DEUXIÈME PARTIE
Une entreprise où les dangers sont journaliers , 011 les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres il ne s'en trouve pourtant qu'une de véritable , et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles ; une entreprise de ce caractère demande sans doute des attentions non communes , et dans la conduite d'aucune autre on n'eut jamais besoin de tant de circonspection et de prudence. Or, que telle soit l'entreprise du salut , il serait inutile ici de le prouver, et nul d'entre vous n'en doute; ce qu'il importe donc d'établir, ce sont les règles et les caractères de cette prudence , qui doit nous guider dans une affaire si périlleuse et si essentielle.
La première règle , c'est de ne pas se déterminer au hasard parmi cette multiplicité de voies que les hommes suivent; les examiner toutes indépendamment des usages et des coutumes qui les autorisent ; et dans l'affaire de l'éternité ne donner rien à l'opinion et à l'exemple; la seconde, lorsqu'on se détermine, ne laisser rien à l'incertitude des événements, et préférer toujours la sûreté au péril.
Telles sont les règles communes de prudence que les enfants du siècle eux-mêmes suivent dans la poursuite de leurs prétentions et de leurs espérances temporelles : le salut éternel est la seule affaire où elles sont négligées. Premièrement, nul n'examine si ces voies sont sûres, et ne demande pas d'autre garant de leur sûreté que la foule que l'on voit mar»
MARDI DE LA'PASSION
cher devant soi. Secondement, dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches , le parti le plus périlleux au salut , comme il a toujours l'amourpropre pour lui , il a toujours aussi la préférence : deux erreurs capitales et communes dans l'affaire du salut éternel , qu'il faut ici combattre. La première règle est de ne pas se déterminer au hasard , et dans l'affaire de l'éternité ne rien donner à l'opinion et à l'exemple. En effet, le juste nous est partout représenté dans les livres saints comme un homme sensé et prudent, qui suppute, qui compare, qui examine, qui discerne, qui éprouve ce qu'il y a de meilleur, qui ne croit pas légèrement à tout esprit, qui porte à ses pieds le flambeau de la loi , pour éclairer ses démarches et ne pas se méprendre dans ses voies. Le pécheur au contraire y est dépeint comme un insensé qui marche à l'aventure, et qui dans les pas les plus périlleux passe outre avec confiance, comme s'il marchait dans les sentiers les plus sûrs et les plus unis : Sapiens tirnet, et déclinât à malo : stultus transilit, et confidit. (Prov. XIV, 46.)
Or, voilà mes frères , la situation de presque tous les hommes dans l'affaire du salut éternel. Partout ailleurs prudents, attentifs , défiants, habiles à découvrir les erreurs cachées sous les préjugés communs : c'est dans le salut tout seul , que rien n'égale notre crédulité et notre imprudence. Oui , mes frères, vous nous entendez dire tous les jours que la vie du monde, c'est-à-dire, cette vie d'amusement, d'inutilité, de vanité, de faste, de mollesse, exempte même de grands crimes ; que cette vie , dis-je , n'est pas une vie chrétienne ; et dès là, que c'est une vie de réprobation et d'infidélité : c'est la doctrine de la religion où vous êtes né, et depuis votre enfance on vous a nourri de ces vérités saintes : le monde au contraire soutient que cette vie est la seule que des personnes d'un certain rang puissent mener ; que ne vouloir pas s'y conformer, ce serait un air sauvage , oii il entrerait plus de singularité et de petitesse que de raison et de vertu. Je veux qu'il soit encore douteux , qui du monde ou de nous a raison ; et que ce grand différend ne soit pas encore vidé : néanmoins comme il s'agit ici d'une alternative affreuse , et que s'y méprendre est le dernier de tous les malheurs, il semble que la prudence demanderait qu'on s'éclaircît du moins avant que de passer outre. Il est naturel de doutei- du moins entre deux partis qui contestent , et où notre salut surtout est devenu le sujet de la dispute : or, je vous demande, entrant dans le monde , et recevant ses moeurs , ses maximes , ses usages , comme vous les avez reçus ; avez- Yous commencé par examiner s'il avait raison , et
si c'était nous qui avions tort et qui étions les séducteurs .^
Le monde veut qu'on aspire aux faveurs de la fortune, et qu'on n'oublie ni soins, ni mouvements, ni bassesses , ni artifices , pour s'en rendre digne : vous suivez ces usages ; mais avez-vous examiné si l'Évangile ne les contredit point ? Le monde se fait honneur duluxe, de la magnificence, des profusions, de la délicatesse des tables ; et en matière de dépense rien n'est excessif selon lui que ce qui peut aboutir à altérer les affaires : vous êtes-vous informé si la loi de Dieu ne prescrit point un usage plus saint des richesses que nous ne tenons que de lui ? Le monde autorise les jeux éternels, les plaisirs, les spectacles; et traite avec dérision quiconque ose même douter de leur innocence : avez-vous trouvé cette décision dans les maximes tristes et crucifiantes de Jésus-Christ? Le monde approuve certaines voies douteuses et odieuses d'augmenter le patrimoine de ses pères , et ne met point d'autres bornes à la cupidité , que celles des lois , qui punissent les violences et les injustices manifestes : nous pourriez-vous assurer que les règles de la conscience n'y regardent pas de plus près, et n'entrent pas là-dessus dans des discussions que le monde ne connaît point .^ Le monde souffre que l'on aspire à des honneurs sacrés, qu'on supplie même à la porte des distributeurs des grâces , et qu'on monte en rampant sur le trône sacerdotal : vous êtes-vous éclairci si les lois de l'Église ne traitent pas ici toutes démarches d'intrusion, et le simple désir de crime? Le monde a déclaré qu'une vie douce, molle, oiseuse, était une vie innocente; et que la vertu n'était pas si austère que nous la faisons : avant de l'en croire sur sa parole, avez-vous consulté si la doctrine que Jésus- Christ nous a apportée du ciel , souscrivait à la nouveauté et au danger de ses maximes?
Quoi! mes frères , dans l'affaire de votre éternité vous adoptez sans attention des préjugés communs, seulement parce qu'ils sont établis ? vous suivez ceux qui marchent devant vous , sans examiner où conduit le sentier qu'ils tiennent? vous ne daignez pas vous demander à vous-même si vous ne vous trompez point? il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas le seul à vous méprendre ? Quoi ! dans l'affaire qui doit décider de vos destinées éternelles , vous ne faites pas même usage de votre raison ? vous ne demandez point d'autre garant de votre sûreté que l'erreur commune ? vous ne doutez pas ? vous ne vous informezpas? vous ne vous défiez pas ?tout vous est bon ? Vous qui êtes si épineux, si difficile, si défiant, si plein de précautions , quand il s'agit de vos intérêts terrestres ; dans cette grande affaire toute
SUR LE SALUT
seule , vous vous conduisez par instinct , par opinion , par impression étrangère ? vous n'y mettez rien du votre , et vous vous laissez entraîner indolemment à la multitude et à l'exemple? Vous, qui sur tout autre point rougiriez de penser comme la foule ; vous, qui vous piquez de supériorité de génie, et de laisser au peuple et aux esprits médiocres les préjugés vulgaires; vous, qui outrez peut-être la singularité dans votre façon de penser sur tout le reste; sur le salut tout seul, vous ne pensez qu'avec la foule , et il semble que la raison ne vous est pas donnée pour ce grand intérêt seulement? Quoi ! mes frères , quand on vous demande tous les jours , dans les démarches que vous faites pour le succès de vos affaires et de vos espérances terrestres , les raisons que vous avez eues de préférer un parti à un autre , vous développez des motifs si sages et si solides ; vous justifiez votre choix par des vues si sûres et si décisives ; vous paraissez avoir pensé si mûrement avant que d'entreprendre; et lorsque nous vous demandons tous les jours d'où vient que dans l'affaire du salut éternel vous préférez les abus, les usages, les maximes du monde aux exemples des saints, qui n'ont pas vécu certainement comme vous ; et aux règles de l'Évangile , qui condamnent tous ceux qui vivent comme vous ; vous n'avez rien à nous répondre , sinon que vous n'êtes pas le seul , et qu'il faut vivre comme tout le monde vit ? Grand Dieu ! et que servent les grandes lumières pour conduire des projets qui périront avec nous? nous avons de la raison pour la vanité ; nous sommes des enfants pour la vérité; nous nous piquons de sagesse dans les affaires du monde : dans celle du salut éternel , nous sommes des insensés.
Vous nous direz peut-être que vous n'êtes pas plus sage et plus habile que tous les autres hommes , qui vivent comme vous ; que vous ne pouvez pas entrer dans des discussions qui vous passent; que si nous en étions crus, il faudrait se chicaner sur tout; et que la piété n'est pas de tant raffiner.
Mais je vous demande : faut-il tant de raffinement pour savoir que le monde est un guide trompeur ; que ses maximes sont réprouvées dans l'école de Jésus-Christ, et que ses usages ne sauraient jamais prescrire contre la loi de Dieu ? n'est-ce pas la règle la plus simple et la plus commune de l'Évangile , et la première vérité de la science du salut? Il ne faut qu'aller simplement pour connaître le devoir. Les raffinements ne sont nécessaires que pour se le dissimuler à soi-même , et pour allier les passions avec les règles saintes : c'est là où l'esprit humain a besoin de toute son industrie , car l'entreprise est
dez que rappeler les coutumes à la règle est un raffinement insensé : il ne faut que se consulter soimême pour connaître le devoir. Tandis que Saùl fut fidèle , il n'eut pas besoin d'aller consulter la Pythonisse sur ce qu'il devait faire ; la loi de Dieu le lui apprenait assez : ce ne fut qu'après son crime , que pour calmer les inquiétudes d'une conscience troublée, et allier ses faiblesses injustes avec la loi de Dieu , il s'avisa d'aller chercher dans les réponses d'un oracle trompeur quelque autorité favorable à ses passions. Aimez la vérité, et vous l'aurez bien-: tôt connue : une conscience droite est le meilleur de tous les docteurs.
Ce n'est pas que je veuille blâmer ici les recherches sincères que fait une âme simple et timide pour s'éclairer et pour s'instruire ; je veux dire seulement que la plupart des doutes sur les devoirs , dans les âmes livrées au monde comme vous , naissent d'un fonds dominant de cupidité, qui d'un côté voudrait ne point toucher à ses passions injustes ; et de l'autre s'autoriser de la loi , pour s'épargner le remords de la transgression manifeste. Car d'ailleurs si vous cherchez Dieu de bonne foi , et que vos lumières ne suffisent pas; il y a encore des prophètes dans Israël : consultez à la bonne heure ceux qui conservent la forme de la loi et de la saine doctrine, et qui enseignent la voix de Dieu dans la vérité : ne proposez pas vos doutes avec ces couleurs et ces adoucissements , qui déterminent toujours la décision en votre faveur : ne consultez pas pour être trompé, mais pour être éclairci : ne cherchez pas des oracles favorables, mais des oracles sûrs et éclairés : ne vous contentez pas même du témoignage d'un seul homme; consultez le Seigneur à plusieurs reprises , et par différents organes ; la voix du ciel est uniforme , parce que la vérité dont elle est l'interprète , n'est qu'une : si les témoignages ne conviennent pas , préférez toujours le choix qui vous éloigne le plus du péril ; défiez-vous du sentiment qui plaît, qui rit à la vue, et qui avait déjà pour lui les suffrages de votre amour-propre.
N'imitez pas Lot , lequel sur le point de se séparer d'Abraham, maître de choisir de la droite ou de la gauche, leva les yeux , dit l'Écriture, avant que d'Opter : vit à l'entour une contrée fertile, douce, aimable, riante, telle que son cœur la souhaitait; laissa à Abraham celles qui lui parurent moins délicieuses , et se détermina là-dessus pour le pays de Sodome , sans examiner s'il y avait de la sûreté pour lui : Elevatis itaque Lot oculis , vidît omnem circà regionem Jordanis, qux universa irrigabatur... sicut paradisus Domini... et habitavit in Sodo-
difûcile ; et voilà où vous en êtes , vous qui préten- mis. (Gen. xin ,10, 1 2.) En effet , son imprudence
MARDI DE LA PASSION
fut bientôt punie , dit saint Anibroise ; peu de temps après les rois des nations l'emmènent captif; et délivré de leurs mains, à peine échappe-t-il au feu du ciel qui tomba sur cette ville criminelle ! Lot amaenam elegit : infirmioris itaque consil'd pretium luit , quoniam à prudentiore dejlexerat. (S. Ambr.) Il est rare que les décisions de nos penchants se trouvent les mêmes que celles des règles saintes.
Cependant c'est ce qui décide de tous nos choix dans l'affaire du salut; et dans les circonstances mêmes où nous voyons des routes plus sûres que celles que nous choisissons : seconde démarche de notre imprudence dans l'entreprise de notre salut éternel. En effet, il n'est guère de doute sur nos devoirs , qui nous dérobe l'obligation précise de h loi sur chaque démarche : nous connaissons les sentiers par où Jésus-Christ et les saints ont passé : on nous les montre encore tous les jours : on nous convie, par le succès qu'ils ont eu , à marcher sur leurs traces : c'est ainsi , nous dit-on avec l'Apôtre, que ces nommes de Dieu qui nous ont précédés, vainquirent le monde, et obtinrent l'effet des promesses : nous voyons qu'en les imitant on peut tout espérer, et que dans la voie où nous marchons , tout est à craindre : devrions-nous balancer dans cette alternative?
Cependant , partout nous résistons à nos propres lumières ; partout nous préférons le péril à la sûreté ; toute notre vie n'est même qu'un péril continuel ; dans toutes nos actions , nous flottons , non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entre le crime et les simples fautes; toutes les fols que nous agissons il n'est pas question de savoir si nous faisons le plus grand bien, mais si nous ne faisons qu'un mal léger et digne d'indulgence : tous vos doutes se bornent à nous demander, si se permettre un tel plaisir, si tenir un tel discours, si se livrer jusqu'à un tel point à son ressentiment , si user de cette duplicité , si ne pas refuser une telle complaisance est un crime ou une simple offense; vous êtes toujours entre ces deux destinées; et votre conscience ne peut jamais vous rendre ce témoignage que dans une telle occasion vous vous êtes déterminé pour le parti où il n'y avait aucun péril.
Ainsi vous savez qu'une vie de jeu , de plaisir, de spectacle, d'amusement, quand même il ne s'y mêlerait rien de grossier et de criminel , est un parti fort douteux pour l'éternité; nul saint du moins ne vous en a laissé l'exemple: des mœurs plus recueillies et plus chrétiennes ne vous laisseraient rien de semblable à craindre , vous le savez : cependant vous aimez mieux un doute accommodant, qu'une sûreté trop gênante. Vous savez que la grâce a des moments qui ne reviennent plus ; que rien n'est plus incer-
tain que le retour des impulsions saintes auxquelles on se refuse; quele salut différé est presque toujours manqué ; et que commencer aujourd'hui , c'est s'assurer prudemment du succès; vous le savez : cependant vous préférez l'espérance incertaine d'une grâce à venir, au salut présent qui s'offre à vous. Vous savez que ce guide sacré respecte vos passions ; qu'il est plutôt le confident de vos faiblesses que le juge de votre conscience et le médecin de vos maux , et qu'il manque ou de lumière pour vous instruire, ou de fermeté pour vous corriger; vous le savez , et si vivement que vous-même sortez toujours de ses pieds , plein de doutes et de remords secrets sur sa complaisance : un nouveau choix serait nécessaire; mais vos passions craignent ce changement; et un aveugle accoutumé est toute la raison que vous avez de courir avec lui au précipice. Vous savez que votre sûreté demanderait que vous descendissiez de cette dignité où la main du Seigneur ne vous pas élevé, et que vous remplissez sans vocation, comme sans mérite; vous le savez : mais |tant d'autres en sont revêtus, que vous connaissez encore plus indignes que vous ; la vraisemblance vous rassure, et l'évidence du devoir ne vous touche plus. Vous savez que l'art de grossir ses trésors doit presque toujours son succès à la cupidité et à l'injustice; que ces manières détournées de multiplier son bien ont leurs difficultés dans la religion , et que si parmi les interprètes de la loi , il s'en trouve quelques-uns qui vous tolèrent, tout le reste vous condamne ; vous le savez : mais c'est cette variété même de suffrages qui vous calme ; et en matière de salut avoir contre vous le parti le plus nombreux et le plus sûr, ne vous paraît pas un inconvénient à craindre.
Or, mes frères , je ne vous demande ici que deux réflexions, et je finis. Premièrement, quand même dans cette voie où vous marchez, la balance serait égale , c'est-à-dire , quand il serait également douteux si vous vous sauvez ou si vous vous perdez ; s'il vous restait un peu de foi, vous devriez être dans des alarmes cruelles : il devrait vous paraître affreux que votre salut éternel fût devenu un problème , sur lequel on ne sait à quoi s'en tenir, et qu'on opinât avec une égale vraisemblance sur le bonheur ou sur le malheur de votre destinée éternelle , comme sur ces questions indifférentes que Dieu a livrées à la dispute des hommes, vous devriez tout entreprendre pour mettre du moins les vraisemblances de votre côté, pour chercher une situation où le préjugé du moins vous fût favorable : et ici où tout conclut contre vous , où la loi ne vous est point favorable , où vous n'avez pour vous que de légères apparences de raison sur lesquelles vous n'oserie*
SUR U: SALUT