DEUXIÈME PARTIE
Le caractère le plus essentiel de la loi de Jésus- Christ', est de réunir sous les mêmes règles , le Juif et le gentil , le grec et le barbare , les grands et le
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peuple , le prince et les sujets : en lui il n'y a plus a acception de personne. 1-a loi de Moïse, du moins dans ses usages et dans ses cérémonies, n'était donnée qu'à un peuple seul : mais Jésus-Christ est un législateur universel; sa loi comme sa mort est pour tous les hommes. Il est venu de tous les peuples ne faire qu'un peuple ; de tous les états et de toutes les conditions ne former qu'un corps : c'est le même esprit qui l'anime, les mêmes lois qui le gouvernent : on peut y exercer des conditions différentes, y occuper des places plus ou moins honorables; mais c'est le même mouvement qui en régit tous les membres. Toutes ces distinctions odieuses qui divisaient autrefois les hommes , sont anéanties par l'Évangile : cette loi sainte ne connaît plus ni pauvre, ni riche, ni noble, ni roturier, ni maître, ni esclave; elle ne voit dans les hommes que le titre delidèle , qui les égale tous ; ellene les distingue point par leurs noms et par leurs places , mais par leurs vertus ; et les plus grands à ses yeux sont ceux qui sont les plus saints.
Cependant une seconde illusion assez ordinaire contre l'immutabilité de la loi de Dieu , c'est de se persuader qu'elle change et s'adoucit en faveur du rang et de la naissance, que ses obligations sont moins austères pour les personnes nées dans l'élévation; et que les obstacles que les grandes places, et les moeurs attachées à la grandeur, mettent à l'observance des devoirs sévères de l'Évangile, et qui en rendent aux grands la pratique presque impossible, en rendent aussi la transgression plus innocente. On se figure que les abus permis de tout temps par l'usage aux grands, leur sont accordés par la loi de Dieu, et qu'il y a une autre voie de salut pour eux que pour le peuple. De là toutes les lois de l'Église violées; les temps et les jours consacrés à l'abstinence, confondus avec le reste des jours , sont regardés comme des privilèges refusés au vulgaire, et réservés au nom seul et à la naissance : de là ne vivre que pour les sens , n'être attentif qu'à les satisfaire, ne refuser rien au goût, à la vanité , à la curiosité , à l'oisiveté , à l'ambition, faire son Dieu de soi-même; la même prospérité qui facilite tous ces excès, les excuse et les justifie.
Mais, mes frères, je l'ai déjà dit, l'Évangile est la loi de tous les hommes : grands, peuples, vous avez tous promis sur les fonts sacrés de l'observer : l'Église, en vous recevant au nombre de ses enfants, n'a pas proposé aux grands d'autres vœux à faire, et d'autres règles à pratiquer qu'au simple peuple : vous y avez tous fait les mêmes promesses; tous juré, à la face des autels, d'observer le
même Évangile : l'Église ne vous a pas demandé alors, si, par votre naissance selon la chair, vous étiez grand ou peuple; mais si, par votre renaissance en Jésus-Christ, vous vouliez être fidèle, et vous engager à suivre sa loi : sur le serment que vous en avez fait, elle a mis l'Évangile saint sur votre tête, pour marque que vous vous soumettiez à ce joug sacré.
Or, mes frères, tous les devoirs de l'Évangile se réduisent à deux points. Les uns sont proposés pour combattre et affaiblir ce fonds de corruption que nous portons en naissant, les autres pour perfectionner cette première grâce du chrétien que nous avons reçue dans le baptême : c'est-à-dire, les uns pour détruire en nous le vieil Adam; les autres pour y faire croître Jésus-Christ. La violence, le renoncement, la mortification, regardent le premier; la prière, la retraite, la vigilance, le mépris du monde, le désir des biens invisibles, sont renfermés dans le second : voilà tout l'Évangile. Or, je vous demande, qu'y a-t-il dans ces deux sortes de devoirs, dont le rang et la naissance puissent vous dispenser.'
Devez-vous moins prier que les autres fidèles.' avez-vous moins de grâces à demander qu'eux, moins d'obstacles à vaincre, moins de pièges à éviter, moins de désirs à combattre ? Hélas ! plus vous êtes élevé, pïus les périls augmentent , plus les occasions de chute naissent sous vos pas, plus le monde vous devient aimable, plus tout favorise vos passions , plus tout contredit vos bons désirs : estce dans une situation si terrible pour le salut, que vous trouvez des privilèges qui vous le rendent plus doux et plus commode? Donc plus vous êtes élevé, plus la mortification vous devient nécessaire , parce que plus les plaisirs corrompent votre cœur; plus la vigilance est indispensable , parce que les périls sont plus fréquents; plus la foi doit être vive, parce que tout ce qui vous environne l'affaiblit et l'éteint,plus la prière doit être continuelle, parce que les grâces pour vous soutenir doivent être plus abondantes ; la pauvreté de cœur plus héroïque , parce que les attachements aux choses d'ici-bas sont plus inévitables : enfin plus vous êtes élevé, plus le salut vous devient difficile; voilà le seul privilège que vous pouvez attendre de votre élévation. Ainsi, grand Dieu ! vous nous avertissez souvent que votre royaume n'est que pour les pauvres et les petits : vous ne parlez de la difficulté du salut pour les grands et les puissants , qu'en des termes qui sembleraient leur ôter tout espoir d'y prétendre , si nous ne savions que vous voulez le salut de tous les hommes , et que votre grâce est encore plus puissante
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pour nous sanctilier, que la prospérité pour nous corrompre.
Et certes, mes frères, si la grandeur et l'élévation rendaient notre condition plus heureuse et plus favorable par rapport au salut, en vain la doctrine de Jésus-Christ nous apprendrait à craindre les grandeurs et les prospérités humaines : en vain on nous dirait, que bienheureux ceux qui pleurent et qui sont affligés ici-bas ; que luaJheur à ceux qui se réjouissent et qui sont dans l'abondance : et qu'enfin recevoir sa récompense dans ce monde, par les biens et les honneurs passagers qu'on y reçoit, c'est un préjugé presque certain qu'on ne doit pas l'attendre dans l'autre. Au contraire , la grandeur et la prospérité deviendraient un état digne d'envie , même .-elon les règles de la foi : il faudrait appeler heureux , contre la maxime de Jésus-Christ, ceux qui sont dans les plaisirs et dans l'opulence; puisque, outre les douceurs d'une fortune riante , ils y trouveraient encore une voie de salut plus douce et plus aisée que dans un état plus obscur : ceux qui souffrent, et qui sont affligés icibas , seraient donc les plus malheureux de tous les hommes, puisquà toutes les amertumes" de leur condition, il faudrait encore ajouter ceiles d'un Évangile plus rigoureux et plus austère pour eux que pour les personnes nées dans l'abondance. Quel nouvel Évangile faudrait-il vous annr.ncer, mes frères, si c'étaient là les règles de la n-jrale de Jésus- Christ!
Mais je n'en dis pas assez. Qu.ind la prospérité n'exigerait pas des précautions plus sévères par les périls qui l'environnent, elle e.tigerait du moins des réparations plus rigoureuses par les crimes et les excès qui en sont inséparables. Hélas! mes frères , n'est-ce pas parmi vous que les passions ne connaissent plus de bornes; que les jalousies sont plus vives, les haines plus iuuiiortelles, les vengeances plus honorables, les médisances plus cruelles, l'ambition plus démesurée, les voluptés plus monstrueuses? IN'est-cepas pas-mi les grands que la débauche plus affreuse raffine même sur les crimes communs; que les dissolutioi.s deviennent un art; et que pour prévenir les dégyûts inséparables du dérèglement, on cherche dans le crime, des ressources contre le crime même? Quelle indulgence pouvez-vous donc vous promettre du côté de la religion? si les plus justes sont redevables de toute la loi , les plus grands pécheurs en seraient-ils déchargés? Mesurez vos devoirs sur vos crimes, et non sur votre rang : jugez de vous-même par les outrages que vous avez faits à Dieu , et non par les vains hommages que les hommes vous rendent : comptez
les jours et les années de vos crimes, qui seront les titres éternels de votre condamnation et non pas les années et les siècles de l'antiquité de votre race, qui ne forment que de vains titres écrits sur la cendre de vos tombeaux : examinez ce que vous devez à Dieu , et non pas ce que les hommes vous doivent. Si le monde devait vous juger, vous pourriez vous promettre des distinctions et des préférences; mais le monde sera lui-même jugé, et celui qui le jugera et vous aussi, ne distinguera les hommes que par les vices ou les vertus. Il ne demandera pas les noms il ne demandera que les œuvres : mesure là-dessus les distinctions que vous devez attendre.
Aussi, mes frères, nous ne voyons pas que Jésus- Christ, dans l'Évangile, proposât aux princes du peuple , et aux grands de Jérusalem , d'autres maximes qu'aux bourgades de la Judée, et à ses disciples, tous tirés de la lie du peuple : il parle dans la capitale de la Judée, et devant ce que la Palestine avait de plus illustre, comme il parle sur les bords de la merj ou sur la montagne , à cette populace obscure qui le suivait; ses maximes ne changent point avec le rang de ceux qui l'écoutent. La croix, la violence, le mépris du monde, le renoncement à soi-même , la séparation des plaisirs ; voilà ce qu'il annonce à Jérusalem, le siège des rois, comme à Nazareth, le lieu le plus obscur de la Judée; à ce jeune homme qui possédait, de si grands biens . comme aux enfants de Zébédée, qui n'avaient que leurs filets pour héritage; aux sœurs de Lazare, d'un rang distingue dans la Palestine, comme à la femme de Samarie, d'une condition plus obscure; ses ennemis eux-mêmes avouaient que c'était là son caractère propre , et étaient forcés de lui rendre cette justice, qu'il enseignait la voie de Dieu dans la vérité, et qu'il n'avait égard ni au rang ni aux personnes. Scimus quia verax es, et viam Dei in veritate doces... : non enim respicis personam hominum. (Matth. xxii, 16.)
Que dis-je! après sa mort même, l'Évangile ne parut une doctrine descendue du ciel, que parce que, annonçant aux grands et aux puissants des maximes tristes et crucifiantes , si incompatibles en apparence avec leur état, ils ne laissèrent pas de se soumettre au joug de Jésus-Christ, et d'embrasser une loi , qui , au milieu de leur prospérité et de leur abondance , ne leur permettait pas plus de douceurs et de plaisirs ici-bas , qu'aux pauvres et au simple peuple. Et en effet, mes frères, pourquoi les premiers défenseurs de la foi auraient-ils regardé la conversion des césars et des puissants du siècle, comme une preuve de la vérité et de la divinité de l'Évangile? Q)u'y aurait-il de si surprenant, que les
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riches et les puissants eussent embrassé une doctrine qui les distinguerait du peuple, par une plus grande indulgence ; qui, tandis qu'elle prescrirait aux autres les larmes, les jeunes , les croix, la violence, se relâcherait en faveur des grands , et consentirait que les profusions , les plaisirs, les sensualités, les jeux, les spectacles, si rigoureusement interdits au commun des fidèles , devinssent une occupation innocente pour eux ; et que ce qui est une voie de perdition pour les autres , fût pour eux seuls la voie du salut ? Ce serait donc la sagesse du siècle qui aurait établi l'Évangile , et non pas la folie de la croix : ce seraient les artifices et les égards humains , et non pas le bras du Tout-Puissant : ce serait la chair et le sang, et non pas la vertu de Dieu; et la conversion de l'univers n'aurait rien de plus merveilleux, que l'établissement des superstitions et des sectes.
Et au fond, mes frères, de bonne foi, si l'Évangile avait des distinctions à faire, et des comiplaisances à accorder; si la loi de Dieu pouvait relâcher quelque chose de sa sévérité, serait-ce en faveur de ceux qui naissent dans l'élévation et dans l'abondance ? Quoi ! elle conserverait toute sa rigueur pour les pauvres et pour les malheureux? elle condamnerait aux larmes, aux jeûnes, à la pénitence, au dépouillement , ces infortunés dont les jours ne sontpresquemélésque desouffrance et d'amertume, et qui ne goûtent rien de plus doux dans leur état que de manger avec sobriété un pain gagné à la sueur de leur front? et elle déchargerait de ces devoirs rigoureux les grands de la terre ? et elle n'exigerait rien de pénible de ceux dont les jours ne sont diversifiés que par la diversité des plaisirs ? et elle réserverait toute son indulgence pour ces âmes molles et voluptueuses qui ne vivent que pour les sens , qui ne croient être sur la terre que pour y jouir d'une injuste félicité , et qui ne connaissent point d'autre Dieu qu'elles-mêmes ?
Grand Dieu ! c'est l'aveuglement que votre justice répand sur les prospérités humaines : après avoir corrompu le cœur, elles éteignent encore toutes les lumières de la foi. 11 est rare que les grands, si éclairés sur les intérêts de la terre, sur les voies de la fortune et de la gloire, sur les ressorts secrets qui font mouvoir les cours et les empires, ne vivent dans une ignorance profonde des voies du salut ; le monde les a si fort accoutumés aux préférences , qu'ils se persuadent devoir en trouver aussi dans la religion. Parce que les hommes leur tiennent compte des plus légères démarches qu'ils font en leur faveur, ils croient, ô mon Dieu! que vous les regardez des mêmes yeux quel'homme ; et qu'en remplissantquel-
ques faibles devoirs de piété , qu'en faisant quelques légères démarches pour vous , ils vont encore au delà de ce qu'ils vous doivent ; comme si leurs moindres œuvres de religion trouvaient un nouveau mérite dans leur rang, au lieu qu'elles ne le trouvent à vos yeux que dans la foi et la charité qui les anime.
C'est ainsi, mes frères , que la loi de Dieu, immuable dans son étendue, est la même pour tous les états, pour les grands et pour le peuple. Mais elle est encore immuable dans toutes les situations de la vie; et il n'est ni conjoncture difficile , ni perplexité, ni péril apparent , ni prétexte du bien public, où la violer, et même l'adoucir, devienne un tempérament légitime et nécessaire : ce devait être ici ma dernière réflexion ; mais j'abrège , et je poursuis.
Oui , mes frères, tout nous devient raison et nécessité contre nos devoirs, c'est-à-dire, contre la loi de Dieu ; les situations les moins périlleuses , les conjonctures les moins embarrassantes, nous fournissent des prétextes pour la violer avec sécurité, et nous persuadent que la loi de Dieu serait injuste, et exigerait trop des hommes , si dans ces occasions elle n'usait d'indulgence à notre égard.
Ainsi , la loi de Dieu nous ordonne de rendre à chacun ce qui leur appartient, de nous retrancher pour payer des dettes accumulées par nos excès, et de ne pas permettre que des créanciers malheureux souffrent de nos profusions insensées : cependant, on se persuade que dans une grande place , il faut soutenir l'éclat d'une dignité publique : que l'honneur du maître demande qu'on ne laisse pas avilir par des dehors obscurs et rampants , le poste élevé qu'il nous a confié; qu'on est redevable au prince, à l'État, à soi-même, avant que de l'être aux particuliers, et que la bienséance publique l'emporte alors sur la règle particulière.
Ainsi , la loi de Dieu nous enjoint d'arracher l'œil qui scandalise, et de le jeter bien loin de nous; de nous séparer d'un objet qui a été de tout temps recueil de notre innocence, et auprès duquel nous ne saurions être en sûreté : cependant, l'éclat que ferait une rupture , les soupçons qu'elle pourrait réveiller dans l'esprit du public, les liens de société, de parenté, d'amitié, qui semblent rendre la séparation impossible sans éclat, nous persuadent qu'elle n'est pas alors ordonnée, et qu'un péril devenu comme nécessaire, devient pour nous une sûreté.
Ainsi , la loi de Dieu nous commande de rendre gloire à la vérité, de ne pas trahir notre conscience en la retenant dans l'injustice; c'est-à-dire, de ne pas dissimuler par des intérêts humains à ceux à qui notre devoir nous oblige de l'annoncer : ce-
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pendant, on se persuade que des vérités qui seraient utiles , doivent être supprimées , et qu'une liberté dont tout le fruit serait d'exposer notre fortune, et de nous rendre odieux sans rendre meilleurs ceux à qui nous devons la vérité, serait plutôt une indiscrétion qu'une loi de charité et de justice.
Ainsi , la loi de Dieu nous prescrit de ne chercher dans les soins publics que l'utilité des peuples , pour qui seuls l'autorité nous est confiée ; de nous regarder comme chargés des intérêts de la multitude, comme les vengeurs de l'injustice, les asiles de l'oppression et de la misère : cependant, on croit se trouver dans des conjonctures où il faut fermer les yeux à l'iniquité, soutenir des abus que l'on connaît insoutenables, sacrifier sa conscience et son devoir à la nécessité des temps, et violer sans scrupule les règles les plus claires, parce que les inconvénients qui naîtraient de leur observance, semblent en rendre la transgression nécessaire. linfin , les prétextes, les intérêts, les inconvénients humains font toujours pencher la balance de leur côté; et le devoir, et la loi de Dieu cède toujours à la nécessité des temps et des conjonctures.
Or, mes frères, je ne vous dis pas, premièrement, que l'intérêt du salut est le plus grand de tous les intérêts; que la vie, la fortune, la réputation , l'univers entier lui-même mis en parallèle avec notre âme , ne doit être compté pour rien ; et que quand le ciel et la terre changeraient de face , que le monde entier devrait périr, et tous les maux fondre sur notre tête, ces inconvénients seraient toujours infiniment moindres que la transgression de la loi de Dieu.
Je ne vous dis pas, secondement, que la loi a toujours, du moins, la sûreté pour elle contre le prétexte , parce que l'obligation de la loi est claire et précise , au lieu que la justice du prétexte qui introduit l'exception, est toujours douteuse; et qu'ainsi, préférer le prétexte à la loi, c'est laisser une voie sûre , et en choisir une autre dont personne ne peut répondre.
Enfin , je ne vous dis pas que l'Évangile ne nous ayant été donné que pour nous détacher du monde et de nous-mêmes, et nous faire mourir à toutes nos affections terrestres, c'est s'abuser de regarder comme des inconvénients certaines suites de cette loi divine , funestes ou à notre fortune, ou à notre gloire, ou à notre repos , et nous persuader qu'alors il nous est permis de recourir à des expédients qui l'adoucissent , et qui en concilient la sévérité avec les intérêts de notre amour-propre. Jésus-Christ n'a pas prétendu nous prescrire des devoirs faciles , commodes, et qui ne prissent rien sur nos pas-
sions : il est venu porter le glaive et la séparation dans les cœurs ; séparer l'homme de ses proches , de ses amis, de lui-même ; nous montrer une voie rude et malaisée à tenir. Ainsi, ce que nous appelons inconvénients , et extrémités inouïes , ne sont au fond que l'esprit de la loi , les conséquences les plus naturelles des règles, et la fin que Jésus-Christ s'était proposée en nous les prescrivant.
Ce jeune homme de l'Évangile, regardait comme un inconvénient de ne pouvoir aller rendre les derniers devoirs à son père, et recueillir sa succession , s'il suivait Jésus-Christ; et c'est précisément ce sacrifice, que Jésus-Christ exigeait de lui. Ces hommes appelés au festin regardaient comme un inconvénient; l'un, d'abandonner sa maison des champs; l'autre, son commerce; le dernier, enfin, de suspendre la solennité de ses noces ; et c'était pour rompre tous ces liens qui les attachaient encore trop à la terre , que le père de famille les invite de venir s'asseoir au festin. Esther regardait d'abord comme un inconvénient d'aller paraître devant Assuérus contre la loi de l'empire, et de se déclarer fille d'Abraham , et protectrice des enfants d'Israël ; et cependant, comme lui représente le sage Mardocliée , le Seigneur ne l'avait élevée à ce point de gloire et de prospérité que pour cette occasion importante. Tout ce qui nous gêne , nous paraît une raison contre la loi ; et nous prenons pour des inconvénients les obligations mêmes.
D'ailleurs, mes frères, n'est-il pas certain que le principal mérite de nos devoirs, se tire des obstacles qui ne manquent jamais d'en contredire la pratique; que le caractère le plus essentiel de la loi de Jésus-Christ , est de soulever contre elle toutes les raisons de la chair et du sang; et que la vertu ressemblerait au vice, si elle ne trouvait au dehors et au dedans de nous, quedes facilités etdes convenances? Les justes, mes frères, n'ont jamais été paisibles observateurs des règles saintes : Abel trouva des inconvénients dans la jalousie de son propre frère ; ]\oé, dans l'incrédulité de ses citoyens ; Abraham, dans les disputes de ses serviteurs; Joseph, dans les périls où l'exposait l'amour de la pudeur, et la fureur d'une femme infidèle; Daniel, dans les usages d'une cour profane ; le pieux Esdras , dans les mœurs de son siècle ; le généreux Éléazar, dans les pièges d'un tempérament spécieux : enfin , suivez l'histoire des justes , et vous verrez que dans tous les siècles, tous ceux qui ont marché dans les préceptes et dans les ordonnances de la loi, ont trouvé des inconvénients où la justice elle-même semblait autoriser la transgression des règles; ont rencontré en leur chemin des obstacles, où les lumières d'une
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raison humaine semblaient décider en faveur du prétexte contre la loi ; en un mot, où la vertu semblait condamner la vertu même : et qu'ainsi il n'est pas nouveau à la loi de Dieu de trouver des obstacles ; mais qu'il est nouveau de prétendre trouver dans ces obstacles des excuses légitimes , qui nous dispensent de la loi de Dieu.
Et la raison décisive qui confirme cette vérité, c'est que nos passions seules forment les inconvénients qui nous autorisent à chercher des tempéraments a nos devoirs et à la loi de Dieu; et que des vues de fortune, de gloire, de faveur, ne nous engagent à certaines démarches, ne les justifient à nos yeux , malgré l'évidence des règles qui les condamnent, que parce que nous aimons plus notre gloire et notre fortune que les règles mêmes.
Mourons au monde et à nous, mes frères ; rendons à notre cœur les sentiments d'amour et de préférence qu'il doit à son Seigneur : alors tout nous paraîtra possible; les difficultés s'aplaniront en un instant; et ce que nous appelons inconvénients, ou ne sera plus comptépour rien, ounousleregarderons comme les épreuves inséparables de la vertu, et non pas comme les excuses du vice. Qu'il est aisé de trouver des prétextes quand on les aime! Les raisons ne manquent jamais aux passions l'amour-propre est habile à mettre toujours du moins les apparences de soncôté : il change toujours nos faiblesses en devoirs, et nos penchants deviennent bientôt des titres légitimes : et cequ'il y a ici déplus déplorable, dit saint Augustin, c'est que nous appelons la religion même au secours de nos passions; que nous prenons dans la piété des motifs pour violer les règles de la piété même ; et que nous recourons à des prétextes saints , pour autoriser des cupidités injustes : Et multi sunt taies qui etiam pxdent nd multlplicanda délectainenta terrena, religionem suffragari debere christiaimm. ( S. AuG.)
C'est ainsi , ô mon Dieu ! que nous passons presque toute la vie à nous séduire nous-mêmes ; que nous n'employons les lumières de notre raison , qu'à obscurcir celles de la foi ; que nous ne consumons le peu de jours que nous avons à passer sur la terre, qu'à chercher des autorités à nos passions, qu'à imaginer des situations où nous croyons pouvoir vous désobéir impunément : c'est-à-dire , que tous nos soins, toutes nos réflexions, toute la supériorité de nos vues, de nos lumières, de nos talents, toute lasagesse denos mesures et de nos conseils, se borne à nous perdre , et à nous déguiser à nous-mêmes notre perte éternelle.
Évitons ce malheur, mes frères ; ne comptons de voie sûre pour nous , que celle des règles et de la loi ;
et souvenons-nous qu'il y aura plus de pécheurs condamnés par les prétextes qui semblent autoriser les transgressions de la loi, que par les crimes déclarés qui la violent. C'est ainsi que la loi deDieu, après avoir été la règle de nos mœurs sur la terre, en sera la consolation éternelle dans le ciel.
Ainsi soit-il.
SERMON