DEUXIÈME PARTIE
Dès que l'homme est l'ouvrage de Dieu , l'homme ne peut plus vivre que conformément à la volonté de son Auteur; et dès que Dieu a fait de l'homme son
ouvrage, et son ouvrage le plus parfait, il n'a pii le laisser vivre au hasard sur la terre, sans lui manifester sa volonté , c'est-à-dire , sans lui prescrire ce qu'il devait à son Créateur, aux autres hommes, et ce qu'il se devait à lui-même. Aussi , en le tirant de la boue, il imprima dans son être une lumière vive, sans cesse montrée à son cœur, qui réglait tous ses devoirs. Mais toute chair ayant corrompu sa voie, et l'abondance de l'iniquité qui avait prévalu sur la terre , n'ayant pu à la vérité effacer entièrement cette lumière du cœur des hommes ; mais ne leur permettant plus de rentrer en eux-mêmes et de la consulter , et ne paraissant plus même se maintenir encore en eux, que pour les rendre plus inexcusables; Dieu, dont les miséricordes semblent devenir plus abondantes, à mesure que la malice des hommes augmente, voulut bien graver sur des tables de pierre cette loi que la nature, c'est-à-dire, que lui-même avait gra-» vée dans nos cœurs : il mit devant nos yeux la loi que nous portions au dedans de nous , afin qu'elle nous rappelât à nous-mêmes. Cependant , le peuple qui en fut le premier dépositaire, l'ayant encore défigurée par des interprétations qui en altéraient la pureté; Jésus-Christ , la sagesse et la lumière de Dieu , est venu enfin sur la terre lui rendre sa première beauté ; la purger des altérations de la synagogue; dissiper les ténèbres qu'une fausse science et des traditions humaines y avaient répandues, en développer toute la sublimité , en appliquer les règles à tous nos besoins, et en nous laissant son Évangile, ne laisser plus d'excuse , ni à l'ignorance , ni à la malice de ceux qui en violent les préceptes.
Cependant , le second prétexte qu'on oppose dans le monde à l'évidence de la loi de Dieu, est la prétendue ambiguïté de ses règles : on nous accuse de faire dire à l'Evangile tout ce que nous voulons ; on conteste sur tout ; on trouve des répliques à tout ; on répand des ténèbres sur tout , et on obscurcit tellement la loi , que le monde lui-même veut avoir l'Évangile de son côté.
Or, je dis qu'outre l'évidence de la conscience, la loi de Dieu est encore évidente dans la simplicité de ses règles; et qu'ainsi les pécheurs qui veulent justifier ainsi leurs voies injustes seront confondus un jour, et par le témoignage de leur propre cœur, et par l'évidence des règles saintes.
Oui, mes frères, la loi de Dieu est lumineuse, dit le Prophète , et elle éclaire même les yeux de ceux qui voudraient se la dissimuler à eux-mêmes : Praeceptum Domini lucidum, illuminans oculos. (Ps. XVIII, 9.) En effet, Jésus-Christ en venant nous donner lui-même une loi de vie et de vérité , pour régler nos mœurs et nos devoirs , et où l'évidence ne
EVIDENCE DE LA LOI
pouvait être trop grande , n'aurait pas voulu y laisser sans doute des obscurités capables de nous faire prendre le change, et de favoriser des passions qu'il était venu combattre. Les lois humaines peuvent être sujettes à ces inconvénients : comme l'esprit de l'homme qui les a inventées, n'a pu tout prévoir; il n'a pu prévenir aussi toutes les difficultés qui pouvaient naître un jour dans l'esprit des autres hommes sur la force de ses expressions , et sur la nature même de ses règles. Mais l'Esprit de Dieu , auteur des règles samtes proposées dans l'Évangile, a prévu tous les doutes que l'esprit humain pouvait opposer à sa loi ; il a lu dans le cœur de tous les hommes à venir les obscurités que leur corruption pouvait répandre sur la nature de ses règles : aussi il les a concertées d'une manière si divine et si intelligible , si simple et si sublime , que les plus ignorants , comme les plus habiles, ne peuvent y méconnaître ses volontés et les voies de la vie éternelle.
Il est vrai que des obscurités sacrées y cachent les mystères incompréhensibles de la foi : mais les règles des mœurs y sont formelles et précises , les devoirs y sont évidents ; et rien de plus clair et de moins équivoque que les préceptes de .Tésus-Christ. Et certes il fallait bien qu'ils fussent clairs et intelligibles, puisqu'ils ne furent d'abord annoncés qu'à des disciples grossiers, et aux bourgades de la Judée; et que le sermon de la montagne , où toutes les règles des mœurs sont renfermées d'une manière si sublime et si céleste, n'eut pourtant pour auditeur que cette populace obscure qui avait suivi Jésus-Christ au désert.
Ce n'est pas , mes frères , qu'il ne puisse survenir des doutes et des difficultés sur le détail des obligations , que l'assemblage de mille circonstances différentes ne puisse tellement obscurcir la règle, quelle n'échappe quelquefois même aux plus habiles ; et que sur les devoirs infinis des états et des conditions , tout soit décidé de façon dans l'Évangile, qu'on ne puisse souvent s'y méprendre.
Mais je dis ( et je vous prie de suivre ces réflexions, qui me paraissent d'une extrême conséquence, et renfermer toutes les règles des mœurs), je dis premièrement, que si sur le détail des devoirs, la lettre de la loi est quelquefois douteuse, Tesprit ne l'est presque jamais ; qu'on voit bien toujours de quel côté penche l'Évangile, et où nous conduit l'analogie et l'esprit dominant de ses maximes :je dis qu'elles s'eclaircissent toutes les unes les autres ; qu'elles tendent toutes au même but ; que ce sont c^mme autant de lumières, qui,seréunissanttoutesaumêmepoint forment un si grand éclat, qu'on ne peut plus les méconnaître ; qu'il y a des règles principales qui servent
MASSILLOX. — TOME I.
à résoudre toutes les difficultés particulières, et qu'enfin , si la loi peut nous paraître quelquefois équivoque , l'intention du législateur, par où on doit l'interpréter, ne laisse jamais de lieu au doute et à la méprise.
Ainsi, vous voudriez savoir, vous qui vivez à la cour, où l'ambition est comme la vertu des personnes de votre rang; vous voudriez savoir si c'est un crime de souhaiter vivement les honneurs et les prospérités de la terre, de n'être jamais content de son état , de vouloir avancer sans cesse , et de rapporter à ce seul désir toutes ses vues, toutes ses démarches, tous ses soins, tout le fond de sa vie. On vous v répond que votre cœur doit être où est votre trésor, c'est-à-dire, dans le désir et dans l'espérance des biens éternels ; et que le chrétien n'est pas de ce monde. Décidez là-dessus la difficulté vous-même.
Vous demandez si les jeux éternels , les amusements, les spectacles , et tant d'autres plaisirs si innocents aux yeux du monde, doivent être bannis de la vie chrétienne. On vous y répond que bienheureux ceux qui pleurent, et que malheur à ceux qui rient , et qui reçoivent leur consolation en ce monde. Suivez l'esprit de cette règle , et voyez où elle vous conduit.
Vous vous informez si ayant à vivre dans le monde , vous ne devez pas vivre comme le monde ; si nous voudrions condamner tous les hommes presque qui vivent comme vous; et si pour servir Dieu il est nécessaire d'affecter des singularités qui vous donnent du ridicule aux yeux des autres hommes. On vous y répond qu'il ne faut pas se conformer à ce siècle corrompu ; qu'il n'est pas possible de plaire aux hommes, et d'être serviteur de Jésus-Christ; et que la multitude est toujours le parti des réprouvés. C'est à vous à nous dire si la réponse n'est pas précise.
Vous doutez si ayant pardonné à votre ennemi , vous êtes encore obligé de le voir, de le servir, de l'aider de vos biens et de votre crédit; et s'il n'est pas plus juste de réserver vos grâces et vos préférences pour vos amis. On vous y répond : Accablez de bienfaits ceux qui ont voulu vous nuire ; dites du bien de ceux qui vous calomnient; aimez ceux qu-' vous haïssent. Entrez dans l'esprit de ce précepte, et dites-nous s'il ne répand pas une lumière sur votre doute, qui l'éclaircit à l'instant et le dissipe.
Enfin , proposez-vous tant de doutes qu'il vous plaira sur les devoirs, il vous sera aisé de les décider par l'esprit de la loi , si la lettre n'en dit rien : car la lettre tue, dit l'Apôtre : c'est-à-dire, s'en tenir là, ne tenir pour devoir que ce qui est littéralement marqué, s'arrêter à ces bornes grossie res, et n'entrer pas plus avant dans le fend et dans
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resprit qui vivifie; c'est être Juif, et vouloir se tromper soi-même. Ne nous dites donc plus, mes frères, lorsque nous condamnons tant d'abus que vous vous permettez sans scrupule : Mais l'Évangile n'en dit rien. Ah! l'Évangile dit tout à qui veut l'entendre : l'Évangile ne laisse rien d'indécis à qui aime la loi de Dieu : l'Évangile répond à tout, à qui n'y cherche qu'à s'instruire; et il va même d'autant plus loin, et en dit d'autant plus, que sans s'arrêter à regarder un certain détail , il règle les passions mêmes : que sans détailler toutes les ac" tions , il va réprimer les penchants qui en sont les sources; et que sans se renfermer dans quelques circonstances extérieures des mœurs, il ne nous propose pour règles de devoir que le renoncement à nous-mêmes, la haine du monde, l'amour des souffrances, le mépris de tout ce qui passe, et toute l'étendue de ses maximes crucifiantes : première réflexion.
Je dis en second lieu , que ce n'est pas l'obscurité de la loi , mais nos passions encore chères, qui forment tous nos doutes sur les devoirs; que les âmes mondaines sont celles qui trouvent plus d'embarras et plus d'obscurités dans les règles des mœurs ; que rien ne paraît clair à ceux qui voudraient que rien ne le fût; que tout paraît douteux à ceux qui ont intérêt que tout le soit : je dis avec saint Augustin , que c'est la bonne volonté toute seule, qui donne l'intelligence des préceptes; qu'on ne connaît bien les règles et les devoirs que lorsqu'on les aime; qu'on n'entre dans la vérité que par la charité ; et que le désir sincère du salut est le grand dénoùment de toutes les difficultés : je dis que les âmes fidèles et ferventes n'ont presque jamais rien à opposer à la loi de Dieu ; et que leurs doutes sont plutôt des alarmes pieuses sur des actions saintes, que que des prétt^xtes et des difficultés pour en autoriser de profanes.
Les hommes n'ont appris à douter sur les règles des mœurs, que depuis qu'ils ont voulu les allier avec leurs passions injustes. Hélas! tout était presquedécidé pour les premiers fidèles : nousnevoyons pas que dans ces siècles heureux, les premiers pasteurs de l'Église eussent beaucoup de difficultés à résoudre sur le détail des devoirs :• ces volumes immenses qui en décident lesdoutes par desrésolutions infinies n'ont paru qu'avec la corruptiondes mœurs : a mesure que les fidèles ont eu plus de passions à satisfaire , ils ont eu plus de doutes à proposer : il a fallu grossir des volumes pour résoudre des difficultés que la cupidité toute seule formait; des difficultés déjà toutes résolues dans l'Évangile , et sur .esquelles les premiers âges de la foi auraient été
DIMANCHK DE LA PASSION
scandalisés qu'on eût osé même se former des doutes. Nos siècles, encore plus dissolus que ceux qui nous avaient précédés , ont vu encore croître et multiplier à l'infini ces recueils énormes de cas et de résolutions : toutes les règles les plus incontestables de la morale de Jésus-Christ y sont presque devenues des problèmes; il n'est point de devoir sur lequel la corruption n'ait eu des difficultés à proposer, et auquel une fausse science n'ait trouvé des adoucissements : tout y a été agité, contesté, mis en doute : on y a vu l'esprit de l'homme se jouer de l'Esprit de Dieu ; et substituer des doctrines humaines à la doctrine que Jésus-Christ nous a apportée du ciel : et quoique nous ne prétendions pas blâmer ici universellement tous ces hommes pieux et habiles, qui nousont laisséces amas pénibles de décisions; il eût été à désirer que l'Église se fût passée de ce secours; et nous ne pouvons nous empêcher de les regarder comme des remèdes qui sont devenus eux-mêmes des plaies , et comme les tristes fruits de la nécessité des temps , de la dépravation des mœurs , et de l'affaiblissement de la vérité parmi les hommes.
Les doutes sur les devoirs naissent donc de la corruption de nos cœurs , bien plus que de l'obscurité des règles. La lumière de la loi, dit saint Augustin, ressemble à celle du soleil; mais elle a beau luire, briller, éclater, un aveugle n'en est pas frappé : or, tout pécheur est cet aveugle ; la lumière est près de lui , l'environne , le pénètre , entre de toutes parts dans son âme; mais il est toujours lui-même loin de la lumière : Prxsens estilli, sed cum cœco praesens est. Pur lûez votre cœur, continue ce Père, ôtcz-en le bandeau fatal des passions; alors vous verrez clair dans vos devoirs , et tous vos doutes seront éclaircis : Removeantur miquitates : sanetur quod saucivm est; lexietur j)ondus ah oculo ; prxceptuni Domini lucidum. Aussi nous voyons tous les jours que lorsque , touchée de la grâce , une âme commence à prendre des mesures solides pour l'éternité, ses yeux s'ouvrent sur mille vérités qu'elle s'était jusque-là dissimulées à elle-même ; à mesure que ses passions diminuent , ses lumières croissent; elle est surprise d'avoir pu s'aveugler si longtemps sur des devoirs qui lui paraissent alors si évidents et si incontestables; et loin qu'un guide sacré ait besoin alors de contester et de soutenir contre elle les intérêts de la loi de Dieu , il faut que sa prudence cache , pour ainsi dire , à cette âme touchée , toute l'étendue et les terreurs des vérités saintes; qu'elle la calme sur l'horreur des désordres passés, et tempère les frayeurs où la jettent la nouveauté et la surprise de ses lumières. Ce ne sont
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donc pas les règles qui alors seclairrissent, c'est rame qui se dégaLie et sort de ses ténèbres : ce n'est point la loi de Dieu qui devient plus évidente; ce sont les yeux du cœur qui s'ouvrent à sa clarté; en un mot, ce n'est point l'Évangile qui change, c'est le pécheur.
Et une nouvelle preuve de ce que j'avance, mes frères, c'est que sur les points de la loi sur lesquels nulle passion, nul intérêt particulier ne nous aveugle, nous sommes équitables et clairvoyants. Un avare qui se cache à lui-même les règles de la foi sur l'amour insatiable des richesses, voit clair dans les maximes qui condamnent l'amhition ou la volupté. Un voluptueux, qui tâche de se justifier la faiblesse de ses penchants , ne fait point de grâce aux inclinations basses et aux attachements sordides de l'avarice. 'Un homme entêté de l'élévation et de la fortune, et qui regarde les mouvements éternels qu'il faut se donner pour parvenir, comme des soins sérieux et solides, et seuls dignes de sa naissance et de son nom, voit toute l'indignité d'une vie d'amusement et de plaisirs; et comprend clairement qu'un homme né avec un nom , se dégrade et se déshonore par l'oisiveté et par l'indolence. Une femme saisie de la fureur du jeu , et d'ailleurs régulière, est impitoyable sur les fautes les plus légères, qui attaquent la conduite, et justifie éternellement l'innocence d'un jeu outré, en l'opposant à des désordres d'une autre nature, dont elle se trouve exempte. Une autre, au contraire, enivrée de sa personne et de sa beauté, tout occupée de ses passions déplorables, regarde cet acharnement à un jeu éternel comme une espèce de maladie et de dérangement d'esprit; et ne voit dans la honte de ses engagements qu'une faiblesse innocente, et des penchants involontaires dont nous trouvons la destinée dans nos cœurs.
Parcourez toutes les passions, et vous verrez qu'à mesure qu'on est exempt de quelqu'une, on la voit, on la condamne dans les autres; on connaît les règles qui la défendent; on va même jusqu'à la rigueur envers autrui sur l'observance des devoirs qui n'intéressent pas nos propres faiblesses , et on pousse la sévérité jusqu'au delà même de la règle. Les pharisiens, si éclairés et si sévères sur le crime de la femme adultère et sur les peines attachées par la loi à l'horreur de cette infidélité, ne voyaient point leur orgueil , leur hypocrisie , leur haine implacable, et leur envie secrète contre Jésus-Christ. Les ténèbres ne sont donc que dans notre propre cœur; et nous ne commençons à douter de nos devoirs, que lorsque nous commençons à aimer les maximes qui les combattent. Seconde réflexion.
En effet, je vous dis en troisième lieu : Vous croyez que l'Evangile n'est pas si formel que nou.? le prétendons sur la plupart des règles que nous voulons vous prescrire; que nous outrons sa sévérité, et que nous lui faisons dire ce qu'il nous plaît. Écoutez-le donc lui-même, mes frères : nous consentons que de tous les devoirs qu'il vous prescrit vous ne vous croyiez obligés d'observer que ceux qui y sont marqués en termes si clairs et si précis qu'on ne saurait s'y méprendre , et les méconnaître : on ne vous en demande pas d'avantage, et nous vous quittons de tout le reste. Ecoutez-le donc : Celui qui ne porte pas sa croix chaque jour, et qui ne me suit pas, ne saurait être mon disciple. ( Luc , xiv, 27.) Quiconque ne reno7ice pas de cœur à tout ce qu'il possède, et ne se renonce pas sans cesse luimême, ne doit rien préteyidre à mes promesses, (Ibid. 33.) Le royaume des deux souffre violence , et il n'y a que ceux qui se la font qui en jouiront un jour. (Matth. xi, \2.)Si vous 7ie faites pénitence, vous périrez tous. (Luc, xiii, b.) H n'est pas possible de servir Dieu et le monde. ( Matth. VI, 24. ) Malheur à ceux qui sont dans la joie et dans l'abondance ; et bienheureux ceux qui pleurent et qui souffrent ici-bas! (Luc , yi , 25. ) Celui qui aime son père, sa femme, ses enfants , ses biens, son corps, son âme plus que moi, n'est pas digne de moi. ( Ibid. xiy, 26.) Le monde se réjouira; mais vous, mes disciples, vous y serez toujours dans la tristesse de la foi, et dans les larmes de la pénitence. (Jean, xvi,20.)
Est-ce moi qui parle ici , mes frères ? viens-je vous tromper par un excès de sévérité, ajouter à l'Evangile, et vous porter mes propres pensées? Faible comme je suis, j'ai moi-même besoin d'indulgence, et si je prenais dans la faiblesse de mon cœur la doctrine que je vous annonce, hélas ! je ne vous parlerais que le langage de l'homme; je vous dirais que Dieu est trop bon pour punir des penchants qui naissent, ce semble, avec nous; qu'il n'est pas nécessaire, pour aimer Dieu, d'être l'ennemi de soimême; que lorsqu'on a du bien, il faut en jouir, et ne se rien refuser. Voilà le langage que je tiendrais (car l'homme livré à lui-même ne peut parler que ce langage de chair et de sang). Mais me croiriezvous , mes frères , je vous l'ai déjà demandé ? respecteriez-vous mon ministère? me regarderiez-vous comme un ange du ciel qui viendrait vous annoncer un nouvel Évangile ?
Celui de Jésus-Christ vient de vous tenir un autre langage : je ne vous ai rapporté que ses divines paroles mêmes ; ce sont les devoirs qu'il vous prescrit en termes clairs et précis. On consent que vous bor»
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niey, là toute votre piété, et que vous laissiez tout le reste comme douteux , ou du moins ordonné en termes moins clairs , et plus susceptibles d'interprétations favorables. We comptez, parmi vos devoirs, que ces règles saintes et incontestables; nous n'exigeons rien de plus: bornez-vous à faire ce qu'elles vous prescrivent ; et vous verrez que vous en ferez encorepiusquenous ne demandons; et que les maximes les plus communes et les plus familières de l'Évangile vont infiniment plus loin que tous nos discours. Troisième réflexion.
Aussi je vous dis , en quatrième lieu , que si tout est presque contesté dans le monde sur les devoirs les plus incontestables de la piété chrétienne , c'est que l'Évangile est un livre inconnu à la plupart des fidèles; c'est que , par un abus déplorable, on passe toute la vie à acquérir des connaissances vaines, frivoles , inutiles à l'homme , à son bonheur, à son éternité ; et on ne lit pas le livre de la loi où est renfermée la science du salut , la vérité qui doit nous délivrer, la lumière qui doit nous conduire , les titres de notre espérance, les gages de nôtre immortalité , les consolations de notre exil , et le secours de notre pèlerinage : c'est qu'entrant dans le monde on a soin de nous présenter les livres qui expliquent les règles de la profession à laquelle on nous destine; et que le livre où les règles de la profession du chrétien sont renfermées; cette profession, qui survivra à toutes les autres, seule nécessaire, et la seule qui nous suivra dans l'éternité; ce livre, dis-je, est laissé dans l'oubli, et n'entre pas dans le plan des études qui doivent occuper nos premières années : c'est enfin , que des histoires fabuleuses et lascives amusent puérilement notre loisir; et que l'histoire des merveilles de Dieu et de ses miséricordes sur les hommes , remplie d'événements si grands, si sérieux, si intéressants, qui devrait faire toute l'occupation et toute la consolation de notre vie , ne nous paraît pas même digne de notre curiosité.
Je ne suis pas surpris après cela si nous avons besoin tous les jours de faire l'apologie de l'Évangile, contre les abus et les préjugés du monde ; si l'on nous écoute avec la même surprise lorsque nous annonçons les vérités les plus communes de la morale chrétienne , que si nous annoncions la croyance et les mystères de ces peuples sauvages et éloignés, dont les terres et les mœurs nous sont à peine connues ; et si la doctrine de .lésus-Christ trouve aujourd'hui la même contradiction dans les esprits , qu'elle trouva à la naissance de la foi : c'est qu'il est des chrétiens à qui le livre de l'Évangile est presque aussi inconnu qu'H l'était alors aux païens ; qui savent à peine si Jésus-Christ est venu porter des lois aux hommes ;
et qui ne peuvent soutenir un seul moment, saiiâ ennui , la lecture de ce livre divin , dont les règles sont si sublimes, les promesses si consolantes, et dont les païens eux-mêmes, qui embrassaient la foi , admiraient si fort la beauté et la divine philosophie. Ainsi , mes frères, lisez les livres saints, et lisez-les avec cet esprit de foi , de soumission , de dépendance, que l'Église exige; et vous en saurez bientôt autant sur vos devoirs , et sur les règles des mœurs , que les docteurs eux-mêmes qui vous enseignent : Super omîtes docentes me intellexl : quia tesfimotiia tua meditatio mea est. (Ps. cxviii, 99.)
Et certes, mes frères, d'où vient, je vous prie, que les premiers fidèles poussèrent si loin la pureté des mœurs et la sainteté du christianisme? Leur annonça-t-on d'autres maximes que celles que nous vous annonçons.' leur prêchait-on un autre Évangile plus clair et plus précis que celui que nous vous prêchons.' C'étaient cependant des nations idolâtres et dissolues, qui avaient porté aux vérités de la loi les préjugés des superstitions et des plus infâmes voluptés autorisées par le culte même. Si l'Évangile renfermait les moindres obscurités favorables aux passions , c'étaient sans doute ces premiers disciples de la foi , qui devaient y prendre le change. D'où vient cependant qu'ils ne proposaient pas aux apôtres et à leurs successeurs, les mêmes difficultés que vous nous opposez sans cesse pour soutenir les abus du monde et les intérêts des passions? d'où vient qu'avec plus de penchants et plus de préjugés que nous pour les plaisirs, ces heureux fidèles comprirent d'abord jusqu'où, pour obéir à l'Évangile, il fallait se les interdire?
Ah! c'est qu'ils avaient nuit et jour le livre de la loi entre les mains : c'est que la patience et la consolation des Écritures étaient la plus douce occupation de leur foi : c'est que les lettres des saints apôtres , et le récit de la vie et des maximes de .lésus- Christ, étaient le seul lien, et l'entretien journalier de ces Églises naissantes : c'est qu'en un mot, pour qui lit l'Évangile, tout ce qui regarde les devoirs est bientôt décidé. Quatrième réflexion.
Enfin, je dis en dernier lieu : Quand même il s'y trouverait encore quelque chose d'obscur; la loi de Dieu ne retrouve-t-elle pas toute son évidence dans l'instruction et dans le ministère? Les chaires chrétiennes vous annoncent tous les jours la pureté des maximes saintes ; les pasteurs les prêchent sur les toits ; les guides sacrés des consciences les confient à l'oreille; des hommes pleins de zèle et de lumières les font passer à la postérité, dans des ouvrages dignes des meilleurs temps de l'Église : jamais la piété des fidèles n'eut plus de secours, jamais l'ignorance
EVIDENCE DE LA LOI
n'eut moins d'excuse , jamais siècle ne fut plus éclairé, et ne connut mieux l'esprit de la foi, et toute l'étendue des devoirs. Nous ne vivons plus dans ces siècles d'ignorance, oii les règles ne subsistaient que dans les abus qui les avaient altérées , où le ministère était souvent pour les fidèles une occasion d'erreur et de scandale , et où le prêtre passait pour éclairé dès qu'il était plus superstitieux que son peuple.
Il semble , ô mon Dieu ! que pour nous rendre plus inexcusables, à mesure que la malice des hommes croît d'un côté, la connaissance de la vérité, qui doit les condamner, augmente de l'autre : à mesure que les mœurs se corrompent , les règles se développent : à mesure que la foi s'affaiblit et s'éteint, elle s'éclaircit et se purifie; semblable à ces feux, qui en expirant jettent une plus grande clarté, et ne font jamais mieux sentir leur force et leur éclat , que lorsqu'ils sont sur le point de s'éteindre.
Ce n'est pas qu'il n'y ait encore parmi nous des guides aveugles, et des prophètes qui annoncent leurs propres songes. Mais le piège n'est à craindre que pour ceux qui veulent bien y être trompés : quand on veut aller de bonne foi à Dieu , on a bientôt trouvé la main qui sait nous y conduire : ce ne sont donc pas proprement les faux guides qui nous égarent; c'est nous qui les cherchons , parce que nous voulons nous égarer avec eux; ils ne sont pas les premiers auteurs de notre perte, ils n'en sont que les approbateurs; ils ne nous mènent pas dans la voie de la perdition, ils ne font que nous y laisser; et nous sommes déjà tout résolus de périr dès que nous venons chercher leur suffrage. En effet, on sent bien soi-même le danger et l'imprudence du choix que l'on fait; plus même l'oracle est complaisant, plus on se délie de ses lumières; plus il respecte nos passions, moins on respecte son ministère : on en fait même souvent le sujet de ses dérisions; on tourne en ridicule une indulgence qu'on a recherchée ; on se vante d'avoir trouvé un protecteur commode des faiblesses humaines; et par un aveuglement dont on ne peut parler qu'avec des larmes , on confie son âme et son salut éternel à un homme qu'on rie croit pas même digne, non-seulement de respect, mais même d'attention et de ménagement: semblables à ces Israélites, qui un moment après avoir fléchi le genou devant le veau d'or, et attendu de lui leur salut et leur délivrance, le brisèrent avec outrage, et le réduisirent en cendres.
Mais , après tout , quand l'ignorance ou l'affaiblissemenldes ministres pourrait être une occasiond'erreur, les exemples des saints vous détrompent. Vous voyez quelle a été dès le commencement la route de
ceux qui ont obtenu les promesses , et dont nous honorons sur la terre la mémoire et les saints travaux : vous voyez que nul d'entre eux ne s'est sauvé par la voie que le monde vous vante comme si sûre et si innocente : vous voyez que tous les saints ont fait pénitence, crucifié leur chair, méprisé le monde avec ses plaisirs et ses maximes : vous voyez que les siècles, si différents entre eux pour les usages et pour les mœurs , n'ont jamais rien changé aux mœurs des justes ; que les saints des premiers temps étaient faits comme ceux des derniers; que les pays même les plus dissemblables pour l'humeur et pour les manières , ont produit des saints qui se sont tous ressemblés ; que ceux des climats les plus éloignés et les plus différents du nôtre, ressemblaient à ceux de notre nation; que dans toute langue et dans toute tribu, ils ont tous été les mêmes : qu'enfin leurs situations ont été différentes ; que les uns se sont sauvés dans l'obscurité, les autres dans l'élévation ; les uns dans la pauvreté, les autres dans l'abondance, les uns dans la dissipation des dignités et des soins publics , les autres dans le silence et dans le repos de la solitude : en un mot, les uns sur le fumier, les autres sur le trône; mais que la croix, la violence, le renoncement a été la voie commune à tous.
Ainsi se sont sanctifiés dans tous les siècles et dans tous les pays les princes religieux , les saints con quérants, les courtisans qui ont craint le Seigneur les magistrats chrétiens, les vierges retirées, les femmes partagées entre Jésus-Christ et les soins du mariage, les solitaires pénitents, les prêtres appliqués à l'autel saint , les maîtres et les esclaves , et jouissent aujourd'hui de la bienheureuse immortalité.
Qui êtes-vousdonc pour prétendre arriver au ciel par d'autres routes, et vous flatter que dans cette foule de serviteurs illustres du Dieu vivant, vous serez seul privilégié ? Mon Dieu ! de quel éclat n'avezvous pas environné la vérité pour rendre l'homme inexcusable! Sa conscience la lui montre: votre loi sainte la lui conserve: la voix de l'Église la fait retentir à ses oreilles : l'exemple de vos saints la lui met sans cesse devant les yeux : tout s'arme contre ses crimes: tout prend les intérêts de votre loi contre sa fausse paix: de toutes parts sortent des traits de lumière, qui vont porter la vérité jusqu'au fond de son âme : nul lieu, nulle situation ne peut le mettre à couvert de ces étincelles divines sorties de votre sein, qui le poursuivent partout, et qui en l'éclairant, le déchirent: la vérité qui devrait le délivrer, le rend malheureux ; et ne voulant pas en aimer la lumière, il est forcé d'en sentir par avance la juste sévérité.
DIMANCHE DE J.V PASSION
A quoi tient-il donc , mon cher auditeur, que la vérité ne triomphe dans votre cœur ? Pourquoi changez-vous en une source intarissable de remords cruels, des lumières qui devraient être au dedans de vous toute la consolation de vos peines ? Puisque , par une suite des richesses de la miséricorde de Dieu sur votre anie , vous ne pouvez réussir, comme tant d'impies et d'endurcis, a étouffer cette vérité intérieure , qui vous rappelle sans cesse à l'ordre et au devoir, pourquoi vous roidissez-vous contre le bonheur de votre destinée ? pourquoi tant d'efforts pour vous défendre contre vous-même , tantde diversions et de fuites pour vous éviter? Réconciliez enfin votre cœur avec vos lumières, votre conscience avec vos mœurs, vous-même avec la loi de Dieu; voilà le seul secret pour arriver à cette paix du cœur que vous cherchez. Tournez-vous de tous les côtés, il faudra toujours en venir là. L'observance de la loi est le véritable bonheur de l'homme : c'est se tromper, de la regarder comme un joug; elle seule met le cœur en liberté. Tout ce qui favorise nos passions aigrit nos maux, augmente nos troubles, multiplie nos liens, aggrave notre servitude; la loi de Dieu toute seule, en les réprimant, nous met dans l'ordre, nous calme, nous guérit, nous délivre. Telle est la destinée de l'homme pécheur, de ne pouvoir être heureux ici-bas qu'en combattant ses passions ; de n'aller que par la violence aux plaisirs véritables du cœur, et ensuite à cette paix éternelle préparée à ceux qui auront aimé la loi du Seigneur
.linsi soit-il.
SECOND SERMON
FOUR LE DIMANCHE BE LA l'ASSIO.N.