PREMIÈRE PARTIE
Si les hommes avaient seulement de la majesté de Dieu, l'idée que la foi devrait leur en donner, il serait inutile de venir ici justifier sa loi, et prouver que tout ce qui l'offense, ne peut être léger. La sainteté et l'excellence de sa nature, opposée à la profondeur de notre néant, donne aux outrages que nous lui faisons , quelque légers qu'ils nous paraissent , une énormité qui nous est inconnue , mais toujours qui croît à proportion de notre bassesse, et de la grandeur de l'Être que nous offensons. Aussi, mes frères, lorsqu'un royaume frappé de plaies , des murmurateurs engloutis , des téméraires dévorés par le feu du ciel , et mille punitions soudaines et éclatantes , servaient comme d'appareil auprès d'un peuple charnel à la majesté du Dieu d'Abraham ; sa loi paraissait terrible et vénérable dans ses plus légères circonstances. Un peu de bois secrètement amassé pour secourir sa propre indigence, était un violement du sabbat , et une prévarication digne de mort : une jalousie naissante , un seul murmure était puni de lèpre dans la sœur même du conducteur d'Israël , et vous rendait anathème au reste du peuple : une simple défiance dans les plus cruelles perplexités , vous fermait l'entrée de la terre de Chanaan', et ne laissait à Moïse même que la triste consolation de mourir après l'avoir saluée de loin : enfin, un léger butin réservé des dépouilles de Jéricho, livrait l'armée du Seigneur en proie aux nations, et vous rendait coupable d'un crime qui ne pouvait plus être expié que dans votre sang.
Et certes , mes frères , si nous ne considérions que la grandeur de l'Être suprême; ce qui lui déplaît, ce qui l'offense, pourrait-il jamais paraître léger? Si Dieu n'écoutait que le soin de sa gloire, et ce qu'exige son infinie majesté, outragée par la créature , toutes les fois que méprisant ses commandements, nous lui désobéissons, même dans les choses les moins considérables; que n'aurions-nous pas à craindre? Ce n'est pas que je veuille ici confondre les fautes vénielles avec les fautes mortelles ; la différence est bien grande : les premières ne nous privent pas de l'amour de Dieu , quoiqu'elles l'affaiblissent ; les autres bannissent la charité de notre coeur : les premières ne font que contrister l'Esprit saint dans nos âmes ; les autres l'y éteignent tout à fait : mais néanmoins , toute infidélité , quelque légère qu'elle puisse être, est un sens très- véritable, une préférence injuste que nous faisons de la vile créature au Créateur. En violant la loi de Dieu dans les points les moins essentiels, il est vrai de dire en un sens, que nous préférons le plaisir injuste, qui
nous revient de cette légère transgression, à la loi de Dieu , à Dieu lui-même qui nous la défend : or, la préférence de la créature à Dieu , dans quelque circonstance que ce soit , quelque petite qu'elle soit , n'est-elle pas un outrage que nous lui faisons? et un outrage fait à un Être si grand , si saint , si digne de nos hommages, pourra-t-il jamais être regardé comme une bagatelle , surtout si nous faisons attention que nous sommes dans l'impossibilité de trouver dans notre propre fonds, de quoi expier une seule de ces fautes, et qu'elles ne peuvent être lavées que dans le sang du Fils de Dieu ?
Mais ce n'est pas à ces considérations que je prétendsm'arrêteraujourd'huirjeneveuxpoint prendre hors de vous-même le danger de cet état qui vous paraît si sûr; et pour nelaisser ici aucune évasion à l'erreur que je combats , je veux les considérer, ces fautes, dans la disposition même de votre cœur, d'où elles partent; et voici toutes les réflexions qui m'ont paru décisives sur cette vérité si importante : je vais vous les proposer simplement et sans art; écoutez-les attentivement, je vous prie.
Premièrement, dès là que vous ne vous disputez plus ces infidélités légères, et que vous vous faites comme un état de la simple exemption du crime , c'est-à-dire de la tiédeur et de la négligence; dès lors vous renoncez au désir de votre perfection ; vous n'êtes plus contristé des faiblesses et des chutes qui vous retardent sur votre route ; vous ne vous proposez plus d'avancer pour atteindre à ce point oii Dieu vous demande, et vers lequel sa grâce ne cesse de vous pousser en secret. Cependant il vous est ordonné d'être parfait, parce que le Père céleste, que vous servez , est parfait. Je dis ordonné ; car quoique le degré de perfection ne soit pas renfermé dans le précepte , tendre à la perfection , travailler à la perfection , est néanmoins un commandement et un devoir indispensable à tout chrétien. Donc dès là que vous vous bornez à ce que vous jugez l'essentiel de la loi ; que vous vous permettez toutes les transgressions légères qui ne donnent pas la mort à l'âme , vous ne songez plus à devenir parfait : vour laissez là cet ouvrage auquel Jésus-Christ vous a ordonné de travailler. Or, je vous le demande : cette disposition toute seule , qui n'est autre chose qu'un mépris formel , une transgression certaine de ce grand commandement qui vous oblige d'être parfait , c'est-à-dire , de travailler à le devenir ; est-elle une preuve que votre âme soit vivante aux yeux de Dieu? et ne doit-elle pas au moins vous inspirer des doutes sur votre état?
Secondement, cette attention toute seule que vous apportez à examiner si une offense est vénielle , ou
FAUTES LÉGÈRES
4ZS
èi elle va plus loin ; à disputer au Seigneur tout ce que vous pouvez lui refuser sans crime , à n'étudier la loi que pour connaître jusqu'à quel point il vous est permis de la violer : cette seule attention, dis-je, ne peut partir que d'un fonds d'amour-propre ; d'un fonds oit la foi et la charité sont au moins bien languissantes ; d'un fonds ennemi de la croix de Jésus-Christ; d'un fonds où l'esprit de Dieu ne paraît pas régner ; car il n'est que les enfants prodigues qui chicanent ainsi avec le Père céleste , qui veuillent user de leurs droits à la rigueur, et prendre tout ce qui leur appartient; il n'est que les vierges folles qui attendent ainsi l'extrémité pour obéir à l'époux.
Troisièmement en effet, cette disposition qui fait qu'on se permet tout ce qu'on ne croit pas digne d'une peine éternelle , est la disposition d'un esclave et d'un mercenaire; c'est-à-dire, que si l'on pouvait sa promettre une pareille indulgence pour la transgression des points essentiels de la loi, on les violerait avec autant de facilité , qu'on viole les moindres; c'est-à-dire, que lorsqu'on est fidèle au commandement, ce n'est pas la justice que l'on aime, c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose , c'est soi-même ; car tandis que sa gloire seule y est intéressée ., et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités, ah! nous ne craignons plus de lui déplaire : nous excusons même ces fautes en disant qu'elles ne donnent pas la mort à l'âme ; c'est-à-dire , qu'elles ne font que déplaire à Dieu, sans nous mériter une peme éternelle : ce qui le regarde ne nous touche pas , son honneur n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des actions permises et défendues : c'est notre pur intérêt qui règle là-dessus notre fidélité. Or, je vous demande, est-ce là la situation d'une âme qui aime encore ; et comment appeler une disposition si injurieuse à Dieu? peut-on ne pas craindre qu'elle ne soit criminelle? La charité , que vous croyez pourtant avoir, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts ? Ah ! quand on aime véritablement, tout ce qui déplaît à ce qu'on aime , nous touche : on ne s'avise pas de penser jusques à quel degré on peut lui déplaire sans mériter ses châtiments, pour prendre là-dessus ses mesures , et l'offenser dès lors qu'il n'y aura plus de supplice à craindre : cette supputation part d'un cœur qui n'aime point du tout. Vous voudriez savoir si ce jeu, ce spectacle, cette liberté, ce discours qui nuit à la réputation de votre frère , ces plaisirs, ce luxe , cette omission, cette inutilité de vie est une offense vénielle ou mortelle. Vous savez qu'elle déplaît au Seigneur ; car ce point n'est pas douteux ; et cela ne vous suffit
pas pour vous l'interdire : et vous voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusques à mériter une peine éternelle ? et tout votre soin est d'éclaircir si c'est un crime digne de l'enfer? Eh! vous voyez bien, mon cher auditeur , que cette recherche n'aboutit plus qu'à vous-même ; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché , en tant qu'il est offense de Dieu , et qu'il lui déplaît (motif essentiel cependant qui doit vous le rendre haïssable) ; que vous ne servez pas le Seigneur dans la sincérité et dans la justice; que votre piété n'est qu'un naturel timide, qui n'ose s'exposer aux menaces terribles de la foi ; que vous ressemblez à ce serviteur infidèle, qui avait caché son talent, parce que le maître était austère, mais qui hors de là l'eût dissipé en folles dépenses ; et que dans la préparation du cœur à laquelle seule le Seigneur regarde, vous êtes peut-être un enfant de mort et un transgresseur déclaré de la loi.
En quatrième lieu, cet état de relâchement et d'infidélité , sans avoir même égard aux dispositions qui vous y ont conduit, cet état en lui-même est un état fort douteux , dont nul docteur ne voudrait vous garantir la sûreté; et qui du moins est plus voisin du crime , que de la vertu. En effet , qui peut vous assurer que dans ces recherches secrètes, et éternelles de vous-même; dans cette mollesse de mœurs qui fait tout le fond de votre vie; dans cette attention à vous ménager tout ce qui flatte vos sens ; à éloigner tout ce qui vous gêne, même aux dépens de vos moindres obligations , l'amour-propre n'y est pas entré jusqu'à ce point fatal qui suffit pour le faire dominer dans un cœur et en bannir la charité? Qui pourrait vous dire si dans ces pensées, où votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre lenteur à les combattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que vous avez faits ensuite n'ont pas été un artifice de l'amour-propre, qui a voulu vous déguiser à vous-même votre crime, et vous calmer sur la complaisance que vous leur aviez déjà accordée ? Qui oserait décider, si dans ces aigreurs et dans ces refroidissements secrets sur lesquels vous ne vous gênez que faiblement , et souvent par bienséance plus que par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant , au delà duquel se trouve la haine et la mort de l'âme? Qui sait si dans la sensibilité qui accompagne d'ordinaire vos afflictions, vos contre-temps et vos pertes , ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature, ne sont pas un dérèglement de votre cœur, un affaiblissement criminel de la foi , et une révolte contre la Providence? si dans tous ces soins , où l'on nous voit descendre
VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE
pour ménager les intérêts de votre fortune, pour relever les grâces d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité qu'il en faut pour former le crime, ou de l'avarice , ou de l'ambition, ou de la volupté, si dans l'usage de vos sens, et dans cette délicatesse qui ne se refuse rien , et qui ne cherche qu'à réveiller le goût par de nouveaux artifices , le plaisir que vous goûtez au delà de la nécessité n'est pas le vice d'intempérance?
Grand Dieu ! qui a bien compris les progrès et les diminutions insensibles de votre gr^lce dans les âmes? qui a bien discerné ces bornes fatales qui séparent dans un cœur la vie de la mort, et la lumière des ténèbres? comme disait le saint homme Job. Un peu plus, ou un peu moins de complaisances; un mouvement du cœur plus délibéré, ou plus prompt; un acte de la volonté plus achevé, ou plus imparfait; une omission où il entre plus ou moins de mépris; une pensée arrivée seulement jusques au degré qui précède le crime, ou poussée un peu au delà; ah! ce sont des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances. Cependant, mon cher auditeur, vous êtes tranquille dans un état où il n'est pas une seule de vos actions, qui, à votre insu, ne puisse être un crime devant Dieu.
Ah ! c'est pour cela que les plus grands saints , auxquels la conscience ne reproche rien ; qui châtient leur corps et le réduisent en servitude; ces hommes toujours attentifs sur eux-mêmes; toujours en garde contre le péché; qui s'abstiennent même des œuvres les plus permises, de peur de scandaliser leurs frères ; qui opèrent leur salut dans une crainte et un tremblement continuel , ne savent cependant s'ils sont dignes d'amour ou de haine, s'ils portent encore au fond de leur cœur le trésor invisible de la charité, ou s'ils l'ont perdu. Et vous, mon cher auditeur, dans des mœurs toutes sensuelles ; vous qui vous permettez tous' les jours , de propos délibéré, des infidélités sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte; vous qui ne prenez aucun soin de conserver le trésor de la grâce, et qui vivez content au milieu des périls, où il est presque impossible de ne pas la perdre; vous qui éprouvez tous les jours ces moments douteux des passions, où malgré toute votre indulgence pour vous-même, vous avez tant de peine à démêler si te consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à ce degré périlleux qui sépare l'offense vénielle de la mortelle; vous dont toutes les actions sont presque douteuses ; qui êtes toujours a vous demander si vous n'avez pas été trop loin ,
qui portez des embarras et des regrets sur la conscience, que vous n'éclaircissez jamais à fond : vous qui flottez éternellement entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire, comme David, que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort : Uno lantùm gradu, ego morsque dividimur (i Reg. xx, 3) : vous, malgré tant de justes sujets de crainte , vous croiriez conserver encore la charité, et vous vous calmeriez sur vos infidélités visibles et journalières, par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez au dehors que des marques équivoques? Jugez vousmême si votre confiance est bien fondée : je ne veux ici que vous seul pour arbitre : Fos ipsijudicate qîiod dico. ( i Cor. xv, 18. )
Cinquièmement, quoiqu'il soit vrai que tous les péchés ne sont pas des péchés à la mort, comme ditsaint Jean, et que la morale chrétienne reconnaisse des fautes qui ne font que contrister l'Esprit saint, et d'autres qui les bannissent tout à fait de l'âme ; néanmoins les règles qu'elle nous fournit pour les distinguer, ne sauraient être ni sûres, ni universelles , du moment qu'on les applique : il s'y trouve toujours, par rapport à nous, des circonstances qui leur font changer de nature. C'est donc la disposition du cœur, qui décide de la mesure et de la qualité de nos fautes : souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le juste, est malice et corruption dans le pécheur. En voulez-vous des exemples ?Saùl, malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec, et ce qu'il y a de plus précieux dans les dépouilles de ce prince infidèle : la faute ne paraît pas considérable; mais comme elle part d'un fonds d'orgueil , de révolte et de vaine complaisance en sa victoire, cette démarche commence sa réprobation, et l'Esprit de Dieu se retire de lui. Josué, au contraire, épargne les Gabaonites que le Seigneur lui avait ordonné d'exterminer; il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs : mais comme cette infidélité est plutôt une surprise qu'une désobéissance; et que cette faute part d'un cœur encore soumis, religieux, fidèle ; elle est légère aux yeux de Dieu , et le pardon suit de près l'offense.
Or, mon cher auditeur, si ce principe est incontestable, sur quoi vous fondez-vous, lorsque vous regardez vos infidélités comme des fautes légères? connaissez-vous toute la corruption de votre cœur, d'où elles partent? Dieu la connaît, lui qui en est le scrutateur et le juge , et dont les yeux sont bien différents de ceux de l'homme. Mais s'il est permis de juger avant le temps , dites-nous si ce fonds d'indolence et de langueur habituelle qui est en vous;
FAUTES LÉGÈRES
de persévérance volontaire dans un état qui déplaît à Dieu; de mépris délibéré des devoirs que vous ne croyez pas essentiels; d'attentions à ne rien faire pour le Seigneur, que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds : dites-nous si tout cela doit former à ses yeux un état fort digne d'un chrétien; et si les fautes qui partent d'un principe si corrompu , peuvent être devant lui fort légères et dignes d'indulgence? Mon Dieu , que vous nous découvrirez de choses nouvelles , lorsque vous viendrez juger les justices , et manifester les secrets des cœurs!
Sixièmement, ce qui doit encore plus vous faire trembler sur votre état de tiédeur et d'indolence , c'est que je ne vois rien en vous qui puisse même vous faire présumer que vous conservez encore cette grâce sanctifiante sur laquelle vous comptez tant, parce que vous vous abstenez des crimes grossiers : car lorsque la charité est encore dans le cœur, elle se manifeste toujours par quelques signes; c'est un arbre dont la racine est cachée dans l'âme, mais qu'on peut connaître par ses fruits. Or, en premier lieu , le caractère de la charité , c'est de grossir nos fautes à nos propres yeux, dit saint Bernard : elle augmente; elle exagère tout : Sed aggravât , sed exagérât universa ; eWe. nous fait regarder comme des crimes, des actions qui devant Dieu ne sont que de pures faiblesses ; ce sont là de ces pieuses erreurs de la grâce qui ont leur source dans les lumières mêmes de la foi ; c'est ainsi que les justes se regardent toujours comme des pécheurs indignes des miséricordes du Seigneur et se mettent dans leur esprit, au-dessous de tous leurs frères. Etcependant, mon cher auditeur, c'est cette prétendue charité que vous croyez conserver encore au milieu de votre tiédeur et do toutes vos infidélités, qui vous les fait paraître légères ; c'est parce que vous croyez qu'au fond vous aimez encore le Seigneur, et ne voudriez pas l'offenser dans les points essentiels , que ces fautes journalières vous trouvent si peu sensible; que vous dites de vous-même qu'à la vérité vous n'êtes pas un saint, mais qu'aussi vous n'êtes pas bien mauvais : c'est votre charité elle-même qui me rassure, qui diminue vos fautes à vos yeux, qui vous calme, qui vous endort. Eh! dites-moi , je vous prie, si ce n'est pas là une contradiction ? si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous devez beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine?
D'ailleurs, la charité est humble, timide, défiante, sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état ; toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce , qui la font trembler §ur chaque action ; qui lui font de l'incertitude où
elles la jettent, une espèce de martyre û'amour qui la purifie : elle opère son salut avec crainte et tremblement : cette voie a été dans tous les temps îa voie des justes. Or,lacharité sur laquellevous comptez , est tranquille , indolente , présomptueuse : c'est celle qui calme vos frayeurs ; qui bannit de votre cœur toutes ces alarmes toujours inséparables de la piété; qui vous établit dans un état de paix et de confiance; qui vous fait dire, comme à cetévêque de l'Apocalypse : Je suis riche ; je n'ai besoin d& personne. Ah! mon cher auditeur, la charité est-elle si différente d'elle-même? il faut que l'une des deux soit fausse, ou celle que vous croyez avoir, ou celle dont les justes , dans tous les siècles, ont été jusques ici favorisés. Or, je vous demande , décidez vous-même sur laquelle des deux ce terrible soupçon doit tomber.
Enfin, la charité opère partout où elle est : elle ne peut être oiseuse, disent les saints; c'est un feu céleste dont rien ne peut empêcher l'activité : il peut être, à la vérité, quelquefois couvert, et comme ralenti par la multitude de nos faiblesses; mais tandis qu'il n'est pas encore éteint, ah! il en sort toujours quelques étincelles , des vœux , des soupirs , des efforts, des œuvres : les sacrements la renouvellent; les mystères saints la raniment ; les prières la réveillent; les lectures pieuses , les instructions de salut, les spectacles de religion , les saintes inspirations, tout la rallume lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. 11 est écrit, au second livre des Machabécs, que le feu sacré que les Juifs avaient caché pendant la captivité dans les entrailles de la terre , se trouva au retour couvert d'une mousse épaisse, et parut comme éteint aux enfants des prêtres, qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias. Mais comme ce n'était que la surface seule qui était couverte, et qu'au dedans ce feu sacré conservait encore toute sa vertu ; à peine l'eut-on exposé aux rayons du soleil , à peine le ciel eut-il lancé dessus quelques traits de lumière, qu'on le vit se rallumer à l'instant, et offrir aux yeux le spectacle presque d'un grand incendie : Utque tejnpus a/fuit quà sol refulsit, accensusestignis magnus, ita ut omnes mirarentur. (ii Mach. l , 22.) Ah! voilà, mon cher auditeur, l'image de la tiédeur d'une âme véritablement juste : voilà ce qui devrait vous arriver, si la multitude de vos infidélités, si la longueur de votre captivité, et la durée de vos chaînes n'avaient fait que couvrir et ralentir en vous le feu sacré de la charité, sans l'éteindre; voilà, dis-je , ce qui devrait vous arriver lorsque vous approchez des sacrements, lorsque vous venez entendre la parole de salut; lorsque Jésus-Christ, le soleil de justice, lance sur tous quelquw traits c^-
Jestes de sa grâce. On devrait alors voir tout votre cœur se rallumer; votre ferveur se renouveler; votre charité vous embraser : vous devriez alors être tout de feu dans la pratique de vos obligations : Accensus est ignis magnus, ita ut omnes mirarentur. Et cependant rien ne vous ranime; les sacrements que vous fréquentez, vous laissent toute votre tiédeur; la parole de l'Évangile que vous entendez, tombe sur votre cœur, comme sur une terre aride où elle produit quelques vains désirs , et est en même temps étouffée; les mouvements de salut que lagiâce opère au dedans de vous , n ont jamais de suites pour le renouvellement de vos mœurs, et expirent presque en naissant : vous traînez partout la même indolence et la même langueur : vous sortez du pied des autels aussi froid que vous y êtes venu : on ne voit plus en vous ces renouvellements de zèle et de ferveur si familiers aux justes, et dont ils prennent les motifs dans leurs propres chutes : ce que vous étiez hier, vous l'êtes aujourd'hui; mêmes infldélités et mêmes faiblesses : vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut ; et tout le feu du ciel ne saurait rallumer cette prétendue charité, cachée au fond de votre cœur, sur laquelle vous vous rassurez. Ah! mon cher auditeur, que je crains qu'elle ne soit éteinte , et que vous ne soyez mort aux yeux du Seigneur! Je ne veux point ici troubler votre conscience : mais je vous dis que votre état n'est point sûr; je vous dis seulement que si Ton en juge par les règles de la foi , il est plus vraisemblable que vous êtes dans la disgrâce et dans la haine de Dieu.
Hélas! peut-être le guide spirituel de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères infirmités , et qui ne saurait voir la corruption du cœur d'oii elles partent; peut-être que persuadé que vous dormez , que vous vous relâchez seulement, il se contente d'animer votre vigilance, et de réveiller votre ferveur; il pense de vous ce que les disciples disent aujourd'hui de Lazare : Si dormit, sabus€rit(JoA.]s. xi, 12); qu'au fond, ce sommeil, ces chutes légères, celte tiédeur, ne vous conduiront pas à la mort, et ne vous excluront pas du salut. Mais Jésus-Christ qui vous voit tel que vous êtes; Jésus-Christ qui ne juge pas comme l'homme; Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà depuis longtemps à ses yeux : Tu7ic Jésus dixit eis manifesté •" Lazarus mortuusest. (Ibid. 14.) Cette vérité vous surprend , mes frères ; mais je serais bien plus surpris si le contraire arrivait : car si vous voulez faire attention , en second lieu , aux suites que traînent infailliblement après soi la tiédeur et l'habitude dans les fautes légères , vous con-
VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE
viendrez que quand même il serait douteux , si vous conservez encore la charité , ou si vous l'avez perdue , il est certain que vous ne sauriez la conserver longtemps en cet état : dernière réflexion.