PREMIÈRE PARTIE
Trois circonstances décident d'ordinaire du prix des choses parmi les hommes : les grands avantages qui peuvent nous en revenir; le peu que nous avons à les posséder ; et enfin, tout espoir de retour ôté, si nous venons à les perdre. Or, voilà , mes frères, les trois principaux motifs qui doivent rendre atout homme sage le temps précieux et estimable : premièrement, il est le prix de l'éternité ; secondement, il est court, et l'on nepeut trop se hâter de le mettre à profit ; enfin , il est irréparable, et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource. Il est le prix de l'éternité : oui, mes frères, l'homme condamne à la mort par le crime de sa naissance, ne devrait recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même qu'il l'a reçue. Le sang de Jésus-Christ tout seul a effacé cet arrêt de mort et de condamnation prononcé contre tous les hommes en la personne du premier pécheur; nous vivons, quoique enfants d'un père condamné à la mort, et héritiers nousmêmes de sa peine , parce que le Rédempteur est mort à notre place : la mort de Jésus-Christ est donc la source et le seul titre du droit que nous avons à la vie; nos jours, nos moments sont donc les premiers bienfaits qui nous sont découlés de sa croix; et le temps que nous perdons si vainement , est cependant le prix de son sang, le fruit de sa mort, et le mérite de son sacrifice.
Non-seulement comn^ enfants d'Adam , nous ne méritons plus de vivre; mais tous les crimes même que nous avons ajoutés à celui de notre naissance, sont devenus pour nous de nouveaux arrêts de mort : autant de fois que nous avons violé la loi de l'Auteur de la vie , autant de fois nous avons dû dans le moment même la perdre : tout pécheur est donc un enfant de mort et de colère ; et toutes les fois que la miséricorde de Dieu, après chacun de nos crimes, a suspendu l'arrêt de notre condamnation et de notre mort , c'est comme une nouvelle vie qu'elle a bien voulu nous accorder, pour nous laisser le temps de réparer l'usage criminel que nous avions fait jusquelà de la nôtre.
Je ne parle pas même des maladies, des accidents,
des périls innombrables qui ont tantde fois menacé notre vie , qui ont vu finir celle de nos amis et de nos proches, et dont sa bonté nous a toujours délivrés. La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel de la miséricorde divine : le temps qui nous est laissé est donc la suite d'une infinité de grâces, qui composent le fil et comme tout le cours de notre vie : chaque moment que nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu ; et passer ce temps et ces moments en une inutilité déplorable , c'est outrager la bonté infinie qui nous les accorde : prodiguer une grâce inestimable qui ne nous est point due, et livrer au hasard le prix de notre éternité. Voilà, mes frères, le premier crime attaché à la perte du temps : c'est un bien précieux qu'on nous laisse , quoique nous n'y ayons plus de droit; qu'on ne nous laisse que pour acheter le royaume du ciel; et que nous dissipons comme la chose la plus vile , et dont on ne sait quel usage faire.
Nous regarderions comme un insensé dans le monde, un homme lequel héritier d'un trésor immense, le laisserait dissiper faute de soins et d'attentions, et n'en ferait aucun usage, ou pour s'élever à des places et à des dignités qui le tireraient de l'obscurité, ou pour s'assurer une fortune solide, et qui le mît pour l'avenir dans une situation à ne plus craindre aucun revers. INIais, mes frères, le temps est ce trésor précieux dont nous avons hérité en naissant, et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde; il est entre nos mains, et c'est à nous d'en faire usage. Ce n'est pas pour nous élever icibas à des dignités frivoles , et à des grandeurs humaines ; hélas ! tout ce qui passe est trop vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix de l'éternité : c'est pour être placé au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ; c'est pour nous démêler de la foule des enfants d'Adam, au-dessus même des césars et des rois de la terre , dans c^ette société immortelle de bienheureux, qui seront tous rois , et dont le règne n'aura point d'autres bornes que celles de tous les siècles.
Quelle folie donc, de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable; de prodiguer en amusements frivoles un temps qui peut être le prix de notre salut éternel; et de laisser aller en fumée l'espérance de notre immortalité! Oui, mes frères, il n'est point de jour, d'heure, de moment, lequel mis à profit, ne puisse nous mériter le ciel. Un seul jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisants qu'une grande fortune manquée : et cependant, ce temps si précieux nous est à charge; toute notre vie n'est qu'un art conti-
nuel de le perdre; et malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assez pour ne savoir encore qu'en faire ; et cependant, la chose dont nous faisons le moins de cas sur la terre , c'est de notre temps : nos offices, nous les réservons pour nos amis; nos bienfaits, pour nos créatures; nos biens, pour nos proches et pour nos enfants; notre crédit et notre faveur, pour nous-mêmes; nos louanges , pour ceux qui nous en paraissent dignes : notre temps, nous le donnons à tout le monde; nous l'exposons, pour ainsi dire, en proie à tous les hommes : on nous fait même plaisir de nous en décharger : c'est comme un poids que nous portons au milieu du monde, cherchant sans cesse quelqu'un qui nous en soulage. Ainsi le temps, ce don de Dieu , ce bienfait le plus précieux de sa clémence , et qui doit être le prix de notre éternité, fait tout l'embarras, tout l'ennui, etlefardeau le plus pesant de notre vie.
Mais une seconde raison qui nous faitencoremieux sentir combien nous sommes insensés de faire si peu de cas du temps que Dieu nous laisse, c'est que non-seulement il est le prix de notre éternité; mais de plus , il est court , et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Car, mes frères, si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre, ce temps, il est vrai , serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel ; mais du moins , nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères ; du moins , les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans cette longue suite de siècles que nous aurions à passer ici-bas. Mais, hélas! toute notre vie n'estelle-même qu'un point imperceptible : la plus longue dure si peu ; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu'un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure, nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d'œil , et nous replonger pour toujours dans des ténèbres éternelles: le spectacle que nous donnons au monde n'est qu'un éclair qui s'éteint en naissant; nous le disons tous les jours nous-mêmes. Hélits! où prendre des moments de reste dans une vie qui n'est qu'un moment elle-même? Et encore, si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins indispensables du corps, aux devoirs de votre état, aux événements imprévus, aux bienséances inévitables de la société : que reste-t-il pour vous, pour Dieu pour l'éternité? et ne sommes-
LUNDI DE LA PASSION
nous pas dignes de pitié de ne savoir encore que. usage faire de ce peu qui nous reste, et de recourir à mille artilices qui nous aident à n'en pas sentir la longueur et la durée?
Au peu de temps que nous avons à vivre sur la terre, ajoutez, mes frères, le nombre de nos crimes passés, que nous avons à expier dans ce court intervalle. Que d'iniquités se sont assemblées sur notre tête depuis nos premiers ans ! hélas ! dix vies comme la nôtre suffiraient à peine pour en expier une partie : le temps serait encore trop court; et il faudrait que la bonté de Dieu suppléât à la durée de notre pénitence. Grand Dieu! que peut-i' donc me rester pour les plaisirs et pour l'inutilité, dans une vie aussi courte et aussi criminelle que la mienne? Grand Dieu! quelle place peuvent donc trouver les jeux et les amusements frivoles dans un intervalle si rapide , et qui ne suffirait pas tout entier pour expier un seul de mes crimes ?
Ah! mes frères, y pensons-nous? un criminel condamné à mort, et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre? se plaindrait-il de la longueur et delà durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé? en serait-il embarrassé? chercherait-il des amusements frivoles pour l'aider à passer ces moments précieux qu'on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance? ne mettrait- il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée ? ne remplacerait-il pas par le sérieux, par la vivacité, par la continuité des soins, ce qui manquerait à la brièveté du temps qu'on lui aurait accordé? Insensés que nous sommes! notre arrêt est prononcé, nos crimes rendent notre condamnation certaine . on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur, et changer la rigueur de notre sentence éternelle; et ce jour unique, et ce jour rapide nous le passons indolemment en des occupations vaines , oiseuses, puériles; et ce «jour précieux nous est à charge, nous ennuie; nous cherchons comment l'abréger; à peine trouvons-nous assez d'amusements pour en remplir le vide : nous arrivons au soir sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous laisse, que de nous être rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.
Et encore, mes frères, que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse , n'obligera pas sa justice de l'abréger^ et d'en retrancher une partie? Que d'accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée, et moissonner dans nos plus beaux ans l'espérance d'une plus longue vie! que de morts soudaines et étonnantes , et toujours la juste peine
EMPLOI DU TEMPS
de Tusage indigne qu'on faisait de la vie! Quel siècle , que règne vit jamais tant de ces tristes exemples? C'étaient autrefois des accidents rares et singuliers; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours : soit que nos crimes nous attirent ce châtiment; soit que nos excès, inconnus à nos pères; nous y conduisent; ce sont aujourd'hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Comptez, si vous le pouvez , ceux de vos proches , de vos amis , de vos maîtres , que la mort terrible a surpris tout d'un coup sans préparation, sans repentir, sans avoir eu un instant , sans penser à eux-mêmes , au Dieu qu'ils avaient outragé, à leurs crimes qu'ils n'ont pas eu loisir de connaître, loin de les détester ; sans le secours des derniers remèdes de l'Église , qu'on a été obligé de hasarder sur leur cadavre , et à qui le temps a été refusé à la mort , parce qu'ils en avaient toujours abusé pendant leur vie.
Venez nous dire après cela , qu'il y a bien des moments vides dans la journée; qu'il faut savoir s'amuser et passer le temps à quelque chose.
Il y a bien des moments vides dans la journée? mais c'est là votre crime de les laisser dans ce vide affreux, les jours du juste sont toujours pleins. Des moments vides dans la journée? mais tous vos devoirs sont-ils remplis? vos maisons sont-elles réglées, vos enfants instruits, les affligés secourus, les pauvres visités, les soins de vos places et de vos dignités acquittés , les œuvres de la piété accomplies, les prières terminées, les lectures saintes finies? Le temps est si court, vos obligations si infinies ; et vous pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée? Mon Dieu! que de saints solitaires se plaignaient que les jours passaient trop rapidement : ils reprenaient sur la nuit ce que la brièveté du jour avait ôté à leurs travaux et à leur zèle : ils trouvaient mauvais que l'aurore vînt interrompre la ferveur de leurs oraisons et de leurs cantiques ; il ne leur restait pas assez de temps dans le calme et le loisir de leur solitude pour publier vos louanges et vos miséricordes éternelles : et nous, chargés d'une multiplicité pénible de soins, et nous, au milieu des sollicitudes et des engagements du siècle, qui absorbent presque tous nos jours et nos moments; et nous, redevables à nos proches, à nos enfants , à nos amis, à nos inférieurs , à nos maîtres, à nos places, à la patrie, d'une infinité de devoirs; nous trouvons encore du vide dans notre vie, et le peu qui nous en reste nous paraît trop long, pour être employé à vous servir et à bénir votre saint nom !
Mais on est trop heureux, dites-vous, de savoir s'amuser innocemment, et passer le temps à quel-
MASSILLON — TOME I
que chose; mais que savez-vous si tout votre temps n'est pas déjà passée et si vous ne touchez point au moment fatal où l'éternité commence? mais votre temps vous appartient-il , pour en disposer à votre gré ? mais le temps passe lui-même si rapidement ; et faut-il tant d'amusement pour l'aider à passer encore plus vite? Mais le temps ne vous estil donné pour rien de sérieux , rien de grand , rien d'éternel, rien de digne de l'élévation et de la destinée de l'homme? Et le chrétien et l'héritier du ciel n'est-il sur la terre que pour s'amuser?
Mais n'y a-t-il pas, ajoutez-vous, des délassements innocents dans la vie ? Il y en a , j'en conviens : mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés ; et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel : mais les délassements sont permis à ceux qui , après avoir rempli tous les devoirs , sont obligés d'accorder quelques moments de relacle à la faiblesse humaine ; mais vous , si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes; c'est de la fureur d'un jeu outré, dont la durée, le sérieux , l'application , outre la perte du temps , vous rend inhabile, au sortir de là, à vaquer à tous les autres devoirs de votre état. Quel délassement qu'une passion effrénée qui occupe presque toute votre vie , qui épuise votre santé, qui dérange votre fortune, qui vous rend le jouet éternel de la bizarrerie du hasard ! Et n'est-ce pas dans ces maisons oîi règne un jeu éternel et public, qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence, les murmures de ceux qui ont autorité sur vous , le scandale des gens de bien , la risée du public , les soupçons , et peut-être les discours sur vos mœurs , sur votre conduite, sur une vie qui vous livre, pour ainsi dire, au public, à des inconnus comme à vos ci' toyens , à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe , à des familiarités dont la réputation souffre toujours ? la passion du jeu n'est presque jamais seule, et dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres; voilà ces délassements que vous croyez innocents et nécessaires , pour remplir les moments» vides de vos journées.
Ah! mes frères, combien de réprouvés au milieu des flammes éternelles ne demandent à la miséricorde de Dieu qu'un seul de ces moments dont vous ne savez que faire! et si leur demande pouvait être exaucée, quel usage ne feraient-ils pas d'un moments! précieux? Que de larmes de componction et de pénitence! que de prières et de supplications pour
LUNDI DE LA PASSION
toucher le Père des miséricordes, et engager ses entrailles paternelles à leur rendre sa bienveillance! Cependant on leur refuse ce moment unique; on leur répond qu'il n'y a plus de temps pour eux : et vous, vous êtes embarrassés de celui qu'on vous laisse. Dieu vous jugera, mes frères : et au lit de la mort, et dans cette heure terrible qui vous surprendra, vous demanderez en vain du temps , vous promettrez en vain à Dieu un usage plus chrétien que celui que vous tâcherez d'obtenir; sajustice coupera sans pitié le 111 de vos jours ; et ce temps qui vous pèse, qui vous embarrasse, vous sera alors refusé.
Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand, mes frères , c'est que non-seulement le temps que nous perdons avec tant d'insensibilité est court et précieux , mais encore irréparable ; et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource.
Je dis irréparable : car premièrement, les biens, les honneurs, la réputation, la faveur, quand on les perd, on peut encore les recouvrer; on peut même remplacer chacune de ces pertes par d'autres endroits qui nous en dédommagent avec usure : mais ces temps perdus et passés dans l'inutilité, sont autant de moyens de salut que nous n'aurons plus , et qui sont retranchés du nombre de ceux que Dieu nous avait préparés dans sa miséricorde. En effet, dans un espace aussi court que celui que nous avons à vivre , nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait eu des desseins particuliers sur chacun de nos jours et de nos moments; qu'il n'ait marqué l'usage que nous en devions faire, le rapport qu'ils devaient avoir avec notre salut éternel , et qu'il n'ait attaché à chacun des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification. Or, ces Jours et ces moments étant perdus , les grâces qui leur étaient attachées le sont aussi : les moments de Dieu sont finis, et ne reviennent plus; le cours de ses miséricordes est réglé : nous avons cru ne perdre que des moments inutiles; et avec eux nous avons perdu des grâces inestimables, qui se trouvent rabattues de celles que la bonté de Dieu nous avait destinées.
Irréparable, secondement, parce que chaque jour, chaque moment devait nous avancer d'un degré, vers le ciel : or, les jours et les moments perdus nous laissant en arrière , et la durée de notre course étant d'ailleurs déterminée , la fin arrive que nous sommes encore fort loin ; qu'il n'y a plus assez de temps pour fournir le reste de la carrière; ou que du moins pour regagner les moments perdus et arriver, il faut doubler la marche, avancer à pas de géant, remplir en un jour la carrière de plusieurs années , faire des efforts héroïques, nous hâter au delà même de nos forces; en venir à de saints excès, qui sont des miracles
de la grâce , et dont le commun des hommes n'est pas d'ordinaire capable ; et consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière.
Irréparable enfin par rapport aux œuvres de pénitence et de satisfaction dont on est capable en certaine saison de la vie , et dont on ne l'est plus , quand on a attendu les infirmités d'un âge plus avancé. Car après tout, on a beau dire alors que Dieu ne demande point l'impossible; qu'il y a une pénitence pour tous les âges, et que la religion ne veut pas qu'on avance ses jours sous prétexte d'expier ses fautes : c'est vous-mêmes qui vous êtes mis dans cette impossibilité : vos fautes ne diminuent pas vos obligations ; il faut que le péché soit puni pour être effacé. Dieu vous avait laissé du temps et des forces pour satisfaire à cette loi immuable et éternelle : ce temps , vous l'avez passé à accumuler de nouvelles dettes ; ces forces, vous les avez usées, oupar de nouveaux excès , ou du moins sans en faire aucun usage par rapport aux desseins de Dieu sur vous : il faut donc que Dieu fasse ce que vous n'avez point fait vous-mêmes , et qu'il punisse après votre mort les crimes que vous n'avez pas voulu expier pendant votre vie.
C'est-à-dire , pour recueillir toutes ces réflexions , qu'il en est de chaque moment de notre vie , comme de celui de notre mort : on ne meurt qu'une fois, et de là on conclut qu'il faut bien mourir, parce qu'iï n'y a plus moyen de revenir, et de réparer par une seconde mort le malheur de la première : ainsi , on ne vit qu'une fois un tel et tel moment ; on ne saurait donc plus revenir sur ses pas , et réparer en recommençant le même chemin les fautes de la première marche : ainsi, chaque moment de notre vie que nous perdons, devient un point fixe pour notre éternité : ce moment perdu ne changera plus : éternellement il sera le même, nous sera rappelé tel que nous l'avons passé , et sera marqué de ce caractère ineffaçable. Quel est donc notre aveuglement, mes frères , nous dont toute la vie n'est qu'une attention continuelle à perdre un temps qui ne revient plus, et qui va d'un cours si rapide se précipiter dans les abîmes de l'éternité.
Grand Dieu! vous qui êtes le souverain dispensateur des temps et des moments ! vous entre les mains de qui sont nos jours et nos années I de quel œil nous voyez-vous perdre, dissiper des moments, dont vous seul connaissez la durée, dont vous avez marqué en caractères irrévocables le cours et la mesure; des moments que vous tirez du trésor de vos miséricordes éternelles, pour nous laisser le temps de faire pénitence ; des moments que votre justice vous
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presse tous les jours d'abréger, pour nous punir d'en avoir jusques ici abusé ; des moments que vous refusez chaque jour à nos yeux à tant de pécheurs moins coupables que nous , que la mort terrible surprend et entraîne dans le gouffre de vos vengeances éternelles ; des moments enfin dont nous ne jouirons peut-être pas longtemps , et dont vous allez au premier jour térniiner la triste carrière ! Grand Dieu! voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée et toute perdue : il n'y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un seul jour sérieux, un seul jour pour vous , pour mon salut , pour l'éternité : toute ma vie n'est qu'une fumée qui ne laisse rien de réel et de solide à la main qui la rappelle , et qui la ramasse. GrandDieuitraînerai-jejusqu'àla fin mesjours dans cette triste inutilité, dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs, et des efforts que je fais pourTéviter ? la dernière heure me surprendra-t-elle chargé du vide de toutes mes années ? et n'y aura-t-il dans toute ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminera , et qui décidera de mes destinées éternelles? Quelle vie, grand Dieu! pour une âme destinée à vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos saints , enrichie de vos dons , et par eux capable de faire des œuvres dignes de l'éternité ! quelle vie qu'une vie qui n'est rien , qui ne se propose rien , qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle , qu'en ne faisant rien , qu'en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent!
Mais si l'inutilité est opposée au prix du temps, le dérangement et la multitude des occupations ne l'est pas moins au bon ordre du temps, et à l'usage chrétien que nous en devons faire. Vous venez de voir les périls de la vie oiseuse; il faut vous exposer les inconvénients de la vie occupée.