DEUXIÈME PARTIE
A tout ce que nous avons dit jusqu'ici , mes frères, la plupart de ceux qui m'écoutent ont, sans doute, opposé en secret, que leur vie n'est rien moins qu'oiseuse et inutile; qu'à peine peuvent-ils suffire aux devoirs , aux bienséances , aux engagements infinis de leur état; qu'ils vivent dans une vicissitude éternelle d'occupations et d'affaires , qui absorbe toute leur vie ; et qu'ils se croient heureux quand il leur reste un moment pour être à eux-mêmes et jouir d'un loisir que la situation de leur fortune leur refuse.
Et voilà , mes frères , une nouvelle manière d'abuser du temps , plus dangereuse encore que l'inutilité et la paresse. En effet , l'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments ; c'est de les
remplir dans l'ordre , et suivant la volonté du Seigneur qui nous les donne : la vie de la foi est une vie de règle et de sagesse : l'humeur, l'imagination , l'orgueil, la cupidité, sont de faux principes de conduite , puisqu'ils ne sont eux-mêmes que le dérèglement de l'esprit et du cœur, et que l'ordre et la raison doivent être nos seuls guides.
Cependant, la vie de la plupart des hommes est une vie toujours occupée et toujours inutile; une vie toujours laborieuse et toujours vide : leurs passions formenttous leurs mouvements. Ce sont là les grands ressorts qui agitent les hommes ; qui les font courir çà et là, comme des insensés; qui ne les laissent pas un moment tranquilles : et en remplissant tous leurs moments , ils ne cherchent pas à remplir leurs devoirs , mais à se livTcr à leur inquiétude , et satisfaire leurs cupidités injustes.
Mais en quoi consiste cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations, et sanctifier l'usage de notre temps? Il consiste premièrement , à nous borner aux occupations attachées à notre état ; à ne pas chercher les places et les situations qui les multiplient ; et ne pas compter parmi nos devoirs , les soins et les embarras que l'inquiétude, ou nos passions toutes seules , nous forment. Secondement , quelque agitée que soit notre situation, parmi toutes nos occupations, regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées, celles que nous devons à notre salut.
Je dis premièrement , à ne pas compter parmi les occupations qui sanctifient l'usage de notre temps , celles que l'inquiétude, ou les passions toutes seules nous forment.
L'inquiétude ; oui , mes frères , nous voulons tous nous éviter nous-mêmes : rien n'est plus triste pour la plupart des hommes que de se retrouver avec eux seuls , et retomber sur leur propre cœur. Comme des passions vaines nous emportent ; que des attachements criminels nous souillent; que mille désirs illégitimes occupent tous les mouvements de notre cœur, en rentrant en nous-mêmes , nous n'y trouvons qu'une réponse de mort, qu'un vide affreux, que des remords cruels, des pensées noires, et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété des occupations, et dans des distractions éternelles, l'oubli de nous-mêmes : nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui ; et nous croyons trouver dans le dérangement et la multiplicité des soins extérieurs , cette ivresse heureuse qui fait que nous marchons sans nous en apercevoir, et que nous ne sentons plus le poids de nous-mêmes.
Mais , hélas ! nous nous trompons : l'ennui ne se trouve que dans le dérangement , et dans une vi«
LUNDI DE LA PASSION
d'agitation , où jamais rien n'est à sa place ; c'est en vivant au hasard, que nous nous sommes à charge à nous-mêmes; que nous cherchons toujours de nouvelles occupations, et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cherchées; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir, et que nous nous portons partout nous-mêmes ; en un mot , que toute notre vie n'est qu'un art diversifié d'éviter l'ennui, et un talent malheureux de le trouver. Partout où n'est pas l'ordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui; et loin qu'une vie de dérangement et d'agitation en soit le remède, elle en est au contraire la source la plus féconde et la plus universelle.
Les âmes justes qui vivent dans l'ordre , elles qui ne donnent rien aux caprices et à l'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place, dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige, trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Cette sage uniformité dans la pratique des devoirs , qui paraît si triste aux yeux du monde, est la source de leur joie, et de cette égalité d'humeur que rien n'altère : jamais embarrassées du temps présent, que des devoirs marqués occupent : jamais en peine sur le temps à venir, pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués : jamais livrées à elles-mêmes par la variété des occupations qui se succèdent les unes aux autres : les jours leur paraissent des moments, parce que tous les moments sont à leur place : le temps ne leur pèse pas, parce qu'il a toujours sa destination et son usage ; et elles trouvent dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée , cette paix et cette joie que le reste des hommes cherche en vain dans Je dérangement et dans une agitation éternelle.
L'inquiétude, en multipliant nos occupations, nous laisse donc livrés à l'ennui et au dégoût; et elle ne sanctifie pas pour cela l'usage de notre temps. Car si les moments que l'ordre de Dieu ne règle point , sont des moments perdus, quelque remplis qu'ils soient d'ailleurs; si la vie de l'homme doit être une vie sage et réglée, où chaque occupation ait sa place tixe; quoi de plus opposé à une telle vie que cette inconstance, ces variations éternelles, dans lesquelles l'inquiétude nous fait passer notre temps.' Mais les passions qui nous mettent dans un mouvement perpétuel , ne nous forment pas des occupations plus légitimes.
Oui, mes frères, je sais qu'il n'est qu'un certain âge de la vie où l'on paraisse occupé du frivole et des plaisirs; des soins plus sérieux et des occupations plus solides succèdent à l'oisiveté et aux amusements des premières mœurs ; et après avoir donné
la jeunesse à la paresse et aux plaisirs , on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soi-même : mais c'est encore ici que nous prenons le change. J'avoue que nous nous devons à l'État, au prince , aux soins publics ; que la religion met au nombre des devoirs qu'elle nous prescrit, le zèle pour le service du souverain, pour les intérêts et la gloire de la patrie ; et même qu'elle seule sait former des sujets fidèles , et des citoyens prêts à tout sacrifier pour la cause commune. Mais la religion ne veut pas que l'orgueil et l'ambition nous jettent témérairement dans les soins publics , et qu'on s'efforce par toutes sortes de voies , d'intrigues , de sollicitations, de parvenir à des places, où nous devant tout entiers aux autres, il ne nous reste plus de temps pour nous-mêmes : la religion veut qu'on craigne ces situations tumultueuses ; qu'on s'y prête à regret et en tremblant , quand l'ordre de Dieu et l'autorité de nos maîtres, nous y appelle; et que par son propre choix , on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un état privé, au péril et à l'éclat des dignités et des places. Hélas ! nous avons si peu de temps à vivre sur la terre , et le salut , ou la condamnation éternelle qui nous attend , est si proche, que tous les autres soins, hors celui-là, devraient être, pour nous , tristes et onéreux ; et que tout ce qui nous distrait de cette grande affaire , pour laquelle on ne nous laisse qu'un petit nombre de jours , devrait nous paraître, pour nous , un grand malheur. Ce n'est pas là une maxime de spiritualité; c'est la première maxime de la foi, et le fond du christianisme.
Cependant, l'ambition, l'orgueil , toutes nos passions , font que nous ne pouvons supporter une condition privée. Ce que nous craignons le plus dans la vie, et à la cour surtout, c'est une destinée et un état qui nous laisse à nous-mêmes, et ne nous établit point sur les autres. Nous ne consultons, ni l'ordre de Dieu , ni les vues de la religion , ni les périls des situations trop agitées, ni le bonheur que la foi découvre dans un état tranquille et privé, où l'on n'a à répondre que de soi-même ; ni souvent même nos talents : nous ne consultons que nos passions ;'que ce désir insatiable de nous élever au-dessus de nos frères : nous voulons paraître sur la scène , et devenir des personnages ; et sur une scène qui va finir demain , et qui ne nous laissera de réel , que la peine puérile de l'avoir jouée. Plus même les places sont environnées de tumulte et d'embarras , plus elles nous paraissent dignes de nos recherches : nous voudrions être de tout : le loisir si cher aune âme fidèle nous paraît honteux : tout ce qui nous partage entre nous et le public; tout ce qui donne
EMPLOI DU TEMPS
aux autres hommes un droit absolu sur notre temps ; tout ce qui nous jette dans Tabîme de soins et d'agitations que traînent après soi le crédit, la faveur, la considération, nous touche, nous attire, nous transporte. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée que Dieu ne demandait pas d'eux ; et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sû- ••eté, que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.
A la vérité, nous les entendons quelquefois se plaindre des agitations infinies , inséparables de leurs places, soupirer après le repos, envier la destinée d'un état tranquille et privé; et redire sans cesse qu'il serait temps enfin de vivre pour soi , après avoir si longtemps vécu pour les autres. Mais ce ne sont là que des discours : ils paraissent gémir sous le poids des affaires; mais ils porteraient avec bien plus de douleur et d'accablement le poids du loisir et d'une condition privée : ils ont employé une partie de leur vie à briguer le tumulte des places et.des emplois ; et ils enjploient l'autre à se plaindre du malheur de les avoir obtenus : c'est un langage de vanité : ils voudraient paraître supérieurs à leur fortune, et ils ne le sont pas au moindre revers et au plus léger refroidissement qui la menace. Voilà comme nos passions seules nous forment des embarras et des occupations que Dieu ne demandait pas de nous , et nous ôtent un temps dont nous ne connaîtrons le prix, que lorsque nous serons arrivés à ce dernier moment , où le temps finit et l'éternité commence.
Encore, mes frères , si au milieu des occupations infinies, attachées à votre état, vous regardiez comme les plus privilégiées , celles qui se rapportent au salut, vous répareriez du moins, en quelque manière, la dissipation de cette partie de votre vie, que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable : nous ne trouvons point de temps pour notre salut éternel : ce qu'on donne au prince, à la fortune , aux devoirs d'une charge , aux bienséances de son état , aux soins du corps et de la parure, à l'amitié , à la société , au délassement , à l'usage ; tout cela paraît essentiel et indispensable : on n'oserait y toucher, y retrancher : on le prolonge même au delà des bornes de la raison et de la nécessité ; et comme la vie est trop courte, et les jours trop rapides pour suffire à tout, ce qu'on en retranche, ce sont les soins du salut; dans la multiplicité de nos occupations, ce sont toujours celles qu'on devrait donner à réternité qui sont sacrifiées. Oui , mes frères , au lieu de prendre sur nos délassements , sur des devoirs que l'ambition multiplie, sur des bienséances
que î'oisiveté seule «établies, sur les soins d'une vaine parure que l'usage et la mollesse ont rendus interminables ; au lieu de prendre là-dessus chaque jour quelque temps du moins pour Dieu et pour nos intérêts éternels , à peine leurdonnons-nousquelques faibles restes , qui ont échappé par hasard au monde et aux plaisirs; quelques moments rapides dont le monde ne veut plus, dont nous sommes peut-être embarrassés, et que nous ne trouverions pas à placer ailleurs. Tant que le monde veut de nous ; tant qu'il se présente des plaisirs , des devoirs , des bienséances , des inutilités , nous nous y livrons avec goût. Quand tout est fini , et que nous ne savons plus que faire de notre loisir, alors nous consacrons à quelques pratiques languissantes de religion, ces moments de rebut, que la lassitude, ou le défaut de plaisirs , nous laisse : ce sont proprement des moments de repos que nous nous donnons à nous-mêmes plutôt qu'à Dieu , un intervalle que nous mettons entre le monde et nous , pour y rentrer avec pli/s de goût, et respirer un peu de la faligue, du dégoût, de la satiété, où nous jetterait la vie du monde et des plaisirs trop soutenue , et prolongée outre une certaine mesure au delà de laquelle se trouve l'ennui et la lassitude.
Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font, à la cour surtout , de leur temps : toute leur vie est une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires , sur l'affaire de leur salut : tout est rempli par ce qu'on donne à ses maîtres, à ses places, à ses amis, à son goût, et il ne reste plus rien pour Dieu et pour l'éternité : il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde , pour l'ambition , pour nos places , pour les soins de la terre, et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop , on nous sait bon gré si nous le donnons au salut.
Grand Dieu! et pourquoi nous laissez-vous sur la terre , que pour mériter votre possession éternelle? Tout ce que nous faisons pour le monde périra avec le monde ; tout ce que nous faisons pour vous sera immortel : tous les soins d'ici-bas ont pour objet des maîtres souvent ingrats, injustes, difficiles, impuissants du moins , et qui ne peuvent nous rendre heureux : les devoirs que nous vous rendons, nous les rendons à un maître et à un seigneur fidèle , juste, miséricordieux, tout-puissant, et qui seul peut récompenser ceux qui le servent : les soins de la terre, quelque brillants qu'ils puissent être, nous sont étrangers ; ils ne sont pas dignes de nous ; ce n'est pas pour eux que nous sommes faits ; nous de
LUNDI DE LA PASSION
vons seulement nous y prêter en passant , pour satisfaire aux liens passagers qui les exigent de nous , et qui nous lient aux autres hommes; les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances , et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée. Bien plus , ô mon Dieu! sans les soins du salut, tous les autres sont profanes et souillés : ce ne sont plus que des agitations vaines , stériles , presque toujours criminelles : les soins du salut tout seuls, les consacrent, les sanctifient, leur donnent la réalité, l'élévation, le prix et le mérite qui leur manque. Que dirai-je encore? tous les autres soins nous déchirent, nous troublent, nous inquiètent, nous aigrissent; mais les devoirs que nous vous rendons nous laissent une joie véritable dans le cœur, nous soutiennent , nous calment, nous consolent, et adoucissent même \es peines et les amertumes des autres. Enfin, nous nous devons à vous, ô mon Dieu ! avant que d'être a nos maîtres , à nos inférieurs , à nos amis , à nos proches : c'est vous qui avez les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison , qui sont les dons de votre main libérale : c'est donc pour vous premièrement que nous devons en faire usage ; et nous sommes chrétiens avant que d'être princes, sujets , hommes publics, ou quelque autre chose sur la terre.
Vous nous direz peut-être , mes frères , que vous croyez, en remplissant les devoirs pénibles et infinis attachés à votre état, servir Dieu, remplir toute justice, et travailler à votre salut : j'en conviens; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu , par des motifs de foi , et dans un esprit de religion et de piété. Dieu ne compte que ce qu'on fait pour lui : il n'accepte de nos peines , de nos fatigues , de nos assujettissements, de nos sacrifices, que ceux qui sont offerts à sa gloire, et nos pas à la nôtre; et nos jours ne sont pleins à ses yeux, que lorsqu'ils sont pleins pour l'éternité. Toutes les actions qui n'ont pour objet que le monde, que l'éclat qui vient de la terre, qu'une fortune périssable, quelques louanges qu'elles nous attirent de la part des hommes , à quelque degré de grandeur, de réputation , qu'elles nous élèvent ici -bas, ne sont rien devant lui , ou ne sont que des amusements puérils indignes de la majesté de ses regards.
Ainsi , mes frères , que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde ! On appelle une belle vie dans le monde, une vie éclatante où l'on compte de grandes actions , des victoires remportées , des négociations difficiles conclues, des entreprises conduites avec succès , des emplois illustres soutenus avec réputation , des dignités éminentes acquises par des services importants , et exercées avec gloire ;
une vie qui passe dans les histoires , qui remplit les monuments publics , et dont le souvenir se conser vera jusqu'à la dernière postérité : voilà une belle vie selon le monde. Mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu; si l'on n'a eu en vue que de se bâtir un édifice périssable de grandeur sur la terre , en vain a-t-on fourni une carrière éclatante devant les hommes ; devant Dieu c'est une vie perdue : en vain les histoires parleront de nous; nous serons effacés du livre de vie et des histoires éternelles : en vain nos actions feront l'admiration des siècles à venir ; elles ne seront point écrites sur les colonnes immortelles du temple céleste : Et in scripturâ domûs Israël non scribentur ( ÉzÉCH. XIII, 9) : en vain nous jouerons un grand rôle sur la scène de tous les siècles; nous serons dans les siècles éternels comme ceux qui n'ont jamais été : en vain nos titres et nos dignités se conserveront sur le marbre et sur le cuivre ; comme <ie sera le doigt des hommes qui les aura écrites , elles périront avec eux ; et ce que le doigt de Dieu tout seul aura écrit , durera autant que lui-même : en vain noire vie sera proposée comme un modèle à l'ambition de nos neveux ; comme elle n'aura de réalité que dans les passions des hommes, dès qu'il n'y aura plus de passions , et que tous les objets qui les allument seront anéantis, cette vie ne sera plus rien, et retombera dans le néant avec le monde qui l'avait admirée.
Car de bonne foi , mes frères , voudriez-vous que dans ce jour terrible, où les justices elles-mêmes seront jugées , Dieu vous tînt compte de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts que vous dévorez pour vous élever sur la terre? qu'il regardât comme un temps bien employé , le temps que vous avez sacrifié au monde, à la fortune, à la gloire, à l'élévation de votre nom et de votre race , comme si vous n'étiez sur la terre que pour vousmêmes ? qu'il mît au nombre de vos œuvres de salut celles qui n'ont eu que l'ambition , l'orgueil , l'envie , l'intérêt pour principe, et qu'il comptât vos vices parmi vos vertus? i
Et que pourrez-vous lui dire au lit de la mort , lorsqu'il entrera en jugement avec vous , et qu'il vous demandera compte d'un temps qu'il ne vous avait donné que pour l'employer à le glorifier et à le servir ? Lui direz-vous : Seigneur, j'ai remporté des victoires : j'ai servi utilement et glorieusement le prince et la patrie : je me suis fait un grand nom parmi les hommes ? Hélas ! vous n'avez pas su vous vaincre vous-même : vous avez servi utilement les rois de la terre, et vous avez méprisé le service du Roi des rois : vous vous êtes faitun grand nomparmi
SUR LE SALUT
les hommes , et votre nom est inconnu parmi les élus de Dieu : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai conduit des négociations pénibles • j'ai conclu des traités importants : j'ai ménagé les intérêts et la fortune des princes : je suis entré dans les secrets et dans les conseils des roisPHélas! vous avez conclu des traités et des alliances avec les hommes, et vous avez violé mille fois l'alliance sainte que vous aviez faite avec Dieu : vous avez ménagé les intérêts des princes, et vous n'avez pas su ménager les intérêts de votre salut : vous êtes entré dans le secret des rois, et vous n'avez pas connu les secrets du royaume des cieux : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : Toute ma vie n'a été qu'un travail et une occupation pénible et contimielle? Hélas! vous avez toujours travaillé, et vous n'avez rien fait pour sauver votre àme : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai établi mes enfants : j'ai élevé mes proches : j'ai été utile à mes ^mis : j'ai augmenté le patrimoine de mes pères? Hélas ! vous avez laissé de grands établissements à vosenfants,etvous ne leur avez pas laissé la crainte du Seigneur en les élevant et les établissant dans la foi et dans la piété : vous avez augmenté le patrimoine de vos pères, et vous avez dissipé les dons de la grâce et le patrimoine de Jésus-Christ: temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous : J'ai fait des études profondes : j'ai enrichi le public d'ouvrages utiles et curieux : j'ai perfectionné les sciences par de nouvelles découvertes : j'ai fait valoir mes grands talents, et les ai rendus utiles aux hommes? Hélas! le grand talent qu'on vous avait confié était celui de la foi et de la grâce , dont vous n'avez fait aucun usage : vous vous êtes rendu habile dans les sciences des hommes , et vous avez toujours ignoré la science des saints : temps perdu pour l'éternité. Lui direz-vous enfin : J'ai passé la vie à remplir les devoirs et les bienséances de mon état : j'ai fait des amis : j'ai su plaire à mes maîtres? Hélas! vous avez eu des amis sur la terre , et vous ne vous en êtes point fait dans le ciel : vous avez tout mis en œuvre pour plaire aux hommes , et vous n'avez rien fait pour plaire à Dieu : temps perdu pour l'éternité.
]Non , mes frères , quel vide affreux la plupart de CCS hommes, qui avaient gouverné les États et les empires; qui semblaient faire mouvoir l'univers entier ; qui en avaient rempli les premières places ; qui faisaient tout le sujet des entretiens , des craintes, des désirs , des espérances des hommes ; qui occupaient presque seuls les attentions de toute la terre; qui portaient tout seuls le poids des soins et des affaires publiques : quel vide affreux trouveront-ils dans toute leur vie au lit de la mort? tandis que les
jours d'une âme sainte et retirée, qu'on regardait comme des jours obscurs et oiseux, paraîtront pleins , occupés , marqués chacun par quelque victoire de la foi , et dignes d'être célébrés par les cantiques éternels.
Méditez ces vérités saintes , mes frères : le temps est court, il est irréparable; il est le prix de votre éternelle félicité; il ne vous est donnéque pour vous en rendre dignes : mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde, aux plaisirs, à la fortune, à votre salut. Mes frères , dit l'Apôtre , le temps est court (Cor. vu, 29) ; usons donc du monde comme si nous n'en usions pas : possédons nos biens , nos places, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas; jouissons de la faveur de nos maîtres et de l'estime des hommes , comme si nous n'en jouissions pas ; ce n'est là qu'une ombre qui s'évanouit et nous échappe : et ne comptons de réel dans toute notre vie , que les moments que nous aurons employés pour le ciel.
Ainsi soit-il.
SERMON