LA PASSION
moder à la corruption de ces derniers temps, il relâcherait quelque chose de la sévérité de son Évangile; qu'il consentirait que les usages établis par l'ignorance et le dérèglement des siècles, succédassent aux règles et aux devoirs de sa doctrine; qu'il exigerait alors de ses disciples , infiniment moins qu'il n'exigeait à la naissance de la foi; et que son royaume , qui n'était d'abord promis qu'à la violence, serait alors accordé à l'indolence et à l'oisiveté? l'a-t-il ajouté, je vous le demande? Au Contraire, il avertit ses disciples qu'alors, que dans ces derniers temps, il faudra plus que jamais veiller, prier, jeûner, se retirer sur les montagnes, pour se mettre à couvert de la corruption générale : il les avertit que malheur alors à ceux qui resteront exposés au milieu du monde, qu'il n'y aura presque de sûreté que pour ceux qui se dépouilleront de tout, qui fuiront du milieu des villes; et il finit par les exhorter encore une fois de veiller, et de prier sans cesse, pour n'être pas enveloppés dans la condamnation générale : f'igilate itaque, omni tempore orantes, ut digni habeaminifugere ista omnia qux futura sunt. ( Luc , xxi , 36. )
Et en effet, mes frères, plus les désordres augmentent, plus la piété doit être fervente et attentive ; plus nous sommes environnés de périls, plus la prière, la retraite, la mortification, nous deviennent nécessaires. Le dérèglement des mœurs d'aujourd'hui ajoute encore de nouvelles obligations à celles de nos pères; et loin que la voie du salut soit devenue plus aisée que dans les premiers temps , nous périrons avec une vertu médiocre, qui soutenue alors par l'exemple commun, aurait peut-être suffi pour nous assurer le salut.
D'ailleurs, mes frères, je vous le denîîcde en second lieu; croyez -vous de bonne foi que les préceptes rigoureux de l'Évangile, ces maximes de croix, de violence, de renoncement, de mépris du monde , n'aient été faites que pour les premiers âges de la foi? Croyez-vous que Jésus-Christ ait destiné toutes les rigueurs de sa doctrine pour ces hommes chastes, innocents, charitables, fervents, qui vivaient dans ces temps heureux de l'Église, ces hommes qui s'interdisaient eux-mêmes tous les plaisirs , ces premiers héros de la religion, qui conservaient presque tous jusqu'à la fin, la grâce de la régénération qui les avait faits chrétiens? Quoi ! mes frères; Jésus-Christ n'aurait récompensé leur zèle et leur fidélité, qu'en aggravant leur joug, et il aurait réservé pour les hommes corrompus de nos siècles toute son indiîlgence? Quoi! mes frères, Jésus-Christ n'aurait tait des lois sévères de pudeur, de modestie, de retraite, que pour ces premières
IMMUTABILITE DE LA LOI
femmes chrétiennes qui renonçaient à tout pour lui plaire, qui ne se partageaient qu'entre le Seigneur et leur époux; qui , renfermées dans l'enceinte de leurs maisons, élevaient leurs enfants dans la foi et dans la piété? les Electre, les Eunice , les Loide, ces premières héroïnes de la foi? et il exigerait moins aujourd'hui de ces femmes molles , voluptueuses , mondaines, qui blessent tpus les jours nos yeux par l'indécence de leurs parures, et qui corrompent les cœurs par la liberté de leurs mœurs, et les pièges qu'elles tendent à l'innocence? Et où serait ici l'équité et la sagesse tant vantée de ia morale chrétienne? On exigerait donc plus de celui qui doit moins? les transgressions de la loi dispenseraient donc de sa sévérité ceux qui la violent? il suffirait d'avoir des passions pour être en droit de les satisfaire? la voie du ciel s'aplanirait pour les pécheurs, et conserverait toute son âpreté pour les justes ? et plus les hommes auraient de vices, moins ils auraient besoin de vertu?
De plus, souffrez que j'ajoute en dernier lieu, mes frères : Si le changement des mœurs pouvait changer les règles, si les usages pouvaient justifier les abus, la loi éternelle de Dieu s'accommoderait donc à l'inconstance des temps, et au goût bizarre des hommes? Il faudrait donc un Évangile pour chaque siècle et pour chaque nation? car nos usages n'étaient pas établis du temps de nos pères; sans doute ils ne passeront pas jusqu'à nos derniers neveux : ils ne sont pas communs à tous les peuples qui adorent comme nous Jésus-Christ. Donc ces usages ne peuvent, ni devenir notre règle, ni la changer ; car la règle est de tous les temps et de tous les lieux : donc de nouvelles mœurs ne forment pas pour nous un nouvel Évangile, puisqu'il faudrait dire anathème à un ange même qui viendrait nous en annoncer un nouveau, et que l'Évangile ne serait plus qu'une loi humaine , et point sûre pour les hommes , si elle pouvait changer avec les hommes : donc il ne faut pas juger des règles et des devoirs par les mœurs et par les usages ; mais juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles : donc c'est la loi de Dieu qui doit être la règle constante des temps, et non pas la variation des temps, devenir la règle même de la loi de Dieu,
]Ve nous dites donc plus, mes frères, que les temps ne sont plus les mêmes; mais la loi de Dieu ne l'est-elle pas ? que vous ne pouvez pas réformer des mœurs universellement établies; mais on ne vous charge pas de la réformation de l'univers : changez-vous vous-même; sauvez votre âme, dont vous êtes chargé; voilà tout ce qu'on exige de vous : qu'enfin , les chrétiens des premiers temps avaient ,
ou plus de force, ou plus de grâce que nous : ah! ils avaient plus de foi, plus de constance, plus d'amour pour Jésus-Christ, plus de mépris pour le monde : voiià tout ce qui les distinguait de nous.
IN'avons-nous pas les mêmes sources de grâces qu'eux, le même ministère, le même autel, la même victime? Les miséricordes du Seigneur ne coulentelles pas avec la même abondance sur son Église? N"' avons-nous pas encore au milieu de nous des âmes pures et saintes , qui font revivre la foi et la ferveur des premiers temps , et qui sont des preuves vivantes de la possibilité des devoirs , et des miséricordes du Seigneur sur son peuple? Ne dites donc plus, dit l'Esprit de Dieu , que les temps qui nous ont précédés avaient des avantages sur le nôtre : Ne dicas quod priora tempora meliora fuere qiiàm nunc simt; stulia enim est hiijuscemodi iiiterrogatio. (EccLÉs. viî, 11.) îl en a toujours coûté pour suivre Jésus-Christ : il a fallu dans tous les temps porter sa croix, ne pas se conformer au siècle corrompu, vivre comme des étrangers sur la terre : les saints ont eu dans tous les temps , les mêmes passions à combattre que nous, les mêmes abus à éviter, Jes mêmes pièges à craindre , les mêmes obstacles à surmonter : et s'il y a ici quelque différence , c'est que dans les premiers temps, ce n'étaient pas de seuls usages arbitraires qu'il fallait éviter, les dérisions du monde seulement qu'on avait à craindre en se déclarant pour Jésus-Christ; c'étaient les supplices les plus cruels auxquels il fallait s'exposer; c'était la puissance des césars , et la fureur des tyrans qu'il fallait mépriser; c'étaient des superstitions respectables par leur ancienneté, autorisées par les lois de l'empire, et par le consentement de presque tous les pouples, dont il fallait se dispenser ; c'était , en un mot , l'univers entier qu'il fallait armer contre soi. Mais la foi de ces hommes pieux était plus forte que les supplices, que les tyrans, que les césars , que le monde entier; et la nôtre ne peut tenir contre la bizarrerie des usages, ou la puérilité d'une dérision; et l'Évangile, qui pouvait autrefois faire des martyrs, à peine peut-il aujourd'hui former un fidèle. La loi de Dieu est donc immuable dans sa durée; toujours la même dans tous les temps et dans tous les lieux : mais elle est encore immuable dans son étendue , et la même pour tous les états et toutes les conditions; c'est ma seconde réflexion.