‹ ŒuvresChapitre 119 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

On peut dire que le monde est envers les justes un censeur plus sévère que l'Évangile même; qu'il exige d'eux plus de perfection, et que leurs faiblesses trouvent devant le tribunal des hommes moins d'indulgence, qu'elles n'en trouveront un jour ù*vaut le tribunal de Dieu même.

INJUSTICE DU MONDE, etc.

Or, je dis que cette attention à exagérer les défauts les plus légers des gens de bien, seconde injustice où le monde tombe à leur égard, est une inhumanité , par rapport à la faiblesse de l'homme , à la difflculté de la vertu , et enfin aux maximes du monde même. Ne vous lassez pas, mes frères, de m'écouter.

Une inhumanité par rapport à la faiblesse de l'homme. Oui , mes frères , c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des vertus parfaites : ce n'est pas la condition de cette vie mortelle : chacun presque porte dans la piété ses défauts, ses humeurs et ses propres faiblesses : la grâce corrige la nature , mais ne la détruit pas : l'Esprit de Dieu, qui crée en nous un homme nouveau , y laisse encore bien des traits de l'ancien : la conversion finit nos vices, mais n'éteint pas nos passions : en un mot, elle forme en nous le chrétien , mais elle nous laisse encore l'homme. Les plus justes conservent donc encore bien des restes du pécheur : David, ce modèle de pénitence, mêlait encore à ses vertus trop d'indulgence pour ses enfants , et des regards de complaisance sur la multitude de son peuple et sur la prospérité de son règne : la mère des enfants de Zébédée, malgré la foi qui l'attachait à Jésus-Christ, n'avait rien perdu de sa vivacité pour l'élévation de ses enfants, et pour leur assurer les premières places dans un royaume terrestre : les apôtres eux-mêmes disputaient encore entre eux des rangs et des préséances : nous ne serons parfaitement délivrés de toutes ces misères , que lorsque nous serons délivrés de ce corps de mort qui en est la source. La vertu la plus éclatante a donc toujours ici-bas ses taches et ses difformités, qu'il ne faut pas regarder de trop près; et il y a toujours dans les plus justes des endroits par où ils ressemblent au reste des hommes. Tout ce qu'on peut donc exiger de la faiblesse humaine, c'est que les vertus l'emportent sur les vices , le bon sur le mauvais ; c'est que l'essentiel soit réglé, et qu'on travaille sans cesse à régler le reste.

Et certes, mes frères, pleins de passions comme nous sommes, dans la condition misérable de cette vie; chargés d'un corps de péché qui appesantit notre âme ; esclaves de nos sens et de la chair; portant au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu; en proie à mille désirs qui combattent contre notre âme ; les jouets éternels de notre inconstance et de l'instabilité de notre cœur; ne trouvant rien en nous qui favorise nos devoirs; vifs pour tout ce qui nous éloigne de Dieu , dégoûtés de tout ce qui nous en approche; n'aimant que ce qui nous perd, ne haïssant que ce qui nous sauve; fai-

bles pour le bien , toujours prêts pour le mal ; et en un mot , trouvant dans la vertu l'écueil de la vertu même ; doit-il vous paraître étrange , que des hommes environnés , pétris de tant de misères, en laissent encore paraître quelques-unes ; que des hommes si corrompus ne soient pas toujours également saints ? et si vous aviez de l'équité , ne les trouveriezvous pas plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques vertus , que dignes de censure pour conserver encore quelques vices?

D'ailleurs, Dieu a ses raisons en laissant encore aux plus gens de bien certaines faiblesses sensibles, qui vous frappent et qui vous révoltent. Premièrement, il veut par là les humilier, et mettre leur vertu plus en silreté en la leur cachant à eux-mêmes. Secondement, il veut ranimer leur vigilance; car il ne laisse des Amorrhéens dans la terre de Chanaan , c'est-à-dire , des passions dans le cœur de ses serviteurs , que de peur que , délivrés de tous ennemis, ils ne s'endorment dans l'oisiveté, et dans une dangereuse confiance. Troisièmement, il veut exciter en eux un désir continuel de la patrie éternelle, et leur rendre l'exil de cette vie plus amer, par le sentiment des misères dont ils ne sauraient obtenir ici-bas une entière délivrance. Quatrième ment, peut-être aussi pour ne pas décourager les pécheurs par le spectacle d'une vertu trop parfaite, et à laquelle ils croient ne pouvoir jamais atteindre. Cinquièmement , c'est pour ménager aux justes une matière continuelle de prière et de pénitence, en leur laissant une source continuelle de péché. Sixièmement, pour prévenir les honneurs excessifs que le monde pourrait rendre à leur vertu, si elle était si pure et si éclatante, et de peur qu'elle ne trouvât sa récompense ou son écueil , dans les vaines louanges des hommes. Que dirai-je enfin.' c'est peut-être encore pour achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la piété; vous confirmer, vous qui m'écoutez, par les faiblesses des gens de bien, dans l'opinion insensée qu'il n'y a point de véritable vertu sur la terre; vous autoriser dans vos désordres , en leur en supposant de semblables; et vous rendre inutile tout exemple de la piété des justes. Vous triomphez des faiblesses des gens de bien: et leurs faiblesses sont peut-être des punitions de Dieu sur vous, et des moyens dont sa justice se sert pour nourrir vos préventions injustes contre la vertu, et achever de vous endurcir dans le crime. Dieu est terrible dans ses jugements; et la consommation de l'iniquité est d'ordinaire la suite de l'iniquité même.

Mais en second lieu , quand la faiblesse de l'homme ne rendrait pas barbares et inhumaines vos censures sur les défauts qqi peuvent rester en»

MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

core aux gens de bien, elles le seraient par rapport à la difficulté toute seule de la vertu.

Car, de bonne foi, mes frères, vous paraît-il si aisé de vivre selon Dieu , et de marcher dans les voies étroites du salut , que vous deviez être si impitoyables envers les justes, dès qu'ils s'en écartent un seul moment ? Est-il si naturel de se renoncer sans cesse soi-même , d'être toujours en garde contre son propre cœur, d'en vaincre les antipathies , d'en réprimer les penchants, d'en abattre la fierté, d'en fixer l'inconstance? Est-il si facile de retenir les saillies de l'esprit , d'en modérer les jugements , d'en désavouer les soupçons , d'en adoucir l'aigreur, d'en étouffer la malignité? Est-ce une affaire si aisée d'être l'ennemi éternel de son propre corps, d'en vaincre la paresse, d'en mortifier les goûts, d'en crucifier les désirs? Est-il si naturel de pardonner les injures , de souffrir les mépris , d'aimer et de combler de biens ceux qui nous font du mal . de sacrifier sa fortune pour ne pas manquera sa conscience, de s'interdire des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, de résister aux exemples, de soutenir tout seul le parti de la vertu contre la multitude qui le condamne? Tout cela vous paraît-il si aisé, que ceux qui s'en écartent d'un seul point , ne vous semblent dignes d'aucune indulgence? que nous ditesvous vous-mêmes tous les jours sur les difficultés d'une vie chrétienne , lorsque nous vous proposons ces règles saintes? est-il si étonnant qu'un homme qui marche depuis longtemps par des chemins rudes et escarpés , chancelle ou tombe même quelquefois de lassitude ou de faiblesse ?

Barbares que nous sommes ! et cependant la plus légère imperfection dans les gens de bien, anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables; et cependant, loin de faire grâce à leurs faiblesses en faveur de leur vertu , c'est leur vertu ellemême qui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs faiblesses : il suffit, ce semble, d'être juste pour ne mériter plus d'indulgence : nous avons des yeux pour leurs vices; nous n'en avons plus pour leurs vertus : un moment de faiblesse efface de notre souvenir une vie entière de fidélité et d'innocence.

Mais en quoi, mes frères, votre injustice envers les gens de bien est plus cruelle, c'est que ce sont vos exemples, vos désordres, vos censures ellesmêmes qui les ébranlent, qui les affaiblissent, qui les forcent quelquefois de vous imiter; c'est la corruption de vos mœurs , qui devient tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence ; ce sont les dérisions insensées que vous faites sans cesse de la vertu, qui les obligent souvent pour les éviter de se couvrir des apparences du vice. Et comment voulez-

vous que la piété des plus justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui; dans un monde pervers , où les usages sont des abus , où les bienséances sont des crimes, où les passions sont les seuls liens de la société, et où les plus sages et les plus vertueux sont ceux qui ne retranchent du crime que le scandale? Comment voulez-vous que parmi ces dérisions éternelles, qui jettent un ridicule sur les gens de bien , qui leur font honte de la vertu , qui les forcent souvent de contrefaire le vice , comment voulez-vous qu'au milieu de tant de désordres , autorisés par les mœurs publiques , par des applaudissements insensés , par des exemples que le rang et les dignités rendent respectables, par le ridicule dont on couvre ceux qui osent en faire scrupule, et enfin, par la faiblesse même de leur cœur; comment voulez-vous que les justes résistent toujours à ce torrent fatal , et qu'obligés de se roidir sans cesse contre ce cours rapide et impétueux , qui entraîne tout le reste des hommes, la force ou l'attention leur manquant un instant, ils ne s'y laissent pas quelquefois aller eux-mêmes? Vous êtes leur séducteurs; et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire? Ne leur reprochez donc plus vos scandales qui affaiblissent leur foi , et qu'ils vous reprocheront devant le tribunal de Jésus-Christ; et ne triomphez plus de leurs faiblesses qui sont votre ouvrage, et dont ils demanderont un jour vengeance contre vous-mêmes.

Aussi j'ai dit en dernier lieu, que par rapport à vos maximes mêmes , votre injustice envers les gens de bien ne saurait être excusée de dureté ou d'extravagance; jugez-en vous-mêmes. Vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses fins ; qu'un autre est fort exact à faire sa cour; qu'un autre encore a une vertu si sensible et si délicate , qu'une piqûre le blesse et le révolte ; que celui-ci ne pardonne point; que celle-là n'est pas fâchée encore de plaire; qu'une autre a une vertu fort commode, et mène une vie douce et agréable; qu'une autre enfin est toute pétrie d'humeur et de caprice , et que dans l'enceinte de sa maison , personne ne peut compatir avec elle : que sais-je? car les discours et les satires ne finissent pas sur cet article; et là-dessus vous décidez fièrement qu'une dévotion mêlée de tant de défauts ne saurait jamais en faire des saints, et les conduire au salut; voilà vos maximes. Et cependant lorsque nous venons nousmêmes vous annoncer ici que la vie mondaine, oiseuse , sensuelle , dissipée , et presque toute profane que vous menez , ne saurait être une voie du salut , vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal ! vous nous accusez de dureté, et d'outrer les

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règles et les devoirs de votre état; vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais, mes frères, de quel côté est ici la dureté et Tinjustice? vous damnez les gens de bien, parce qu'ils ajoutent à leur piété quelques endroits qui vous ressemblent; parce qu'ils mêlent quelques-uns de vos défauts à une infinité de vertus et de bonnes œuvres , qui les réparent; et vous vous croyez dans la voie du salut, vous qui n'avez que ces défauts , sans la piété elle-même qui les purifie? O homme ! qui êtes-vous donc pour sauver ceux que le Seigneur condamne, et pour condamner ceux qu'il justifie?

Ce n'est pas assez , et vous allez voir encore combien peu , sur ce point , vous vous accordez avec vous-même. En effet , lorsque les gens de bien vivent dans une retraite entière ; qu'ils ne gardent plus de mesures avec le monde ; qu'ils se cachent pour toujours aux yeux du public; qu'ils quittent même certaines places de faveur et de distinction; qu'ils se dépouillent de leurs charges et de leurs dignités , pour vaquer uniquement à leur salut; qu'ils mènent une vie de larmes, de prière, de mortification, de silence (et ces exemples , notre siècle a été assez heureux pour vous en fournir) ; qu'avez-vous dit alors? qu'ils poussaient les choses trop loin; qu'on leur donnait des conseils violents; que leur zèle n'était pas selon la science; que si tout le monde les imitait, les devoirs publics seraient négligés; que personne ne rendrait plus à la patrie et à l'État , les services dont il ne peut se passer ; qu'il ne faut point tant de singularité; et que ia véritable dévotion, c'est de vivre uniquement , et de remplir les devoirs de l'état où Dieu nous a placés : voilà vos maximes. Mais d'un autre côté , lorsque les gens de bien accordent avec la piété les devoirs de leur état, et les intérêts innocents de leur fortune; qu'ils gardent encore certaines mesures de bienséance et de société avec le monde; qu'ils paraissent aux lieux d'où leur rang ne lem* permet pas de se bannir; qu'ils participent encore à certains plaisirs publics que la situation où ils se trouvent leur rend inévitables; en un mot, qu'ils sont prudents dans le bien, et simples dans le mal : ah ! vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes ; qu'à ce prix-là , il vous paraît fort aisé de servir Dieu ; qu'il n'y a rien dans leur dévotion qui vous fasse peur; et que vous seriez bientôt un grand saint, s'il n'en fallait pas davantage. La vertu a beau paraître sous différentes faces , il suffit qu'elle soit vertu , pour vous déplaire et mériter vos censures. Accordez-vous donc avec vous-même : vous voulez que les gens de bien soient faits comme vous ; et vous les condamnez dès qu'ils vous ressemblent.

Vous renouvelez l'injustice et la dureté des Juifs de notre Évangile. Lorsque Jean-Baptiste parut dans le désert , revêtu de poil de chameau , ne mangeant ni ne buvant, et donnant à la Judée le spectacle d'une vertu plus austère que celle de tous les justes et de tous les prophètes qui l'avaient précédé ; ils regardaient, dit Jésus-Christ, l'austérité de ses mœurs comme l'illusion d'un esprit imposteur, qui le séduisait, et ne le poussait à ces excès, que pour lui faire trouver dans la vanité le dédommagement de sa pénitence. Le Fils de l'Homme, au contraire , vint ensuite, continue le Sauveur, mangeant et buvant ; leur proposant dans sa conduite le modèle d'une vie plus à portée de la faiblesse humaine; et pour servir d'exemple à tous , menantune vie simple et commune que tous pussent imiter : est-il plus a couvert de leurs censures? ah! ils le font passer pour un homme de plaisir et de bonne chère, et la condescendance de sa vertu n'est plus dans leur esprit, qu'un relâchement qui la flétrit et la déshonore. I^es vertus les plus dissemblables neréussissent qu'à s'attirer les mêmes reproches. Ah ! mes frères , que les gens de bien seraient à plaindre , s'ils avaient à être jugés devant le tribunal des hommes! mais ils savent que le monde qui les juge , est déjà lui-même jugé.

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, mestireres, dans la sévérité avec laquelle vous condamnez les plus légères imperfections des gens de tien, c'est que si un pécheur célèbre et scandaleux , après une vie entière de crime et d'excès, donne seulement au lit de la mort quelques faibles marques de repentir; s'il prononce seulement le nom d'un Dieu qu'il n'-"jamais connu, et qu'il a toujours blasphémé; s'il consent enfin , après bien des délais et des répugnances , à recevoir les grâces et les derniers remèdes de l'Église, qu'on n'osait même lui proposer; ah! vous le rangez parmi les saints : vous dites qu'il a fait une mort chrétienne , qu'il s'est reconnu , qu'il a demandé pardon à Dieu ; et là-dessus vous espérez tout de son salut, et vous ne doutez plus que le Seigneur ne lui ait fait miséricorde ? Quelques marques forcées de religion qu'on lui a arrachées, suffisent, selon vous , pour lui assurer le royaume de Dieu , où rien de souillé n'entrera; suffisent, dis-je, malgré les désordres et les abominations de tout* sa vie; et une vie entière de vertu ne suffit pas dans votre esprit pour l'assurer à une âme fidèle, dès qu'elle y mêle les plus petites infidélités : vous sauvez l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété; et vous damnez le juste sur les marques les plus légères et les plus excusables de l'humanité et de la faiblesse.

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Je pourrais ajouter, mes frères , qu'à ne consulter même que vos propres intérêts, les imperfections des gens de bien devraient vous trouver plus indulgents et plus favorables. Car, mes frères , eux seuls vous épargnent , cachent vos vices , adoucissent vos défauts , excusent vos fautes , relèvent ce qu'il y a de louable dans vos vertus. Tandis que le monde, que vos égaux, que vos envieux, que vos concurrents, que vos amis prétendus peut-être diminuent vos talents et vos services, parlent avec mépris de vos bonnes qualités, donnent du ridicule à vos défauts, comptent vos malheurs parmi vos fautes . exagèrent vos fautes mêmes , empoisonnent vos discours et vos démarches les plus innocentes ; les gens de bien tout seuls vous excusent, vous justifient , sont les apologistes de vos vertus, ou les sages dissimulateurs de vos vices ; eux seuls rompent les entretiens , où votre gloire et votre réputation sont attaquées ; eux seuls ne se joignent point au public contre vous; et ils sont les seuls pour qui vous manquez d'humanité, et à qui vous ne pardonnez pas même les vertus qui les rendent estimables. Ah! mes frères, rendez-leur du moins ce qu'ils vous prêtent; épargez vos protecteurs et vos apologistes, et n'infirmez pas, en les décriant, les seuls témoignages favorables qui vous restent parmi les hommes.

Mais je n'en dis pas assez : non-seulement les gens de bien ne se joignent point à la malignité du public contre v(îus, mais eux seuls sont vos amis véritables, eux seuls sont touchés de vos maux, sensibles à vos égarements, occupés de votre salut ; ils vous portent dans le cœur; en excusant vos passions et vos désordres devant les hommes, ils en gémissent tous les jours devant Dieu ; ils lèvent les mains au ciel pour vous; ils sollicitent votre conversion ; ils demandent grâce pour vos crimes; et vous ne sauriez rendre justice à leur vertu et à leur innocence? ah! ils peuvent faire au Seigneur contre vous les mêmes plaintes que lui faisait autrefois le prophète Jérémie contre les Juifs de son temps , censeurs injustes de sa piété et de sa conduite. Seigneur, disait cet homme de Dieu, écoutez les discours et les censures que les ennemis de votre nom répandent contre moi : Attende, Domine, ad me, et artdi vocem adversariorum meorum. ( Jérém. xviii , 16. ) Est-ce ainsi , ô mon Dieu! qu'ils me rendent le mal pour le bien; qu'ils payent d'ingratitude et d'inhumanité la sincérité de ma tendresse pour eux , et que les pièges qu'ils me tendent tous les jours, sont le seul prix de mon zèle pour \enT sa\\xi? Nu7nquid redditurpro bono malum, quiafoderuntfoveam anivix m«a?? (Ibid. 20.) Vous m'êtes témoin , Seigneur, que je ne parais en votre présence que pour vous

parler en leur laveur : vous savez que mes larmes ne coulent devant vous que pour effacer leurs crimes ; que mes prières ne montent jusqu'à votre trône que pour attirer sur eux vos miséricordes éternelles : vous vous souvenez. Dieu de nos pères, de tous les soupirs que j'ai répandus à vos pieds pour détourner votre colère prête à éclater sur leurs têtes ; avec quelle douleur je les ai vus courir à leur perte , et combien leurs prévarications m'ont toujours trouvé plus sensible que leur mépris et leurs dérisions injustes : Recordare quàd steterim in conspectu tuo, ut loquerer pro eis bonum, etaverterem indignationem tuam abeis. (Jérém. xviii, 16.)

Vous sentez sans doute là-dessus, mes frères, toute l'injustice de votre conduite : mais que seraitce, si en achevant ce que je m'étais d'abord proposé , je vous montrais que non-seulement vous donnez aux bonnes œuvres des gens de bien , des motifs corrompus; ce qui est une témérité : non-seulement vous exagérez leurs plus légères faiblesses; ce qui est une inhumanité : mais encore quand vous n'avez rien à dire contre la droiture de leurs intentions, et que leurs défauts ne donnent point de prise à vos censures, vous vous retranchez à donner du ridicule même à la vertu; ce qui est une impiété.

Oui, mes frères, une impiété. Vous faites de la religion un jeu, une scène comique; vous la traduisez encore, comme autrefois les païens, sur un théâtre infâme; et là, vous exposez à la risée des spectateurs ses mystères saints, et ce que la terre a de plus sacré et de plus respectable. Vous pouvez excuser vos passions sur la faiblesse du tempérament, et sur la fragilité humaine : mais vos dérisions de la vertu ne sauraient trouver d'excuse que dans un mépris impie de la vertu même : cependant ce langage d'irréligion et de blasphème, si autorisé dans le monde, n'est plus qu'un enjouement, un jeu d'esprit, un langage dont la vanité elle-même s'honore.

Mais, mes frères, par là vous persécutez la vertu, et vous vous la rendez inutile à vous-mêmes ; vous déshonorez la vertu, et vous la rendez inutile aux autres; vous tentez la vertu, et vous la rendez insoutenable à elle-même.

Vous persécutez la vertu , et vous vous la rendez inutile à vous-mêmes. Oui, mon cher auditeur, l'exemple des gens de bien était un moyen de salut que la bonté de Dieu vous avait préparé : or sa justice, indignée des dérisions que vous faites de ses miséricordes sur ses serviteurs , les retire à jamais de vous; et il vous punit du mépris que vous faites de la piété, en vous refusant le don de la piété même. Les rois de la terre vengent avec éclat les injure^

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qu'on fait à leurs statues , parce que ce sont des monuments publics et sacrés qui les représentent, et qui expriment au naturel la majesté de leurs traits et de leur visage. Mais les justes sont ici-bas les statues vivantes du grand Roi, les images véritables d'un Dieu saint ; c'est en eux qu'il peint la majesté de ses traits les plus purs et les plus brillants ; et il frappe toujours d'un anathème éternel les sacrilèges qui osent en faire le sujet de leurs dérisions et de leurs outrages.

D'ailleurs, quand même le Seigneur, pour punir vos dérisions de la piété, ne vous refuserait pas le don inestimable de la piété même, elles vous forment un respect humain invisible , qui ne vous permettra jamais d'en prendre le parti. Car, je vous prie, si jamais lassé du monde, de vos désordres, de vous-même, vous voulez revenir à Dieu, et sauver votre âme que vous perdez, comment oserezvous vous déclarer pour la piété , vous qui en avez fait si souvent des plaisanteries publiques et profanes? comment pourrez-vous vous faire une gloire des devoirs de la religion , vous à qui on entend dire tous les jours , qu'on perd l'esprit dès qu'on devient dévot ; qu'un tel et une telle avaient mille bonnes qualités, qui les faisaient souhaiter partout; mais que la dévotion les a gâtés à un point qu'ils sont devenus insupportables ; qu'ils affectent de donner du ridicule; qu'il semble qu'il faut renoncer au sens commun dès qu'on a levé l'étendard de la piété; que le Seigneur vous préserve de cette manie; que vous tâchez d'être honnête homme , mais que Dieu merci, vous n'êtes pas dévot. Quel langage! c'està-dire, que Dieu merci, vous êtes marqué d'avance du caractère des réprouvés ; que vous pouvez bien vous répondre que vous ne changerez point, et que vous mourrez tel que vous êtes. Quelle impiété! et c'est parmi des chrétiens, qu'on tient tous les jours ces discours avec ostentation et avec complaisance!

Ah! mes frères, permettez ici une réflexion à ma douleur. T.es patriarches, ces hommes si vénérables, si puissants, même selon le monde, ne se faisaient connaître aux rois et aux peuples des différents pays où l'ordre du Seigneur les conduisait, que par ces termes religieux ? Je crains le Seigneur : Tirneo Deum. Ils ne se renommaient pas par la grandeur de leur race, dont l'origine touchait encore à celle de l'univers; par la gloire de leurs ancêtres; par l'éclat du sang d'Abraham, de cet homme le vainqueur des rois, le modèle de tous les sages de la terre, et le seul héros dont le monde pouvait alors se glorifier. Nous craignons le Seigneur; c'était là leur titre le plus pompeux, leur noblesse la plus auguste, le seul caractère par où

ils voulaient être distingués de tous les autres hommes ; c'était le signe magnifique qui paraissait à la tête de leurs tentes et de leurs troupeaux, qui brillait dans leurs étendards, et qui portait partout avec eux la gloire de leur nom , et celle du Dieu de leurs pères. Et nous, mes frères, nous nous défendons de la réputation d'hommes justes et craignant Dieu, comme d'un titre de honte et d'infamie : nous étalons avec orgueil les vaines distinctions du rang et de la naissance; les marques frivoles de nos dignités nous précèdent, nous annoncent partout; et nous cachons le signe glorieux du Dieu de nos pères, et nous nous glorifions même de n'être pas du nombre de ceux qui le craignent et qui l'adorent. O Dieu ! laissez donc à ces hommes insensés une gloire si affreuse : confondez leur extravagance et leur impiété, en permettant qu'ils se glorifient jusqu'à la On de leur confusion et de leur ignominie.

Ce n'est pas tout, mes frères : non-seulement par ces dérisions déplorables vous vous rendez la vertu inutile à vous-mêmes , vous la rendez encore odieuse et inutile aux autres; c'est-à-dire, non-seulement vous vous fermez à vous-mêmes toutes les voies de votre retour à Dieu, vous les fermez encore à une infinité d'âmes que la grâce presse en secret de sortir de leurs crimes et de vivre chrétiennement; qui n'osent se déclarer, de peur de s'exposera vos railleries profanes ; qui ne craignent dans une nouvelle vie que le ridicule que vous donnez à la vertu ; qui n'opposent en secret que ce seul obstacle à la voix du ciel qui les appelle; et balancent dans la grande affaire de l'éternité , entre les jugements de Dieu et vos dérisions insensées.

C'est-à-dire, que par là vous anéantissez le fruit de l'Évangile que nous annonçons, et rendez notre ministère inutile : vous ôtez à la religion sa terreur et sa majesté , et répandez sur tout l'extérieur de la piété, un ridicule qui retombe sur la religion même : vous perpétuez dans le monde les préjugés contre la vertu , et maintenez parmi les hommes l'illusion la plus universelle dont le démon se sert pour les séduire, qui est de traiter la piété de travers et de folie : vous autorisez les blasphèmes des libertins et des impies ; vous accoutumez les pécheurs à se faire du vice et du dérèglement, un sujet d'ostentation et de gloire; et à regarder la débauche comme un bon air, en l'opposant au ridicule de la vertu. Que dirai-je enfin? par vous la piété devient la fable du monde , le jouet des impies, la honte des pécheurs , le scandale des faibles , l'écueil même des justes : par vous le vice est en honneur, la vertu est avilie, les vérités s'affaiblissent, la foi s'éteint, lareligion s'anéantit, lacorruption gagne; etcomi«e

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le Prophète l'avait prédit, la désolation persévère jusqu'à la consommation et la fin.

Ajoutons encore : Par vous la vertu devient insoutenable à elle-même : vos dérisions deviennent recueil de la piété même des justes; vous ébranlez leur foi, vous découragez leur zèle; vous suspendez leurs bons désirs ; vous étouffez dans leur cœur les plus vives impressions de la grâce; vous les arrêtez sur mille démarches de ferveur et de vertu, qu'ils n'osent exposer à l'impiété de vos censures; vous les obligez malgré eux de se conformer encore à vos usages et à vos maximes qu'ils détestent, à rabattre de leur retraite, de leurs austérités, de leurs prières ; et à ne consacrer à ces devoirs que des moments dérobés qui puissent échapper à vos regards et à vos railleries; et par là, vous privez l'Église de l'édification de leurs exemples ; les faibles , du secours qu'ils y trouveraient; les pécheurs, de la confusion qui leur en reviendrait; les justes, d'une consolation qui les soutiendrait; et la religion, d'un spectacle qui l'honore.

Hélas , mes frères ! les tyrans ne faisaient autrefois des dérisions publiques des chrétiens, qu'en leur reprochant leurs superstitions prétendues : ils se moquaient des honneurs publics qu'ils leur voyaient rendre à Jésus-Christ, à un crucifié, et de la préférence qu'ils lui donnaient sur Jupiter et sur les dieux de l'empire, dont la pompe et la magnificence des temples et des autels, l'ancienneté des lois, et la majesté des césars, rendaient le culte respectable; du reste, ilsdonnaientdes éloges publics à leurs mœurs, ils admiraient leur modestie, leur frugalité, leur charité, leur patience , leur vie innocente et mortifiée , leur éloignement des cirques et des plaisirs publics ; ils ne pouvaient s'empêcher de regarder avec vénération les mœurs sages, retirées, pudiques , douces , bienfaisantes de ces hommes simples et fidèles. Vous au contraire, plus insensés, vous ne trouvez pas mauvais qu'ils adorent Jésus- Christ , et qu'ils mettent dans le mystère de la croix leur confiance et leur salut, mais vous trouvez ridicule qu'ils s'interdisent les plaisirs publics, qu'ils vivent dans la pratique de la retraite, de la mortification , de la prière ; mais vous les trouvez dignes de vos dérisions et de vos censures, parce qu'ils sont humbles, simples, chastes et modestes; et la vie chrétienne, qui a pu trouver des admirateurs jusque parmi les tyrans , ne trouve auprès de vous que des traits moqueurs et des railleries profanes.

Quelle folie , rnes frères ! de ne trouver dignes de risée dans un monde, qui n'est lui-même tout entier qu'un amas de niaiseries et d'extravagances ; de n'y trouver dignes de risée que ceux qui en connais-

sent le frivole, et qui ne pensent qu'à se mettre à couvert de la colère à venir! quelle folie de ne mépriser dans les hommes que les seules qualités qui les rendent agréables à Dieu, respectables aux anges, utiles à leurs frères ! quelle folie de croire qu'un bonheur ou un malheur éternel nous attend , et de trouver ridicules ceux qu'un si grand intérêt occupe!

Respectons la vertu, mes frères; elle seule sur la terre mérite notre admiration et nos hommages. Si nous sommes encore trop faibles pour en remplir les devoirs , soyons assez équitables pour en estimer l'éclat et l'innocence; si nous ne pouvons pas vivre comme les justes, souhaitons de le devenir, envions leur destinée ; si nous ne pouvons pas encore imiter leurs exemples, regardons les dérisions de la vertu, non-seulement comme des blasphèmes contre l'Esprit saint, mais comme des outrages faits à l'humanité , que la vertu toute seule honore ; reprochons-nous les vices qui ne nous permettent pas de ressembler aux gens de bien, loin de leur reprocher les vertus qui nous les rendent dissemblables*, et en un mot , par notre respect véritable pour la piété, méritons d'obtenir un jour le don de la piété même.

Et vous, mes frères, qui servez le Seigneur, souvenez-vous que les intérêts de la vertu sont entre vos mains; que les faiblesses, que les taches que vous y mêlez, deviennent, pour ainsi dire, les taches de la religion même : comprenez tout ce que le monde attend de vous, et quels engagements vous contractez envers le public , lorsque vous vous déclarez pour le parti de la piété , et avec quelle dignité, quelle fidélité, quelle élévation vous devez soutenir le caractère et le personnage de serviteur de Jésus-Clixist. Oui , mes frères , soutenons avec majesté les intérêts de la vertu, et les regards de ceux qui la méprisent : achetons le droit d'être insensibles à leurs censures , en n'y donnant point de lieu : forçons le monde de respecter ce qu'il ne saurait aimer : ne faisons pas de la profession sainte de la piété, un gain sordide, un vil intérêt, une vie d'humeur et de caprice, un titre de mollesse et d'oisiveté , une singularité qui nous honore , un entêtement qui nous flatte, un esprit de division qui nous sépare : faisons-en le prix de l'éternité, la voie du ciel , la règle de nos devoirs , la réparation de nos crimes, un esprit de modestie qui nous cache, une componction qui nous humilie, une douceur qui nous rapproche de nos frères, une charité qui les souffre, une indulgence qui les attire, un esprit de paix qui nous les lie; et enfin, une union de cœurs, de désirs , d'affections , de biens et de maux sur la

SUR LA MORT

terre , qui sera l'image et l'espérance de cette union éternelle, que la charité doit consommer dans le ciel.

Jinsi soit-il.

SERMON

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