‹ ŒuvresChapitre 118 sur 264 · INJUSTICE DU · texte numérisé non relu

INJUSTICE DU

un de ces malheurs qui peuvent arriver à tous les hommes ; et dont un méchant moment peut nous rendre capables; et vous le portez d'im homme de bien ? et vous soupçonnez du juste, sur une vie sainte et louable, ce que des mœurs scandaleuses et criminelles n'oseraient vous faire soupçonner d'un pécheur ? et vous regardez comme un bon mot contre les serviteurs de Dieu , ce qui vous paraîtrait une barbarie contre un homme flétri de mille crimes? Faut-il donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence; qu'il suffise de servir Jésus- Christ pour être indigne de tout ménagement ; et que les saintes pratiques de la piété, qui auraient dû attirer du respect à votre frère, deviennent les seuls titres qui le confondent dans votre esprit avec les scélérats et les impies ?

Je conviens que l'hypocrite est digne de l'exécration de Dieu et des hommes ; que l'abus qu'il fait de la religion est le plus grand de tous les crimes , que les dérisions et les satires sont trop douces pour décrier un vice qui mérite l'horreur du genre humain ; et qu'un théâtre profane a eu tort de ne donner que du ridicule à un caractère abominable, si honteux et si affligeant pour l'Église ; et qui doit plutôt exciter les larmes et l'indignation , que la risée des fidèles.

Mais je dis que ce déchaînement éternel contre la vertu; que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite ; que cette malignité, qui, en faisant des éloges pompeux de la justice, ne trouve presque aucun juste qui les mérite : je dis que ce langage, dont on fait si peu de scrupule dans le monde, anéantit la religion, et tend à rendre toute vertu suspecte : je dis que par là vous fournissez des armes aux impies , dans un siècle où tant d'autres scandales n'autorisent que trop l'impiété. Vous leur aidez à croire qu'il n'y a plus de justes sur la terre; que les saints mêmes qui ont autrefois édifié l'Église, et dont nous honorons la mémoire , n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu, dont ils n'avaient que le fantôme et les apparences; et que l'Évangile n'a jamais formé que des pharisiens et des hypocrites. Comprenezvous, mes frères, tout le crime de ces dérisions insensées ? vous croyez rire de la fausse vertu , et vous blasphémez contre la religion. Je le répète, en vous défiant de la sincérité des justes que vous voyez , l'impie conclut que ceux qui les ont précédés , et que nous ne voyons pas, leur étaient semblables, que les martyrs eux-mêmes, qui couraient à la mort avec tant de fermeté, et qui rendaient à la vérité le témoignage le plus éclatanl et le moins suspect que l'homme puisse lui rendre, n'étaient aue des furieux

BASSILLON. — TOME I.

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qui cherchaient une gloire humaine par une vaine ostentation de courage et d'héroïsme , et qu'enfin , la tradition vénérable de tant de saints, qui de siècle en siècle ont honoré etédifié l'Église, n'est qu'une tradition de fourberie et d'artifice. Et plût à Dieu que ce ne fût ici qu'un emportement de zèle et d'exagération! ces blasphèmes , qui font horreur, et qui auraient dû être ensevelis avec le paganisme, nous avons encore la douleur de les entendre parmi nous. Et vous-mêmes, qui en frémissez, vous les mettez pourtant, sans le vouloir, dans la bouche de l'impie, ce sont vos censures éternelles de la piété , qui ont rendu en nos jours l'impiété si commune et si impunie.

Je n'ajoute pas que par là tout devient douteux et incertain dans la société. Il n'y a donc plus, ni bonne foi, ni droiture, ni fidélité parmi les hommes. Car s'il ne faut plus compter sur la sincérité et sur la vertu des justes ; si leur piété n'est que le masque de leurs passions, nousnecompterons pas sansdoute plus sur la probité des pécheurs et des mondains : tous les hommes ne seront donc plus que des fourbes et des scélérats dont il faudra se défier, et ne vivre avec eux que comme avec des epnemis d'autant plus à craindre, qu'ils cachent sous les dehors de l'anaitié et de l'humanité, le dessein ou de nous tromper, ou de nous perdre. Il n'y a qu'un cœur profondément mauvais et corrompu, qui puisse supposer tant de noirceur et de corruption dans les autres.

Et voilà le second caractère de cette témérité dont nous parlons. Oui, mes frères, ce fonds de malignité, qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu , et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles, ne peut partir que d'une âme noire et corrompue. Comme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde; que vous êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse; que vous n'avez rien de droit, rien de noble, rien de sincère : vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes : vous ne sauriez vous persuader qu'il y ait encore des cœurs simples , sincères et généreux sur la terre : vous croyez voir partout ce que vous sentez en vous-même : vous ne pouvez comprendre que l'honneur, la fidélité, la sincérité, et tant d'autres vertus toujours fausses dans votre cœur, aient quelque chose de plus vrai et de plus réel, dans le tœur des personnes même les plus respectables par leur élévation ou par leur caractère : vous ressemblez aux courtisans du roi des Ammonites ; comme ils n'avaient point d'autre occupation que d'être sans cesse attentifs à se supplanter les uns les autres , et à se dresser, mutuellement des pièges , fis n'eurent pas de peine à croire que David n'allait pa|

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MERCREDI DE LA QUATRIEME SEMAINE

de meilleure foi avec leur maître. Vous croyez , disaient-ils à ce prince , que David pense à honorer la mémoire de votre père, en vous envoyant des députés qui viennent vous consoler sur sa mort : Putas quodpropter honorem patris tui miser it David ad te consolatores (m Reg. x, 3)? ce ne sont pas des consolateurs qu'il vous envoie, ce sont des espions , c'est un fourbe, qui sous les dehors pompeux d'une ambassade honorable et pleine d'amitié, vient faire examiner les endroits faibles de votre royaume , el prendre des mesures pour vous surprendre : Et non ideà ut investigaret et exploraret civitdtem. (Tbid.) C'est le malheur des cours surtout : comme on y est né et qu'on y vit dans le faux , on croit le voir dans la vertu aussi bien que dans le vice : comme c'est une scène où chacun joue un personnage emprunté, on croit que l'homme de bien ne fait qu'y jouer le personnage de la vertu : la sincérité rare ou inutile, y paraît toujours impossible.

Un bon cœur, un coeur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre : il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes, et mesure, par ce qui lui en coûterait à lui-même pour n'être pas de bonne foi , ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi , mes frères , examinez ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien; vous trouverez que ce sont d'ordinaire des hommesdéréglésetcorrompus, qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions , en supposant que leurs faiblesses sont des faiblesses de tous les hommes ; que ceux qui paraissent les plus vertueux , n'ont par-dessus eux que plus d'habileté pour les cacher ; et qu'au fond, si on les voyait de près on trouverait qu'ils sont faits comme les autres hommes : ils font de cette pensée injuste une ressource affreuse à leurs débauches. Ils s'affermissent dans le désordre , en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien : ils se font une idée affreuse du genre humain, pour être moins effrayés de celle qu'ils sont obligés d'avoir d'eux-mêmes ; et tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable; comme si , ô mon Dieu ! la multi'tude des criminels pouvait ôter à votre justice le droit de punir le crime.

Mais on a vu tant d'hypocrites , dites-vous , qui ont abusé si longtemps le monde, qu'on regardait comme des saints et des amis de Dieu , et qui cependant n'étaient que des hommes pervers et corrompus !

Je l'avoue avec douleur, mes frères : mais que voulez-vous conclure de là? que tous les gens de bien leur ressemblent? la conséquence est affreuse :

et où en serait le genre humain, si vous raisonniez ainsi sur tout le reste des hommes ? On a vu tant d'épouses infidèles : n'y a-t-il donc plus de pudeur et de fidélité dans le lien sacré du mariage? tant de magistrats ont vendu leur honneur et leur ministère : la justice et l'intégrité sont-elles donc bannies de tous les tribunaux? les histoires nous ont conservé le souvenir de tant de princes perfides , dissimulés , sans foi , sans honneur ; également infidèles à leur ennemis, à leurs alliés, à leurs sujets : la droiture, la vérité, la religion n'environnent-elles donc plus le trône? Levez les yeux, et regardez le prince grand et respectable , qui l'honore et qui le remplit : les siècles passés ont vu tant de sujets distingués par leurs noms , par leurs charges, par les bienfaits de leur souverain, trahir le prince et la patrie , et entretenir avec l'ennemi des intelligences criminelles : trouveriez-vous le maître que vous servez avec tant de zèle et de valeur, équitable, si là-dessus la fidélité d'un chacun de vous lui devenait suspecte? Pourquoi donc un soupçon qui fait horreur envers tous les autres hommes, ne sera-t-il supportable que contre les gens de bien? pourquoi une conséquence ridicule partout ailleurs, ne serait-elle sensée que contre la vertu? la perfidie d'un seul Judas vous fait-elle conclure que tous les autres disciples fussent des traîtres et des infidèles? l'hypocrisie de Simon le magicien prouve-t-elle que la conversion de tous les autres disciples qui embrassaient la foi, ne fût qu'un artifice pour arriver à leurs fins ; et qu'ils ne marchassent pas droit, comme lui, dans la voie de Dieu? Quoi de plus injuste et de plus insensé, que de faire à tous an crime de la faute d'un seul? Il est difficile , je l'avoue , que le vice ne se pare quelquefois des apparences de la vertu; que l'ange de ténèbres ne se transfigure quelquefois en ange de lumière, et que les passions, qui mettent tout en œuvre pour réussir, ne s'avisent pas quelquefois d'appeler à leur secours les apparences mêmes de la piété, sous un règne surtout où la piété honorée, est presque le chemin de la fortune et des grâces. Mais c'est une extravagance de faire retomber sur toute cette vertu l'usage impie que quelques-uns peuvent faire de la vertu même; et de croire que quelques abus découverts dans une profession sainte et vénérable , déshonorent généralement tous ceux qui l'ont embrassée. C'est, mes frères, que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas; et que nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu, parce que la vertu elle-même nous condamne.

Mais on y a été si souvent trompé ! dites-vous.

INJUSTICE DU MONDE, etc.

Je le veux : mais je vous réponds : Quand même vous vous tromperiez , en ne voulant pas soupçonner vos frères , et en rendant à une fausse vertu l'estime et l'honneur qui ne sont dus qu'à la vertu véritable, qu'en serait-il? que vous arriverait-il de si triste, de si honteux, de votre crédulité? vous auriez jugé selon les règles de la charité, qui ne croit pas facilement le mal, et qui se réjouit même des apparences du bien; selon les règles de la justice , qui n'est pas capable envers les autres d'une malignité dont elle ne voudrait pas qu'on usât à son égard; selon les règles de la prudence, qui ne juge que sur ce qu'elle voit , et laisse au Seigneur le jugement des intentions et des pensées ; enfin , selon les règles de la bonté et de l'humanité , qui présume toujours en faveur de ses frères. Et qu'y aurait-il dans cette méprise qui dût tant vous alarmer? il est si beau de se tromper par un motif d'humanité et d'indulgence! ces erreurs font tant d'honneur à un bon cœur ! il n'y a que des hommes vrais et vertueux qrui en soient capables; mais comme vous ne l'êtes pas, vous aimez encore mieux vous tromper, en dégradant l'homme de bien de l'honneur qui •ui est dû, qu'en courant risque de ne pas couvrir l'hypocrite de la confusion qu'il mérite.

Mais d'ailleurs , d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement contre l'abus que l'hypocrite fait de la vertu véritable ? prenez-vous si fort à cœur les intérêts de la gloire de Dieu , que vous veuillez le venger de ces imposteurs qui le déshonorent? que vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœur double ou sincère , vous qui ne le servez et qui ne le connaissez même pas? qu'y a-t-il qui vous intéresse si fort dans la droiture ou dans l'hypocrisie de ses adorateurs , vous qui ne savez pas même comment on l'adore? Ah! s'il était le Dieu de votre cœur, si vous l'aimiez comme votre Seigneur et votre père , si sa gloire vous était chère , on pardonnerait du moins à un excès de zèle , l'audace avec laquelle vous vous élevez contre l'outrage que fait à Dieu et à son culte , la vertu simulée de l'hypocrite. Les justes qui l'aiment et qui le servent , auraient, ce semble, plus de droit d'éclater contre un abus si injurieux à la piété sincère. Mais vous qui vivez comme les païens qui n'ont point d'espérance , abîmé dans le désordre , et dont toute la vie n'est qu'un crime continuel; ah! ce n'est pas à vous à prendre les intérêts de la gloire de Dieu contre les fausses vertus qui font tant de tort et tant de peine à l'Église : qu'il soit servi de bonne foi , ou par pure grimace, ce n'est pas une affaire qui vous regarde. D'où vient donc un zèle si déplacé? Voulezvous le savoir? Ce n'est pas le Seigneur que vous

voulez venger, ce n'est pas sa gloire qui vous intéresse , c'est celle des gens de bien , que vous cherchez à flétrir : ce n'est pas l'hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous déplaît : vous n'êtes pas le censeur du vice; vous n'êtes que l'ennemi de la vertu : en un mot, vous ne haïssez dans l'hypocrite, que la ressemblance de l'homme de bien.

En effet, si vos censures partaient d'un fonds de religion et de zèle véritable , ah! vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde ; que dis-je? loin de nous alléguer ces exemples avec un air triomphant, vous gémiriez du scandale dont ils ont affligé l'Église; loin de vous applaudir lorsque vous nous en rappelez le souvenir, vous souhaiteriez que ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes. La loi maudissait celui qui découvrait la honte et la turpitude de ceux qui lui avaient donné la vie; mais c'est la honte et le déshonneur de l'Église votre mère , que vous exposez avec plaisir à la dérision publique. Prenez-vous soin de rappelez certaines circonstances humiliantes pour votre maison, et qui ont déshonoré autrefois le nom et la vie de quelqu'un de vos ancêtres? ne voudriez-vous pas effacer ces traits odieux des histoires qui les ont conservés à la postérité? ne regardez-vous pas , comme les ennemis de votre nom , ceux qui vont fouiller dans les siècles passés , pour y déterrer ces endroits odieux, et les faire revivre dans la mémoire des hommes? n'opposez-vous pas à leur malignité cette maxime d'équité, que les fautes sont personnelles; et qu'il est injuste de faire retomber sur tous ceux qui ont porté votre nom , la mauvaise conduite d'un seul qui l'a déshonoré?

Appliquez-vous la règle à vous-même : l'Église est votre maison ; les justes seuls sont vos proches , vos frères , vos prédécesseurs , vos ancêtres ; eux seuls composent cette famille des premiers nés, à laquelle vous devez être éternellement réuni. Les impies seront un jour comme s'ils n'avaient jamais été; les liens du sang, de la nature, de la société qui vous unissent à eux, périront; un chaos immense et éternel les séparera des enfants de Dieu ; ils ne seront plus , ni vos frères , ni vos aïeux , ni vos proches; ils seront rejetés, oubliés, effacés de la terre des vivants, inutiles aux desseins de Dieu, retranchés pour toujours de son royaume, et ne tenant plus par aucun lien à la société des justes, qui seront alors seuls vos frères, vos ancêtres , votre peuple, votre tribu. Que faites-vous donc en découvrant avec complaisance l'ignominie de quelques faux justes qui déshonorent leur histoire? c'est votre maison, votre nom, vos proches, vos ancêtres que

MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

vous déshonorez : vous venez flétrir Téclat de tant d'actions glorieuses qui ont rendu leur mémoire immortelle dans tous les siècles, par l'iididélité d'un seul , qui portait le même nom qu'eux , l'avilit par des moeurs et une conduite fort dissemblable : c'est donc sur vous-même que retombe cet opprobre; à moins que vous n'ayez déjà renoncé à la société des saints, et que vous n'aimiez mieux choisir votre partage éternel avec les impies et les infidèles.

Mais ce qu'il y a ici de plus bizarre dans cette témérité qui veut toujours juger et noircir les intentions secrètes des gens de bien , c'est qu'en cela vous tombez en contradiction avec vous-mêmes : dernier caractère de cette témérité.

Oui, mes frères, vous les accusez d'aller à leurs fins, d'avoir leurs vues dans les actions les plus saintes, et de ne jouer que le personnage de la vertu. Mais vous sied-il , à vous qui vivez à la cour, de leur faire ce reproche? toute votre vie est une feinte éternelle ; vous jouez partout un rôle qui n'est pas le vôtre; vous flattez ceux que vous n'aimez pas; vous rampez devant d'autres que vous méprisez ; vous faites l'empressé auprès de ceux de qui vous attendez des grâces, quoiqu'au fond vous regardiez leur faveur avec envie , et que vous les croyiez indignes de leur élévation; en un mot, toute votre vie est un personnage continuel. Partout votre cœur dément votre conduite ; partout votre visage est la contradiction de vos sentiments ; vous êtes les hypocrites du monde , de l'ambition , de la faveur , de la fortune; et il vous appartient bien après cela de venir accuser les justes des mêmes feintes, et de faire sonner si haut leur dissimulation et leur prétendue hypocrisie : quand vous n'aurez rien à vous reprocher là-dessus, on écoutera la témérité de vos censures; ou plutôt vous avez raison d'être jaloux de la gloire des artifices et des bassesses, et de trouver mauvais que les justes veuillent se mêler d'un art qui vous appartient et qui vous est propre.

D'ailleurs , vous vous récriez si fort lorsque le monde, trop attentif à vos démarches, interprète malignement certaines visites marquées , certaines assiduités suspectes, certains regards affectés : vous dites si haut alors , que si cela est ainsi , personne ne sera plus innocent; qu'il n'y aura plus de femme régulière dans le monde ; que rien n'est si aisé que de donner un air de crime aux choses les plus innocentes ; qu'il faut donc se bannir de la société , et s'interdire tout commerce avec le genre humain : vous déclamez alors si vivement contre la malignité des hommes , qui sur des démarches indifférentes , vous prêtent des intentions criminelles! Mais les justes donnent-ils plus de lieu à la témérité des soup-

çons que vous formez contre eux? et s'il vous est permis d'aller chercher en eux le crime sous les apparences mêmes de la vertu , pourquoi trouvez-vous si mauvais que le monde ose le supposer en vous, et vous croire criminel sur les apparences du crime même.

Enfin, lorsque nous vous reprochons, femmes du monde, votre assiduité aux spectacles, et aux lieux où l'innocence court tant de risques, l'indécence et l'immodestie de vos parures ; vous nous répondez que vous n'avez point de mauvaises intentions, que vous n'en voulez à personne; vous voulez qu'on vous passe des mœurs indécentes et criminelles, sur la prétendue innocence de vos intentions que tout dément au dehors; et vous ne sauriez passer aux gens de bien des mœurs saintes et louables sur la droiture de leur cœur, dont tout paraît au dehors vous répondre : vous exigez qu'on juge vos intentions pures, lorsque vos œuvres ne le sont pas ; et vous croyez avoir droit de vous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas innocentes, lorsque toutes leurs actions le paraissent. Cessez donc, ou de nous faire l'apologie de vos vices , ou la censure de leur vertu.

C'est ainsi , mes frères , que tout s'empoisonne entre nos mains , et que tout nous éloigne de Dieu : le spectacle même de la vertu, devient pour nous un prétexte de vice ; et les exemples eux-mêmes de la piété, sont des écueils de notre innocence. Il semble , ô mon Dieu ! que le monde ne nous fournit pas assez d'occasions de nous perdre ; que les exemples des pécheurs ne suffisent pas pour autoriser nos égarements : nous allons leur chercher un appui jusque dans les vertus mêmes des justes.

Mais vous nous direz que le monde n'a pas si grand tort de censurer ceux qui se donnent pour gens de bien ; qu'on en voit tous les jours qui sont plus vifs que les autres hommes sur la fortune, plus empressés pour le plaisir, plus délicats sur les injures, plus fiers dans l'élévation, plus attachés à leurs intérêts. C'est ici la seconde injustice du monde envers les gens de bien : non-seulement on interprète malignement leurs intentions, ce qui est une témérité; mais encore on examine leurs plus légères imperfections , et c'est une inhumanité.

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