‹ ŒuvresChapitre 128 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Celui qui méprise les petites choses , dit l'Esprit saint, tombera peu à peu dans les grandes; c'est une des plus incontestables maximes de la religion : mépriser les petits devoirs , c'est-à-dire , les violer de propos délibéré; en faire un plan et un état de conduite (car si vous y manquiez quelquefois, seulement par fragilité, ou par surprise, c'est la destinée de tous les justes , et ce discours ne vous regarderait pas); mais les mépriser dans le sens que je viens de l'expliquer, dans ce sens qui convient à toutes les âmes tièdes et infidèles , c'est une voie qui aboutit toujours au crime. Renouvelez votre attention ; et voici les motifs sur lesquels je fonde la vérité de cette maxime.

Premièrement, cette voie aboutit tôt ou tard au crime; parcp que Dieu se retire de l'âme tiède et infidèle. En effet , mes frères , l'innocence même des plus justes a besoin d'un secours continuel de la grâce : Si le Seigneur cesse un moment de veiller sur eux, d'être attentif aux dangers qui les environnent , de les garder comme la prunelle de son œil , de les couvrir de son bouclier, ils deviennent la proie du lion rugissant, qui tourne sans cesse autour d'eux pour les dévorer.

La fidélité du juste est donc le fruit des secours journaliers de la grâce ; mais elle en est aussi le principe : c'est la grâce qui attire la fidélité du juste; mais c'est la fidélité du juste qui opère la grâce dans son âme. Si vous cessez de correspondre , elle s'arrête : si vous n'offrez plus de vaisseau vide pour la recevoir, cette huile céleste ne coule plus : si vous manquez de faire valoir le talent, on vous l'ôte : si vous négligez de cultiver l'arbre , il sèche peu à peu , et on le maudit : si vous vous refroidissez , Dieu se refroidit à son tour : si vous vous bornez à son égard à ces devoirs indispensables que vous ne sauriez lui refuser sans encourir des peines éternelles , il se borne aussi pour vous à ces secours généraux avec lesquels vous n'irez pas loin, avec lesquels vous ne serez jamais fidèle dans la tentation : il se retire de vous à proportion que vous vous retirez de lui ; et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu'il apporte à vous protéger.

Eh! de quoi vous plaindriez-vous, âme infidèle; lorsqu'il en use de la sorte ? entrez en jugement avec votre Seigneur, et voyez si sa conduite n'est pas juste. Vous n'êtes plus attentive à lui plaire; il ne

FAUTES LÉGÈRES

l'est plus à vous favoriser : vous négligez mille occasions où vous pouviez lui donner des marques de votre fidélité; il laisse passer toutes celles où il pourrait vous en donner de sa bienveillance : vous chicanez avec votre Dieu, si j'ose parler ainsi ; vous lui disputez tout ce que vous ne croyez pas lui devoir; toute votre attention est de prescrire des bornes au droit qu'il a sur votre cœur; vous lui dites, comme il disait lui-même à ce serviteur : Prenez ce qui vous appartient : n'êtes-vous pas convenu du prix avec moi? ne m'en demandez pas davantage : Toile quod tuum est; yionne ex denario co7wenisti »iec«?«? (Matxh. XX, 13 , 14.) Rien de tendre , rien de fervent ne vous échappe; vous supputez tout ce que vous lui donnez, comme si vous craigniez d'aller trop loin ; et il suppute à son tour avec vous , et il est attentif à vous refuser ces grâces spéciales qu'il vous accordait auparavant. Trouve-t-on mauvais qu'un souverain , dans la distribution de ses faveurs , partage mieux ceux de ses sujets qui s'appliquent avec plus de soin et de vigilance à le servir.? Eh! que servirait donc la fidélité du juste, s'il ne devait avoir aucun avantage sur le pécheur? quel serait le centuple promis dès cette vie au serviteur vigilant, si le maître ne le distinguait pas dans le partage de ses grâces, du serviteur inutile! Vous êtes trop juste. Seigneur, et vos jugements sont trop équitables.

Or, que conclure de là , mes frères? le voici : Que cet état d'infidélité habituelle éloignant de l'âme toutes les grâces de protection ; tout ce que vous vous permettez de léger contre quelque précepte vous prive des secours destinés pour en faciliter l'accomplissement , lorsque la circonstance du précepte arrive. Vous n'avez pris aucun soin d'éviter ces entretiens, ces libertés, ces regards , ces lectures qui pouvaient vous conduire à la perte de la pudeur, parce que vous n'y voyez rien de criminel , et ne croyez pas qu'on pût vous les interdire : vous avez éloigné de vous les grâces attachées à la conservation de cette vertu ; et dans une occasion essentielle où il s'agira de la conserver, ou de la perdre tout à fait, comme vous n'aurez plus à opposer au danger que votre propre faiblesse , vous périrez. Car, quelle autre destinée pourriez-vous vous promettre? les justes, dans ces occasions périlleuses, environnés des secours d'en haut, succombent quelquefois ; du moins ils ont de la peine à sortir vainqueurs , et flottent longtemps entre la victoire et la défaite : jugez si vous devez vous promettre un heureux succès , vous qui n'apportez à ce combat que vos propres forces; c'est-à-dire, mille acheminements secrets au crime

dans lequel l'ennemi s'efforce de vous entraîner ; et, si le Seigneur ne combattant plus pour vous, vous pouvez manquer de devenir sa proie!

Secondement, cette voie de tiédeur et d'infidélité aboutit tôt ou tard au crime ; parce que non-seulement ces fautes légères vous privent des secours actuels nécessaires à la conservation de la justice; mais par une suite infaillible, elles ralentissent encore la charité qui est au dedans de vous; elles minent peu à peu cette habitude de sainteté, et font enfin écrouler tout l'édifice chrétien : ce sont des ronces multipliées, qui peu à peu couvrent enfin tout le champ , et étouffent la bonne semence.

On vous a dit que ces fautes , quelle que soit leur quantité , ne peuvent jamais d'elles-mêmes monter à ce point fatal qui faille crime, et éteint tout à fait la grâce. Mais que veut-on dire par là ? qu'elles n'épuisent pas toute la vigueur de l'âme, qu'elles n'affaiblissent pas toutes ses puissances spirituelles, qu'elles ne ralentissent pas sa foi , qu'elles n'atiédissent pas son espérance, qu'elles n'introduisent pas jusque dans le fond de son être des semences de corruption, qui dans leur temps produiront des fruits de mort ; qu'elles ne font pas au cœur de ces plaies dangereuses , qui attirent de leur côté les attaques de Satan , et lui montrent le chemin de la victoire ; et enfin , qu'elles ne ressemblent pas à ces symptômes fréquents qui tôt ou tard finissent par la mort? Que veut-on dire par là? que la charité semblable à un feu sacré ne s'use pas , et ne se consomme pas elle-même, lorsqu'on ne prend aucun soin de la nourrir et de l'entretenir? que toutes ces infidélités faisant croître l'homme de péché en nous , il ne s'ensuit pas nécessairement que Jésus-Christ y diminue? qu'elles ne contristent pas l'Esprit saint dans notre cœur ; qu'elles ne lui ôtent pas tout ce qui pouvait lui rendre la demeure de notre âme agréable ; qu'elles ne changent pas notre maison intérieure, où il avait cru trouver ses délices, en un triste exil , où il n'est plus qu'à regret, où il pousse sans cesse des gémissements ineffables sur les malheurs qui nous menacent ; où il ne semble plus rester que pour méditer une retraite , et où tout le convie à s'en retourner dans le sein de Dieu , et à céder sa place aux esprits impurs qui s'en sont déjà rendus les maîtres? Prétend-on donner atteinte aux plus incontestables vérités de la religion , en établissant cette règle de doctrine? Non certes, mes frères; car en Jésus-Christ il n'y a pas oui et non : il n'est que l'iniquité et le mensonge qui se détruisent et se contredisent eux-mêmes.

Troisièmement, cet état d'infidélité et de tiédeur

VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

conduit tôt ou tard à la mort, parce qu'il fait prendre tous les jours de nouvelles forces à la concupiscence : car à mesure que vous favorisez l'amour-propre, en ne lui refusant aucun des adoucissements que vous pouvez lui permettre sans crime , vous l'accoutumez peu à peu à ne pouvoir plus se passer de tout ce qui le flatte; vous fortiflez toutes les inclinations corrompues de votre âme: vous mettez en vous de nouveaux obstacles à l'accomplissement de tous les préceptes ; vous vous rendez la loi de Dieu plus pénible, non-seulement parce qu'il faut l'accomplir et porter le joug sans cette onction qui l'adoucit , et qui n'est la récompense que de la fidélité; mais encore parce que vous avez laissé croître tous les penchants qui s'opposent en vous à la loi de Dieu : de sorte qu'accomplir le précepte dans la circonstance où la loi vous y oblige , est pour vous une montagne qu'il faut franchir; une eau rapide qu'il faut remonter malgré la pente qui vous rentraîne ; un lion furieux qu'il faut apprivoiser tout à coup lorsque sa proie est présente; en un mot, une entreprise à laquelle toutes vos inclinations se refusent, et opposent de nouvelles difficultés. Ainsi tout ce que vous vous êtes permis de malignités enveloppées , de traits mordants, de censures, de railleries, de légers mépris, de fiers refroidissements contre votre frère, par les suites d'une antipathie naturelle que vous n'avez jamais pris soin de réprimer, s'il vient à vous faire un affront éclatant, vous rendront la loi du pardon impossible. Ainsi cette vivacité sur votre gloire, ces empressements à être distingué du côté de l'estime, ces soins à ménager là-dessus les jugements des hommes, l'emporteront sur la vérité et sur la justice dans une occasion oii vous ne pourrez plus sauver votre réputation sans noircir celle de votre prochain. Ainsi cet usage de mensonge et de duplicité , dans les points indifférents , dès que vous serez intéressé à n'être pas sincère, ne vous laissera pas presque la liberté devons déclarer pour la vérité , et de lui sacrifier même vos intérêts. Ainsi ces complaisances douteuses que vous avez pour cette personne, ces commencements de passions que vous négligez , vous mettront hors d'état de résister lorsqu'il s'agira d'aller plus loin : la corruption , fortifiée par toute la suite de vos démarches passées, l'emportera sur vos réflexions; vous n'en serez plus maître ; votre cœur se refusera à votre fierté , à votre gloire, à vous-même. Car, mes frères, on n'est pas longtemps fidèle, dès qu'il en coûte tant pour l'être. Au lieu que celui qui travaille sans cesse à affaiblir les mouvements de la cupidité, souffre moins quand il faut la soumettre à la loi : il trouve un

cœur docile , et une volonté déjà préparée par xin long exercice de violence : tant de victoires légères dans des combats où il ne s'agissait que de gloire , lui facilitent celles qu'il remporte lorsqu'il s'agit du salut : tous ces petits peuples , qu'il avait domptés sur son chemin , l'avaient si fort accoutumé à vaincre, qu'à sa seule approche, Jéricho tombe sans qu'il lui en coûte ni peine, ni danger, et pour le dire sans figure, une longue pratique d'abnégation dans les plus légères occasions l'a si saintement familiarisé avec la violence chrétienne , que dans la circonstance du précepte , ah! il lui en' coûterait presque plus pour être infidèle, il faudrait plus prendre sur lui-même , que pour accomplir la loi.

Quatrièmement, non-seulement le précepte devient plus difficile à l'âme tiède et infidèle ; mais encore le crime s'aplanit, et elle n'y trouve pas plus de difficulté, qu'à une simple infidélité : nouvelle raison qui prouve toujours que cet état ne tarde pas de conduire au péché, qui tue l'âme. En effet, le cœur par ces offenses légères multipliées , arrivant enfin comme par autant de démarches insensibles jusqu'à ces bornes périlleuses qui ne séparent plus que d'un point la vie et la mort, franchit ce dernier pas sans presque s'en apercevoir : comme ii lui restait peu de chemin à faire, et quil n'a pas eu besoin, pour ainsi dire , d'un nouvel effort, il croit n'avoir pas été plus loin que les autres fois : il avait mis au dedans de lui des dispositions si voisines du crime, qu'il enfante le péchésansdouleur, sans peine, sans aucun mouvement marqué , sans connaître lui-même le fruit de mort qu'il produit. Et voilà ce qui rend , mes frères , l'état dont je parle encore plus terrible , c'est que d'ordinaire, on y meurt à la grâce sans le savoir; on devient ennemi de Dieu, qu'on vit encore avec lui comme un ami et un enfant ; on est dans le commerce des choses saintes , et on a perdu cette foi qui les rend utiles ; on se lave sans cesse dans le bain de la pénitence , et on s'y salit de plus en plus : on se présente encore à la table du père céleste ; on use encore de tous les privilèges des justes , et on n'est plus qu'un téméraireprofanateur, et il nous a depuis longtemps rejetés de sa bouche, comme une boisson tiède et dégoûtante. Grand Dieu ! aussi que de faux justes seront surpris , lorsque vous viendrez manifester les secrets des cœurs et les conseils des consciences ! que de brebis étrangères qui vivaient en sûreté dans votre bercail, et qui se nourrissaient de vos pâturages , seront rangées parmi le boucs ! et que les ténèbres qui nous cachent ici-bas l'état de notre âme devraient bien alarmer notre foi et ranimer notre vigilance! que

FAUTES LÉGÈRES

bous devons craindre de n'être semblables à l'infortuné Anian , lequel n'étant point informé de sa disgrâce, vint hardiment se présenter à la table du prince, et voulut user de tous les droits d'un favori , lui dont le supplice était déjà conclu!

En cinquième lieu , mes frères , pour achever de vous convaincre que cet état , otî l'on ne se propose que de ne pas transgresser mortellement les préceptes, conduit infailliblement au crime : remarquez , s'il vous plaît, que la nature du cœur humain est telle qu'il reste toujours au-dessous de ce qu'il se propose; parce que l'esprit qui promet est prompt, et que la chair qui exécute est faible. Le juste prend son essor pour arriver à la plus haute perfection , et il demeure dans un degré inférieur : nous-mêmes, mille fois dans des moments de zèle et de ferveur, nous avons pris des résolutions vives de retraite, de détachements, de pénitence; et l'exécution a toujours diminué beaucoup l'ardeur des projets : il faut beaucoup entreprendre pour exécuter peu ; se promettre à soi-même de grandes choses pour en venir aux médiocres, et viser bien haut pour atteindre du moins au milieu. Or, vous ne vous proposez que d'éviter les crimes, vous visez précisément à ce point au-dessous duquel est la mort et la prévarication : vous resterez au-dessous; vous ne viendrez jamais à bout d'observer les commandements : il fallait vous proposer quelque chose de plus élevé pour en venir là. L'expérience là-dessus est décisive, et la raison n'en est pas difticile; c'est que nos résolutions dans la préparation du cœur et dans la pratique ne se ressemblent pas : tandis qu'elles sont encore dans la préparation dû cœur, qui se les propose, rien ne les contredit, rien ne les arrête; elles ne trouvent point d'obstacles à combattre , point de difficultés à surmonter, et là , elles ne perdent rien de leur ferveur et de leur perfection : mais dès qu'il s'agit d'exécuter, et qu'elles paraissent au dehors, ah ! les inclinations de la chair les ralentissent ; les ennemis de notre salut les traversent; les hommes, ou les ébranlent par leur séduction , ou les font échouer parleur malice; en un mot, elles perdent toujours sur le chemin lamoitiédeleur force, et on est heureux quand il en échappe encore quelque chose, et qu'à travers tous ces périls , on peut du moins sauver quelques débris du naufrage.

Or,concluezde là, mon cher auditeur, ce que vous devez vous promettre , vous qui ne vous proposez que de ne pas transgresser ouvertement les préceptes, et qui ne voulez pas monter plus haut : vous n'amverezjamais à ce point ; vous succomberez dans toutes les occasions ; vous vous trouverez toujours fort au-dessous de vos projets. Aspirez à la lldélitc ,

à la ferveur, à la vigilance , à la perfection de votre état : Jésus-Christ ne vous a point laissé d'autres moyens pour accomplir les commandements ; et vouloir les observer sans cela , c'est entreprendre d'aller à la fin , sans passer par la voie qui seule peut y conduire.

Mais à quoi bon tant de raisons ? Qu'opposerezvous à l'expérience de tous les siècles , à la vôtre même , mon cher auditeur ? faut-il tant de preuves, où vos propres malheurs vous ont si tristement instruit? Souvenez-vous d'oii vous êtes tombé, comme le disait autrefois l'Esprit de Dieu à cet évéque de l'Apocalypse : Memor esfo undè excideris (Apog. II , 5) ; remontez à la première origine de vos désordres , vous la trouverez dans les infidélités les plus légères : un sentiment de plaisir négligemment rejeté ; une occasion de péril trop fréquentée; une liberté douteuse trop souvent prise ; des pratiques de piété omises : la source en est presque imperceptible; le fleuve, qui en est sorti, a inondé toute la terre de votre cœur : ce fut d'abord ce petit nuage que vit Élie, et qui depuis a couvert tout le ciel de votre âme : ce fut cette pierre légère que Daniel vit descendre de la montagne , et qui, devenue ensuite une masse énorme, a renversé et brisé l'image de Dieu en vous : c'était un petit grain de sénevé , qui depuis a crû comme un grand arbre , et poussé tant de fruits de mort : ce fut un peu de levain , qui depuis a aigri toute la pâte : Memor esto undè excideris.

Vous n'auriez jamais cru en venir où vous en êtes : vous regardiez tout ce qu'on disait là-dessus, dans la chaire chrétienne , comme des prédictions qui ne devaient pas tomber sur vous : vous auriez répondu de vous-même pour de certaines actions sur lesquelles aujourd'hui vous ne sentez presque plus de remords : Memor esto undè excideris. Souvenezvous d'où vous êtes tombé : levez la tête, et considérez la profondeur de cet abîme : ce sont des infidélités légères qui vous y ont conduit, comme par degrés ; des démarches insensibles qui vous ont mené si loin : souvenez-vous d'où vous êtes tombé , encore une fois; et n'appelez plus léger ce qui a pu vous conduire au fond du précipice.

C'est l'artifice du démon , mon cher auditeur; il ne propose jamais le crime du premier coup. Voyez comme il s'y prend quand il veut tenter le Sauveur du monde ; il commence par lui proposer de changer les pierres en pain; c'est-à-dire, de relâcher un peu de l'austérité de son jeûne ; de se jeter du haut du temple, c'est-à-dire de s'exposer témérairement au péril, sur une fausse confiance en la protection du Seigneur : avant que d'oser lui proposer de se

VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

prosterner devant lui et de l'adorer. Ce serait effaroucher sa proie ; il connaît trop les routes par où il peut entrer dans le cœur humain ; il sait qu'il faut rassurer peu à peu la conscience timide contre l'horreur de l'iniquité , et ne proposer d'abord que des fins honnêtes, et certaines bornes dans le plaisir : il n'attaque pas d'abord en lion ; c'est un serpent : il ne vous mène pas droit au vice ; il vous y conduit par des détours.

Grand Dieu! vous qui vîtes dans leur naissance les dérèglements des pécheurs qui m'écoutent , et qui depuis en avez remarqué tous les progrès , vous savez que la honte de cette fille chrétienne n'a commencé que par de légères complaisances et de vains projets d'une honnête amitié; que les infidélités de cette personne engagée dans un lien honorable, n'étaient d'abord que de petits empressements pour plaire, et une secrète joie d'y avoir réussi : vous savez qu'une vaine démangeaison de tout savoir et de décider sur tout ; des lectures pernicieuses à la foi , pas assez redoutées ; et une secrète envie de se distinguer du côté de l'esprit, ont conduit peu à peu cet incrédule au libertinage et à l'irréligion : vous savez que cet homme n'est dans le fond de la débauche et de l'endurcissement, que pour avoir étouffé d'abord mille remords sur certaines actions douteuses, et s'être fait de fausses maximes pour se calmer : vous savez enfin, que cette âme infidèle, après une conversion d'éclat , n'a rendu sa première foi vaine, et n'est revenue à son vomissement, que pour avoir mêlé quelques adoucissements à sa ferveur, manqué aux précautions qu'elle s'était prescrites , et moins craint des occasions dont votre esprit l'avait tout à coup éloignée.

Non, mon cher auditeur, les crimes ne sont jamais les coups d'essai du cœur. David fut indiscret et oiseux avant que d'être adultère : Salomon se laissa amollir par les délices de la royauté, avant que de paraître sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères : Judas aima l'argent avant que de mettre à prix son Maître : Pierre présuma avant que de le renoncer : Magdeleine, sans doute, voulut plaire avant que d'être la pécheresse de Jérusalem : et pour ne pas sortir de notre Évangile , Lazare fut languissant avant que d'exhaler l'infection et la puanteur dans le tombeau. Le vice a ses progrès comme la vertu : comme le jour instruit le jour, ainsi dit le Prophète, la nuit donne de funestes leçons à la nuit ; et il n'y a pas loin entre les infidélités qui suspendent la grâce, qui fortifient les passions, qui nous rendent inutiles tous les secours de la piété , et celles qui nous la font tout à fait perdre. Or, encore une fois, tout ce qui peut conduire au péché

et à la mort ; que dis-je? tout ce qui y mène infailliblement, peut-il passer pour léger dans l'esprit d'un chrétien encore touché du soin de son salut ?

Mais après tout, mon cher auditeur, quand même on vous accorderait que ces infidélités sont légères : qu'auriez-vous avancé pour votre justification ? ah ! c'est pour cela même que vous êtes moins pardonnable, lorsque vous vous les permettez de propos délibéré : plus elles sont légères , moins il doit vous en coûter pour les éviter. Ah! si l'on vous demandait des actions héroïques, il faudrait prendre sur vousmême, et vaincre ou périr : que pouvez -vous donc alléguer ici pour vous défendre de la fidélité à vos plus légères obligations? ne vous condamnez-vous pas vous-même par votre propre bouche i" Lorsque Waaman, indigné de ce que le prophète ne lui ordonnait, pour guérir de sa lèpre, que de s'aller baigner dans les eaux du Jourdain , se retirait plein de mépris pour l'homme de Dieu , comme si sa guérison n'eût pu être le fruit d'un remède si facile ; ceux de sa suite le firent revenir de son courroux , en lui disant : Mais , Seigneur, si l'homme de Dieu vous avait ordonné des choses difficiles, vous auriez dû lui obéir : et pourquoi refuseriez-vous de vous soumettre à ses ordres, parce qu'il n'exige de vous pour votre guérison , qu'une démarche aussi aisée que celle de vous aller baigner dans les eaux du Jourdain ? Et si rem grandem dixisset tibi propheta, certè facere dehueras; quanta inagis quia nunc dixit tibi : Lavare, et mundaberis. (iv Reg. v, 13.) Vous avez abandonné votre patrie, vos dieux, vos enfants ; vous vous êtes exposé aux périls d'un long voyage; vous en avez soutenu toutes les incommodités pour retrouver la santé que vous avez perdue ; et pourquoi après tant de démarches pénibles refuserezvous de tenter un expédient aussi aisé que celui que vous propose le prophète?

Et voilà , mon cher auditeur, ce que je vous dis en finissant ce discours : Vous avez abandonné le monde , et les idoles que vous adoriez autrefois : vous êtes revenu de si loin dans la voie de Dieu et dans le goût de la piété : vous avez rompu tous les engagements des passions les plus criminelles : vous avez soutenu les peines, les dégoûts, les travaux, les violences d'une conversion d'éclat, il ne vous reste plus qu'un pas à faire; on ne vous demande plus qu'une légère attention sur vous-même : si les premiers sacrifices de vos passions criminelles n'étaient pas encore faits , et qu'on les exigeât de vous , vous ne balanceriez point, vous les feriez , quoi qu'il dût vous en coûter : Et si rem graiidem tibi dixisset propheta, certè facere debueras. Et maintenant qu'on ne vous demande que des sacrifices légers ,

ÉVIDENCE DE LA LOI

que de simples purifications ; qu'on ne vous demande presque que les mêmes choses que vous faites, mais pratiquées avec plus de ferveur, plus de foi, plus de vigilance; êtes-vous excusable de vous en dispenser! Quanta magis quia dixit tibi : Lavare, et mundaberis. Pourquoi rendriez-vous tous vos premiers efforts inutiles par ces légères infidélités? pourquoi auriez-vous renoncé au monde et aux plaisirs criminels , pour trouver dans la piété le même écueil que vous aviez cru éviter en sortant des voies de l'iniquité? et ne seriez-vous pas à plaindre , après avoir sacrifié à Dieu le principal, de vous perdre pour lui disputer encore mille sacrifices moins pénibles auîcœur et à la nature ? Quanta magis quia dixit tibi : Lavare, et mundaberis. Achevez , Seigneur, en nous ce que votre grâce y a commencé ; triomphez de notre langueur et de nos faiblesses, après avoir triomphé de nos crimes , donnez- nous un cœur fervent et fidèle , puisque vous nous avez ôté un cœur criminel et dissolu ; inspirez-nous cette bonne volonté qui fait les Justes , puisque vous avez éteint eu nous cette volonté rebelle qui fait les grands pécheurs ; ne laissez pas votre ouvrage imparfait; et rendeznous dignes de la récompense et de la vie mortelle qui n'est promise qu'à ceux qui auront été fidèles dans 'les petites choses comme dans les grandes.

Ainsi soit-il.

SERMON

POUR LE DIMANCHE DE LA PASSION

Page 1