‹ ŒuvresChapitre 141 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Rien sans doute ne devrait nous intéresser davantage en cette vie que le soin de notre salut éternel ; outre que c'est ici la grande affaire où il s'a-

git de tout pour nous, nous n'en avons même, à proprement parler, point d'autre sur la terre; et les occupations infinies et diverses attachées à nos places, à notre rang, à notre état, ne doivent être que des manières différentes de travailler à notre salut.

Cependant ce soin si glorieux auquel tout ce que nous faisons, et tout ce que nous sommes, se rapporte , est pour nous le plus méprisable : ce soin principal, et qui devrait être toujours à la tête de tous nos autres soins, leur cède à tous dans le détail de nos actions : ce soin si aimable , et auquel les promesses de la foi et les consolations de la grâce attachent tant de douceurs , est devenu pour nous le plus dégoûtant et le plus triste. Et voilà, mes frères, d'où vient le défaut de vivacité dans l'affaire de notre salut éternel : on y travaille sans estime , sans préférence, sans goût. Suivons ces idées, et souffrez que je les développe.

C'est une erreur bien déplorable , mes frères , que les hommes aient attaché des noms pompeux à toutes les entreprises des passions, et que les soins du salut n'aient pu mériter auprès d'eux le même honneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la voie de la réputation et de la gloire : les intrigues et les mouvements qui font parvenir, sont comptés parmi les secrets d'une profonde sagesse : les projets et les négociations , qui arment les hommes les uns contre les autres, et qui font souvent de l'ambition d'un seul l'infortune publique, passent pour étendue de génie , et pour supériorité de talents : l'art d'élever sur un patrimoine obscur une fortune monstrueuse , aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi , est la science des affaires, et la bonne conduite domestique : enfin, le monde a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas : les actions de la foi toutes seules, qui demeureront éternellement, qui formeront l'histoire du siècle à venir, et qui seront gravées durant toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem, passent pour des occupations oiseuses et obscures , pour le partage des âmes faibles et bornées, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes. Et voilà, mes frères , la première raison de notre indifférence pour l'affaire du salut : nous n'estimons pas assez cette sainte entreprise pour y travailler avec vivacité.

Or, je ne crois pas devoir m'arrêter ici à combattre une illusion si indigne même de la raison. Car, qu'est-ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend? Est-ce la durée et l'immortaUté qu'il l romet dans la mémoire des hom'

SUR LE SALUT

mes? ah! tous les monuments de l'orgueil périrent avec le monde qui les a élevés : tout ce que nous faisons pour la terre aura la même destinée qu'elle : les victoires et les conquêtes , les entreprises les plas éclatantes, et toute l'histoire des pécheurs , qui embellit le siècle présent , sera effacée du souvenir des hommes; les œuvres du juste toutes seules seront immortelles, écrites à jamais dans le livre de vie, et survivront à la ruine entière de l'univers. Est-ce la récompense qu'on nous y propose? mais tout ce qui ne peut nous rendre heureux, ne peut aussi nous récompenser; et on n'en a pas d'autre ici que Dieu même. Est-ce la dignité des occupations auxquelles on vous engage? mais les soins de la terre les plus honorables sont des jeux auxquels notre erreur a donné des noms sérieux : ici tout est grand ; on n'aime que l'Auteur de son être; on n'aime que le Souverain de l'univers; on ne sert qu'un Maître tout-puissant; on ne désire que des biens éternels; on ne fait des projets que pour le ciel ; on ne travaille que pour une couronne immortelle.

Qu'y a-t-il donc de plus glorieux sur la terre , et de plus digne de l'homme, que les soins de l'éternité? Les prospérités sont d'honorables inquiétudes; les 6*nplois éclatants, un esclavage illustre : la réputation est souvent une erreur publique; les titres et les dignités sont rarement le fruit de la vertu, et ne servent tout au plus qu'à orner nos tombeaux et embellir nos cendres. Les grands talents, si la foi n'en règle l'usage, sont de grandes tentations; les vastes connaissances, un vent qui enfle et qui corrompt, si la foi n'en corrige le venin; tout cela n'est grand que par l'usage qu'on en peut faire pour le salut ; la vertu 'toute seule est estimable pour elle-même.

Cependant si nos concurrents sont plus heureux et plus élevés que nous dans le monde, nous les regardons avec des yeux d'envie; et leur élévation en humiliant notre orgueil , ranime la vivacité de nos prétentions et de nos espérances : mais lorsque les complices quelquefois de nos plaisirs , changés soudain en de nouveaux hommes , rompent généreusement tous les liens honteux des passions, et, portés sur les ailes de la grâce , entrent à nos yeux dans la voie du salut, tandis qu'ils nous laissent derrière eux errer encore tristement au gré de nos désirs déréglés; nous voyons d'un œil tranquille le prodige de leur changement; et loin que leur destinée nous fasse envie, et réveille en nous de faibles désirs de salut, nous ne pensons peut-être qu'à remplacer le vide que leur retraite laisse dans le monde ; qu'à nous élever à ces postes périlleux d'où ils vien-

nent de descendre par des vues de foi et de religion : que dirai-je? nous devenons peut-être les censeurs de leur vertu , nous cherchons ailleurs que dans les trésors infinis de la grâce , les motifs secrets de leur changement; nous donnons à l'œuvre de Dieu des vues tout humaines; et nos censures déplorables deviennent la plus dangereuse tentation de leur pénitence. C'est ainsi , ô mon Dieu ! que vous répandez des ténèbres vengeresses sur des cupidités injustes ! D'où vient cela? nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut : première cause de notre indifférence.

En second lieu, nous y travaillons avec indolence , parce que nous n'en faisons pas une affaire principale, et que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. En effet , mes frères, nous voulons tous nous sauver; les pécheurs les plus déplorés ne renoncent pas à cette espérance : nous voulons même que parmi nos œuvres, il s'en trouve toujours quelques-unes qui se rapportent au salut ; car nul ne s'abuse jusqu'à croire qu'il méritera la gloire des saints, sans avoir jamais fait une seule démarche pour s'en rendre digne : mais où nous nous trompons , c'est dans le rangque nous donnons à ces œuvres parmi les occupations qui partagent notre vie.

Et certes , mes frères , les bienséances et les inutilités des commerces, les fonctions d'une charge, les embarras domestiques, les passions et les plaisirs ont leurs temps et leurs moments marqués dans nos journées. Où plaçons-nous l'ouvrage du salut? quel rang donnons-nous à ce soin unique sur tous nos autres soins? en faisons-nous une affaire seulement? Et pour entrer dans le détail de vos mœurs , que faites-vous pour l'éternité que vous ne rendiez au monde au centuple ? Vous employez quelquefois une légère portion de vos biens en des largesses saintes ; mais qu'est-ce , si nous le comparons à ce que vous en sacrifiez tous les jours à vos plaisirs, à vos passions, et à vos caprices? Vous élevez peut-être au commencement de vos journées votre esprit au Seigneur par la prière ; mais le monde , au sortir de là , ne prend-il pas sa place dans votre cœur, et tout le reste du temps n'est-il pas pour lui ? Vous assistez peut-être exactement chaque jour aux mystères saints; mais, sans entrer ici dans les motifs qui souvent vous y conduisent, cet unique exercice de religion n'est-il pas compensé par une journée entière de vie oiseyse et mondaine? Vous vous faites quelquefois une violence passagère ; vous souffrez peut-être une injure; vous prenez sur vous pour une obligation de piété : mais ce sont là quelques faits uniques «t singuliers qui sortent de l'ordre

MARDI DE LA PASSION

commun, et qui n'ont jamais de suite; vous n'en sauriez produire un seul devant le Seigneur, qu'il ne s'en offre mille de l'autre côté que l'ennemi compte pour lui : le salut n'a que vos intervalles ; le monde a , pour ainsi dire , l'état et le fonds : les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour nousmêmes.

Je sais, mes frères, qi>e vous sentez vous-mêmes là-dessus l'injustice et le danger de votre conduite. Vous convenez que les agitations du monde , des affaires , des plaisirs, vous occupent presque tout entiers, et qu'il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais vous dites , pour vous calmer, que lorsqu'un jour vous serez plus tranquille; que des affaires d'une certaine nature seront terminées ; que vous vous serez déchargé sur un aîné des soins de cette dignité; que certains embarras seront finis ; «n un mot, que certaines circonstances ne se trouveront plus, vous penserez tout de bon à votre salut, et que l'affaire de l'éternité deviendra alors votre principale affaire.

Mais ce qui vous abuse , c'est que vous regardez ie salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état où la Providence vous a placé. Car ne pouvez-vous pas en faire des moyens de sanctification? ne pouvez-vous pas y exercer toutes les vertus chrétiennes ? la pénitence , si ces occupations sont pénibles? la clémence, la miséricorde, la justice , si elles vous établissent sur les hommes ? la soumission aux ordres du ciel , si le succès ne répond pas quelquefois à votre attente ? le pardon des injures, si vous y souffrez l'oppression , la calomnie et la violence? la confiance en Dieu seul , si vous y éprouvez l'injustice ou l'inconstance de vos maîtres ? N'est-il pas des âmes de votre rang et de votre état , qui , dans la même situation oii vous êtes , mènent une vie pure et chrétienne? Vous savez bien vous-même qu'on peut trouver Dieu partout : cardans ces moments heureux où vous avez été touché quelquefois de la grâce , n'est-il pas vrai que tout vous rappelait à Dieu ; que les périls mêmes de votre état devenaient pour vous des instructions et des remèdes; que le monde vous dégoûtait du monde même; que vous trouviez partout le secret d'offrir à Dieu mille sacrifices invisibles, et de faire de vos occupations les plus tumultueuses des sources de réflexions saintes , ou des occasions salutaires de mérite ? Que ne cultivez-vous ces impressions de grâce et de salut? Ce n'est pas votre situation, c'est votre infidélité et votre faiblesse , qui les ont éteintes dans votre cœur.

Joseph était chargé de toutes les affaires d'un grand royaume ; lui seul soutenait tout le poids du

gouvernement : cependant oublia-t-il le Seigneur, qui avait rompu ses liens , et justifié son innocence? ou attendit-il pour servir le Dieu de ses pères , qu'un successeur vînt lui rendre le loisir que sa nouvelle dignité lui avait ôté? il sut faire servir à la consolation de ses frères, et à l'avantage du peuple de Dieu , une prospérité qu'il ne reconnaissait tenir que de sa hiain toute-puissante. Cet officier de la reine d'Ethiopie , dont il est parlé aux Actes des Apôtres, était établi sur les richesses immenses de cptte princesse : le détail des tributs et des subsides , et toute l'administration des d"eniers publics était confiée à sa fidélité : or cet abîme de soins et d'embarras ne lui laissait-il pas le loisir de chercher dans les prophéties d'Isaïe le salut qu'il attendait , et les paroles de la vie éternelle ? Placez-vous dans les situations les plus agitées , vous y trouverez des justes qui s'y sont sanctifiés : la cour peut devenir l'asile de la vertu comme le cloître ; les places et les emplois peuvent être les secours comme les écueils de la piété; et quand pour revenir à Dieu on attend qu'on puisse changer de places, c'est une marque qu'on ne veut pas encore changer son cœur.

Aussi , lorsque nous vous disons que le salut doit être l'unique affaire, nous ne prétendons pas que vous renonciez à toutes les autres ; vous sortiriez de l'ordre de Dieu. Nous voulons seulement que vous l«s rapportiez toutes au salut ; que la piété sanctifie vos occupations; que la foi les règle; que la religion les anime; que la crainte du Seigneur les modère ; en un mot, que le salut soit comme le centre où elles aboutissenttoutes. Car d'attendre que vous soyez plus tranquille et plus débarrassé de tous soins , pour être plus homme de bien , outre que c'est une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence ; c'est un outrage même que vous faites à la religion de Jésus-Christ : vous justifiez les reproches que les ennemis des chrétiens faisaient autrefois contre elle; il semble que vous la regardez comme incompatible avec les devoirs de prince, de courtisan, d'homme public, de père de famille : vous semblez croire comme eux que l'Évangile ne propose que des maximes funestes à la république; et que s'il en était cru , il faudrait tout quitter, sortir de la société, renoncer à tous les soins publics, rompre tous les liens de devoir, de bienséance, d'autorité qui nousunissent auxautres hommes, et vivre comme si on était seul sur la terre : au lieu que c'est l'Évangile tout seul qui nous fait remplir ces devoirs comme il faut : au lieu que c'est la religion de Jésus-Christ toute seule qui peut former des princes religieux, des courtisans chrétiens, desmagistrats incorruptibles , des maîtres modérés,

SUR LE SALUT

des sujets fidèles; et maintenir dans une juste harmonie cette variété d'états et de conditions , d'où dépend la tranquillité des peuples et le salut des empires.

Mais pour vous faire mieux sentir l'illusion de ce prétexte , quand vous serez libre d'embarras , et dégagé de ces soins extérieurs qui vous détournent aujourd'hui du salut; votre cœur sera-t-il libre de passions? les liens injustes et invisibles qui vous arrêtent seront- ils rompus? serez-vous rendu à vous-même? plus humble, plus patient, plus modéré, plus chaste, plus mortifié? Ah! ce ne sont pas les agitations du dehors qui vous retiennent; c'est le dérèglement du dedans; c'est le tumulte et la vivacité des passions : ce n'est pas dans les soins de la fortune et dans l'embarras des événements et des affaires , dit saint Chrysostôme , qu'est la confusion et le trouble, c'est dans les inclinations déréglées de l'âme; un cœur où Dieu règne est partout tranquille : Non in rerum eventu perturbatio ac tumultus, sed in nobis et in animis nostris. (Hom. lxi , ad pop. Jnt.) Vos soins pour la terre ne sont incompatibles avec le salut , que parce que les affections qui vous y attachent sont criminelles. Ce ne sont pas vos places , ce sont vos penchants , qui sont pour vous des écueils : or ces penchants , vous ne vous en dépouillerez pas comme de vos soins et de vos embarras; ils seront même alors plus vifs , plus indomptables que jamais; ils auront, outre ce fond de faiblesse, qu'ils tirent de votre propre corruption , la force du temps et des années : vous croirez avoir tout fait en vous ménageant du repos, et vous verrez que vos passions, plus vives à mesure qu'elles ne trouveront plus de quoi s'occuper au dehors, tourneront toute leur violence contre vous-même ; et vous serez surpris de trouver dans votre propre cœur les mêmes obstacles que vous ne croyez voir aujourd'hui que dans ce qui vous environne. Cette lèpre , si j'ose parler ainsi , n'est pas attachée à vos vêtements, à vos charges, aux murs de vos palais, de sorte que vous puissiez vous en défaire en les quittant; elle a gagné votre propre chair : ce n'est donc pas en renonçant à vos soins , qu'il faut travailler à vous guérir ; c'est en vous purifiant vous-même , qu'il faut sanctifier vos soins ; tout est pur à ceux qui sont purs : autrement votre plaie vous suivra jusque dans le loisir de votre solitude; semblable à ce roi de Juda dont il est parlé au livre des Rois, lequel eut beau abdiquer sa couronne , remettre tous les soins de la royauté entre les mains de son fils, et se retirer dans le fond de son palais, il y porta la lèpre dont le Seigneur l'avait frappé, et vit cette plaie honteuse le suivre jusque dans sa retraite. Les

soins extérieurs ne trouvent leur mnoeence ou leur .

malignité que dans notre cœur ; et c'est nous seuls qui rendons les occupations delà terre dangereuses, comme c'est nous seuls qui rendons celles du ciel insipides et dégoûtantes.

Et voilà , mes frères , la dernière raison pourquoi nous faisons paraître si peu de vivacité pour la grande affaire de notre salut éternel ; c'est que nous en accomplissons les devoirs sans plaisir et comme à regret. Les plus légères obligations de la piété nous paraissent dures : tout ce que nous faisons pour le ciel nous gêne , nous ennuie, nous déplaît; la prière captive trop nos esprits ; la retraite nous jette dans l'ennui; les lectures saintes lassent d'abord l'attention; le commerce des gens de bien est languissant, et n'a rien qui fasse plaisir; la loi des jeûnes altère le tempérament; en un mot, nous trouvons je ne sais quoi de triste dans la vertu, qui fait que nous n'en remplissons les obligations que comme des dettes odieuses qu'on paye toujours de mauvaise grâce, et seulement lorsqu'on s'y voit contraint.

Mais premièrement, mes frères, vous êtes injustes d'attribuer à la vertu ce qui prend sa source dans votre propre corruption ; ce n'est pas la piété qui est désagréable , c'est votre cœur qui est déréglé; ce n'est pas le calice du Seigneur qu'il faut accuser d'amertume, dit saint Augustin, c'est votre goût qui est dépravé. Tout est amer à un palais malade; corrigez vos penchants, et le joug vous paraîtra léger : rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôté , et vous goûterez combien le Seigneur est doux : haïssez le monde , et vous comprendrez à quel point la vertu est aimable; en un mot, aimez Jésus-Christ, et vous sentirez tout ce que je dis.

Voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de la piété. Interrogez-les; demandez-leur s'ils regardent votre condition comme la plus heureuse : ils vous répondront que vous leur paraissez digne de compassion; qu'ils sont touchés de votre égarement et de vos peines , de vous voir tant souffrir pour un monde, ou qui vous méprise', ou qui vous ennuie , ou qui ne peut vous rendre heureux; courir après des plaisirs souvent plus insipides pour vous que la vertu même que vous fuyez : ils vous répondront qu'ils ne changeraient pas leur tristesse prétendue contre toutes les félicités de la terre. La prière les console , la retraite les soutient, les lectures saintes les animent; les œuvres de la piété répandent dans leur âme une onction sainte, et leurs jours les phis heureux sont ceux qu'ils passent avec le Seigneur. C'est le cœur qui décide de nos plaisirs : tandis que vous aimerez le monde, vous trouverez la vertu insupportable.

MARDI DE LA PASSION

En second lieu , voulez- vous savoir encore pourquoi le joug de Jésus-Christ est pour vous si dur et si accablant? c'est que vous le portez trop rarement : vous ne donnez au soin du salut que quelques moments rapides ; certains jours que vous consacrez à la piété ; certaines œuvres de religion dont vous vous acquittez quelquefois, et en vous déchargeant aussitôt vous ne sentez que le désagrément des premiers efforts : vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids, et vous prévenez les douceurs et les consolations qu'elle ne manque jamais de répandre sur les suites. Ces animaux mystérieux que les Philistins choisirent pour porter l'arche du Seigneur hors de leurs frontières , figures des âmes infidèles peu accoutumées à porter le joug de Jésus-Christ , mugissaient , dit l'Écriture , et semblaient gémir sous la grandeur de ce poids sacré : Pergentes et mugientes (i Reg. vi, 12); au lieu que les enfants de Lévi , image naturelle des justes, accoutumés à ce ministère saint, faisaient retentir les airs de cantiques d'allégresse et d'actions de grâces , en la portant avec majesté , même à travers les sables brillants du désert. La loi n'est pas un fardeau pour l'âme juste accoutumée à l'observer : il n'est que i'âme mondaine peu familiarisée avec ses saintes observances, qui gémisse sous un poids si aimable ; Pergentes et rmigientes. Lorsque Jésus-Christ a assuré que son joug était doux et léger, il nous a ordonné en même temps de le porter chaque jour : l'onction est attachée à l'accoutumance : les armes de Saùl n'étaient pesantes pour David, que parce qu'il n'en avait point l'usage : Nonusuin habco. Ibid. xvii, 39.) Il faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits; il faut percer avant dans cette terre heureuse pour y trouver le lait et le miel ; ce n'est qu'à l'entrée qu'on trouve des géants et des monstres qui dévorent ses habitants. Les plaisirs des pécheurs ne sont doui que sur la surface; ils n'ont d'agréables que les premiers moments : si vous allez plus avant, ce n'est plus que fiel et qu'amertume; et plus vous les approfondissez, plus vous y trouvez le vide, l'ennui, la satiété qui en est inséparable; la vertu, au contraire, est une manne cachée; pour en goûter toute la douceur, il faut l'approfondir; mais aussi, plus vous avancez, plus les consolations abondent; plus les passions se calment, plus les voies s'aplanissent, plus vous vous applaudissez d'avoir rompu des chaînes qui vous accablaient, et que vous ne traîniez plus qu'à regret et avec une secrète tristesse. Ainsi tandis que vous vous en tiendrez à de simples essais de vertu, vous n'en goûterez que les répugnances et les amertumes; et comme vous n'aurez pas la fidélité du

juste , vous n'en devez pas aussi attendre les consolations.

Enfin , vous accomplissez les devoirs de la Piété sans goût, non-seulement parce que vous les accomplissez trop rarement, mais parce que vous ne les accomplissez qu'à demi. Vous priez, mais sans recueillement; vous jeûnez, mais c'est sans entrer dans un esprit de componction et de pénitence ; vous vous abstenez de nuire à votre ennemi , mais c'est sans l'aimer comme votre frère; vous approchez des mystères saints, mais sans y apporter cette ferveur, qui seule y fait trouver des douceurs ineffables : vous vous séparez quelquefois du monde, mais vous ne portez pas dans la retraite le silence des sens et des passions, sans quoi elle n'est plus qu'un triste ennui ; en un mot, vous ne portez le joug qu'à demi. Or Jésus-Christ n'est pas divisé; ce Simon le Cyrénéen qui ne portait qu'une partie de la croix en était accablé, et il fallait que les soldats lui fissent violence pour l'obliger de continuer au Sauveur ce triste ministère : Et angariaverunt ut tolleret crucem ejus. (Matt. XXVII, 32.) Il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante ; plus vous en retranchez , plus elle devient pesante et onéreuse ; plus vous voulez l'adoucir, plus elle accable; au lieu qu'en y ajoutant même des rigueurs de surcroît vous en sentez diminuer la pesanteur, comme si vous y ajoutiez de nouveaux adoucissements : d'oîi vient cela? c'est que l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore : or un cœur divisé et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon la parole de Jésus-Christ, qu'un royaume et un théâtre plein de trouble et de désolation.

En voulez-vous une image naturelle tirée des livres saints? Rebecca, sur le point d'enfanter Jacob et Ésaii , souffrait des douleurs mortelles, dit l'Écriture; les deux enfants se faisaient déjà la guerre dans son sein: Et collidebantur in utero ejus parvuli (Gen. XXV, 22); et comme lassée de ses maux, elle demandait au Seigneur sa mort ou sa délivrance : Ne soyez point surprise , lui dit la voix du ciel, si vos douleurs sont si extrêmes, et s'il vous en coûte tant pour devenir mère; c'est qu'il y a deux peuples dans votre sein : Dux gentes et duopopuli surit in utero tuo. (Ibid. 23.) Voilà votre histoire, mon cher auditeur : vous êtes surpris qu'il vous eu coûte tant pour accomplir une œuvre de piété, pour enfanter Jésus -Christ, le nouvel homme, dans votre cœur : ah ! c'est que vous y conservez encore deux amours irréconciliables, Jacob et Ésaii , l'amour du monde et l'amour de Jésus- Christ ; c'est que vous portez au dedans de vous deux peuples, pour ainsi dire, qui se font une guerre

SUR LE SALUT

éternelle : Dum gentes et duo populi sunt in xdero tuo; voilà la source de vos douleurs et de vos peines. Si l'amour de Jésus-Christ tout seul possédait votre coeur, tout y serait Calme et paisible : mais vous y nourrissez encore des passions injustes; vous aimez encore le monde, les plaisirs, les distinctions de la fortune ; vous ne pouvez souffrir ceux qui vous effacent; votre cœur est plein de jalousies, d'animosités, de désirs frivoles, d'attachements criminels : Dux gentes et duo populi sunt in utero; et de là vient que vos sacrifices étant toujours imparfaits comme ceux de Gain, sont toujours tristes et pénibles comme les siens.

Servez donc le Seigneur de tout votre cœur, et vous le servirez avec allégresse : donnez-vous à lui sans réserve, sans vouloir encore retenir un droit sur toutes vos passions ; observez les justices de la loi avec plénitude, et elles répandront , dit le Prophète, de saints plaisirs dans votre cœur : Justitiae Domini rectœ, Ixtijîcantes corda. (Ps. xviii, 9.) Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères : le deuil n'est qu'au dehors; elles ont mille dédommagements secrets lorsqu'elles sont sincères : le juste ressemble au buisson sacré ; vous n'en voyez que les ronces et les épines, mais vous ne voyez pas la gloire du Seigneur qui réside au dedans ; vous voyez des macérations et des jeûnes, mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui les adoucit; vous voyez le silence, la retraite, la fuite du monde et des plaisirs, mais vous ne voyez pas le consolateur invisible, qui remplace avec tant d'usure le commerce des hommes , devenu insupportable depuis que l'on a goûté Dieu : vous voyez une vie en apparence triste, ennuyeuse, mais vous ne voyez pas la joie et la paix de l'innocence qui règne au dedans. C'est là que le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation répand ses faveurs à pleines mains , et que l'âme ne pouvant quelquefois en soutenir l'excès et la plénitude, est obligée de demander à son Seigneur qu'il suspende le torrent de ses grâces , et qu'il mesure l'abondance de ses dons à la faiblesse de sa créature.

Venez vous-même en faire une heureuse expérience» mon cher auditeur; venez mettre la fidélité de votre Dieu à l'épreuve; c'est ici qu'il aime à être tenté : venez essayer si nous rendons un témoigage trompeur à ses miséricordes ; si nous attirons le pécheur par de fausses espérances, et si ses dons ne sont pas encore plus abondants que nos promesses. Vous avez longtemps essayé du monde; vous ne lui avez point trouvé de fidélité : il vous avait tout fait espérer, des plaisirs, des honneurs, des félicités imaginaires : il vous a trompé; vous v êtes malheu-

reux; vous n'avez jamais pu parvenir à vous y faire une situation au gré de vos souhaits : venez voir si votre Dieu ne vous sera pas plus fidèle; si l'on ne trouve que des amertumes et des dégoûts dans son service; s'il promet plus qu'il donne; s'il est un maître ingrat, inconstant, bizarre; si son joug est ne cruelle servitude , ou une douce liberté ; si les devoirs qu'il exige de nous sont lesupplicede ses esclaves, ou la consolation de ses enfants; et s'il trompe ceux qui le servent. Mon Dieu! que vous seriez peu digne de nos cœurs, si vous n'étiez pas plus aimable, plus fidèle, et plus digne d'être servi que ce monde misérable.^

Mais pour le servir comme il veut l'être, mes frères , il faut estimer la gloire et le bonheur de son service; préférer ce bonheur à tous les autres , et y travailler sincèrement, sans réserve, et avec une mûre circonspection : car si c'est un défaut commun de manquer de vivacité pour l'affaire de notre salut étemel , et de s'en dégoûter ; c'en est un autre encore plus ordinaire d'y manquer de prudence , et de s'y méprendre.

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