PREMIÈRE PARTIE
La langue, dit un apôtre, est un feu dévorant; un monde et un assemblage d'iniquité ; un mal inquiet; une source pleine d'un venin mortel : Lingua ignis est; universitas iniquitatis ; inquietum malum;pl€na veneno moi-tifero. {Jacob, ui, ^i 8, )
LUNDI DE LA QUATRIEME SEMAINE
Et voilà ce que j'appliquerais à la langue du médisant, si j'avais^ entrepris de vous donner une idée juste et naturelle de toute l'énormité de ce vice : je vous aurais dit que la langue du détracteur est un feu dévorant, qui flétrit tout ce qu'il touche; qui exerce sa fureur sur le bon grain , comme sur la paille; sur le profane, comme sur le sacré; qui ne laisse partout où il a passé, que la ruine et la désolation; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre, et va s'attacher aux choses les plus cachées; qui change en de viles cendres, ce qui nous avait paru il n'y a qu'un moment si précieux et si brillant ; qui, dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint, agit avec plus de violence et de danger que jamais; qui noircit ce qu'il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire : Lingua ignis est. Je vous aurais dit que la médisance est un assemblage d'iniquité : un orgueil secret, qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère , et nous cache la poutre qui est dans le nôtre : une envie basse , qui blessée des talents ou de la prospérité d'autrui , en fait le sujet de sa censure , et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface : une haine déguisée, qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur : une duplicité indigne, qui loue en face et déchire en secret : une légèreté honteuse, qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot ; et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos , à l'imprudence d'une censure qui sait plaire : une barbarie de sang-froid, qui va percer votre frère absent : un scandale, où vous êtes un sujet de chute et de péché à ceux qui vous écoutent : une injustice , où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de plus cher : Lingua universitas iniquUatis. Je vous aurais dit que la médisance est un mal inquiet, qui trouble la société; qui jette la dissension dans les cours et dans les villes; qui désunit les amitiés les plus étroites; qui est la source des haines et des vengeances; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordre et de confusion; partout ennemie de la paix, de la douceur, de la politesse chrétienne : Lingua inquieticm malum. Enfin , j'aurais ajouté que c'est une source pleine d'un venin mortel ; que tout ce qui en part est infecté , et infecte tout ce qui l'environne ; que ses louanges mêmes sont empoisonnées , ses applaudissements malins, son silence criminel; que ses gestes , ses mouvements , ses regards , que tout a son poison, et le répand à sa manière : Lingua plena veneno mortifero.
Voilà ce que j'aurais dû vous développer plus au long dans tout ce discours , si je ne m'étais proposé que de vous peindre toute l'horreur du vice que je rais combattre : mais je l'ai déjà dit; ce sont là de
ces invectives publiques, que personne ne prend pour soi. Plus nous représentons le vice odieux, moins ou s'y reconnaît soi-même : et quoiqu'on convienne du principe , on n'en fait aucun usage pour ses mœurs ; parce qu'on trouve toujours dans ces peintures générales, des traits qui ne nous ressemblent pas. Je veux doncmeborner ici àvousfaire sentir toute l'injustice de ce qui vous paraît le plus innocent dans la médisance ; et de peur que vous ne vous méconnaissiez à ce que nous en dirons, ne l'attaquer que dans les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour la justifier.
Or, le premier prétexte, qui autorise dans le monde presque toutes les médisances , et qui fait que nos entretiens ne sont plus que des censures éternelles de nos frères , c'est la légèreté prétendue des vices que nous censurons. On ne voudrait pas perdre un homme de réputation, et ruiner sa fortune, en le déshonorant dans le monde ; flétrir sa femme sur le fond de sa conduite, et en venir à des points essentiels; ceia serait trop noir et trop grossier : mais sur mille défauts qui conduisent nos jugements à les croire coupables de tout le reste; mais de jeter dans l'esprit de ceux qui nous écoutent, mille soupçons qui laissent entrevoir ce qu'on n'oserait dire ; mais de faire des remarques satiriques qui découvrent du mystère où personne n'en voyait auparavant; mais de donner du ridicule, par des interprétations empoisonnées, à des manières qui jusque-là n'avaient pas réveillé l'attention; mais de laisser tout entendre sur certains points , en protestant qu'on n'y entend pas finesse soi-même : c'est de quoi le monde fait peu de scrupule; et quoique les motifs, les circonstances, les suites de ces discours soient très-criminelles, la gaieté en excuse la malignité auprès de ceux qui nous écoutent , et nous en cache le crime à nous-mêmes.
Je dis premièrement les motifs. Je sais que c'est par l'innocence de l'intention surtout, qu'on se justifie : que vous nous dites tous les jours , que votre dessein n'est pas de flétrir la réputation de votre frère, mais de vous réjouir innocemment sur des défauts qui ne le déshonorent pas dans le monde. Vous réjouir de ses défauts, mon cher auditeur i Mais quelle est cette joie cruelle qui porte la tristesse et l'amertume dans le cœur de votre frère? mais où est l'innocence d'un plaisir, lequel prend sa source dans des vices qui devraient vous inspirer de la compassion et de la douleur.? mais si Jésus-Christ nous défend dans l'Évangile d'amuser l'ennui des conversations par des paroles oiseuses, vous serat-il plus permis de l'égayer par des dérisions et des censures? mais si la loi maudit celui qui découvre
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ia honte de ses proches, serez-vous plus à couvert (le la malédiction , vous qui ajoutez à cette découverte, la raillerie et l'insulte? mais si celui qui appelle son frère d'un terme de mépris, est digne, selon Jésus-Christ, d'une punition éternelle; celui qui le rend le mépris et le jouet d'une assemblée profane, évitera-t-il le même supplice? Vous réjouir de ses défauts ! Mais la charité se réjouit-elle du mal ? mais est-ce là se réjouir dans le Seigneur, comme l'ordonne l'Apôtre? mais si vous aimez votre frère comme vous-même , pouvez-vous vous réjouir de ce qui l'afflige? Ah! l'Église avait horreur autrefois des spectacles des gladiateurs , et ne croyait pas que des fidèles élevées dans la douceur et dans la bénignité de Jésus-Christ, pussent innocemment repaître leurs yeux du sang et de la mort de ces infortunés esclaves , et se faire un délassement innocent d'un plaisir si inhumain. Mais vous renouvelez vousmême des spectacles plus odieux pour égayer votre ennui : vous amenez sur la scène, non plus des scélérats destinés à la mort, mais des membres de Jésus- Christ, vos frères; et là vous réjouissez les spectateurs des plaies que vous faites à leur personne, consacrée par le baptême!
Faut-il donc qu'il en coûte à votre frère pour vous réjouir? ne sauriez-vous trouver de joie dans vos entretiens, s'il ne fournit, pour ainsi dire, son propre sang à vos plaisirs injustes? Édifiez-vous les uns les autres , dit saint Paul , par des paroles de paix et de charité : racontez les merveilles de Dieu sur les justes, l'histoire de ses miséricordes sur les pécheurs : rappelez les vertus de ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi : faites-vous un saint délassement du réeit des pieux exemples de vos frères avec qui vous vivez : parlez avec une joie religieuse des victoires de la foi ; de l'agrandissement du règne de Jésus-Christ; de l'établissement de la vérité ; de l'extinction des erreurs ; des grâces que Jésus-Christ fait à son Église, en lui suscitant des pasteurs fidèles, des docteurs éclairés, des princes religieux : animez-vous à la vertu par la vue du peu de solidité du monde, du vide de ses plaisirs, et de la misère des pécheurs qui se livrent à leurs passions déréglées. Est-ce que ces grands objets ne sont pas dignes de la joie des chrétiens? c'est ainsi pourtant que les premiers fidèles se réjouissaient dans le Seigneur, et faisaient de la douceur de leurs entretiens, une des plus saintes consolations de leurs calamités temporelles. C'est notre cœur, mes frères, qui déci(j| de nos plaisirs : un cœur corrompu ne trouve de joie que dans tout ce qui lui rappelle l'image de ses vices : les joies innocentes ne conviennent qu'à la vertu.
En effet , vous excusez la malignité de vos censures sur l'innocence de vos intentions. Mais approfondissons le secret de votre cœur : d'où vient que vos censures portent toujours sur cette personne, et que vous ne vous délassez plus agréablement et avec plus d'esprit, que lorsque vous rappelez ses défauts? ne serait-ce point une jalousie secrète? ses talents, sa fortune, sa faveur, son poste, sa réputation , ne vous blesseraient-ils pas encore plus que ses défauts? le trouveriez-vous si digne de censure, s'il avait moins de qualités qui le mettent au-dessus de vous ? seriez-vous si aise de faire remarquer ses endroits faibles , si tout le monde ne lui en trouvait pas de fort avantageux ? Saùl aurait-il redit si souvent avec tant de complaisance, que David n'était que le fils d'Isaïe, s'il ne l'eût regardé comme un concurrent plus digne que lui de l'empire? D'où vient que les défauts de tout autre vous trouvent plus indulgent? qu'ailleurs vous excusez tout; et qu'ici tout s'envenime dans votre bouche ? Allez à la source ; n'y a-t-il pas quelque racine secrète d'amertume dans votre cœur? et pouvez-vous justifier, par l'innocence de vos intentions, des discours qui partent d'un principe si corrompu? Vous nous assurez que ce n'est ni haine, ni jalousie contre votre frère; je le veux : mais n'y aurait-il pas peut-être dans vos satires des motifs encore plus bas et plus honteux ? n'affpxtez-vous pas de censurer votre frère devant un grand qui ne l'aime pas ? ne voulez- vous pas faire votre cour, et vous rendre agréable, en rendant votre frère un sujet de risée ou de mépris? ne sacrifiez-vous pas sa réputation à votre fortune? et ne cherchez-vous pas à plaire, en donnant du ridicule à un homme qui ne plaît pas? Les cours sont si remplies de ces satires d'adulation et de bas intérêt! Les grands sont à plaindre dès qu'ils se livrent à des aversions injustes : on a bientôt trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît.
Mais enfin , vous ne vous sentez point coupable , dites-vous , de tous ces lâches motifs ; et s'il vous arrive quelquefois de médire de vos frères , c'est en vous pure indiscrétion , et légèreté de langue. Mais est-ce donc par là que vous vous croyez plus innocent? la légèreté et l'indiscrétion; ce vice si indigne de la gravité du chrétien , si éloigné du sérieux et de la solidité de la foi , si souvent condamné dans les livres saints , peut-il justifier un autre vice? Eh! qu'importe à votre frère que vous déchirez , que ce soit en voujs indiscrétion ou malice ? un dard décoché imprudemment fait-il une plaie moins dangereuse et moins profonde que celui qu'on a tiré à dessein? le coup mortel que vous portez à votre frère est-il j plus léger, parce que c'est l'imprudence et la légè-
reté qui l'ont lancé ; et que fait l'innocence de l'intention où l'action est un crime? mais d'ailleurs, n'en est-ce pas un , d'être capable d'indiscrétion sur la réputation de vos frères? Y a-t-il rien qui demande plus de circonspection et de prudence? tous les devoirs du christianisme ne sont-ils pas renfermés dans celui de la charité? n'est-ce pas là, pour ainsi dire, toute la religion? et n'être pas capable d'attention sur un point aussi essentiel , n'est-ce pas regarder comme un jeu tout le reste? Ah! c'est ici où il faut mettre une garde de circonspection sur sa langue ; peser toutes ses paroles, les lier dans son cœur, comme dit le Sage, et les laisser mûrir dans sa bouche. (Eccli. xxviii, 28, 29.) Vous échappet-il jamais de ces discours indiscrets contre vousmême? manquez-vous quelquefois d'attention sur ce qui intéresse votre honneur et votre gloire? Quels soins infatigables! quelles mesures! quelle industrie! dans quel détail vous voit-on descendre pour la ménager et l'accroître! S'il vous arrive de vous blâmer, c'est toujours avec des circonstances qui font votre éloge : vous ne censurez en vous que des défauts qui vous font honneur; et en avouant vos vices, vous ne voulez que raconter vos vertus; l'amour de vous-même ramène tout à vous. Aimez votre frère comme vous vous aimez , et tout vous ramènera à lui ; et vous serez incapable d'indiscrétion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire.
Mais si ces médisances , que vous appelez légères , sont criminelles dans leurs motifs, elles ne le sont pas moins dans leurs circonstances.
Je pourrais d'abord vous faire remarquer que le monde familiarisé avec le crime, et qui, à force de voir les vices les plus criants devenus les vices de la multitude, n'en est presque plus touché, appelle légères les médisances qui roulent sur les faiblesses les plus criminelles et les plus honteuses : les soupçons d'infidélité dans le lien sacré du mariage ne sont plus un décri formel , et une flétrissure essentielle; ce sont des discours de dérision et de plaisanterie : accuser un courtisan de perfidie et de mauvaise foi , ce n'est plus attaquer son honneur, c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse : rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère, ce n'est pas outrager Dieu dans ses saints, c'est un langage de dérision que l'usage a rendu commun : en un mot, hors les crimes que l'autorité publique punit, et qui nous attirent, ou la disgrâce du maître, ou la perte des biens et de la fortune, towt le reste paraît léger, et devient
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le sujet ordinaire dés entretiens et des censures publiques.
Mais ne poussons pas plus loin cette réflexion. Je veux que les défauts que vous publiez de votre frère soient légers : plus ils sont légers, plus vous êtes injuste de les relever : plus il mérite que vous usiez d'indulgence à son égard : plus il faut supposer en vous une malignité d'attention à qui rien n'échappe , une dureté de naturel, qui ne saurait rien excuser. Si les défauts de votre frère étaient essentiels , vous l'épargneriez ; vous le trouveriez digne de votre indulgence; la politesse et la religion vous feraient un devoir de vous taire : eh ! quoi ? parce qu'il n'a que de légères faiblesses , vous le trouverez moins digne de vos égards? ce qui devrait vous le rendre respectable, vous autorise à le décrier? N'étes-vous pas devenu au dedans de vous, dit l'Apôtre, un juge de pensées injustes? et votre œil n'est-il donc méchant, que parce que votre frère est bon?
D'ailleurs, les défauts que vous censurez sont légers : mais en auriez-vous la même idée, si l'on vous les reprochait à vous-même ? Quand il vous est revenu certains discours tenus en votre absence , lesquels , à la vérité , n'attaquaient pas essentiellement votre honneur et votre probité, mais qui répandaient dans le public quelques-unes de vos faiblesses , quelles ont été vos dispositions ? MonDicu ! c'est alors que l'on grossit tout; que tout nous paraît essentiel; que, peu content d'exagérer la malice des paroles, on fouille dans le secret de l'intention , et qu'on veut trouver des motifs encore plus odieux que les discours mêmes. On a beau nous dire alors que ce sont là des reproches qui n'intéressent pas l'essentiel , et qui au fond ne sauraient nous faire tort : on croit avoir été insulté ; on en parle ; on s'en plaint ; on éclate ; on n'est plus maître de son ressentiment; et tandis que tout le monde blâme l'excès de notre sensibilité, seuls nous nous obstinons à croire que l'affaire est sérieuse , et que notre honneur y est intéressé. Servez-vous donc de cette règle dans les défauts que vous publiez de votre frère : appliquez-vous l'offense à vous-même; tout est léger contre lui ; et sur ce qui vous touche , tout paraît essentiel à votre orgueil , et digne de vengeance.
Enfin , les vices que vous censurez sont légers : mais n'y ajoutez-vous rien du vôtre? ies donnezvous pour ce qu'ils sont? ne mêlez-vous pas au récit que vous en faites , la malignité de vo^onjectures? ne les mettez-vous pas en un certam point de vue , qui les tire de leur état naturel ? n'embellissezvous pas votre histoire? et pour faire un héros rj-
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dicule qui plaise, tie le faites- vous pas tel qu'on le souhaite, et non pas tel qu'il est en effet? n'accompagnez-vous pas vos discours de certains gestes qui laissent tout entendre? de certaines expressions qui ouvrent l'esprit de ceux qui vous écoutent à mille soupçons téméraires et flétrissants? de certain silence même, qui donne plus à penser que tout ce vous auriez pu dire? Car, qu'il est difficile de se tenir dans les bornes de la vérité , quand on n'est plus dans celles de la charité! Plus ce que l'on censure est léger, plus l'imposture est à craindre : il faut embellir pour se faire écouter ; et l'on devient calomniateur, où l'on n'avait pas cru même être médisant.
Voilà les circonstances qui vous regardent ; mais si à cet égard les médisances que vous croyez légères sont très-criminelles, le seront-elles moins par rapport aux personnes qu'elles attaquent?
Premièrement, elle est peut-être d'un sexe, ou sur certains points principalement les taches les plus légères sont essentielles ; où tout bruit est un déshonneur public; où toute raillerie est un outrage ; où tout soupçon est une accusation ; en un mot, où n'être pas loué, est presque un affront et une infamie. Aussi saint Paul veut que les femmes chrétiennes soient ornées de pudeur et de modestie ; c'est-à-dire , il veut que ces vertus soient aussi visibles en elles , que les ornements qui les couvrent ; et le plus bel éloge que l'Esprit saint fasse de Judith, après avoir parlé de sa beauté , de sa jeunesse et de ses grands biens, est qu'il ne s'était jamais trouvé personne dans tout Israël qui eût mal parlé de sa conduite ; et que sa réputation répondait à sa »'ertu.
Secondement, vos censures s'en prennent peutêtre à vos maîtres ; à ceux que la Providence a établis sur vos têtes, et auxquels la loi de Dieu vous ordonne de rendre le respect et la soumission qui leur est due. Car l'orgueil qui n'aime pas la dépendance, se dédommage toujours en trouvant des faiblesses et des défauts dans ceux auxquels il est forcé d'obéir : plus ils sont élevés , plus ils sont exposés à nos censures; la malignité même est bien plus éclairée à leur égard ; on ne leur pardonne rien : ceux quelquefois qui sont le plus accablés de leurs bienfaits, ou le plus honorés de leur familiarité, sont ceux qui publient avec plus de témérité leurs imperfections et leurs vices; et outre le devoir sacré du respect qu'on viole, on se rend encore coupable du crime lâche et honteux de l'ingratitude.
Troisièmement , c'est peut-être une personne consacrée ^ Dieu , établie en dignité dans l' Église , que
vous censurez; laquelle engagée par la sainteté de son état à des mœurs plus irrépréhensibles , plus exemplaires et plus pures , se trouve déshonorée et flétrie par des censures , qui ne feraient pas le même tort à des personnes engagées dans le monde. Aussi le Seigneur, dans l'Écriture, maudit ceux qui ne feront même que touclier à ses oints. Cependant les traits de la médisance ne sont jamais plus vifs, plus ■ brillants , plus applaudis dans le monde, que lorsqu'ils portent sur les ministres des saints autels : le monde, si indulgent pour lui-même semble n'avoir conservé de sévérité qu'à leur égard; et il a pour eux des yeux plus censeurs , et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes. Il est vrai , ô mon Dieu ! que notre conversation parmi les peuples n'est pas toujours sainte, et à couvert de tout reproche; que nous adoptons souvent les mœurs, le faste, l'indolence, l'oisiveté, les plaisirs du monde, que nous aurions dû combattre; que nous montrons aux fidèles plus d'exemples d'orgueil et de négligence que de vertu ; que nous sommes plus jaloux des prééminences que des devoirs de notre état; et qu'il est difficile que le monde honore un caractère, que nous déshonorons nous-mêmes. Mais je vous l'ai dit souvent , mes frères , nos infidélités devraient faire le sujet de vos larmes , plutôt que de votre joie et de vos censures : Dieu punit d'ordinaire les dérèglements des peuples par la corruption des prêtres; et le plus terrible fléau dont il frappe les royaumes et les empires , c'est de n'y point susciter des pasteurs vénérables et des ministres zélés, qui s'opposent au torrent des dissolutions; c'est de permettre que la foi et la religion s'affaiblissent jusqu'au milieu de ceux qui en sont les défenseurs et les dépositaires; c'est que la lumière qui était destinée à vous éclairer se change en ténèbres; que les coopérateurs de votre salut aident par leurs exemples à votre perte; que du sanctuaire même d'où ne devrait sortir que la bonne odeur de Jésus- Christ, il en sorte une odeur de mort et de scandale; et qu'enfin l'abomination entre jusque dans le lieu saint. Mais d'ailleurs, que change le relâchement de nos mœurs à la sainteté du caractère qui nous consacre? les vases sacrés qui servent à l'autel , pour être d'un métal vil , sont-ils moins dignes de votre respect? et quand le ministre mériterait vos mépris, seriez-vous moins sacrilège de ne paa respecter son ministère?
Que diral-je enfin? vos détractions et vos censures attaquent peut-être des personnes qui font une profession publique de piété, et dont ceux qui vous écoutent respectaient la vertu. Vous leur persuader
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donc qu'ils en avaient trop cru : vous les autorisez à penser qu'il y a peu de véritables gens de bien sur la terre ; que tous ceux qu'on donne pour tels , examinés de près , ressemblent au reste des hommes : vous confirmez les préjugés du monde contre la vertu , et donnez un nouveau crédit à ces discours si ordinaires et si injurieux à la religion , sur la piété des serviteurs de Jésus-Christ. Or, tout cela vous paraît-il fort léger? Ah! mes frères, les justes sont ici-bas comme des arches saintes , au milieu desquelles le Seigneur réside, et dont il venge rigoureusement les mépris et les outrages : ils peuvent chanceler quelquefois dans la voie, comme l'arche d'Israël , conduite en triomphe dans Jérusalem ; car la vertu la plus pure et la plus brillante a ses taches et ses éclipses; et la plus solide ne se soutient pas partout également : mais le Seigneur s'indigne , que des téméraires semblables à Oza se mêlent de les redresser; et à peine y touchent-ils , qu'il les frappe d'anathème : il prend sur lui les plus légers mépris dont on déshonore ses serviteurs ; et ne peut souffrir que la vertu, qui a pu trouver des admirateurs parmi les tyrans mêmes et les peuples les plus barbares, ne trouve souvent que des censures et des dérisions parmi les fidèles. Aussi les enfants d'Israël furent dévorés sur l'heure pour avoir insulté par des railleries le petit nombre de cheveux de l'homme de Dieu; et cependant ce n'étaient là que des indiscrétions puériles si pardonnables à cet âge. Le feu du ciel descendit sur l'officier de l'impie Ochozias , et le consmnaà l'instant pour avoir appelé par dérision Élie, l'homme de Dieu; et cependant c'était un «ourtisan de qui on devait exiger moins d'égards, pour l'austérité et la simplicité d'un prophète, et pour la vertu d'un homme rustique en apparence, et odieux à son maître. Michol fut frappée de stérilité, pour avoir trop aigrement censuré les saints excès de la joie et de la piété de David devant l'arche ; et cependant ce n'était là qu'une délicatesse de femme. Mais toucher à ceux qui servent le Seigneur, c'est toucher, dit l'Écriture, à la prunelle de son œil : il maudit invisiblement ces censeurs téméraires de la piété ; et s'il ne les frappe pas de mort à l'i nstant, comme autrefois, il les marque sur le front, dès cette vie , d'un caractère de réprobation , et leur refuse pour eux-mêmes le don précieux de la grâce et de la sainteté qu'ils ont méprisé dans les autres : et cependant ce sont les gens de bien qui sont aujourd'hui le plus en butte à la malignité des discours publics , et l'on peut dire que la vertu fait dans le monde plus de censeurs que le vice.
Je n'ajoute pas, mes frères, que si ces médisances , que vous appelez légères, sont très-criminelles
dans leurs motifs et dans leurs circonstances , elles le sont encore plus dans leurs suites : je dis leurs suites, toujours irréparables, mes frères. Vous pouvez expier le crime delà volupté par la mortification et la pénitence; le crime de la haine par l'amour de votre ennemi ; le crime de l'ambition , en renonçant aux honneurs et aux pompes du siècle ; le crime de l'injustice , en restituant ce que vous avez ravi à vos frères; le crime même de l'impiété et du libertinage, par un respect religieux et public pour le culte de vos pères : mais le crime de la détraction , par quel remède, quelle vertu, peut-il se réparer? Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère ; je le veux : mais ce confident infortuné en aura bientôt à son tour plusieurs autres , qui de leur côté ne regardant plus comme un secret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruiront les premiers venus : chacun en les redisant y ajoutera de nouvelles circonstances ; chacun y mettra quelque trait envenimé de sa façon ; à mesure qu'on les publiera , ils croîtront, ils grossiront : semblable, dit saint Jacques, à une étincelle de feu qui, portée en différents lieux par un vent impétueux , embrase les forêts et les campagnes ; telle est la destiné de la détraction. Ce que vous avez dit en secret n'était rien d'abord , et périssait étouffé et enseveli sous la cendre : mais ce feu ne couve que pour se rallumer avec plus de fureur ; mais ce rien va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches : chacun y ajoutera ce que sa passion , son intérêt , le caractère de son esprit et de sa malignité , lui représentera comme vraisemblable; la source sera presque imperceptible ; mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers , le torrent qui s'en formera inondera la cour, la ville , et la province ; et ce qui n'était d'abord dans son origine qu'une plaisanterie secrète et imprudente , qu'une simple réflexion , qu'une conjecture maligne, deviendra une affaire sérieuse, un décri formel et public , le sujet de tous les entretiens , une flétrissure éternelle pour votre frère. Et alors réparez, si vous pouvez, cette injustice et ce scandale; rendez à votre frère l'honneur que vous lui avez ravi. Irez- vous vous opposer au déchaînement public, et chanter tout seul ses louanges.? mais on vous prendra pour un nouveau venu, qui ignorez ce qui se passe dans le monde ; et vos louanges venues trop tard ne serviront qu'à lui attirer de nouvelles satires. Or, que de crimes dans un seul ! les péchés de tout un peuple deviennent les vôtres : vous médisez par toutes les bouches de vos citoyens : vous êtes encore coupable du crime de ceux qui les écoutent. Quelle pénitence peut expier des maux auxquels elle ne saurait plus remédier ? et vos lar-
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mes pourront-elles effacer ce qui ne s'effacera jamais de la mémoire des hommes : encore si le scandale finissait avec vous, votre mort, en le finissant, pourrait en être devant Dieu l'expiation et le remède. Mais c'est un scandale qui vous survivra; les histoires scandaleuses des cours ne meurent jamais avec leurs héros : des écrivains lascifs ont fait passer jusqu'à nous les satires , les dérèglements des cours qui nous ont précédés ; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics , des événements scandaleux et des vices de la nôtre.
O mon Dieu! ce sont là de ces péchés dont nous ne connaissons ni l'énormité , ni l'étendue : mais nous savons qu'être une pierre de scandale à nos frères, c'est détruire, par rapport à eux, l'ouvrage de la mission de votre fils , et anéantir le fruit de ses travaux, de sa mort et de tout son ministère. Telle est l'illusion du prétexte que vous tirez de la légèreté de vos médisances : les motifs n'en sont jamais innocents ; les circonstances toujours criminelles; les suites irréparables. Examinons si le prétexte de la notoriété publique sera mieux fondé : c'est ce qui me reste à vous développer.