PREMIÈRE PARTIE
Il faut d'abord convenir, mes frères, et il est triste pour nous que nous devions cet aveu à la vérité; il faut, dis-je, convenir que notre siècle et ceux de nos pères ont vu de véritables incrédules. Dans la dépravation des mœurs où nous vivons, et au milieu des scandales qui depuis si longtemps affligent l'Église, il n'est pas surprenant qu'il se soit trouvé quelquefois des hommes qui n'aient plus plus voulu connaître de Dieu ; et que la foi si affaiblie clans tous , se soit enfin en quelques-uns tout à fait éteinte. Comme dans tous les siècles paraissent certaines âmes choisies et extraordinaires , que le Seigneur remplit de ses grâces , de ses lumières , de ses dons les plus éclatants, et en qui il prend plaisir de verser à pleines mains toutes les richesses de sa miséricorde : on en voit aussi en qui l'iniquité est, pour ainsi dire, consommée, et que le Seigneur semble avoir marquées, pour faire éclater en elles les jugements les plus terribles de sa justice, et les effets les plus funestes de son abandon et de sa colère.
L'Église, où tous les scandales doivent croître jusqu'à la fin, ne peut donc se glorifier d'être tout à fait purgée du scandale de l'incrédulité ; elle a de temps en temps ses astres qui l'éclairent, et ses monstres qui la défigurent ; et à côté de ces grands hommes, célèbres par leurs lumières et par leur sainteté , qui lui ont servi de soutien et d'ornement dans chaque siècle , elle a vu s'élever aussi une tradition d'honmies impies , dont les noms sont encore aujourd'hui l'horreur de l'univers, lesquels, par des écrits pleins de blasphème et d'impiété , ont osé attaquer les mystères de Dieu, nier le salut et les promesses faites à nos pères, renverser le fondement de la foi , et prêcher le libertinage parmi les fidèles.
Je ne prétends donc pas, mes frères, que parmi
DOUTES SUR LA RELIGION
tant de libertins qui parlent au milieu de nous le langage de l'incrédulité, il ne s'en trouve quelqu'un d'assez corrompu dans l'esprit et dans le cœur, d'assez abandonné de Dieu, pour être en effet et réellement incrédule : je veux seulement établir que ces hommes impies , et fermes dans l'impiété , sont rares, et que parmi tous ceux qui nous vantent tous les jours leurs doutes et leur incrédulité et qui en font une déplorable ostentation, il n'en est pas peut-être un seul sur le cœur duquel la foi ne conserve encore ses droits , et qui ne craigne encore en secret le Dieu qu'il fait semblant de ne vouloir pas connaître. Pour confondre nos prétendus incrédules, il n'est pas toujours nécessaire de les combattre; souvent on ne combat que des fantômes : il faut seulement les montrer tels qu'ils sont; l'affreuse décoration d'incrédulité dont ils se parent, tombe bientôt; et il ne leur reste plus que leurs passions et leurs débauches.
Et voilà la première raison sur quoi j'ai établi la proposition générale, que la plupart de ceux qui se vantent d'avoir des doutes, ne doutent point en effet ; c'est que leurs doutes sont des doutes de dérèglement, et non pas d'incrédulité. Pourquoi, mes frères? parce que c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes, et non pas leurs doutes le dérèglement; parce qu'actuellement , c'est à leurs passions et non pas à leurs doutes qu'ils tiennent; parce qu'enfin ils n'attaquent d'ordinaire de la religion, que les vérités incommodes aux passions. Voici des réflexions qui me paraissent dignes de votre attention ; je vais vous les exposer sans ornement, et dans le même ordre qu'elles se sont offertes à mon esprit.
Je dis en premier lieu; parce que c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes , et non pas leurs doutes le dérèglement. Oui, mes frères, on n'a point encore vu de ces hommes, qui affectent de se dire incrédules , et qui aient commencé par des doutes sur les vérités de la foi, et qui des doutes soient tombés dans la débauche : on commence par les |)assions; les doutes viennent ensuite : on se laisse d'abord emporter aux égarements de l'âge , et aux excès de la débauche ; et quand on y a fait un certain chemin , et qu'il ne paraît plus possible de retourner sur ses pas , on se dit à soi-même , pour se calmer, qu'il n'y a rien après cette vie; ou du moins on est ravi de trouver des gens qui nous le disent. Ce n'est donc pas le peu de certitude qu'on trouve dans la religion , qui fait conclure qu'il faut s'abandonner au plaisir, et qu'il est inutile de se faire violence, puisque tout meurt avec nous ; c'est l'abandonnement au plaisir qui jette dans l'incertitude sur la religion, et qui, nous rendant la violence
comme impossible , nous fait conclure qu'aussi bien elle est inutile. La foi ne devient donc suspecte que lorsqu'elle commence à devenir incommode : et jusqu'ici l'incrédulité n'a point fait de voluptueux ; mais la volupté a presque fait tous les incrédules.
Et une preuve de ce que je dis, vous que ce discours regarde , c'est que tandis que vous avez reçu avec pudeur et avec innocence , vous n'avez pas douté. Rappelez ces temps heureux où les passions n'avaient pas encore gâté votre cœur : la foi de vos pères ne vous offrait rien que d'auguste et de respectable; la raison pliait sans peine sous le joug de l'autorité ; vous ne vous avisiez pas de vous former à vous-mêmes des difficultés et des doutes : dès que les mœurs ont changé , les vues sur la religion n'ont pas été les mêmes. Ce n'est donc pas la foi . qui a trouvé dans votre raison de nouvelles difficultés , c'est la pratique de vos devoirs qui a rencontré dans votre cœur de nouveaux obstacles. Et si vous nous dites que vos premières impressions, si favorables à la foi , ne venaient que des préjugés de l'éducation et de l'enfance ; nous vous répondrons que les secondes , si favorables à l'impiété, ne vous sont venues que des préjugés des passions et de la débauche; et que préjugés pour préjugés, il nous semble qu'il vaut encore mieux s'en tenir à ceux qui sont formés dans l'innocence, et qui nous portent à la vertu , qu'à ceux qui sont nés dans l'infamie des passions , et qui ne prêchent que le libertinage et le crime.
Aussi , rien n'est plus humiliant pour l'incrédulité, que de la rappeler à son origine : elle porte un faux nom de science et de lumière; et c'est un enfant de crime et de ténèbres. Ce n'est donc pas la force de la raison qui a mené là nos prétendus incrédules : c'est la faiblesse d'un cœur corrompu qui n'a pu surmonter ses penchants les plus honteux ; c'est même une lâcheté de courage, qui ne pouvant soutenir et regarder d'un œil ferme les terreurs et les menaces de la religion , tâche de s'étourdir, en redisant sans cesse que ce sont des frayeurs puériles . c'est un homme qui a peur la nuit, et qui chante en marchant tout seul dans les ténèbres , pour se rassurer lui-même : la débauche nous rend toujours lâches et craintifs ; et ce n'est qu'un excès de peur des peines éternelles , qui fait qu'un libertin nous prêche et nous chante sans cesse qu'elles sont douteuses : il tremble, et il veut se rassurer contre lui-même : il ne peut pas soutenir en même temps la vuede ses crimes, et celle du supplice qui les attend: cette foi si vénérable, et dont il parle avec tant de mépris, l'effraye pourtant, le trouble encore plus que les autres pécheurs, qui sans douter de ses elià-
:,<jo MARDI DE LA QUATRIÈMK SEMA^E
tiracnts, ne laissent pas souvent d'être infidèles à ses préceptes : c'est un lâche qui cache sa peur sous une fausse ostentation de bravoure. Non , mes frères , nos prétendus esprits forts se donnent pour des hommes fermes et courageux : suivez-les de près; ce sont les plus faibles et les plus lâches de tous les hommes.
D'ailleurs, il n'est pas étonnant que le dérèglement nous mène à des doutes sur la religion : il faut appeler l'incrédulité au secours des passions; car elles sont trop faibles et trop injustes pour se soutenir toutes seules. Nos lumières, nos sentiments, notre conscience, tout les combat au dedans de nous : il faut donc leur chercher un appui, et les défendre contre nous-mêmes (car on est bien aise de se justifier à soi-même tout ce qui plaît). On ne veut pas que des passions qui nous sont chères soient criminelles, ni avoir à soutenir sans cesse les intérêts de ses plaisirs contre ceux de sa conscience : on veut jouir tranquillement de ses crimes , et se délivrer de ce censeur importun, qui prend sans cesse au dedans de nous le parti de la vertu contre nous-mêmes. Ce n'estjouir qu'à demi de ses passions, tandis que les remords nous en disputent le plaisir : c'est acheter trop chèrement le crime , que de l'acheter au prix même du repos qu'on y cherche : il faut, ou finir ses débauches, ou tiîcher de s'y calmer; et comme il en coûterait trop de les finir, et qu'on ne saurait s'y calmer qu'en doutant des vérités qui nous troublent , on se les donne à soi-même
comme douteuses; et pour parvenir à être tranquille, on s'efforce de se persuader qu'on est incrédule.
C'est-à-dire, que le grand effort du dérèglement
est de nous conduire au désir de l'incrédulité : on
voudrait pouvoir arriver à l'affreuse sécurité de
l'incrédulité; on regarde cet état d'endurcissement
entier comme un état heureux ; on se sait mauvais
gré d'être né avec une conscience plus faible et plus
craintive; on envie la destinée de ceux qu'on croit
fermes et inébranlables dans l'impiété, lesquels
peut-être à leur tour, livrés en secret aux reuiords
les plus tristes , et se faisant honaeur d'une fermeté
qu'ils n'ont point , regardent notre sort avec envie ,
parce que, ne jugeant de nous que par les discours
de libertinage que nous tenons , ils nous prennent
pour ce qu'ils paraissent eux-mêmes être à nos yeux,
c'est-à-dire, pour ce que nous ne sommes pas, et
pour ce que et eux et nous voudrions être. Et c'est
ainsi , ô mon Dieu ! que ces faux héros de l'impiété
vivent dans une illusion perpétuelle, se donnent
sans cesse le change à eux-mêmes, et ne paraissent
ce qu'ils ne sont pas, que parce qu'ils souhaitent
de l'être : ils voudraient bien que la religion fût un songe; ils disent dans leur cœur qu'il n'y a point de Dieu : Dixit insipiens in corde siio , Non est Deus (Ps. 13, 1), c'est-à-dire, ce langage impie est le désir de leur cœur : ils désireraient qu'il n'y eût point de Dieu ; que cet Être si grand et si nécessaire fût une chimère; qu'ils fussent eux seuls les maîtres de leur destinée ; qu'ils n'eussent à répondre qu'à eux-mêmes des horreurs de leur vie et de l'indignité de leurs passions ; que tout finît avec eux, et qu'il n'y eût point au delà du tombeau de juge suprême et éternel , vengeur du vice, et rémunérateur de la vertu : ils le désirent, ils l'anéantissent autant qu'ils peuvent par les souhaits impies de leur cœur ; mais ils ne peuvent effacer du fond de leur être , l'idée de sa puissance et la crainte de sa justice : Dixit insipiens in corde suo. Non est Deus.
En effet, il serait trop triste et trop vulgaire pour un homme vain , abîmé dans la débauche , de se dire en secret à lui-même : Je suis encore trop faible et trop abandonné au plaisir, pour en sortir, et mener une vie plus régulière et plus chrétienne. Ce prétexte lui laisserait encore tous ses remords : c'est bien plutôt fait de se dire à soi-même : Il est inutile de mieux vivre, parce qu'il n'y a rien après la vie. Ce prétexte est bien plus commode, parce qu'il finit tout : c'est le plus favorable à la paresse, parce qu'il nous éloigne des sacrements , et de tous les autres assujettissements de la religion. Il est bien plus court de se dire à soi-même qu'il n'y a rien, et de vivre comme si en effet on en était persuadé : c'est se délivrer tout d'un coup de tout joug et de toute contrainte : c'est finir toutes les mesures gênantes que les pécheurs d'un autre caractère gardent encore avec la religion et avec la conscience. Ce prétexte d'incrédulité, en nous persuadant que nous doutons en effet, nous laisse dans un certain état d'indolence sur tout ce qui regarde le salut, qui nous empêche de nous approfondir nous-mêmes, et de faire des réflexions trop tristes sur nos passions : nous nous laissons mollement entraîner au cours fatal qui nous emporte , sur le préjugé général , que nous ne croyons rien ; nous avons peu de remords, parce que nous nous supposons incrédules, et que cette supposition nous laisse presque la même sécurité que l'impiété véritable : du moins c'est une diversion qui émousse et qui suspend la sensibilité de la conscience ; et en faisant que nous nous prenons toujours pour ce que nous ne sommes pas, elle fait que nous vivons comme si nous étions en effet ce que nous désirons d'être.
C'est-à-dire qu'il faut regarder le parti de la plu-
DOUTES SUR LA RELK.ION
part de ces prétendus esprits forts , et de ces incrédules de débauche et de libertinage, comme un parti d'hommes faibles, dissolus, dissipés, lesquels n'ayant pas la force de vivre chrétiennement, ni la fermeté même d'être impies, demeurent dans cet état d'éloignement de la religion, comme le plus commode à la paresse; et comme ils ne font rien pour en sortir, ils croient y tenir en effet : c'est une espèce de neutralité entre la foi et l'irréligion, dont l'indolence s'accommode; parce qu'il faut du mouvement pour prendre un parti , et que pour demeurer neutre, il n'y a qu à ne point penser, et vivre d'habitude : ainsi on ne s'approfondit et on ne se décide jamais soi-même. L'impiété, ferme, déclarée, a je ne sais quoi qui fait horreur : la religion, d'un autre côté, offre des objets qui alarment et qui n'accommodent pas les passions. Que faire entre ces deux extrémités , dont l'une révolte la raison, et l'autre les sens ? on demeure indécis et chancelant: on jouit, en attendant, du calme que cet état d'indécision et d'indifférence nous laisse : on vit sans vouloir savoir ce qu'on est : parce qu'il est plus commode de n'être rien , et de vivre sans penser et sans se connaître. Non, mes frères, je le répète; ce ne sont pas ici des incrédules, ce sont des hommes lâches qui n'ont pas la force de prendre un parti; qui ne savent que vivre voluptueusement, sans règle, sans morale, souvent sans bienséance; et qui sans être impies, vivent pourtant sans religion, parce que la religion demande de la suite, de la raison, de l'élévation, de la fermeté, de grands sentiments, et qu'ils en sont incapables. Voilà pourtant les héros dont l'impiété s'honore; voilà les suffrages dont elle se fait un rempart , et qu'elle oppose à 1 a religion en nous insultant ; voilà les partisans avec lesquels elle se croit invincible : et il faut bien ipie ses ressources soient faibles et misérables, puisqu'elle est réduite à les chercher dans des hommes de ce caractère.
Première raison qui prouve que ce ne sont pas les doutes qui jettent dans le dérèglement; mais le dérèglement tout seul qui nous jette dans les doutes. La seconde raison n'est qu'une nouvelle preuve de la première : c'est qu'actuellement si l'on ne change point de vie , ce n'est pas à ses doutes que l'on tient, c'est à ses seules passions.
Car je ne vous demande ici que de la bonne foi , à vous qui nous alléguez sans cesse vos doutes sur nos mystères. Lorsque vous pensez quelquefois à fortir de cet abîme de vice et de débauche où vous vivez, et que les passions plus tranquilles vous permettent quelque retour sur vous-même ; vous opposez-vous alors vos incertitudes sur la religion ? vous
dites-vous à vous-même : Mais si je reviens, il faudra croire des choses qui paraissent incroyables? Est-ce là la grande difficulté? Ah! vous vous dites en secret à vous-même : Mais si je reviens , il faudra finir ce commerce, m'interdire ces excès, rompre ces sociétés , éviter ces lieux , en venir à des démarches que je ne soutiendrai jam.ais , et prendre un genre de vie auquel toutes mes inclinations répugnent. Voilà à quoi vous tenez ; voilà le mur de séparation qui vous éloigne de Dieu. Vous parle? tant aux autres de vos doutes; d'où vient que vous ne vous en parlez point, à vous-m.ême? ce n'est donc pas ici une affaire de raison et de croyance , c'est un affaire de cœur et de dérèglement , et le délai de votre conversion ne prend pas sa source dans vos incertitudes sur la foi , mais dans le doute seul où vous laisse la violence et l'empire de vos passions, de pouvoir jamais vous affranchir de leur servitude et de leur infamie. Voilà, mes frères, les chaînes véritables qui lient nos prétendus incrédules à leurs propres misères.
Et ce qui confirme encore cette vérité , c'est que la plupart de ces hommes qui se donnent pour incrédules, vivent pourtant dans des variations perpétuelles sur le point même de l'incrédulité. Ea certains moments les vérités de la religion les touchent; ils se sentent agités de vifs remords; ils cherchent même des hommes habiles et renomm-és, des serviteurs de Dieu , pour s'entretenir avec eux et s'instruire : en d'autres , ils se moquent de ces vérités; ils traitent les serviteurs, de Dieu avec dérision , et la piété elle-même de chimère : i! n'est guère de ces pécheurs, de ceux même qui font le plus d'ostentation de leur incrédulité, que le spectacle d'une mort inopinée, qu'un accident funeste, qu'une perte douloureuse , qu'un renversement de fortune , qu'une disgrâce éclatante , n'ait quelquefois jetés dans des réflexions tristes sur leur état, et dans des désirs d'une vie plus chrétienne; i! n'en est guère qui , dans ces situations affligeantes , ne cherchent de la consolation auprès des gens de bien, ne fassent quelque démarche qui laisse espérer une sorte d'amendement. Ce n'est pas à leurs compagnons d'impiété et de libertinage , qu'ils ont recours alors pour se consoler; ce n'est pas dans ces railleries impies de nos mystères et dans cette philosophie affreuse, qu'ils cherchent un adoucissement à leurs peines : ce sont là les discours de la joie et de la débauche, et non pas de l'affliction et de la douleur ■ c'est la religion de la table, des plaisirs , des excès, ce n'est pas celle du sérieux, des contre-temps et de la tristesse : le goût de l'impiété tombe pour eux avec celui des plaisirs. Or. si leur incrédulité avait
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son fondeinent dans les incertitudes réelles sur la religion, tant que ces incertitudes subsisteraient, l'incrédulité serait toujours la même; mais comme leurs doutes ne naissent que de leurs passions, et que leurs passions ne sont pas toujours les mêmes , ni également vives et maîtresses de leur cœur, leurs doutes changent sans cesse comme leurs passions ; ils croissent, ils diminuent, ils s'éclipsent, ils reparaissent , ils sont dans la même volubilité et toujours dans le même degré de leurs passions; en un mot, Is suivent la destinée des passions, parce qu'ils ne sont que les passions elles-mêmes.
En effet , mes frères , pour ne laisser plus rien à dire sur ce sujet , et achever de vous faire sentir combien cette profession d'incrédulité, dont on s'honore, est méprisable; c'est que répondez à toutes les difficultés d'un pécheur qui se vante d'être incrédule; réduisez-le à n'avoir plus rien à vous répliquer, il ne se rend pas encore; vous ne l'avez pas encore pour cela gagné , il se renferme en lui-même, comme s'il avait encore des raisons plus accablantes qu'il ne daigne pas mettre en avant : il tient bon, et oppose un air mystérieux et décidé, à toutes les preuves qu'il ne- peut résoudre. Vous avez pitié alors de sa fureur et de son entêtement : vous vous trompez ; ne soyez touché que de sa vie libertine et de sa mauvaise foi : car qu'une maladie mortelle le frappe au sortir de là: courez autour du lit de sa douleur; ah! vous trouvez ce prétendu incrédule convaincu; ses doutes cessent, ses incertitudes finissent, tout cet appareil déplorable d'incrédulité s'évanouit et se déconcerte; il n'en est plus même question; il a recours au Dieu de ses pères ; il redoute ses jugements qu'il faisait semblant de ne pas croire. Le ministre de Tésus-Christ appelé n'a pas besoin d'entrer en contestation pour le détromper de son impiété : le pécheur mourant prévient là-dessus ses soins et son ministère : il a honte de ses blasphèmes passés ; il s'en repent ; il en avoue le faux et la mauvaise foi ; il en fait une réparation publique à la majesté et à la vérité de la religion : il ne demande plus des preuves; il ne demande que des consolations. Ce- i pendant cette maladie ne lui a pas donné de non- i velles lumières sur la foi; le coup, qui frappe sa ; chair, n'a pas éclairci les doutes de son esprit : ah! | c'est qu'il touche son cœur ; c'est qu'il finit ses dé- ; règlements ; c'est, en un mot, que ses doutes étaient i dans ses passions, et que tout ce qui va éteindre i ses passions, éteint en même temps ses doutes. '
Il peut arriver, je l'avoue, qu'il se trouve quel- , quefois des pécheurs, qui poussent jusqu'à ce der- i nier moment leur fureur et leur impiété; et qui 1
meurent en vomissant, avec leur àme impie, des blasphèmes contre le Dieu qui va les juger, et qu'ils ne veulent pas connaître. Car, ô mon Dieu! vous êtes terrible dans vos jugements , et vous permettez quelquefois que l'impie meure dans son impiété. Mais ces exemples sont rares ; et vous savez vousmêmes, mes frères, qu'un siècle entier fournit à peine un de ces affreux spectacles : mais voyez dans ce dernier moment tous les autres, qui s'étaient fait honneur de leur incrédulité dans l'opinion publique ; voyez au lit de la mort un pécheur, qui jusque-là avait paru le plus ferme dans l'impiété, et le plus déterminé à ne rien croire ; il devance lui-même la proposition qu'on allait lui faire de recourir aux remèdes de l'Église; il lève les mains au ciel; il donne des marques éclatantes, sincères d'une religion qui ne s'était jamais effacée du fond de son cœur ; il ne rejette plus, comme des terreurs puériles , les menaces et les châtiments de la vie future; que disje ? ce pécheur autrefois si ferme , si fier dans sa prétendue incrédulité, si fort au-dessus des frayeurs vulgaires, devient alors plus faible, plus timide, plus crédule, que l'âme la plus populaire; ses craintes sont plus excessives , sa religion même plus superstitieuse, ses pratiques de culte plus simples, plus vulgaires, plus outrées que celles du simple peuple; et comme un excès n'est jamais loin de l'excès qui lui est opposé, on le voit passer en un moment, de l'impiété, à la superstition; de la fermeté du philosophe, à la faiblesse de l'ignorant et du simple. ,
Et c'est ici où je voudrais en appeler, avec TertuUien , à ce pécheur mourant , et le faire parler ici à ma place contre l'incrédulité : c'est ici où , à l'honneur de la religion de nos pères , je ne voudrais pas d'autre témoin de la faiblesse et de la mauvaise foi de l'impie , que cette âme qui expire , et qui ne peut plus parler que le langage de la vérité : c'est ici où je voudrais assembler tous les incrédules autour du lit de sa mort; et, pour les confondre par un témoignage qui ne saurait leur être suspect, lui dire avec Tertullien : O âme ! avant que vous sortiez de ce corps terrestre, dont vous allez vous détacher, souffrez que je vous appelle ici en témoignage : Consiste in medio, anima (Tertull.) : parlez dans ce dernier moment où vous ne donnez rien à la vanité, et où vous devez tout àla vérité; dites-nous si vous regardez le Dieu terrible, entre les mains duquel vous allez tomber, comme un être chimérique dont on fait peur aux esprits faibles et crédules ? dites-nous si tout disparaissant à vos yeux , si toutes les créatures retombant pour vous dans le néant, Dieu seul ne vous paraît pas immortel, immuable, l'Être de tous les siècles et da
DOUTES SUR LA KKLIGIUX
réteruité, et qui remplit le ciel et la terre? Nous consentons maintenant, nous que vous avez toujours regardés comme des esprits superstitieux et vulgaires, nous consentons que vous soyez le juge entre nous et l'incrédulité , à laquelle vous avez toujours paru si favorable : A te testimoniumjlagitant chrislianl, ab extraneà adcersùs tuos. Quoique vous ayez été jusqu'ici étrangère par rapport à la foi, et ennemie de la religion , la religion s'en rapporte à vous contre ceux que le lien affreux de l'impiété vous avait si étroitement unis : A te testimonium flagitant christiani , ab extraneà adcersùs tuos. Si tout meurt avec vous , pourquoi la mort vous paraît-elle si fort à craindre? Cur in totum times mortem, si nihil est tibi timemlum j)ost nwrteml Pourquoi ces mains suppliantes vers le ciel, s'il n'y a point de Dieu qui puisse se laisser toucher à vos gémissements et écouter vos prières? Si vous n'êtes rien vous-même, pourquoi démentez-vous donc le néant de votre être, et tremblez-vous sur les suites de votre destinée ? Si nihil es ipsa, cur vventiris in te'? D'où vous viennent dans ce dernier moment, ces sentiments de crainte, derespect pour l'Être suprême ? n'est-ce pas parce que vous les aviez toujours eus, que vous aviez imposé au public par une fausse ostentation d'impiété , et que la mort ne fait que développer les dispositions de foi et de religion, que vous aviez toujours conservées pendant votre vie?./ te testimonium flagitant christiani, ab extraneà adversiis tuos.
Oui, mes frères, si nous pouvions détruire les passions, nous aurions bientôt ramené tous les incrédules; et une dernière raison qui achève de le démontrer, c'est que s'ils paraissent se révolter contre l'incompréhensibilité de nos mystères, ce n'est que pour en venir au point qui les touche, et pour attaquer les vérités qui intéressent les passions; c'est-à-dire, la vérité d'un avenir, et l'éternité des peines futures ; c'est toujours là le fruit et la conclusion favorite de leurs doutes.
tn effet, si la religion ne proposait que des mystères qui passent la raison , sans y ajouter des maximes et des vérités qui gênent les passions, nous pouvons assurer hardiment que les incrédules seraient rares; les vérités ou les erreurs abstraites , qu'il est indifférent de croire ou de nier, n'intéressent presque personne. Vous trouverez peu de ces honunes épris de le seule vérité, qui deviennent partisans et défenseurs zélés de certains points de pure spéculation, et qui n'ont rapporta rien, seulement parce qu'ils les croient \Tais. Les vérités abstraites des mathématiques onttrouvé en nos jours quelques sectateurs zélés et estimables, qui se sont dévoués à
développer ce qu'il y a de plus impénétrable dans les secrets infinis et dans les abîmes profonds de cette science; mais ces sectateurs ont été quelques hommes rares et uniques : la contagion n'était pas à craindre; aussi n'a-t-elle pas gagné; on les admire, mais on serait bien fâché de les imiter. Si la religion ne proposait que des vérités aussi abstraites, aussi indifférentes à la félicité des sens, aussi peu intéressantes pour les passions et pour l'amour-propre, les impies seraient encore plus rares que les mathématiciens. On en veut aux vérités de la religion, parce qu'elles nous menacent : on ne s'élève point contre les autres, parce que leur vérité, ou leur fausseté, ne décide de rien pour nous.
Et ne nous dites pas que ce n'est pas par intérêt propre, mais par amour tout seul de la vérité , que l'incrédule ne se rend point à des mystères que la religion rejette. Je sais bien que le prétendu incrédule s'en vante, et voudrait nous le faire accroire : mais qu'importe la vérité à des hommes qui ne la cherchent pas, qui ne l'aiment pas, qui ne la connaissent pas, qui ne veulent pas même la connaître , et qui ne désirent que de se la cacher à eux-mêmes ? que leur importe une vérité qui les passe, à laquelle ils n'ont jamais donné un seul moment sérieux; et qui n'ayant rien qui flatte les passions , ne saurait intéresser ces hommes de chair et de sang, et plongés dans une vie voluptueuse ? il leur importe de vivre au gré de leurs désirs déréglés , et cependant de n'avoir rien à craindre après cette vie; voilà la seule vérité qui les intéresse : passez-leur ce point, l'obscurité de tous les autres mystères ne les occupera pas seulement : ils conviendront de tout, pourvu qu'on les laisse jouir tranquillement de leurs crimes. Aussi la plupart des impies qui nous ont laissé par écrit les tristes fruits de leur impiété, se sont attachés à prouver qu'il n'y avait rien au-dessus de nous ; que tout mourait avec le corps , et que les peines ou les récompenses futures, étaient des fables. Il fallait commencer par mettre les passions dans leurs intérêts, pour se faire des sectateurs. S'ils ont attaqué les autres points de la foi, ce n'a été que pour en venir là; pour conclure qu'il n'y avait rien après cette vie; que les vices, ou les vertus, étaient des nomsque la politique avait inventéspourcontenirles peuples; et que les passions n'étaient que des penchants naturels et innocents , que chacun pouvait suivre, parce que chacun les trouvait en soi.
Voilà pourquoi les impies, dans la Sagesse, et les sadducéens eux-mêmes, dans l'Évangile, qu'on peut regarder comme les pères et les prédécesseurs de nos incrédules, ne s'amusaient point à réfuter la vérité des miracles rapportés dnn.s les livres de Moïse ,
MARDI DE LA QUATRIEME SEMAINE
et que Dieu opéra autrefois en faveur de son peuple; ni la promesse du Médiateur faite à leurs pères: ils n'attaquaient que la résurrection des morts et l'immortalité des âmes : ce point décidait de tout pour eux. L'homme meurt comme la bête, disaientils dans la Sagesse : nous ignorons si leur nature est différente , mais toujours leur fin et leur destinée est égale : ne nous inquiétons donc point de l'avenir qui n'est point ; jouissons de la vie ; ne nous refusons aucun plaisir : le temps est court; hâtons-nous de vivre , parce que nous mourrons demain, et que tout mourra avec nous. INfon, mes frères, les passions ont toujours été le seul berceau de l'incrédulité : on ne secoue le joug de la foi , que pour secouer le joug des devoirs; et la religion n'aurait jamais eu d'ennemis, si elle n'avait été l'ennemie du dérèglement et du vice.
Mais si les doutes de nos incrédules ne sont pas réels, parce que c'est le dérèglement seul qui les forme; ils sont encore faux, parce que c'est l'ignorance qui les adopte sans les comprendre, et la vanité qui s'en fait honneur, sans pouvoir s'en faire une ressource : c'est ce qui nous reste à développer.