : ce n'est pas ici un simple conseil ; c'est une suite du précepte de l'aumône. Les pasteurs qui sont les pères des peuples, selon la foi, sont obligés de veiller sur leurs besoins spirituels ; et c'est là une des plus essentielles fonctions de leur ministère : les riches et puissants sont établis de Dieu les pères et les pasteurs des pauvres , selon le corps ; ils doivent donc avoir les yeux ouverts sur leurs misères : si faute de veiller, elles leur échappent , ils sont coupables devant Dieu de toutes les suites qu'un secours offert à propos aurait prévenues.
Ce n'est pas qu'on veuille exiger que vous découvriez tous les besoins secrets d'une ville; mais on exige des soins et des attentions : on exige que vous, qui, dans un quartier, tenez le premier rang, ou par vos biens , ou par votre naissance , ne soyez pas environné à votre insu de mille naalheureux qui gémissent en secret; dont les yeux sont tous les jours blessés de la pompe de vos équipages ; et qui outre leur misère , souffrent encore , pour ainsi dire , dç
SUR L'AUMONE
toute votre prospérité : on exige que vous , qui au milieu des plaisirs de la cour, ou de la ville, voyez couler dans vos mains les fruits de la sueur et des travaux de tant d'infortunés qui habitent vos terres et vos campagnes; on exige que vous connaissiez ceux que les fatigues de l'âge et de leurs labeurs ont épuisés, et qui traînent au fond des champs les restes de leur caducité et de leur indigence ; ceux qu'une santé inflrme rend inhabiles au travail , la seule ressource de leur misère; ceux que leur sexe et l'âge exposent à la séduction, et dont vous pourriez préserver l'innocence. Voilà ce qu'on exige , et ce qu'on a droit d'exiger de vous ; voilà les pauvres dont Dieu vous a chargé , et dont vous lui répondrez ; les pauvres qu'il ne laisse sur la terre que pour vous , et auxquels sa providence n'a assigné d'autres ressources que vos biens et vos largesses.
Or, les connaissez-vous seulement? chargez-vous leurs pasteurs de vous les faire connaître.' sont-ce là les soins qui vous occupent, quand vous paraissez au milieu de vos terres et de vos possessions.' Ah! c'est pour exiger de ces malheureux vos droits avec barbarie; c'est pour arracher de leurs entrailles le prix innocent de leurs travaux, sans avoir égard à leur misère, au malheur des temps que vous nous alléguez, à leurs larmes souvent et à leur désespoir : que dirai-je? c'est peut-êtrepour opprimer leurs faiblesses, pour être leur tyran, et non pas leur seigneur et leur père. O Dieu ! ne maudissez-vous pas ces races cruelles, et ces richesses d'iniquités.' ne leur imprimez-vous pas des caractères de malheur et de désolation , qui vont tarir la source des familles; qui font sécher la racine d'une orgueilleuse postérité; qui amènent les divisions domestiques, les disgrâces éclatantes, la décadence et l'extinction entière des maisons? Hélas! on est surpris quelquefois de voir les fortunes les mieux établies s'écrouler tout d'un coup ; ces noms antiques et autrefois si illustres , tombés dans l'obscurité , ne traîner plus à nos yeux que les tristes débris de leur ancienne splendeur; et leurs terres devenues la possession de le.urs concurrents ou de leurs esclaves. Ah! si l'on pouvait suivre la trace de leurs malheurs; si leurs cendres, et les débris pompeux qui nous restentde leur gloire dans l'orgueil de leurs mausolées, pouvaient parler : Voyez-vous, nous diraient-ils, ces marques lugubres de notre grandeur? ce sont les larmes du pauvre que nous négligions , que nous opprimions , qui les ont minées peu à peu , enfin entièrement renversées : leurs clameurs ont attiré sur nos palais la foudre du ciel : le Seigneur a soufflé sur ces superbes édifices et sur notre fortune, et l'a dissipée comme de la poussière : que le nom des
pauvres soit honorable à vos yeux, si vous voulez que vos noms ne périssent jamais de la mémoire des hommes : que la miséricorde soutienne vos maisons, si vous voulez que votrepostérité ne soitpoint ensevelie sous leurs ruines ; devenez sages à nos dépens, et que nos malheurs, en vous instruisant de nos fautes, vous apprennent à les éviter.
Et voilà , mes frères ( pour en dire quelque chose avant de finir ), le premier avantage de l'aumône chrétienne : des bénédictions même temporelles. Le pain que Jésus - Christ bénit se multiplie entre les mains des disciples qui le distribuent; cinq mille hommes en sont rassasiés, et douze corbeilles peuvent à peine contenir les restes qu'on enlève; c'està-dire, que les largesses de la charité sont des biens de bénédiction, qui se multiplient à mesure qu'on les distribuent, et qui portent avec eux dans nos maisons une source de bonheur et d'abondance, c'està-dire, que c'est ici ce levain de charité caché dans trois sacs de farine, qui étend, grossit, et augmente toute la pâte. Oui, mes frères, l'aumône est un gain, c'est une usure sainte, c'est un bien qui rapporte ici-bas même au centuple. Vous vous plaignez quelquefois du contre-temps de vos affaires ; rien ne vous réussit, les hommes vous trompent, vos concurrents vous supplantent, vos maîtres vous oublient, les éléments vous contrarient, les mesures les mieux concertées échouent : associez-vous les pauvres ; partagez avec eux l'accroissement de votre fortune, augmentez vos largesses à mesure que votre postérité augmente , croissez pour eux comme pour vous ; alors le succès de vos entreprises sera l'affaire de Dieu même; vous aurez trouvé le secret de l'intéresser dans votre fortune , et il préservera, que dis-je! il bénira, il multipliera des biens oîi il verra mêlée la portion de ses membres affligés.
C'est une vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles : on voit tous les jours prospérer des familles charitables : une Providence attentive préside à leurs affaires : où les autres se ruinent, elles s'enrichissent : on les voit croître, et l'on ne voit pas le canal secret qui porte chez elles l'accroissement : ce sont de ces toisons de Gédéon, toutes couvertes de la rosée du ciel, tandis que tout ce qui les environne n'est que stérilité et sécheresse. Vous-même qui m'écoutez , peut-être que les grands biens dont vous faites aujourd'hui un usage si peu chrétien; peut-être que les titres et les dignités, dont vous avez hérité en naissant, sont les fruits de la charité de vos ancêtres : peut-être vous recueillez les bénédictions promises à la miséricorde , et vous moissonnez ce qu'ils ont semé; peut-être que les largesses de la charité ont jeté les premiers fondements de vo-
QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME
tre grandeur selon le monde, et commencé votre généalogie; peut-être c'est elles du moins qui ont fait passer jusqu'à nous les titres de votre origine.
Car, je vous prie, mes frères, qui a conservé à la postérité la descendance de tant de noms illustres que nous respectons aujourd'hui, si ce n'est les libéralités que leurs ancêtres firent autrefois à nos églises? C'est dans les actes de ces pieuses donations, dont nos temples ont été dépositaires, et que la reconnaissance seule de l'Église, et «on la vanité des fondateurs a conservés , qu'on va chercher tous les jours les plus anciens et les plus assurés monuments de leur antiquité : tous les autres titres ont péri; tout ce que la vanité seule avait élevé a presque tout été détruit ; les révolutions des temps et des maisons ont anéanti ces annales domestiques , où était marquée la suite de leurs aïeux, et la gloire de leurs alliances; et vous avez permis, ô mon Dieu! que les monuments delà miséricorde subsistassent; que ce que la charité avait écrit ne fût jamais effacé, et que les largesses saintes fussent les seuls titres qui nous restent de leur ancienneté et de leur grandeur devant les hommes.
Tel est le premier avantage de la miséricorde. Je ne dis rien du plaisir même qu'on doit sentir à soulager ceux qui souffrent, à faire des heureux , à régner sur les cœurs , à s'attirer l'innocent tribut de leurs acclamations et de leurs actions de grâces. Eh ! quand il ne nous reviendrait que le seul plaisir de nos largesses, ne seraient-elles pas assez payées pour un bon cœur.? et qu'a de plus délicieux la majesté même du trône, que le pouvoir de faire des grâces? les princes seraient- ils fort touchés de leur grandeur et de leur puissance, s'ils étaient condamnés à en jouir tout seuls ? Non , mes frères ; faites servir tant qu'il vous plaira vos biens à vos plaisirs, à vos profusions , a vos caprices , vous n'en ferez jamais d'usage , qui vous laisse une joie plus pure et plus digne du cœur, qu'en soulageant les malheureux.
Quoi de plus doux en effet, que de pouvoir compter qu'il n'est pas un moment dans la journée, où des âmes affligées ne lèvent pour nous les mains au ciel , et ne bénissent le jour qui nous vit naître ! Écoutez cette multitude que Jésus-Christ vient de rassasier; les airs retentissent de leurs bénédictions et de leurs actions de grâces; ils s'écrient que c'est un prophète; ils veulent l'établir roi sur eux. Ah! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne seraient ni les plus nobles, ni les plus vaillants qu'ils choisiraient; ce seraient les plus miséricordieux, les plus humains, les plus bienfaisants, les plus tendres, des maîtres qui fussent en même temps leurs Itères.
Enfin , je n'ajoute pas que l'aumône chrétienne aide à expier les crimes de l'abondance; et que c'est presque l'unique voie de salut que la Providence vous ait ménagée , à vous qui êtes nés dans la prospérité. Si l'aumône ne pouvait pas servir à racheter nos offenses, nous nous en plaindrions, dit saint Chrysostôme; nous trouverions mauvais que Dieu eût ôté aux hommes un moyen si facile de salut : du moins dirions-nous : Si à force d'argent on pouvait se faire ouvrir les portes du ciel , et acheter de tout son bien la gloire des saints, on serait heureux. Hé bien, mon frère, continue saint Chrysostôme, profitez de ce privilège, puisqu'on vous l'accorde; hâtez-vous, avant que vos richesses vous échappent , de les mettre en dépôt dans le sein des pauvres , comme le prix du royaume éternel ; la malice des hommes vous les aurait peut-être enlevées ; vos passions les auraient peut-être englouties; les révolutions de la fortune les auraient peut-être fait passer en d'autres mains, la mort du moins vous aurait forcé tôt ou tard de vous en séparer : ah ! la charité seule les met à couvert detous les accidents ; elle vous en rend éternellement possesseur ; elle les met en sûreté dans les tabernacles éternels, et vous donne le droit d'en aller jouir dans le sein de Dieu même.
N'êtes-vous pas heureux de pouvoir vous assurer l'entrée du ciel par des moyens si faciles? de pouvoir, en revêtant ceux qui sont nus, effacer du livre delà justice divine les immodesties, le luxe, les nudités, les indécences de vos premières années? de pouvoir, en rassasiant ceux qui ont faim , réparer tant de carêmes mal observés , les abstinences, dont l'Église vous fait une loi , presque toujours violées , et toutes les sensualités de votre vie? de pouvoir enfin , en mettant l'innocence à couvert dans les asiles de miséricorde, faire oublier a Dieu la perte rie tant d'âmes, pour qui vous avez été un ecueil et une pierre de scandale? Grand Dieu ! quelle bonté pour l'homme, de nous faire un mérite d'une vertu qui coûte si peu au cœur! de nous tenir compte des sentiments d'humanité dont nous ne saurions nous dépouiller, qu'en nous dépouillant de la nature même ! de vouloir accepter pour le prix du royaume éternel des biens fragiles que nous tenons de votre libéralité; que nous n'aurions pu toujours conserver; et desquels , après un usage court et rapide , il aurait fallu enfin se séparer! Cependant la miséricorde est promise à celui qui l'aura faite : un pécheur encore sensible aux calamités de ses frères , ne sera pas longtemps insensible aux inspirations du ciel : la grâce se réserve de grands droits sur une âme où la charité n'a pas encore perdu les siens : un bon cœur
SUR LA MEDISANCE
ne saurait être longtemps un cœur endurci : ce fonds d'humanité tout seul , qui fait qu'on est touché des misères d'autrui, est comme une préparation de salut et de pénitence; et la conversion n'est jamais désespérée tandis que la charité n'est pas encore éteinte. Aimez donc les pauvres comme vos frères, secourez-les comme vos enfants, respectez-les comme Jésus-Christ lui-même, afin qu'il vous dise au grand jour : Feriez, les bénis de mo7i Père ; possédez le royaume qui vous est préparé, parce que j'avais faim, et vous m'avez rassasié ; j'étais malade, et vous m'avez soulagé; car ce que vous avez fait au moiiidre de mes serviteurs, vous l'avez fait à moimême. ( Matth. XXV, 34 et seq. ) C'est ce que je vous souhaite.
Ainsi sait-il.
SERMON
POUfi LE LUNDI DE LA QUATBIÈME SEMAINE DE CARÊME.
SUR LA MEDISANCE
Ipse autem Jesu» non credebat semctipsum eis.
Mais Jésus ne se fiait point à eux. (Je\n , ii , 2i.)
C'étaient ces mêmes pharisiens qui venaient de décrier dans l'esprit du peuple la conduite de Jésus- Christ, et d'envenimer l'innocence et la sainteté de ses paroles, qui font semblant de croire en lui , et de se ranger parmi ses disciples. Et tel est, mes frères , le caractère du détracteur, de cacher sous les dehors de l'estime et les douceurs de l'amitié, le fiel et l'amertume de la médisance.
Or, quoique ce soit ici le seul vice que nulle circonstance ne saurait jamais excuser, c'est celui qu'on est le plus ingénieux à se déguiser à soi-même, et à qui le monde et la piété font aujourd'hui plus de grâce. Ce n'est pas que le caractère du médisant ne soit odieux devant les hommes comme il est abominable aux yeux de Dieu , selon l'expression de l'Esprit saint : mais on ne comprend dans ce nombre que certains médisants d'une malignité plus noire et plus grossière, qui médisent sans art et sans ménagement, et qui , avec assez de malice pour censurer, n'ontpas assez de cet espritqu'ilfautpourplaire : or, les médisants de ce caractère sont plus rares ; et si l'on n'avait à parler qu'à eux , il suffirait d'exposer ici ce que la médisance a d'indigne de la raison et de la religion , et en inspirer de l'horreur à ceux qui s'en reconnaissent coupables.
Mais il est une autre sorte de niédisants qui con-
damnent ce vice , et qui se le permettent ; qui déchirent sans égard leurs frères, et qui s'applaudissent encore de leur modération et de leur réserve; qui portent le trait jusqu'au cœur : mais , parce qu'il est plus brillant et plus affilé, ne voient pas la plaie qu'il a faite. Or, ce genre de médisants est répandu partout ; le monde en est plein ; les asiles saints n'en sont pas exempts : ce vice lie les assemblées des pécheurs ; il entre souvent dans la société même des justes : et l'on peut dire ici que tous se sont écartés du droit sentier, et qu'il n'en est pas un seul qui ait conservé sa langue pure et ses lèvres innocentes.
Il importe donc, mes frères, de développer aujourd'hui l'illusion des prétextes dont on se sert tous les jours dans le monde pour justifier ce vice , et de l'attaquer dans les circonstances où vous le croyez le plus innocent : car de vous le dépeindre en général avec tout ce qu'il a de bas , de cruel , d'irréparable , vous ne vous reconnaîtriez point à des traits si odieux; et, loin de vous en inspirer l'horreur, je vous aiderais à vous persuader à vous-mêmes que vous n'en êtes pas coupables.
Or, quels sont les prétextes qui adoucissent , ou qui justifient à vos yeux le vice de la médisance.' C'est premièrement la légèreté des défauts que vous censurez : on se persuade que comme ce n'est pas une affaire d'en être coupable, il n'y a pas aussi grand mal d'en être censeur. C'est en second lieu la notoriété publique, qui ayant déjà instruit ceux qui nous écoutent de ce qu'il y a de répréhensible dans notre frère, fait que sa réputation ne perd rien par nos discours. Enfin , le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu , qui ne nous permet pas de nous taire sur les dérèglements qui le déshonorent. Or, opposons a ces trois prétextes trois vérités incontestables. Au prétexte de la légèreté des défauts ; que plus les défauts que vous censurez sont légers, plus la médisance est injuste : première vérité. Au prétexte de la notoriété publique; que plus les défauts de nos frères sont connus, plus la médisance qui «ss censure est cruelle : seconde vérité. Au prétexte du zèle que la même charité qui nous fait haïr saintement les pécheurs, nous fait couvrir la multitude de leurs fautes : dernière vérité. Implorons, etc.
Ave, Maria.