‹ ŒuvresChapitre 130 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est assez surprenant que la plupart des âmes mondaines nous allèguent la bonne foi et la tranquillité de leur conscience, pour justifier les abus du monde et le danger de ses maximes. Outre que la paix et la sécurité dans des voies fausses et injustes , en est plutôt la punition que l'excuse ; et que

DIMANCHE DE LA PASSION

quand il serait vrai , que la conscience ne reprocherait rien dans des mœurs réglées seulement selon les faux jugements du monde, cet état ne serait que pire et plus désespéré pour le salut : il semble que la propre conscience est le tribunal auquel une âme infidèle devrait le moins en appeler ; et que rien n'est moins favorable aux égarements du pécheur, que le pécheur lui-même.

Je sais qu'il est des âmes endurcies , à qui nul rayon de grâce et de lumière ne fait presque jamais ouvrir les yeux ; qui vivent sans remords et sans inquiétude dans les horreurs d'un libertinage affreux ; en qui toute conscience paraît éteinte , et qui poussent l'excès de leur aveuglement, dit saint Augustin, jusqu'à se faire honneur de leur aveuglement même : De cxcitate ipsâ gloriantium. Mais ce sont là de ces exemples rares et terribles de la justice de Dieu sur les hommes ; et s'il y en a eu sur la terre , ils prouvent seulement jusqu'où peut aller quelquefois son abandon et la puissance de sa colère.

Oui , mes frères, soit que nous affections de nous révolter tout haut et à découvert contre l'autorité de la loi , comme les impies et les libertins ; soit que nous tâchions de l'adoucir, et de la réconcilier artificieusement avec nos passions , par des interprétations favorables , comme la plupart des âmes mondaines et des pécheurs ordinaires ; notre con- Bcience rend en nous un double témoignage à cette loi divine : un témoignage de vérité à l'équité et à la nécessité de ses maximes; et un témoignage de sévérité à l'exactitude de ses règles.

Je dis premièrement , un témoignage de vérité à l'équité de ses maximes. Car, mes frères , Dieu est trop sage pour ne pas aimer l'ordre ; et il est trop bon en même temps pour ne pas vouloir notre bien. 11 faut donc que sa loi porte ces deux caractères ; un caractère d'équité et un caractère de bonté : un caractère d'équité , qui règle tous les devoirs ; un caractère de bonté, qui nous fasse trouver ici-bas notre repos et notre bonheur dans le devoir et dans la règle.

Aussi nous sentons au fond de nos cœurs , que ces règles sont justes et raisonnables; que la loi de Dieu n'ordonne rien qui ne soit conforme aux véritables intérêts de l'homme; que rien ne convient mieux à la créature raisonnable que la douceur, l'humanité, la tempérance, la pudeur, et toutes les vertus recommandées dans l'Évangile , que les passions interdites par la loi , sont la seule source de tous nos troubles; que plus nous nous éloignons de la règle et de la loi , plus nous nous éloignons de la paix et du repos du cœur; et que le Seigneur, en

nous défendant de nous livrer aux passions vives et injustes, nous a défendu seulement de nous livrer à nos propres tyrans , et n'a voulu que nous rendre heureux en nous rendant fidèles.

Voilà un témoignage que la loi de Dieu trouve au fond de nos cœurs. En vain , emportés par le charme des sens, secouons-nous le joug des règles saintes ; nous ne pouvons réussir à nous justifier à nous-mêmes nos propres désordres : nous prenons toujours en secret les intérêts de la loi contre nousmêmes : nous trouvons toujours au dedans de nous l'apologie des règles contre les passions. Nous ne saurions corrompre ce témoin intérieur de la vérité, qui plaide au dedans de nous pour la vertu; nous sentons toujours une mésintelligence secrète entre nos penchants et nos lumières : la loi de Dieu née dans notre cœur, s'y élève toujours contre la loi de la chair étrangère à l'homme ; elle y maintient malgré nous sa vérité, si elle ne peut y maintenir son autorité; elle nous sert de censeur, si elle ne peut nous servir de règle ; en un mot , elle nous rend malheureux , si elle ne peut nous rendre fidèles.

Ainsi, en vain nous livrons-nous quelquefois à toute l'amertume de la haine et de la vengeance : nous sentons bientôt que ce plaisir cruel n'est pas fait pour le cœur de l'homme; que c'est se punir soi-même que de haïr; et en revenant à nous-mêmes après les emportements de la passion , nous retrouvons au dedans de nous un fonds d'humanité qui en désavoue la violence , qui nous fait comprendre que la douceur et la bonté étaient nos premiers penchants; et qu'en nous ordonnant d'aimer nos frères, la loi de Dieu n'a fait que consulter les sentiments les plus droits et les plus raisonnables de notre cœur, et nous réconcilier avec nous-mêmes. Vous êtes plus juste que moi , disait Saùl à David , au plus fort de sa haine contre lui : Justior tu es quàmego. (iReg. xxiv, 18.) La bonté, née dans le cœur de tous les hommes , lui arrachait cet aveu , et désavouait en secret l'injustice et la dureté de sa vengeance.

En vain nous plongeons-nous dans les voluptés brutales etsensuelles, et cherchons-nous avec fureur tout ce qui peut satisfaire des penchants insatiables de plaisir : nous sentons bientôt que le dérèglement nous mène trop loin pour être conforme à la nature ; que tout ce qui nous assujettit et nous tyrannise renverse l'ordre de notre première institution ; et que l'Évangile, en nous interdisant les passions voluptueuses, n'a fait que pourvoir à la tranquillité de notre cœur, et nous rendre toute son élévation et toute sa noblesse. Combien de serviteurs dans la maison de mon père (Luc , xy, 17) , disait le prQ«

ÉVIDENCE i)E LA LOI.

Us

digue encore lié des chaînes d'un vice honteux , sont dans la gloire et dans l'abondance ! et je traîne ici dans l'ennui et dans l'opprobre l'indignité de ma passion. C'était un reste de raison et de noblesse qui se faisait encore entendre au fond de son coeur.

Enfln , parcourez tous les préceptes de la loi de Dieu, vous sentirez qu'ils ont un rapport nécessaire avec le cœur de l'homme ; que ce sont des règles fondées sur une profonde connaissance de ce qui se passe au dedans de nous ; qu'elles ne renferment que les remèdes de nos maux les plus secrets et les secours de nos penchants les plus justes ; et qu'il n'y avait que celui seul qui connaît le fond des cœurs , qui pût prescrire de telles maximes aux hommes. Les païens eux-mêmes , en qui toute vérité n'était pas encore éteinte , rendaient cette gloire à la morale des chrétiens : ils étaient forcés d'admirer la sagesse de ses préceptes , la nécessité de ses défenses, la sainteté de ses conseils, le bon sens et l'élévation de toutes ses règles : ils étaient surpris de trouver dans les discours de Jésus-Christ une philosophie plus sublime que dans les écoles de Rome ou de la Grèce; et ne pouvaient comprendre que le Fils de Marie eût mieux connu les devoirs, les désirs , les penchants secrets du cœur de l'homme , que Platon et tous ses disciples.

Venez nous dire après cela, que la nature est notre première loi , et que des penchants de plaisir nés avec nous ne sauraient être des crimes. Je l'ai dit souvent; c'est une impiété qui n'est que dans le discours : c'est une ostentation de libertinage, dont la vanité se fait honneur, et que la vérité dément en secret. Augustin, dans ses égarements, n'avait rien oublié pour effacer au fond de son cœur ce reste de foi et de conscience qui le rappelait encore à la vérité ; il avait cherché avidement dans les sentiments les plus impies, et dans les erreurs les plus monstrueuses , de quoi se rassurer contre ses crimes; son esprit, fuyant la lumière qui le poursuivait, errait d'impiété en impiété, et d'égarement en égarement : cependant , malgré tous ses efforts et toutes ses fuites, la vérité, toujours victorieuse au fond de son âme, s'y faisait entendre malgré lui ; il ne pouvait réussir à se séduire , et à se calmer dans ses désordres : Je portais, ô mon Dieu, dit-il lui-même, une conscience déchirée et comme toute sanglante encore des plaies douloureuses que mes passions y faisaient sans cesse : Portabam conscissam et crtientam animam meam (S. Aug. in Conf.) : j'étais à charge à moi-même : je ne pouvais plus soutenir mon propre cœur : je me tournais de tous les côtés , et il ne se trouvait bien nulle part; et je ne savais où le placer, pour m'en décharpfer. et

soulager mon inquiétude : Impatientent portari à me, et ubi eamponerem non invenîeham. (S. Aug. Conf.)

Voilà le témoignage que rend de lui-même un pécheur, qui ajoutait à la vivacité des passions l'impiété des sentiments et l'abus des lumières. Et ces exemples sont de tous les siècles : le nôtre lui-même a vu des pécheurs célèbres et déclarés, qui se faisaient une gloire affreuse de ne point croire en Dieu, et qu'on regardait comme des héros dans l'impiété et le libertinage ; on les a vus touchés enfin de repentir comme Augustin, et revenus de leurs égarements; on les a vus , dis-je, avouer qu'ils n'avaient pu réussir à effacer les règles et la vérité du fond de leur âme ; qu'au milieu de leurs impiétés et de leurs excès les plus affreux , leur cœur encore chrétien démentait tout bas leurs dérisions et leurs blasphèmes; qu'ils se faisaient honneur devant les hommes d'une force d'esprit qui les abandonnait en secret ; que cette incrédulité apparente cachait les remords les plus cruels et les frayeurs les plus tristes ; et qu'ils n'avaient jamais été fermes et tranquilles dans le crime.

Oui , mes frères , le crime , toujours timide , porte partout, dit l'Esprit de Dieu, un témoignage de condamnation contre lui-même : Cumsitenimtimida nequitia;dat testimonium condemnationis . (Sap. XVII , 10.) Partout vous rendez hommage, par vos troubles et par vos remords secrets , à la sainteté de la loi que vous violez : partout un fonds d'ennui et de tristesse inséparable du crime, vous fait sentir que l'ordre et l'innocence sont le seul bonheur qu. vous était destiné sur la terre : vous avez beau faire montre d'une vaine intrépidité; la conscience criminelle se trahit toujours elle-même : Semper enim prxsumit sseva , perturbata conscientia. (Ibid. ) Des erreurs cruelles marchent partout devant vous ; la solitude vous trouble, les ténèbres vous alarment : vous croyez voir sortir de tous côtés des fantômes qui viennent vous reprocher les horreurs secrètes de votre âme ; des songes funestes vous remplissent d'images noires et sombres : Semper enim prxsumit sxva , perturbata conscientia; et le crime, après lequel vous courez avec tant de goût , court ensuite après vous comme un vautour cruel , et s'attache à vous pour vous déchirer le cœur, et vous punir du plaisir qu'il vous a lui-même donné. O mon Dieu! que vous avez laissé de ressources dans notre cœur pour nous rappeler à vous! et que la beauté et la justice de votre loi trouvent une puissante protection au fond de notre être ! Premier témoignage que la conscience rend à la loi de Dieu, un témoignage de vérité à la sainteté de ses maximes.

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Mais elle rend encore un témoignage de sévérité à l'exactitude de ses règles. Car une seconde illusion pour la plupart desâmes mondaines qui vivent exemptes des grands désordres , mais qui d'ailleurs vivent au milieu de tous les plaisirs , de tous les abus , de toutes les sensualités, de toutes les dissipations que le monde autorise; c'est de vouloir se persuader que l'Évangile n'en demande pas davantage , et nous persuader à nous-mêmes que leur conscience ne leur reproche rien, et qu'elles se croient en sûreté dans cet état. Or, je dis que c'est encore ici que la conscience mondaine est de mauvaise foi , et ne prend point le change, et que malgré tous les adoucissements qu'on tâche de se justifier à soi-même, elle rend au fond de nos cœurs un témoignage de sévérité à la loi de Dieu.

En effet , mes frères , l'ordre demande que toutes nos passions soientréglées par le frein delà loi ; tous nos penchants corrompus dans leur source ont besoin d'une règle qui les rectifie et qui les redresse : nous nous rendons à nous-mêmes ce témoignage; nous sentons que notre corruption se répand sur les plus petites , comme sur les plus grandes choses : que l'amour-propre infecte toutes les démarches, et que partout nous nous retrouvons faibles , et toujours opposés à l'ordre et au devoir : nous sentons donc que la règle ne doit nulle part être favorable à nos penchants; que partout nous devons la trouver sévère , parce que partout elle doit nous être opposée ; que la loi ne peut être d'accord avec nous ; que tout ce qui favorise nos inclinations , ne saurait être le remède destiné à les guérir; que tout ce qui flatte nos désirs, ne peut être le frein qui doit les réprimer ; en un mot , que tout ce qui nourrit l'amourpropre , n'est pas la loi qui n'est établie que pour le détruire et l'anéantir. Ainsi, par un sentiment secret et inséparable de notre être , nous nous distinguons toujours nous-mêmes de la loi : nos penchants de ses règles , nos plaisirs de ses devoirs ; et dans toutes les actions douteuses , où nous nous déterminons en faveur de nos penchants , nous sentons fort bien que nous nous éloignons de la loi de Dieu, toujours plus sévère que nous-mêmes.

Et souffrez , mes frères , que j'en appelle ici à votre conscience même que vous nous alléguez, et à laquelle vous nous renvoyez sans cesse. Étes-vous calmes de bonne foi, comme vous nous l'assurez, dans cette vie toute de plaisirs , de dissipation , d'oisiveté, de sensualié; en un mot, dans cette vie du monde, dont vous nous soutenez éternellement l'innocence? Avez-vous pu réussir jusques ici à vous persuader que c'est la voie qui mène au salut ? Ne S^^ntez-vous pas que l'Évangile exige de vous quelque

chose de plus que ce que vous faites PVoudriez-vous aller paraître devant Dieu , et n'avoir à lui présenter que ces plaisirs , ces amusements que vous appelez innocents , et qui composent presque tout le fond de votre vie? je vous le demande. Dans ces moments, où touchés quelquefois plus vivement de la grâce , vous vous proposez de penser sérieusement à l'éternité : ne mettez-vous pas dans le plan que vous vous formez alors d'une nouvelle vie , la privation de toutes les mêmes choses presque auxquelles vous nous dites sans cesse que vous ne voyez point de mal ? ne commencez-vous pas à vous dire à vous-mêmes , qu'alors uniquement occupés de votre salut, vous renoncerez aux excès du jeu , aux spectacles, aux vanités , et à l'indécence des parures , à la dissipation des assemblées et des plaisirs; vous donnerez plus de temps à la prière, à la retraite, aux lectures saintes, aux devoirs de la religion? Or, que vous ditesvous par là à vous-mêmes , sinon que tandis que vous ne renoncez pas à tous ces abus , que vous n'employez pas plus de temps à tous ces devoirs de piété , vous ne pensez pas sérieusement au salut; vous ne devez rien y prétendre; vous êtes dans la voie de mort et de perdition?

Mais d'ailleurs , vous poussez si loin la sévérité de vos censures contre les gens de bien : rappelez toute la rigueur de vos maximes et de vos dérisions sur leur conduite. Ne blâmez-vous pas , ne censurezvous pas tous les jours vous-mêmes ces personnes qui veulent allier avec une profession publique de piété ces abus, ces amusements dont vous nous fai' tes sans cesse l'apologie, et qui veulent jouir de la réputation de la vertu , sans rien perdre des plaisirs du monde ? ne traitez-vous pas leur piété de chimère et de grimace? C'est ici où vous étalez avec emphase toute l'austérité de la vie chrétienne. Ne dites-vous pas qu'il faut renoncer tout de bon au monde , ou continuer à vivre comme le monde vit ; et que toutes ces vertus ambiguës , ne servent qu'à décrier la vertu véritable ? J'en conviens avec vous ; mais je vous réponds : Votre conscience vous dicte qu'il n'est pas sûr de se donner à demi à Dieu ; et votre conscience ne vous reproche rien, à ce que vous nous dites, dans une vie où Dieu ne se trouve point du tout? Vous condamnez ces âmes abusées qu'un partage du moins apparent entre le monde et Jésus-Christ peut rassurer ; et vous nous faites l'apologie de votre conduite , vous qui n'avez pour la justifier que les abus du monde tout seul, et le danger de ses usages? Croyez-vous donc que la voie du salut soit plus austère pour ceux qui fout profession de piété que pour vous ? que le monde ait là-dessus des privilèges qu'on perd dès qu'on veut servir Dieu? Accordez-vous

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donc avec vous-même : et , ou ne condamnez plus une vertu mondaine, ou ne nous justifiez plus le monde lui-même : puisque tout ce que vous blâmez dans la vertu , ce n'est que ce que le monde y met encore du sien.

Et pour vous faire encore mieux sentir combien peu là-dessus vous êtes de bonne foi : vous vous faites honneur de redire sans cesse que nous désespérons de la faiblesse humaine ; que pour s'en tenir à tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes, il faudrait se retirer dans des déserts , ou être des anges plutôt que des hommes : cependant , rendez gloire à la force de la vérité : si un ministre de l'Évangile venait vous porter ici une doctrine tout opposée à celle que nous vous enseignons ; s'il venait vous annoncer ici les mêmes maximes que vous débitez tous les jours dans le monde; s'il venait vous prêcher, dans ce lieu de la vérité, que l'Évangile n'est pas si sévère qu'on le publie ; qu'on peut aimer le monde et servir Dieu; qu'il n'y a de mal dans les jeux , dans les plaisirs , dans les spectacles , que celui qu'on y met ; qu'il faut vivre comme le monde, quand on vit dans le monde; que tout ce langage de croix, de pénitence , de mortification , de renoncement à soi-même , est plus fait pour les cloîtres , que pour la cour et pour les personnes d'un certain rang : et qu'enfin , Dieu est trop bon pour nous faire un crime de mille choses qui ont passé en usage , et dont nous voulons vous faire un scrupule : s'il venait , dis-je , vous prêcher ces maximes dans ce lieu saint, qu'en penseriez-vous ? que diriez-vous de sa nouvelle doctrine? quelle idée auriez-vous de ce nouvel apôtre? Le regarderiez-vous comme un homme descendu du ciel pour vous annoncer un nouvel Évangile ? le croiricz-vous mieux instruit que nous sur les vérités saintes du salut , et sur les règles de la vie chrétienne ? Vous ririez de son ignorance ou de sa folie : vous auriez peut-être horreur de la profanation qu'il ferait de son ministère.

Eh quoi , mes frères , ces maximes annoncées à la face des autels vous paraîtraient des blasphèmes ou des extravagances; et, débitées tous les jours dans vos entretiens, elles deviendraient des règles de raison et de sagesse? dans la bouche d'un ministre de l'Évangile vous les regarderiez comme les discours d'un insensé; et dans votre bouche elles vous paraîtraient plus solides et plus sérieuses? voUs ririez, ou plutôt, VOUS auriez horreur d'un prédicateur qui vous les annoncerait; et vous voulez nous persuader que vous parlez sérieusement, et que vous êtes d'accord avec vous-mêmes, lorsque vous venez nous les débiter avec tant de confiance !

Ah J mes frères , que nous sommes de mauvaise

foi avec Dieu ! et qu'il sera terrible , lorsqu'il viendra venger sur les lumières de notre propre coeur l'honneur de sa loi sainte! Notre entêtement apparent pour les abus du monde , dont nous soutenons l'innocence, est une persuasion secrète que le monde et ses abus sont une voie de perdition : nous justifions tout haut ce que nous condamnons en secret : nous sommes les hypocrites du monde et de ses plaisirs ; et par une destinée bien déplorable , notre vie se passe à nous contrefaire , et à vouloir périr malgré nous-mêmes. Et certes , dit un apôtre , si notre cœur, malgré toute notre complaisance et tout notre aveuglement pour nous-mêmes , ne peut s'empêcher de nous condamner déjà en secret , attendons-nous plus d'indulgence du Juge souverain et terrible des cœurs que de notre cœur même? Quoniam si reprehenderit nos cor nostrum ; major est Deus corde nostro, etnovitomnia. (i Ep. Joan. m, 20.)

Ainsi , mes frères , étudiez la loi de Dieu dans votre propre conscience, et vous verrez qu'elle n'est pas plus favorable que nous à vos passions : consultez les lumières de votre cœur, et vous sentirez qu'elles s'accordent parfaitement avec nos maximes : écoutez la voix de la vérité qui s'élève au dedans de vous, et vous conviendrez que nous ne faisons que vous redire ce qu'elle crie sans cesse aux oreilles de votre cœur. Vous n'avez pas besoin pour vous éclaircir sur la plupart de vos doutes, dit saint Augustin, de consulter des hommes habiles : ne cherchez point hors de vous des éclaircissements et des réponses : ne sortez pas de vous-même pour savoir ce que vous avez à faire : écoutez les décisions de votre cœur; suivez le premier mouvement de votre conscience ; et vous vous déterminerez toujours pour le parti le plus conforme à la loi de Dieu : la première impression du cœur est toujours pour la sévérité de la règle contre l'adoucissementdel'amour-propre: votre conscience ira toujours plus loin, et sera toujours plus sévère que nous-mêmes ; et si vous avez besoin de nos décisions, ce sera plutôt pour en modérer la sévérité, que pour en détromper la fausse indulgence : Noli foras ire : in teîpsmn redi : in înteriore honiine habitat veritas. (S. Aug.)

Voilà , mes frères , la première manière dont la loi de Dieu nous jugera un jour : cette loi manifestée dans la conscience du pécheur, et comme née avec lui, s'élèvera contre lui : notre cœur, marqué du sceau delà vérité, sera le témoin qui déposera pour notre condamnation : on opposera nos lumières à nos actions , nos remords à nos mœurs , nos discours à nos pensées, nos sentiments secrets à nos démarches publiques, nous-mêmes à nous-mêmes. Ainsi, nous portons chacun notre condamnation dans notre

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propre cœur : le Seigneur ne prendra pas hors de nous les titres et les mémoires qui instruiront la décision de notre réprobation éternelle; et l'âme devant le tribunal de Dieu , dit TertuUien , sera en Uiême temps , et le criminel condamné, et le témoin qui déposera contre ses crimes : Mérita igitiir omnis anima stabit antè aulas Dei, et rea et testis; in tantiun et rea erroris, in quantum est testis veritatis. (Tebtull.) Elle n'aura plus rien à répondre, continue ce Père : Nihil habens dicere. Vous connaissiez la vérité, lui dira-t-on; et vous la reteniez dansl'injustice: vous conveniez du bonheur des âmes qui ne cherchent plus que Dieu; et vous ne le cherchiez pas vous-même : Deum prxdicabas , et non requirebas. Vous faisiez des peintures affreuses du monde, 'de ses ennuis , de ses perfidies et de ses injustices ; et vous en étiez toujours l'esclave et l'adorateur insensé : Dxmonia abominabaris , et illa adorabas. Vous respectiez au fond la religion de vos pères ; et vous vous faisiez une gloire déplorable de l'impiété : vous craigniez en secret les jugements de Dieu , et vous affectiez de ne point croire en lui : Judicium Dei app'ellabas , nec esse credebas. Vous rendiez justice au fond du cœur à la piété des gens de bien; vous vous proposiez de leur ressembler un jour, et vous les déchiriez, et vous les persécutiez par vos dérisions et par vos censures : Christianum nomen sapiebas, et christianumpersequebaris. En un mot , vos lumières ont toujours été pour Dieu , et vos actions pour le monde.

O mon Dieu! jusqu'où les hommes ne poussentils pas l'ingratitude et la folie? Vous avez mis en nous des lumières inséparables de notre être, qui, in troublant la fausse paix de nos passions et de nos erreurs , nous rappellent continuellement à l'ordre et à la vérité; et, par une imposture de vanité, nous nous faisons honneur d'être tranquilles dans nos égarements ; nous nous glorifions d'une paix que votre miséricorde veut bien troubler encore ; et loin de publier les richesses de votre grâce sur notre âme, qui nous laisse encore sensibles à la vérité, nous nous vantons d'un endurcissement et d'un aveuglement qui tôt ou tard deviendra réel, et sera enfin la juste peine d'une ingratitude et d'une feinte si injurieuse à votre grâce. Premier caractère de l'évidence de la loi de Dieu ; elle est évidente dans la conscience du pécheur, mais elle l'est encore dans la simplicité de ses règles.

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