‹ ŒuvresChapitre 146 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'office de la pénitence, dit saint Augustin , est de rétablir l'ordre partout où le péché a porté le dérèglement. Elle est fausse, si elle n'est pas universelle ; car Tordre ne résulte que de la parfaite subordination de tous les désirs et de tous les mouvements qui s'élèvent dans nos cœurs : il faut que tout soit remis à sa place, pour rétablir cette divine harmonie que le péché avait troublée; et tandis qu'il s'y trouve encore quelque chose de dérangé, en vain travaillez- vous à réparer le reste; vous élevez un édifice mal assemblé, qui s'écroule toujours par quelque endroit, et où tout est encore dans la confusion et dans le désordre.

Or, voilà l'instruction importante que nous donne aujourd'hui l'heureuse pécheresse, dont l'Église nous propose la conversion. Son péché renfermait plusieurs désordres : premièrement, un injuste usage de son cœur, qui n'avait jamais été occupé que des créatures : secondement, un abus criminel de tous les dons de la nature, dont elle avait fait les instruments de ses passions : troisièmement, un assujettissement indigne de ses sens, qu'elle avait toujours fait servir à la volupté et à l'ignominie; enfin, un scandale universel dans l'éclat de ses égarements. Sa pénitence répare tous ces désordres : aussi tout est pardonné , parce que rien n'est omis dans le repentir.

Je dis, premièrement, un injuste usage de son cœur. Oui, mes frères, tout amour qui n'a pour objet que la créature , dégrade notre cœur : c'est un désordre d'aimer pour lui-même, ce qui ne peut être ni notre bonheur, ni notre perfection, ni par conséquent notre repos : car aimer, c'est chercher sa félicité dans ce qu'on aime; c'est vouloir trouver dans l'objet aimé tout ce qui manque à notre cœur; c'est l'appeler au secours de ce vide affreux que nous sentons en nous-mêmes , et nous flatter qu'il j

sera capable de le remplir : c'est le regarder comme la ressource de tous nos besoins, le remèae de tous nos maux, l'auteur de nos biens. Or, comme il n'est que Dieu seul en qui nous puissions trouver tous ces avantages, c'est un désordre, et un avilissement de notre cœur, de les chercher dans la vile créature.

Et au fond nous sentons bien nous-mêmes l'injustice de cet amour : quelque emporté qu'il puisse être , nous découvrons bientôt dans les créatures qui nous l'inspirent , des défauts et des faiblesses qui les en rendent indignes : nous les trouvons bientôt injustes, bizarres, fausses, vaines, inconstantes : plus nous les approfondissons, plus nous nous disons à nous-mêmes que notre cœur s'est trompé, et que ce n'est pas là ce qu'il cherchait : notre raison rougit tout bas de la faiblesse de nos penchants : nous ne portons plus nos liens qu'avec peine ; notre passion devient notre ennui et notre supplice : mais punis de notre erreur, sans en être détrompés , nous cherchons dans le changement , le remède de notre méprise : nous errons d'objet en objet; et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes lassés de notre inconstance.

Notre pécheresse avait suivi l'égarement de ces voies : d'injustes amours avaient fait tous ses malheurs et tous ses crimes, et née pour n'aimer que Dieu seul, il était le seul qu'elle n'eût jamais aimé. Mais à peine l'a-t-elle connu, dit l'Évangile, ut cognovit, que, rougissant de l'indignité de ses premières passions, elle ne trouve plus que lui seul qui soit digne de son cœur : tout lui paraît vide , faux , dégoûtant dans les créatures : loin d'y retrouver ces premiers charmes , dont son cœur avait eu tant de peine à se défendre, elle n'en voit plus que le frivole, le danger et la vanité. Le Seigneur tout seul lui paraît bon, véritable, fidèle; constant dans ses promesses, aimable dans ses ménagements, magnifique dans ses dons, réel dans sa tendresse, indulgent même dans sa colère; seul assez grand pour remplir toute l'immensité de notre cœur; seul assez puissant pour en satisfaire tous les désirs ; seul assez généreux pour en adoucir toutes les peines ; seul immortel, et qu'on aimera toujours; enfin, le seul qu'on ne se repent jamais que d'avoir aimé trop tard : Dilexit multum. Première réparation de sa pénitence, son amour.

C'est donc l'amour, mes frères , qui fait les véritables pénitents : car la pénitence n'est que le changement du cœur, et le cœur ne change qu'en changeant d'amour : la pénitence n'est que le rétabhs-

LA PECHERESSE

sèment de l'homme; et l'homme n'est dans l'ordre, que lorsqu'il aime le Seigneur pour qui il est fait : la pénitence n'est qu'une réconciliation avec Dieu; et votre réconciliation est une feinte, si vous ne lui rendez pas votre cœur; en un mot, la pénitence obtient la rémission des péchés, et les péchés ne sont remis qu'à proportion de notre amour : Remittuntur eipeccata multa, quoniam dilexitmultum.

INe nous dites donc plus , mes frères , lorsque nous vous proposons ces grands exemples, pour vous animer à les suivre, que vous ne vous sentez point nés pour la dévotion, et que vous avez une sorte de cœur, à qui tout ce qui s'appelle piété répugne. Quoi! mon cher auditeur, votre cœur ne serait pas fait pour aimer son Dieu ? votre cœur ne serait pas fait pour le Créateur qui vous l'a donné.^ Votre cœur serait donc autre chose lui-même, qu'une inclination naturelle vers l'Auteur de son être? quoi! vous seriez donc né pour la vanité et pour le mensonge? vous n'auriez donc reçu un cœur si grand, si élevé, et que rien ici -bas ne peut satisfaire, vous ne l'auriez reçu que pour aimer des plaisirs qui vous lassent ; des créatures qui vous trompent ; des honneurs qui vous importunent ; un monde qui vous ennuie, ou qui vous déplaît? Dieu seul pour qui vous êtes fait, et qui vous a fait tout ce que vous êtes , ne trouverait rien pour lui au fond de votre être ? Ah ! vous êtes injuste envers votre cœur : vous ne vous connaissez pas , et vous prenez votre dérèglement pour vous-même. Et en effet, si vous n'êtes pas né pour la vertu, quel est donc le triste mystère de votre destinée? pour qui êtes-vous donc né? quelle chimère êtes-vous donc parmi les hommes? Vous n'êtes donc né que pour les remords et les sombres inquiétudes? l'Auteur de votre être ne vous a donc tiré du néant que pour vous rendre malheureux? vous n'avez donc un cœur que pour chercher un bonheur qui vous fuit, ou qui n'est point; et vous êtes à charge à vous-mêmes.

0 homme ! ouvrez ici les yeux : approfondissez la destinée de votre cœur; et vous conviendrez que ces passions vives, qui mettent en vous de si grandes répugnances à la vertu, vous sont étrangères; que ce n'est point là la situation naturelle de votre cœur; que l'Auteur de la nature et de la grâce vous avait fait une destinée plus heureuse ; que vous étiez ûé pour l'ordre, pour la justice et pour l'innocence; que vous avez abusé d'un naturel heureux, en le tournant à des passions injustes; et que si vous n'êtes pas né pour la vertu , nous ne savons plus ce que vous êtes , et vous devenez incompréhensible à vous-même.

Mais d'ailleurs, vous vous trompez de regarder comme des inclinations inalliables avec la piété, ces penchants de vivacité pour le plaisir nés avec vous. Ce seront des dispositions favorables au salut, dès que la grâce les aura sancliflées : plus vous êtes vif pour le monde et pour ses faux plaisirs , plus vous le serez pour le Seigneur et pour les biens véritables; plus les créatures vous ont trouvé tendre et sensible, plus la grâce trouvera d'accès et de sensibilité dans votre cœur; plus vous êtes né fier, hautain, ambitieux, plus vous servirez le Seigneur noblement, sans crainte , sans ménagement , sans bassesse ; plus vous paraissez né d'un caractère facile, léger, inconstant, plus il vous sera aisé de vous déprendre de vos attachements criminels, et de revenir à votre Dieu ; enfin vos passions deviendront elles-mêmes , s'il est permis de parler ainsi , les facilités de votre pénitence. Tout ce qui avait été l'occasion de votre perte, vous le ferez servir à votre salut : vous verrez qu'avoir reçu un cœur tendre, fidèle, généreux, c'est ctre né pour la piété; et qu'un cœur que les créatures ont pu toucher, offre de grandes dispositions à la grâce.

Lisez ce qui nous reste de l'histoire des justes; et vous verrez que ceux qui ont été entraînés d'abord par des passions insensées, qui étaient nés avec tous les talents propres au monde , et toutes les inclinations les plus vives pour le plaisir et les plus éloignées de la piété, ont été ceux en qui la grâce a opéré de plus grandes choses. Et sans parler de la pécheresse de notre Évangile, les Augustin, les Pélagie, les Fabiole, ces âmes mondaines et dissipées, si vives dans leurs égarements , si peu nées , ce semble , pour la piété ; quel progrès n'onte'iles pas fait depuis dans les voies de Dieu? et qu'ontelles trouvé dans leurs premiers penchants que les attraits, pour ainsi dire, de leur pénitence? Le même fonds qui fait les grandes passions , quand il plaît au Seigneur de changer le cœur, fait aussi les grandes vertus. Mon Dieu! vous nous avez tous faits pour vous ; et nos faiblesses mêmes , dans l'ordre incompréhensible de votre providence et de vos miséricordes sur les hommes, doivent servir à notre sanctification éternelle. C'est ainsi que notre pécheresse répara l'injuste usage qu'elle avait fait de son cœur.

Mais en second lieu, l'amour qu'elle eut pour Jésus-Christ, ne fut pas une de ces sensibilités vaines et oisives; qui sont plutôt les agitations naturelles d'un cœur facile à s'attendrir, que des impressions de la grâce, et qui nemènentjamaisàrien, qu'à nous rendre contents de nous-mêmes, et nous persuader que notre cœur est. changé : ce ne sont pas les senti-

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ments qui prouvent la vérité de l'amour, ce sont les sacrifices.

Aussi comme le second désordre de son péché , avait été l'abus criminel et presque universel de toutes les créatures ; la seconde réparation de sa pénitence, est le retranchement rigoureux de toutes les choses dont elle avait abusé dans ses égarements. Ses cheveux, ses parfums, les dons du corps et de la nature, avaient été les instruments de ses plaisirs; car nul n'ignore l'usage qu'une passion déplorable en sait faire; c'est par là qu'elle commence sa pénitence : les parfums sont abandonnés, et consacrés même à un saint ministère : Et unguento ungebat; les cheveux sont négligés, et ne servent plus même qu'à essuyer les pieds de son libérateur : Etcapillis capitis sui tergebat ; les soins du corps et de la beauté sont oubliés, et ses yeux s'éteignent à force de larmes : Et lacrymis cœpit rigare pedes ejus. Tels sont les premiers sacrifices de son amour : elle ne se contente pas de retrancher des soins visiblement criminels, elle en retranche même qui auraient pu passer polir innocents ; et croit devoir punir l'abus qu'elle en a fait , en se privant de la liberté qu'elle aurait pu avoir d'en user encore.

En effet, le pécheur, en abusant des créatures , perd le droit qu'il avait sur elles : tout ce qui est permis à une âme innocente, ne l'est plus à celle qui a été assez malheureuse que de s'égarer : le péché nous rend comme anathèmes à toutes les créatures qui nous environnent, et que le Seigneur avait destinées à notre usage. Ainsi il est des règles pour une âme infidèle, qui ne sont pas faites pour tous les autres hommes : elle n'est plus , pour ainsi dire , dans le droit commun ; et ne doit plus juger de ses devoirs par les maximes générales , mais par les exceptions personnelles qui la regardent.

Or, sur ce principe, vous nous demandez éternellement , si user d'un artifice de parure est un crime ? si tels plaisirs publics sont défendus ? Je neveux point ici décider pour les autres; mais je vous demande, à vous qui en soutenez l'innocence, n'en avez-vous jamais abusé , n'avez-vous jamais fait servir ces soins, ces plaisirs, ces artifices à des passions injustes? ne les avez-vous jamais employés à corrompre des cœurs, ou à nourrir la corruption du vôtre ? Quoi! toute votre vie n'a peut-être été qu'un enchaînement déplorable de passions et de misères; vous avez abusé de tout ce qui vous environne, et en avez fait les instruments de vos désirs déréglés ; vous avez tout rapporté à ce penchant infortuné de votre cœur : vos intentions ont toujours été même plus loin que vos malheurs : votre œil n'a jamais été simple et innocent, et vous n'auriez jamais voulu qu? celui des au-

tres l'eût été à votre égard; tous vos soins sur votre personne ont été des crimes : et quand il s'agit de retourner à votre Dieu, et de réparer une vie entière de corruption et d'abandonnement, vous venez lui disputer des vanités dont vous avez toujours fait un si indigne usage? vous venez nous soutenir l'innocence de mille abus , qui vous seraient interdits , quand ils seraient permis au reste des hommes ? vous entrez en contestation , lorsqu'on veut vous interdire les pompes criminelles du monde ; vous à qui les plus innocentes , s'il en est , sont désormais défendues , et qui ne devriez avoir pour ornement que la cendre et le cilice ? Pouvez-vous encore venir nous justifier des soins , qui sont votre confusion secrète , et qui vous ont tant de fois fait rougir aux pieds du tribunal sacré? et faudrait-il tant de discours et de contestations , où votre honte devrait suffire?

D'ailleurs, la sainte tristesse delà pénitence, ne regarde plus qu'avec horreur ce qui a été pour nous une occasion de chute. L'âme touchée n'examine pas si l'on peut se le permettre avec innocence; il lui suffit de savoir qu'elle y a trouvé mille fois l'écueil de la sienne : tout ce qui l'a conduite à ses malheurs , lui devient aussi odieux que ses malheurs mêmes; tout ce qui a aidé ses passions , elle le déteste comme ses passions mêmes : tout ce qui a favorisé ses crimes, devient pour elle criminel : quand on voudrait même le tolérer encore à sa faiblesse , ah! son zèle, sa componction prendrait les intérêts de la justice de Dieu contre l'indulgence des hommes; elle ne pourrait se résoudre à se permettre encore des abus, qui lui rappelleraient le souvenir de ses désordres passés; elle craindrait toujours que les mêmes démarches ne rappelassent les premières dispositions, et que son cœur ne se trouvât le même dans les mêmes soins : la seule image de ses infidélités passées la trouble et l'alarme; et loin d'en porter encore sur soi les tristes restes , elle voudrait pouvoir s'éloigner des lieux mêmes, et s'arracher des occupations qui lui en retracent le souvenir. Et certes, quelle peut être cette pénitence, qui nous laisse ancore aimer tout ce qui a fait nos plus grands crimes? et à peine essuyé du naufrage, peut-on trop s'interdire les écueils où l'on vient de périr?

Enfin , la véritable pénitence nous fait trouver partout la matière de mille sacrifices invisibles : comme le propre de la cupidité est deprendre de tout l'occasion de mille complaisances injustes, elle ne se borne pas à certaines privations essentielles ; tout ce qui flatte les passions, tout ce qui nourrit la vie des sens, toutes les superfluités qui ne tendent qu'à satisfaire ramour-propre,tout cela devient le

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sujet de ses sacrifices ; et partout, comme un glaive tranchant et douloureux, elle fait des divisions et des séparations qui coûtent au cœur, et coupe jusqu'au vif tout ce qui tenait encore un peu trop à la corruption de nos penchants : la grâce de la componction mène d'abord là une âme touchée; elle la rend ingénieuse à se punir elle-même, et fait si bien que tout lui sert d'expiation à ses crimes ; que les aevoirs , les bienséances , les honneurs , les prospérités , les chagrins de son état se changent pour elle en des occasions de mérite ; et que les plaisirs mêmes, par la foi et la circonspection dont elle les accompagne, deviennent pour elle des actes de vertu.

Voilà le secret divin de la pénitence : comme elle fait ici-bas envers l'âme criminelle , dit Tertullien , la fonction de la justice de Dieu, et que la justice de Dieu punira un jour le crime par la privation éternelle de toutes les créatures dont le pécheur a abusé; la pénitence prévient ce terrible jugement; elle s'impose partout à elle-même des privations rigoureuses; et si la condition misérable de la vie humaine l'oblige d'user encore des clioses présentes , c'est bien moins pour flatter ses sens , que pour les punir par l'usage sobre et austère qu'elle en fait.

Vous n'avez qu'à mesurer là-dessus la vérité de votre pénitence. En vain paraissez-vous revenu des égarements grossiers des passions : s'il vous faut toujours le même faste, pour contenter cette inclination naturelle qui aime à se distinguer par une vaine magnificence ; les mêmes profusions , pour n'avoir pas la force d'ôter à l'amour-propre des superfluités accoutumées; les mêmes agréments du côté du monde, pour ne pouvoir vous passer de lui; les mêmes avantages du côté de la fortune, pour vouloir toujours l'emporter sur les autres : en un mot, si vous ne pouvez vous déprendre de rien , vous retrancher sur rien; quand même tous les attachements conservés ne seraient pas des crimes marqués, votre cœur n'est pas pénitent : vos mœurs semblent différentes, tous vos penchants sont encore les mêmes; vous paraissez changé, vous n'êtes pas converti. Que les véritables pénitences sont rares , mes frères ! que de conversions superficielles et vaines! et que d'âmes changées aux yeux du monde, se trouveront un jour les mêmes devant Dieu!

Mais ce n'est pas assez même d'en venir aux retranchements qui éloignent les attraits du crime; il faut y ajouter les satisfactions laborieuses qui en expient les souillures. Aussi, en troisième lieu, la pécheresse de l'Évangile ne se contente pas de sacrifier ses parfums et ses cheveux à Jésus-Christ, elle se prosterne à ses pieds , elle les arrose d'un torrent de larmes, elle les essuie, elle les baise : et

comme le troisième désordre de son péché avait été un assujettissement honteux de ses sens , elle commence à réparer ces voluptés criminelles par l'hu miliation et le dégoût de ces tristes ministères.

Nouvelle instruction : il ne suffit pas d'ôter aux passions les amorces qui les irritent, il faut que les actes laborieux des vertus qui leur sont le plus opposées, les répriment insensiblement , et les rapprochent du devoir et de la règle. Vous aimez les jeux, les plaisirs, les amusements, et tout ce qui compose la vie mondaine : c'est peu de retrancher de ces plaisirs tout ce qui peut encore conduire au crime; si vous voulez que l'amour du monde meure dans votre cœur, il faut que la prière , la retraite , le silence, les œuvres de miséricorde, succèdent à ces mœurs dissipées; et ne pas vous contenter de fuir les crimes du monde, il faut fuir et combattre le monde lui-même. Vous avez fortifié l'empire des sens et de la chair, en vous abandonnant à des passions d'ignominie : il faut que les jeûnes , les macérations, les veilles, le joug de la mortification, éteignent peu à peu ces flammes impures, affaiblissent ces penchants devenus désormais indomptables par un long usage de volupté; et non-seulement vous éloignent du crime, mais en aillent tarir, pour ainsi dire, la source même dans votre cœur. Autrement, en vous épargnant, vous vous rendrez malheureux : les anciens attachements que vous aurez rompus, sans les avoir affaiblis et comme déracinés de votre jCœur par la mortification, repousseront sans cesse : vos passions plus violentes et plus furieuses, depuis que vous les aurez arrêtées et suspendues , sans les ' affaiblir et sans les combattre , vous feront éprouver des agitations et des orages que vous n'aviez jamais éprouvés, même dans le crime : vous vous verrez à tout moment sur le point d'un triste naufrage . vous ne goûterez aucune paix dans cette nouvelle vie : vous vous trouverez plus faible , plus combattu , plus vif pour le plaisir, plus aisé à ébranler, plus dégoûté de Dieu dans cette pénitence imparfaite, que vous ne l'étiez autrefois même dans le désordre : tout vous deviendra un écueil : vous vous serez à vous-même une tentation continuelle : vous serez surpris de trouver en vous-même plus d'opposition aux devoirs : et comme il est difficile de se soutenir longtemps seul contre soimême, vous vous dégoûterez bientôt d'une vertu qui vous coûtera si cher; et pour n'avoir voulu être qu'un pénitent tranquille et mitigé, vous serez un pénitent malheureux, sans consolation, sans paix, et par conséquent sans persévérance. Dans la vertu , c'est abréger ses peines , que d'augmenter et muitiplier ses sacrifices; et tout ce qu'on épargne des

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passions , devient plutôt ia peine et le dégoût , que radoucissement de notre pénitence.

Enfin, le dernier désordre qui avait accompagné le péché de la femme de notre Évangile, était un scandale public dans le dérèglement de sa conduite ; le scandale de la loi , qui se trouvait déshonorée dans l'esprit des Romains , et de tant d'autres gentils assemblés et répandus dans la Palestine, et qui, témoins des égarements de notre pécheresse, en prenaient sans doute occasion de blasphémer le nom du Seigneur, de mépriser la sainteté de sa loi , de se confirmer dans leurs impies superstitions, et de regarder l'espérance d'Israël, et les merveilles de Dieu rapportées dans les livres saints, comme des fictions inventées pour amuser un peuple crédule.

Scandale du lieu : ses égarements avaient éclaté dans la cité, c'est-à-dire la ville principale, d'où le bruit de tels événements se répandait bientôt dans le reste de la Judée.

Or, voilà les scandales qu'elle répare dans sa pénitence : le scandale de la loi, en renonçant aux traditions superstitieuses des pharisiens, qui en avaient altéré les préceptes; et venant reconnaître Jésus-Christ qui en était la fin et l'accomplissement. Car souvent après avoir déshonoré la religion dans l'esprit des impies, par nos excès et par nos scandales, nous la déshonorons encore par notre piété : nous nous faisons une manière de vertu toute mondaine, superficielle, pharisaïque : nous devenons superstitieux sans devenir pénitents : nous remplaçons les abus du monde, par les abus de la dévotion : nous ne réparons le scandale de nos désordres , que par celui d'une piété sensuelle ; et nous faisons plus de tort à la vertu , par les faiblesses et les illusions que nous y melons, que nous ne lui en faisons par des excès ouverts et déclarés. Ainsi les impies sont plus affermis dans le désordre, et plus éloignés de la conversion, par l'exemple de notre fausse pénitence, qu'ils n'avaient pu l'être autrefois par l'exemple même de nos vices.

Enfin, le scandale du lieu : cette même cité qui avait été le théâtre de sa confusion et de ses crimes , le devient de sa pénitence. Elle ne porte point dans des lieux écartés, sa douleur et ses larmes : elle ne vient point trouver Jésus-Christ, à la faveur des ténèbres de la nuit comme INicodème, ou dans des bourgades éloignées de la cité, pour dérober aux yeux du public, les premières démarches de sa conversion. A la vue de cette grande ville, qu'elle avait scandalisée par sa conduite, elle entre dans la maison du pharisien, et ne craint pas d'avoir pour spectateurs de sa pénitence > ceux qui l'avaient été de ses crimes. Car souvent après avoir méprisé les

discours du monde dans le désordre, on les craint dans la vertu : les yeux du public ne paraissaient pas redoutables dans nos égarements; ils le deviennent dans notre pénitence : nos vices se montraient sans ménagement; notre vertu se cache et se ménage; nous n'osons tout d'un coup nous déclarer pour Jésus-Christ, nous avons honte de paraître si différents de nous-mêmes, nous nous sommes glorifiés du crime comme d'une vertu , et nous rougissons de la vertu comme d'un scandale.

Notre heureuse pécheresse n'est pas timide dans le bien, comme elle ne l'avait pas été dans le mal : elle soutient même avec une sainte insensibilité, le reproche du pharisien, qui rappelle devant tous les conviés la honte de ses mœurs passées. Car le monde figuré par ce pharisien, se fait un plaisir insensé de rappeler les anciens égarements des personnes que la grâce a touchées : loin de s'édifier de leur régularité présente, on revient sans cesse à leur conduite passée : on tâche d'affaiblir le mérite de ce qu'elles font, en renouvelant le souvenir de ce qu'elles ont fait : il semble que les égarements qu'elles pleurent, autorisent ceux que nous aimons, et dans lesquels nous vivons encore; et qu'il nous est plus permis d'être pécheurs , depuis que des pé-. nitents sincères se repentent de l'a voir été. C'est ainsi, ô mon Dieu! que tout coopère à notre perte; et qu'au lieu de bénir les richesses de votre miséricorde, lorsque vous retirez des voies de la perdition des âmes mondaines et dissolues , et de nous exciter par ces grands exemples à recourir à votre clémence, si disposée à recevoir le pécheur qui revient; insensibles à sa pénitence, nous ne sommes occupés qu'à rappeler ses égarements : comme pour nous dire à nous-mêmes , que nous n'avons rien à craindre dans le désordre; qu'un jour enfin nous en reviendrons ; et que, cette âme touchée ayant été encore plus engagée que nous dans les passions insensées, nous ne devons pas désespérer d'en sortir enfin quelque jour comme elle! 0 étrange aveuglement des hommes, de trouver des motifs de dérèglement, dans les exemples mêmes de pénitence!

Telles furent les réparations de notre pécheresse. IMais si c'est une erreur de se figurer un changement de vie , comme la simple cessation des premières mœurs, sans y ajouter lesexpiations qui les réparent ; c'en est une autre non moins dangereuse, de regarder ces expiations comme un état triste, malheureux, désespérant. Ainsi, après vous avoir parlé des réparations de sa pénitence, il faut vous en oviviscr ios consolations.

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