‹ ŒuvresChapitre 117 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Rien n'est plus grand et plus digne de respect sur la terre, que la véritable vertu : le monde lui-même est forcé d'en convenir. L'élévation des sentiments , la noblesse des motifs, l'empire sur les passions, la patience dans les adversités, la douceur dans les injures, le mépris de soi-même dans les louanges, le courage dans les difficultés , l'austérité dans les plaisirs, la fidélité dans les devoirs, l'égalité dans tous les événements de la vie; en un mot, tout ce que la philosophie a fait entrer dans l'idée de son sage, ne trouve sa réalité que dans le disciple de l'Évangile. Plus même nos mœurs sont corrompues, plus nos siècles sont dissolus, plus une âme juste, qui sait conserver au milieu de la corruption générale sa justice et son innocence, mérite l'admiration publique ; et si les païens eux-mêmes respectaient si fort les chrétiens dans un temps où tous les chrétiens étaient saints , à plus forte raison ceux des chrétiens, qui sont encore justes parmi nous, sont dignes de notre vénération et de nos hommages, aujourd'hui où la sainteté est devenue si rare parmi les fidèles.

Il est donc bien triste pour notre ministère, que la corruption de nos mœurs nous oblige à faire ici

ce que les premiers défenseurs de la foi faisaient au- Irefois avec tant de dignité devant les tribunaux païens , c'est-à-dire , l'apologie des serviteurs de Jésus-Christ; et qu'il faille apprendre à des chrétiens à honorer ceux qui font profession de l'être : cependant rien n'est plus nécessaire; et ce qui parait le plus dominer aujourd'hui dans le langage du monde, ce sont les censures et les dérisions de la piété. J'avoue que le monde semble respecter la vertu en idée ; mais il méprise toujours ceux qui en font profession : il convient que rien n'e^st plus estimable qu'une piété solide et sincère; mais il se plaint qu'on ne la trouve nulle part : et en séparant toujours la vertu de ceux qui la pratiquent, il ne fait semblant de respecter le fantôme de la sainteté et de la justice, que pour avoir plus de droit de mépriser et de censurer le juste.

Or, le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre la vertu, c'est sur la droiture des intentions des gens de bien. Comme ce qui paraît de leurs actions donne d'ordinaire peu de prise à la malignité et à la censure . on se retranche sur leurs intentions : on prétend aujourd'hui surtout, 011 sous un prince aussi grand que religieux , la vertu autrefois étrangère et moquée à la cour, y est devenue la voie la plus sûre des grâces et des récompenses; on prétend que c'est là où visent ceux qui en font une profession publique ; qu'ils ne veulent qu'aller à leurs fins, et que ceux qui paraissentlesplussaintset les plus désintéressés, n'ont par-dessus les autres, que plus d'art et plus d'adresse : si on leur fait grâce sur la bassesse de ce motif, on leur en prête d'autres aussi dignes de l'élévation , de la vertu et de la sincérité chrétienne. Ainsi, qu'une âme touchée de ses égarements revienne à Dieu ; ce n'est pas Dieu qu'elle cherche , c'est le monde par une voie plus fine et plus détournée : ce n'est pas la grâce qui a changé son cœur, c'est l'âge qui commence à effacer ses traits , et qui ne la retire des plaisirs , que parce que les plaisirs commencent à la fuir eux-mêmes. Si le zèle embrasse des œuvres de miséricorde, ce n'est pas qu'on soit charitable, c'est qu'on veut devenir important : si l'on se renferme dans la prière et dans la retraite , ce n'est pas la piété qui craint les périls du monde; c'est une singularité et une ostentation qui veut s'en attirer les suffrages : enfin , le mérite des plus saintes actions est toujours déprisé dans la bouche des mondains, par les soupçons dont ils noircissent les intentions.

Or, je trouve dans cette témérité trois caractères odieux qui en font sentir tout le ridicule et toute l'injustice: c'est une témérité d'indiscrétion, piiis-

MERCREDl m LA QUATRIÈME SEMAINE.

que vous jugez , vous décidez sur ce que vous ne

pouvez connaître : c'est une témérité de corruption puisque d'ordinaire on ne suppose dans les autres que ce qu'on sent en soi-même : enfin , une témérité de contradiction, puisque vous trouvez injustes et insensés à votre égard , les mêmes soupçons qui vous paraissent si bien fondés contre votre frère. Ne perdez pas, je vous prie, la suite de ces vérités.

Je dis d'abord une témérité d'indiscrétion. Car, mes frères, à Dieu seul est réservé le jugement des intentions et des pensées : lui seul, qui voit le secret des cœurs, peut en juger : ils ne seront manifestés que dans ce jour redoutable où sa lumière luira dans les ténèbres. Un voile impénétrable est répandu ici-bas sur les profondeurs du cœur humain : il faut donc attendre que le voile soit déchiré ; que les passions honteuses qui se cachent, comme parle l'Apôtre, soient manifestées; et que le mystère d'iniquité , qui opère en secret , soit révélé : jusque-là , ce qui se passe dans le cœur des hommes , caché à notre connaissance , est interdit à la témérité de nos jugements : lors même que ce que nous voyons de la conduite de nos frères ne leur est pas favorable, la charité nous oblige de supposer que ce que nous ne voyons pas le rectifie et le répare; et d'excuser les défauts des actions qui nous blessent, par l'innocence des intentions qui nous sont cachées. Or, si la religion doit nous rendre indulgents et favorables, même à leurs vices, souffrirait-elle que nous fussions cruels et inexorables , même à leurs vertus ?

En effet, mes frères , ce qui rend ici votre témérité plus injuste, plus noire, plus cruelle, c'est la nature de vos soupçons. Car si vous ne soupçonniez les gens de bien que de quelqu'une de ces faiblesses inséparables de la condition humaine; de trop de sensibilité dans les injures, de trop d'attention à leurs intérêts , de trop d'inflexibilité dans leurs sentiments; nous aurions droit de vous répondre, comme nous dirons dans la suite, que vous exigez des gens de bieji une exemption de tout défaut, et un degré de perfection qui n'est pas de cette vie. Mais vous n'en demeurez pas là : vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur ; vous les soupçonnez de noirceur, de dissimulation, d'hypocrisie; de faire servir à leurs vues et à leurs passions, les choses les plus saintes; d'être des imposteurs publics , et de se jouer de Dieu et des hommes , et cela sur les seules apparences de la vertu. Quoi , mes frères! vous n'oseriez, après le crime le plus éclatant, porter d'un criminel convaincu un jugement si cruel et si odieux ; vous regarderiez plutôt sa faute comme

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