‹ ŒuvresChapitre 110 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

D'où vient, mes frères, que la plupart des préceptes sont violés par ceux mêmes qui s'en disent observateurs, et que nous avons presque plus de peine à faire convenir le monde de ses transgressions, qu'à l'en corriger? C'est qu'on ne prend jamais les idées des devoirs dans le fond de la religion ; qu'on n'entre jamais dans l'esprit pour décider sur la lettre ; et que peu de gens remontent au principe , pour éclaircir les doutes que la corruption forme sur le détail des conséquences.

Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet; quelles sont les règles de l'Évangile qui font aux disciples de Jésus-Christ un crime de la médisance? C'est premièrement le précepte de l'humilité chrétienne , qui devant nous établir dans un profond mépris de nous-mêmes , et ouvrir nos yeux sur la multitude infinie de nos misères, doit les fermer en même temps à celle de nos frères : c'est en second lieu le devoir de la charité , cette charité si recommandée dans l'Évangile; le grand précepte de la loi , qui couvre les fautes qu'elle ne peut corriger, qui excuse celles qu'elle ne peut couvrir, qui ne se réjoait point du mal , et qui le croit difficilement , parce qu'elle ne le souhaite jamais : enfin, c'est la règle inviolable de la justice, laquelle ne permettant jamais qu'on fasse à autrui ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même, condamne tout ce qui sort de ces bornes

équitables. Or, les discours de médisance, qui roulent sur les fautes que vous appelez publiques , blessent essentiellement ces trois règles : jugez par là de leur innocence.

Premièrement , ils blessent la règle de l'humilité chrétienne. En effet, mon cher auditeur, si vous étiez vivement touché de vos propres misères , dit saint Chrysostôme ; si vous aviez sans cesse votre péché devant vos yeux , comme ce roi pénitent , il ne vous resterait, ni assez de loisir, ni assez d'attention , pour remarquer les fautes de vos frères. Plus elles seraient publiques , plus vous béniriez en secret le Seigneur d'avoir détourné de vous cette infamie : plus vous sentiriez votre reconnaissance se réveiller, sur ce qu'étant tombé peut-être dans les mêmes égarements , il n'a pas permis qu'ils fussent publiés sur les toits comme ceux de votre frère; sur ce qu'il a laissé dans l'obscurité vos œuvres de ténèbres; qu'il les a, pour ainsi dire , couvertes de ses ailes; et ménagé devant les hommes un honneur et une innocence, que vous aviez tant de fois, perdus devant lui : vous trembleriez en vous disant à vousmême, que peut-être il n'a épargné votre confusion en ce monde, que pour la rendre plus amère et plus durable dans l'autre.

Telles sont les dispositions de l'humilité chrétienne sur les chutes publiques de nos frères : nous devons en parler beaucoup à nous-mêmes , et presque jamais aux autres. Aussi lorsque les scribes et les pharisiens viennent présenter au Sauveur une femme surprise en adultère, et qu'ils veulent le presser d'en dire son sentiment ; quoique la faute de cette pécheresse fût publique, Jésus-Christ garde un profond silence; et à leurs malignes et pressantes instances de s'expliquer, il se contente de répondre : Que celui d'entre vous qui est sans péché jette con^ tre elle la première pierre (Jean , viii , 7) ; comme s'il voulait leur faire entendre par là , que ce n'était pas à des pécheurs , comme eux , à condamner si hautement le crime de cette femme; et que, pour avoir droit de jeter contre elle une seule pierre, il fallait être soi-même exempt de tout reproche. Et voilà ce que je voudrais vous dire aujourd'hui, mes frères : la mauvaise conduite de cette personne vient d'éclater : eh bien ! que celui d'entre vous qui est sans péché , jette contre elle la première pierre : Qui sinepeccato est vestrûm ,primus in illam lapide ni mittat;s\ devant Dieu vous n'avez rien de plus criminel peut-être à vous reprocher, parlez librement , condamnez sévèrement sa faute , lancez contre elle les traits les plus piquants de la dérision et de la censure; on vous le permet. Ah! vous qui en discourez si hardiment , voua êtes plus heureuse qu'elle;

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mais êtes-vous plus inuocente ? on vous croit plus de vertu, plus d'amour du devoir; mais Dieu, qui vous connaît, en juge-t-il comme les hommes? mais si les ténèbres qui cachent votre honte venaient à je dissiper, les pierres que vous jetez ne se tourneraient-elles pas contre vous-mêmes? mais si un événement imprévu trahissait votre secret, l'audace et la joie maligne avec lesquelles vous censurez n'ajouteraient-elles pas un nouveau ridicule à votre confusion et à votre opprobre ? Ah ! vous ne devez ce fantôme de réputation, dont vous vous glorifiez, qu'à des artifices et à des ménagements que la justice de Dieu peut confondre et déconcerter en un instant : vous touchez peut-être au moment où il va révéler votre honte; et loin de rougir dans le secret et dans le silence, lorsqu'on publie des fautes qui sont les vôtres, vous en parlez, vous les racoutez avec complaisance; et vous fournissez au public des traits dont il fera peut-être usage un jour contre vous-même : c'est la menace et la prédiction du Sauveur : Tous ceux qui s'arment du glaive périront par le glaive (Matth., xxvi, 52) : vous percez votre frère avec le glaive de la langue; vous serez percé du même glaive à votre tour ; et quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez si témérairement en autrui, le Dieu juste vous y livrera.

La honte est toujours la punition la plus ordinaire de l'orgueil. Pierre, le soir de la cène, ne pouvait se lasser d'exagérer le crime du disciple qui devait trahir son maître : il était le plus ardent de tous à s'informer de son nom, et à détester sa perfidie; et au sortir de là, il tombe lui-même dans l'infidélité qu'il venait de blâmer avec tant de hauteur et de confiance. Rien ne nous attire tant la colère et l'abandon de Dieu, que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères; et sa miséricorde s'indigne que ces exemples affligeants , qu'il ne permet que pour nous rappeler à notre propre faiblesse, et réveiller notre vigilance, flattent notre orgueil , et ne réveillent que nos dérisions et nos censures.

Vous sortez donc des règles de l'humilité chrétienne, en censurant les fautes de votre frère, quelque publiques qu'elles puissent être : mais vous blessez encore essentiellement celles de la charité ; car la charité n'agit pas en vain (i Cok., xiii , 4), dit l'Apôtre. Or, si les vices de votre frère sont connus de ceux qui vous écoutent, il est donc inutile de venir de nouveau les raconter. En effet, que pourriez-vous vous proposer? de blâmer sa conduite? Mais n'en porte-t-il pas déjà assez la confusion? voulez-vous accabler un malheureux, et achever de 4onner le dernier coup à un homme déjà percé de

mille traits mortels? Il y a déjà tant d'esprits noirs et malins , qui ont exagéré sa faute , et qui la répandent avec des couleurs capables de le noircir à jamais; n'est- il pas assez puni? Il est digne de votre pitié ; il ne l'est plus de vos censures : que vous proposeriez-vous donc ? de plaindre son infortune? Mais quelle manière de plaindre un malheureux , que de rouvrir ses plaies? la compassion est-elle si barbare? Quoi encore? de venir justifier vos prophéties et vos soupçons précédents sur sa conduite ? de venir nous dire , que vous aviez toujours cru que tôt ou tard il en viendrait là ? Mais vous venez donc triompher de son matheur ? vous venez vous applaudir de sa chute, vous venez vous faire honneur de la malignité de vos jugements? Quelle gloire pour un chrétien d'avoir pu soupçonner son frère; de l'avoir cru coupable avant qu'il le parût; et d'avoir pu lire léniérairementses chutes dans l'avenir, nous qui ne devons pas même les voir lorsqu'elles sont arrivées? Ah! vous prophétisez si juste sur la destinée d'autrui ! soyez prophète dans votre propre patrie; prévoyez les malheurs qui vous menacent : pourquoi ne vous prophétisez-vous pas à vous-même, que si vous ne sortez de cette occasion et de ce péril , vous y périrez? que si vous ne rompez cette liaison, le public, qui en murmure déjà , éclatera enfin , et qu'il ne sera plus temps de remédier au scandale? que si vous ne revenez de ces excès, oii l'emportement de l'âge et une mauvaise éducation vous ont jeté, vos affaires et votre fortune vont tomber sans ressource? c'est ici où il faudrait exercer votre art des conjectures. Quelle folie d'être soi-même environné de précipices, et de regarder au loin ceux qui menacent nos frères !

D'ailleurs, plus les chutes de votre frère sont publiques, plus vous devez être touché du scandale qu'elles causent à l'Église; de l'avantage que les impies et les libertins en tireront pour blasphémer le nom du Seigneur, s'affermir dans le libertinage, se persuader que ce sont là les faiblesses de tous les hommes, et que les plus vertueux sont ceux qui savent mieux les cacher ; plus vous devez être affligé de l'occasion que ces exemples publics de dérèglement donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres; plus la charité vous oblige de gémir; plus vous devez souhaiter que le souvenir de ces fautes périsse; que le jour et les lieux où elles ont éclaté soient effacés de la mémoire des hommes; plus enfin, par votre silence, vous devez contribuer à les assoupir. Mais tout le monde en parle, ditesvous ; votre silence n'empêchera pas les discours publics ; ainsi vous pouvez bien en parler à votre tour. La conséquence est barbare : parce que vous

SUR LA MEDISANCE

ne pouvez pas remédier au scandale , il vous sera permis de l'augmenter? parce que vous ne pouvez pas sauver votre frère de l'opprobre, vous aelicverez de le couvrir de boue et d'infamie ? parce que tous presque lui jettent la pierre, il sera moins cruel de la jeter à votre tour, et de vous joindre à ceux qui le lapident et qui l'écrasent? Il est si beau, la religion même à part , de se déclarer pour les malheureux ! il y a tant de dignité et de grandeur d'âme, à prendre sous sa protection ceux que tout le monde abandonne! et quand les règles de la charité ne nous en feraient pas un devoir, les sentiments seuls de la gloire et de l'humanité devraient ici suffire.

Aussi en troisième lieu , non-seulement vous violez les règles saintes de la charité, mais de plus, vous êtes infracteur de celles de la justice. Car les fautes de votre frère sont publiques, je le veux; mais placez-vous dans la même situation : exigeriez-vous de lui moins d'égards et moins d'humanité, parce que votre chute ne serait plus un mystère? croiriez-vous que l'exemple public donnât à votre frère, contre vous, un droit que vous en prenez contre lui-même? recevriez-vous , pour justifier sa malignité, une excuse qui vous la rendrait encore plus odieuse et plus cruelle? D'ailleurs, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics, n'est point un imposteur? Il court tant de faux bruits dans le monde, et la malice des hommes les rend si crédules sur les défauts d'autrui; que savez-vous si ce n'est pas un ennemi, un concurrent, un envieux, qui a répandu cette calomnie par des voies secrètes, pour détruire celui qui traversait , ou ses passions , ou sa fortune ? ces exemples sont-ils fort rares? si ce n'est pas un imprudent, qui a donné lieu à tous ces discours par l'indiscrétion d'une parole lâchée sans attention et recueillie avec malice? ces méprises sont-elles impossibles? si ce n'est pas une conjecture débitée d'abord comme telle, et donnée ensuite comme une vérité? ces altérations ne sont-elles pas du caractère des bruits publics? Qu'y avait-il de plus vraisemblable parmi les enfants de la captivité, que le dérèglement prétendu de Susanne? les juges du peuple de Dieu, vénérables parleur âge et par leur dignité, déposaient contre elle; tout le peuple en parlait comme d'une épouse infidèle; on la regardait comme l'opprobre d'Israël : cependant c'était sa pudeur même qui lui attirait ces outrages ; et s'il ne se fût trouvé de son temps un Daniel , qui osât douter d'un bruit public , le sang de cette innocente allait souiller tout le peuple. Et sans sortir de notre Évangile, les discours sacrilèges, qui traitaient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain , n'étaient-ils pas devenus les dis-

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cours publics de toute la.Iudée? les prêtres et les pharisiens , gens à qui la dignité de leur caractère et la régularité de leurs mœurs attiraient le resperi et la confiance des peuples, les appuyaient de leur autorité : cependant voudriez-vous excuser ceux d'entre les Juifs qui, sur des bruits si conimuns , parlaient du Sauveur du monde comme d'un séducteur, qui imposait à la crédulité des peuples? Vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère; quelque répandues que soient les censui'es qu'on fait de lui, sa faute, dont vous n'avez pas été témoin, est toujours douteuse pour vous; et c'est une injustice que vous lui faites, d'aller publiant, comme vrai , ce que vous ne savez que par des bruits publics, souvent faux, et toujours téméraires.

Mais je vais plus loin : quand même la chute de votre frère serait certaine , et que la malignité des discours n'y aurait rien ajouté; d'où pouvez-vous savoir si la honte même de voir sa faute publique ne l'a pas fait revenir à lui, et si un repentir sincère et des larmes abondantes, ne l'ont pas déjà effacée et expiée devant Dieu ? Il ne faut pas toujours des années à la grâce pour triompher d'un cœur rebelle : il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps; et une chute publique est souvent le moment de miséricorde qui décide de la conversion ùu pécheu.r. Or, si votre frère s'est repenti , n'êtes-vons pas injuste et cruel , de faire revivre des fautes que sa pénitence vient d'effacer, et que le Seigneur a oubliées? Souvenez-vous delà pécheresse de l'Évangile : ses désordres étaient publics, puisqu'elle avait été la pécheresse de la cité; cependant lorsque le pharisien les lui reproche, ses larmes et son amour les avaient effacés aux pieds du Sauveur : lu bonté de Dieu lui avait remis sa faute, et la malignité des hommes ne pouvait encore l'en absoudre.

Enfin, la chute de votre frère était publique : c'est-à-dire, on savait confusément que sa conduite n'était pas exempte de reproche ; et vous venez en détailler les circonstances, en éclaircirles faits, en développer les motifs , en expliquer tout le mysti re; confirmer ce qu'on ne savait qu'à demi ; apprendre ce qu'on ne savait point du tout; et vous applaudir même d'avoir paru plus instruit que ceux qui vous écoutent, sur le malheur de votre frère : il lui restait encore du moins une réputation chancelante; il conservait encore du moins un reste d'honneur, une étincelle de vie; et vous achevez de l'éteindre. Je n'ajoute pas que peut-être on tenait ces bruits publics de certaines personnes sans aveu; gens qui n'étaient ni d'un poids, ni d'un caractère à persuader; on n'osait encore y ajouter foi sur des rapports si peu solides : mais vous, qui par votre rang, votre

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aaissanee, VOS dignités, vous êtes acquis de l'autorité sur les esprits , vous ne laissez plus de lieu au doutfi et à l'incertitude ; votre nom seul va servir de preuve contre l'innocence de votre frère ; et l'on va vous citer désormais pour justifier la vérité des discours publics. Or, quoi de plus injuste et de plus dur, et par le tort que vous lui faites, et par le bien que vous manquez de lui faire? votre silence seul sur sa faute , eût peut-être arrêté la diffamation publique; et l'on vous eût cité pour purifier son innocence , comme on vous cite pour la noircir ; et quel usage plus respectable auriez-vous pu faire de votre rang et de votre autorité? Plus vous êtes élevé , plus vous devez être religieux et circonspect sur la réputation de vos frères; plus une noble décence doit vous rendre réservé sur leurs fautes : on oublie les discours du vulgaire ; ils meurent en naissant : les paroles des grands ne tombent jamais en vain , et le public est toujours l'écho fidèle, ou des louanges qu'ils donnent , ou des censures qui leur échappent. Mon Dieu! vous nous apprenez, en dissimulant vous-même les péchés des hommes, à les dissimuler à notre tour : vous attendez avec une patience miséricordieuse, pour révéler nos fautes, le jour oii les secrets des cœurs seront manifestés ; et nous prévenons par une téméraire malignité , le temps de vos vengeances, nous qui sommes si intéressés que vous ne découvriez pas encore les abîmes de nos cœurs et les mystères des consciences.

Ainsi , mes frères , vous surtout que le rang et la naissance élève au-dessus des autres , ne vous contentez pas de mettre un frein à votre langue; offrez encore aux discours de la médisance, un visage triste et sévère , selon l'avis de l'Esprit saint, un silence de désaveu*et d'indignation : car le crime est ici égal, et dans la malignité de celui qui parle, et dans la complaisance de ceux qui écoutent. Entourons nos oreilles d'épines , pour ne pas les laisser infecter par des discours empoisonnés; c'est-à-dire, ne les fermons pas seulement à ces paroles de sang et d'amertume, mais rejetons-les sur leur auteur d'une manière aigre et piquante. Si la médisance trouvait moins d'approbateurs, le royaume de Jésus- Christ serait bientôt purgé de ce scandale : on plaît en médisant, et un vice qui plaît devient bientôt un talent aimable : nous animons la médisance par nos applaudissements ; et comme il n'est personne qui ne veuille être applaudi , il n'est presque aucun aussi qui ne se fasse un art et un mérite de médire.

Mais ce qu'ily a ici de surprenant, c'est que la piété elle-même sert souvent de prétexte à ce vice que la piété sincère déteste, et qui sape les premiers fon-

dements de la piété. Ce devait être la dernière partie de ce discours; mais je n'en dirai qu'un mot. Oui, mes frères , la médisance trouve souvent dans la piété même, des couleurs qui la justifient : elle se revêt tous les jours des apparences du zèle : la haine du vice semble autoriser la censure des pécheurs ; ceux qui font profession de vertu croient souvent honorer Dieu et lui rendre gloire, en déshonorant et décriant ceux qui l'offensent; comme si le privilège de la piété , dont l'âme est la charité , était de nous dispenser de la charité même. Ce n'est pas que je veuille ici justifier les discours du monde , et lui fournir de nouveaux traits contre le zèle des gens de bien; mais je ne dois pas aussi dissimuler, que la liberté qu'on se donne de censurer la conduite de ses frères, est un des abus les plus ordinaires de la piété.

Or, mon cher auditeur, vous que ce discours regarde , écoutez les règles que l'Évangile prescrit sur le zèle véritable, et ne les oubliez jamais. Souvenezvous premièrement, que le zèle qui nous fait gémir des scandales qui déshonorent l'Église , se contente d'en gémir devant Dieu; de le prier qu'il se souvienne de ses miséricordes anciennes; qu'il jette des regards propices sur son peuple ; qu'il établisse son règne dans tous les cœurs ; et qu'il ramène les pécheurs de leurs voies égarées. Voilà une manière sainte de gémir sur les chutes de vos frères : parlez-en souvent à Dieu , et oubliez-les devant les hommes.

Souvenez-vous secondement , que la piété ne vous donne pas un droit d'empire et d'autorité sur vos frères : que si vous n'êtes pas établi sur eux , et responsable de leur conduite; s'ils tombent, ou s'ils demeurent fermes , c'est l'affaire du Seigneur, et non pas la vôtre : qu'ainsi vos plaintes publiques et éternelles sur leurs désordres , partent d'un fonds d'orgueil , de malignité , de légèreté , d'inquiétude ; que l'Église a ses pasteurs pour veiller sur le troupeau; que l'arche a ses ministres qui la soutiennent, sans qu'un secours étranger et téméraire s'en mêle ; et qu'enfin , loin de corriger par là vos frères, vous déshonorez la piété; vous justifiez les discours des impies contre l'homme de bien ; et vous les autorisez à dire , comme autrefois dans la Sagesse : Pourquoi celui-ci croit-il avoir droit de remplir les rues et les places publiques de plaintes et de clameurs contre notre conduite? et se fait-il un point de vertu de nous diffamer dans l'esprit de nos frères ? Improperat nobis peccata legis, et diffamât in nos peccata disciplina nostrx.

Souvenez-vous troisièmement, que le zèle qui est selon la science , cherche le salut , et non la diffamation de son frère; qu'il veut édifier, mais qu'il

u'aime pas à nuire ; qu'il s'étudie à se rendre aimable, pour se rendre plus utile; qu'il est plus touché du malheur et de la perte de son frère , qu'aigri et scandalisé de ses fautes ; qu'il voudrait pouvoir se les cacher à soi-même , loin de les aller publier devant les autres ; et que le zèle qui les censure, loin de diminuer le mal , ne fait qu'augmenter le scandale.

Souvenez-vous quatrièmement, que ce zèle censeur que vous faites paraître contre votre frère lui est inutile , puisqu'il n'en est pas témoin ; qu'il est même nuisible à sa conversion , que vous reculez en l'aigi'issant par vos censures , s'il vient à les apprendre ; nuisible à sa réputation que vous blessez , à la piété que vous décriez ; nuisible enfin à ceux qui vous écoutent; qui, respectant votre prétendue vertu , ne croient pas qu'on puisse s'égarer en suivant vos traces , et ne mettent plus la médisance au nombre des vices. Le zèle est humble , et il n'a des yeux que pour ses propres misères ; il est simple, et il lui est plus ordinaire de croire trop facilement le bien que le mal ; il est miséricordieux , et les fautes d'autrui le trouvent toujours aussi indulgent , que ses propres fautes le trouvent sévère ; il est délicat et timoré, et il aime souvent mieux manquer de blâmer le vice , que s'exposer à censurer le pécheur.

Ainsi , vous , mes frères , qui , revenus des égarements du monde, servez le Seigneur, souffrez que je finisse en vous adressant les mêmes paroles que saint Cyprien adressait autrefois à des serviteurs de Jésus-Christ, lesquels, par un zèle indiscret, ne faisaient pas de scrupule de déchirer leurs frères. Une langue qui a confessé Jésus-Christ; qui a renoncé aux erreurs et aux pompes du monde ; qui bénit tous les jours le Dieu de paix au pied des autels; qui est souvent consacrée par la participation des mystères saints , ne doit plus être inquiète , dangereuse , pleine de fiel et d'amertume contre ses frères : c'est une ignominie pour la religion , que d'abord après avoir offert au Seigneur des prières pures , et un sacrifice de louanges dans l'assemblée des fidèles , vous alliez lancer les traits venimeux du serpent, contre ceux que l'union de la foi , de la charité, des sacrements; que leurs propres égarements même devraient vous rendre plus chers et plus respectables : Lingua Christum confessa non sit makdica , non lurbulenta ; non convitiis pei'strepens audiatur ; non contra fratres et Dei sacerdotes , post verba taudis, serpentis venenajaculetur. (S. Cypk. )

Otons, par la sagesse et la modération de nos discours, aux ennemis de la vertu, toute occasion

DOUTES SUR LA KELlGlOrS. zs:

de blasphémer contre elle : corrigeons nos frères , plus par la sainteté de nos exemples , que par l'aigreur de nos censures : reprenons-les en vivant mieux qu'eux , et non pas en parlant contre eux : rendons la vertu respectable par sa douceur, encore plus que par sa sévérité : attirons à nous les pécheurs, en compatissant à leurs fautes, et non en les censurant : qu'ils ne s'aperçoivent de notre vertu, que par notre charité et notre indulgence : et que notre attention charitable à couvrir et excuser leurs vices , les porte à les condamner, et à s'en accuser plus sévèrement eux-mêmes : par là nous gagnerons nos frères; nous honorerons la piété; nous confondrons l'impiété et le lii)ertinage ; nous citerons au monde ces discours si communs et si injurieux à la véritable vertu; et après avoir usé de miséricorde envers nos frères , nous irons avec plus de confiance nous présenter au Père des miséricordes , et au Dieu de toute consolation , et la demander pour nous-mêmes. Ainsi soit-il.

SERMON

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