‹ ŒuvresChapitre 148 sur 264 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

SERMON

POUB LB DIMANCHE DES KAMEAUX.

SUR LA COMMUNION

Dieitefilicc Sion : Ecce Rex ttius venit tibi mansuetus. Dites à la fille de Sion : Voici votre roi qui vient à vous plein de douceur. (Matth, xxi , 5.)

Les oracles des prophètes , les manifestations du Seigneur aux patriarches, les sacrifices et les oblations de la loi , ses signes et ses figures annonçaient depuis plusieurs siècles à l'infidèle Jérusalem, que son Libérateur et son Roi ne tarderait pas de la visiter, et de paraître au milieu d'elle. Le Précurseur lui-même, cet ange du désert prédit dans Malachie, avait enfin paru sur les bords du Jourdain, pour préparer les voies au Roi de gloire , et dire à son peuple : Le voici ; et Jérusalem n'avait plus d'excuse , si elle venait à le méconnaître , et à le recevoir indignement dans son propre royaume.

Cependant cet événement si heureux , que tant dejustes avaient demandé, que tant de siècles avaient attendu , que tant de préparatifs avaient annoncé, et qui annonçait lui-même des biens si magnifiques aux hommes ; loin de faire renaître la joie au milieu de cette ville ingrate , et de lui rappeler ses anciens jours de gloire et de magnificence, la jette dans un trouble universel et dans des alarmes publiques : Commota est wiiversa civitas. (Matth. xxi , 10. ) Tout est ému dans Jérusalem , lorsqu'on y voit entrer aujourd'hui en triomphe le Fils de David. Les prêtres , les pharisiens , témoins des acclamations et des chants d'allégresse d'une populace obscure, et de quelques Juifs spirituels et fidèles , se trouvent agités de mille mouvements divers de frayeur, d'inquiétude, de jalousie, de tristesse : une terreur universelle se répand parmi eux : il semble que c'est un tyran qui vient porter dans les murs de Jérusalem l'effroi et le carnage, et emmener, comme autrefois, ses citoyens en servitude , plutôt qu'un roi pacifique qui vient la délivrer par sa présence, et la purifier par l'effusion de son sang. Il n'est que ce petit nombre d'âmes simples et innocentes, qui vont au-devant de lui hors des portes de la ville ; et qui lui font un innocent triomphe de leurs cris de joie, et des branches d'arbres dont elles couvrent et ornent sa route.

Voilà, mes frères , ce qui se passe encore aujourd'hui parmi nous. Depuis le commencement de cette sainte carrière, l'Église n'a cessé de nous annoncer que le Roi de gloire approchait, et qu'il venait se donner à nous pour être notre pâque : ses prières,

ses purifications , ses cérémonies , ont été comme autant de voix qui nous ont avertis de sa venue : ces jours mêmes de pénitence qui vont finir, elle ne les avait établis que pour nous préparer à le recevoir par la communion aux jours solennels oii nous allons entrer. Aujourd'hui , comme pour réveiller nos désirs et notre attente , elle nous annonce qu'enfin il est proche , et sur le point de se donner à nous : DicitefiUx Sion : Ecce Rex tuus venit tibi mansuetus. Or, quelle impression fait sur vous , mes frères, cette heureuse nouvelle.^ une impression de trouble , de frayeur, de tristesse , en sentant approcher le devoir pascal : chacun retombe sur sa propre conscience et , n'y trouvant que des habitudes criminelles, des plaies envieillies et honteuses, fré mit dans la seule pensée qu'il faut se mettre en état de recevoir le Roi de gloire : on dirait qu'il vient à nous armé de terreur et d'indignation, pour nous juger et pour nous perdre; et non accompagné de sa seule douceur, pour nous sauver, et pour nous servir de nourriture : Ecce Rex tuus venit tibi mansuetus. Il n'est qu'un petit nombre d'àmes fidèles qui vont au-devant de lui par leurs désirs, et qui le voient arriver avec une sainte allégresse. Et ce qu'il y a de plus affligeant c'est que, malgré cette frayeur, cette tristesse , ces alarmes d'une conscience troublée , il y en aura peu d'entre vous qui ne se présentent à Jésus-Christ pour le recevoir, et qui ne croient avoir satisfait à la loi de l'Église, après l'avoir reçu avec des dispositions si opposées à celles qu'il exige de nous. Insensés , qui ne pensent pas que recevoir Jésus-Christ dans ces dispositions, ce n'est plus manger la cène du Seigneur, c'est manger et boire sa propre condamnation!

Il importe donc de vous marquer les préparations qui doivent vous conduire à cette action redoutable ; de peur que Jésus-Christ ne vienne vous visiter, comme il visita autrefois Jérusalem, pour votre condamnation et pour votre perte. Quelles sont les dispositions qui doivent nous préparer au devoir pascal.' Je vais en marquer trois principales, et ce sera le sujet de cette instruction. Implorons, etc.

Jve, Maria.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Lorsque j'ai assuré que le plus grand nombre de ceux qui recevront Jésus-Christ en ces jours saints , n'apporteront pas à cette grande action les dispositions nécessaires, et se rendront peut-être coupables du corps et du sang du Seigneur, je n'ai pas prétendu parler de ces âmes noires qui , de sang-froid et le sachant, viennent, par une hypocrisie détestable, fouler aux pieds le sang de l'alliance, et peuvent se

DIMANCHE DES RAMEAUX

familiariser avec le sacrilège : je n'ai pas voulu parler de ces monstres , qui , portant le mystère de la foi dans une conscience corrompue et peu sincère , viennent au pied de l'autel cacher sous la plus sainte et la plus terrible de toutes les actions , les horreurs d'une âme impure ; et aiment encore mieux être impies, que passer pour moins religieux. Ah! il faudrait des foudres, et non pas des discours à des âmes de ce caractère; ou ne leur parler que comme parla autrefois Pierre à Ananie et à Saphire. J'ai cette conGance , 6 mon Dieu! et c'est vous qui me la donnez, que parmi les fidèles que la parole de votre Évangile assemble en ce lieu saint , votre oeil n'y discerne aucun de ces enfants de malédiction ; qu'il n'y a pas ici, comme autrefois sous les tentes d'Israël , un autre Achan caché dans la foule, ni un anathème parmi les fidèles.

Je ne parle donc que de ces âmes mondaines , lesquelles, après une année entière de plaisirs et de dissolution , se présenteront au tribunal avant de venir à l'autel; à qui la conscience ne reprochera, ni dissimulation , ni feinte, et qui se rendront néanmoins coupables du corps du Seigneur; parce qu'elles porteront encore à l'autel toutes leurs passions déréglées, et une conscience que le bain de la pénitence aura achevée de souiller, loi n de l'avoir purifiée.

Pour connaître donc , mes frères , si vous n'avez rien à craindre sur la profanation des saints mystères auxquels vous allez participer, il n'y a qu'à établir quelles sont les dispositions essentielles à une communion sainte; et chacun en s'appliquant ces règles, que Jésus-Christ a laissées à son Église, pourra se juger soi-même, et décider s'il peut, avec cette confiance que donne une conscience pure, venir se présenter à l'autel.

Or toutes les dispositions qui doivent nous préparer à cette action sainte, sont renfermées dans cet avis de l'Apôtre: Que l'homme s'éprouve soi-même, avant que de manger de ce pain de vie : Probetauternse Ipsum fiomo, et sic de pane illo edat. (i Cob. XI, 28.) Je sais que l'esprit de l'homme ne connaît pas toujours ce qui se passe dans l'homme ; et que s'éprouver soi-même n'est souvent que s'affermir soi-même dans ses erreurs , et achever de se méconnaître. Mais l'épreuve qu'on demande ici n'est pas si difficile à faire ; et la méprise n'est à craindre que pour ceux qui veulent se tromper. Car il s'agit de savoir premièrement , si vous êtes entièrement changé; secondemenr, si vos anciennes passions nonr^eulement ne subsistent plus dans vos penchants déréglés, mais si vous avez commencé du moins à les expier par les larmes et les rigueurs de la pénitence; enfin, si vous ajoutez à ces précautions un

désir sincère et ardent de vous unir à Jésus-Christ : c'est-à-dire qu'on exige de vous, et de tous ceux qui vous ressemblent et qui vivent dans des habitudes criminelles, uneépreuvedechangement,uneépreuvc de pénitence, et une épreuve de ferveur : Protêt autemse ipsum homo, et sic de pane illo edat.

Je dis premièrement, une épreuve de changement. Ainsi si vous n'avez pas recouvré par un sincère repentir la grâce de la sainteté et de la justice que vous aviez perdue par vos crimes ; si vous êtes encore dans la mort et dans le péché, la table de Jésus- Christ vous est interdite : car c'est ici un pain de vie ; il faut être vivant aux yeux de Dieu pour s'en nourrir : c'est la table des enfants ; les ennemis en sont indignes : c'est la pierre précieuse de l'Évangile ; on ne la jette pas devant des animaux immondes. Or porterez-vous à l'autel une conscience véritablement purifiée, un coeur pénitent et changé, et votre conversion sera-t-elle sincère? Pour en juger, permettez-moi d'en examiner toutes les démarches.

Vous allez confesser vos iniquités aux pieds du prêtre : je n'examine pas si le choix même que vous faites du confesseur n'est pas une preuve certaine que vous ne voulez pas vous convertir : je n'examine pas si vous cherchez non pas le plus sévère , car cette ostentation de sévérité ne convient pas à un ministre de charité, et le plus sévère n'est pas toujours le plus saint ni le plus instruit; mais si vous cherchez le plus homme de bien, le plus éclairé, le plus habile à ramener le pécheur ; un de ces hommes des mains duquel une âme échappe difficilement, pour ainsi dire, et auxquels l'on ne s'adresse que lorsqu'on veut sincèrement renoncer au vice et servir Dieu ; un de ces hommes enfin qui en viendrait aux remèdes , aux expédients, au détail de vos mœurs et de vos besoins ; qui ne laisserait plus rien de douteux dans votre conduite; et des pieds duquel vous ne sortiriez plus avec ces incertitudes secrètes qui suivent toutes vos confessions , et qui sont toujours les tristes fruits d'une conscience embarrassée, et qu'on n'éclaircitjamais qu'à demi : je n'examine pas encore si dans la discussion de votre conscience, vous serez un juge éclairé et sévère envers vous-même; si vous ne vous ferez pas grâce sur mille transgressions pour lesquelles vous êtes déjà jugé devant Dieu ; si les lumières de la foi , ou les préjugés du monde et de vos passions , seront les règles consultées dans votre examen et dans vos recherches ; et si les soins pour approfondir les abîmes de votre conscience , répondront à la durée, à l'embarras et à la multitude de vos crimes. Laissons là ces abus plus sensibles et plus marqués , et sur lesquels il est malaisé de s'abuser soi-même.

SUR LA GOMMUNIOPf.

êOi

Mais souffrez que je vous demande : Vous venez mettre vos péchés aux pieds du prêtre , mais venezvous y laisser vos passions ? vous sortez du tribunal absous, mais en sortez-vous justifié?}' portez-vous cette vivacité de componction , cette abondance de douleur, ce désir sincère de réparer le passé , ces vues, ces projets, ces résolutions réelles et effectives d'une nouvelle vie? prenez-vous tout de bon des mesures pour commencer? cherchez-vous des expédients pour rompre vos engagements profanes , pour vous retirer sans délai des occasions? arrangezvous déjà par avance dans votre esprit vos devoirs , vos occupations, vos liaisons, vos dépenses, tout le détail de vos mœurs, jusques ici si dérangées; et si pleines, ou de passions, ou d'inutilités? Yoilà les soins et les inquiétudes qui occupent une ame touchée sur le point d'une sincère conversion ; c'est par là que vous connaîtrez si vous êtes revenu de bonne foi de cet attachement depuis si longtemps fatal à votre innocence , si souvent confessé , jamais corrigé; de cette haine sur laquelle vous ne sauriez vous vaincre; de cette fureur de jeu qui vous tyrannise, qui trouble la paix domestique, qui dérange vos affaires , et à laquelle mille événements malheureux n'ont pu encore vous obliger de renoncer : en un mot, si vous êtes une nouvelle créature; si vous ne portez pas le nom de vivant étant encore mort en effet ; et si Jésus-Christ, entrant par la communion dans la maison de votre âme , pourra dire, comme lorsqu'il entra dans la maison de Zachée : C'est aujourd'hui un jour de salut pour cette maison : Hodiè salm domui hidcfacta est. (Luc, xix. 9.)

Quoi , mon cher auditeur ! vous avez prolongé vos crimes jusqu'au jour de votre pénitence; à peine avez-vous mis entre vos désordres et votre confession, l'intervalle d'un léger examen; au sortir de l'autel , et la solennité passée , tout ira encore même train ; on ne verra pas plus de précaution qu'auparavant contre des périls éprouvés ; les commerces recommenceront; les liaisons se renoueront; les passions se réveilleront ; vous vous retrouverez encore le même ? Ce n'est pas ici une prédiction en l'air; c'est ce que vous avez toujours éprouvé après la solennité de Pâques : et vous croiriez que le court intervalle qui s'est passé entre vos crimes et votre rechute, a été précisément le moment de votre justification , et que vous êtes venu porter à l'autel ce cœur pénitent , cette pureté d'âme nécessaire pour manger la chair de l'Agneau?

Ah ! vous vous trompez, mon cher auditeur, qui que vous soyez; vous venez manger et boire votre condamnation : ces retours prompts et toujours certains au premier vomissement ; ce cours de passions

et de crimes qui n'est interrompu que par l'instant de la solennité et de la participation à la table du Seigneur; ce mélange monstrueux de saint et de profane; grand Dieu! quel état pour approcher des mystères saints ! Ce n'est pas qu'on prétende que la divine Eucharistie doive vous établir dans un état immuable de justice ; un tel état est le privilège non de la terre, mais du ciel où Dieu se découvrant à l'âme comme son bien souverain , la pénétrant des plus vives ardeurs de son amour, la mettra dans une heureuse impuissance de l'offenser. Eh ! qui ne sait qu'ici-bas la vie de l'homme est une tentation continuelle; que les plus justes mêmes affligent quelquefois l'Église par des chutes éclatantes, et que celui qui est debout doit toujours craindre de tomber ? Mais on voudrait du moins qu'après le remède, vous ne parussiez pas atteint des mêmes maux qu'auparavant; que si vous n'êtes pas parfaitement guéri, votre état fût comme ces convalescences avancées qui ne diffèrent de la parfaite guérison que par un reste de faiblesse : on voudrait que la juste crainte d'une rechute rendît les précautions plus exactes ; on voudrait, dit saint Chrysostôme, qu'au sortir de l'autel vous offrissiez aux séductions des sens plus de force; aux périls, plus de vigilance; aux objets qui ont séduit votre cœur, plus d'éloignement, plus d'amour pour le devoir et pour la vertu : on voudrait, continue ce Père, que le sang de Jésus-Chr*st, auquel vous venez de participer, transmît avec lui dans votre cœur, les sentiments et les inclinations de Jésus-Christ; et que comme le sang des rois et des césars, en coulant dans les veines de leur augustes enfants , y fait passer avec lui le courage et la magnanimité de leurs ancêtres , et des sentiments dignes de leur naissance; on voudrait que le sang de Jésus-Christ , en coulant dans vos veines au pied de l'autel , vous rendît les images vivantes de Jésus- Christ, et vous inspirât des sentiments dignes d'une si haute origine ; on voudrait en un mot , qu'une communion ne fût pas l'affaire d'une journée.

En effet , celui qui mange nia chair, et qui boit mou sang, dit Jésus-Christ , demeure en moi, et je demeure en lui. ( Joan. vi , 57. ) Jésus-Christ ne dit pas : Il s'unit à moi , mais ; Il y demeure; in me MANET : il ne dit pas : Je m'unis à lui ; mais : Je demeure en lui; j'établis dans son cœur une demeure fixe , solide , durable : je fais avec lui une alliance ferme et constante : In me nianet, et ego in illo. Donc, conclut saint Augustin, celui qui se contente de recevoir Jésus-Christ , et qui ne le conserve pas , et qui ne demeure pas en lui , et qui le chasse d'abord de son cœur, il ne l'a pas reçu spirituellement ; il a mangé et ba sa condamnation.

DIMANCHE DES RAMEAUX

Oui , mes frères , désabusons-nous ; une communion sainte remplit l'âme de tant de grâces , l'unit à Jésus-Christ d'une manière si intime et si ineffable , lui donne tant de force et de courage , augmente si sensiblement sa foi , que cette âme marche longtemps, comme le prophète , dans la force et dans le secours de cette viande sainte : Ambulavit infortitudine cibi illius ( m Reg. xix , 8 ) ; et qu'on ne la voit pas passer en un instant du remède le plus puissant de la religion, aux faiblesses les plus indignes d'une âme chrétienne.

Ainsi , voulez-vous savoir si vos communions , en ces jours solennels, sont des profanations ou des grâces : voyez quel en est le fruit ; quel changement elles opèrent en vous ; quelle vie vous menez au sortir des mystères redoutables : la règle est sûre. Des communions saintes et utiles ne sauraient subsister avec des mœurs toujours également mondaines et profanes : et tandis que vous vivrez dans les mêmes passions et les mêmes engagements , et qu'au sortir de l'autel saint vous vous retrouverez un moment après encore le même , craignez que vos communions ne soient peut-être devant Dieu vos plus grands crimes.

Donc , mes frères , vous que ce discours regarde , et qui vivez dans des habitudes de crime que le devoir pascal n'a fait jusqu'ici que suspendre pour un moment; donc se confesser simplement n'est pas s'éprouver, n'est pas cette épreuve de changement que l'Église exige. Le ministre qui vous absout témérairement, ne vous délie pas devant le Seigneur; parce qu'il ne peut délier sur la terre que les cœurs changés par un sincère repentir, que le Seigneur délie dans le ciel : la sentence qu'il prononce , est pour vous une sentence de mort : il met sur votre tête le sang innocent , il est vrai ; mais ce sang devient votre crime , au lieu qu'il aurait dû être votre remède ; et vous périssez sous la main destinée à vous rendre la vie. Ne devait-il pas demander du temps pour examiner si vos habitudes sont enfin éteintes ; si cette démarche de pénitence sera plus heureuse que les autres jusqu'ici inutiles; si vos promesses seront plus sincères; si vous n'irez pas demain rentrer dans vos premières voies ; et si vous ne vous présentez pas au tribunal pour satisfaire au devoir extérieur que l'Église vous prescrit, plutôt qu'au changement intérieur que Dieu vous demande? ne devait-il pas exiger de vous des preuves de la sincérité de vos protestations , avant d'exposer la grâce du sacrement ; l'éloignement des occasions ; un divorce entier et sans retour avec les objets de vos passions ; une cessation du crime ; et enlin , un commencement du moins d'expiation des souillures

dont vous vous êtes présenté encore tout couvert au tribunal ?

DEUXIÈME RÉFLEXION

Et c'est ici la seconde épreuve, une épreuve de pénitence. Je ne prétends pas ici rappeler l'ancienne pratique de l'ÉgUse, et la discipline de ces siècles fervents où l'on faisait précéder les expiations publiques de la pénitence à la réconciliation du pénitent. L'Église avait alors ses raisons en établissant cette règle : elle en a eu aussi en cessant de l'observer; et c'est à nous, en soupirant sur la cessation de ses anciennes règles, à nous conformera ses usages , et non pas à les réformer. Mais je vous dis à vous , mon cher auditeur, quand on ne ferait attention qu'à vos mœurs passées , et à cet enchaînement de désordres habituels que vous venez porter au tribunal , et qui ont toujours recommencé après la solennité, seriez-vous en état de venir vous présenter avec les justes à la table sainte? Quoi ! de la même bouche dont vous venez de raconter les horreurs de votre conscience , vous iriez d'abord recevoir Jésus- Christ ? le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes , que le lendemain va voir rallumer, vous oseriez participer aux mystères saints? l'imagination encore souillée des traces toutes vives des crimes que vous venez de révéler au prêtre , vous viendriez vous mêler parmi les anges , et vous nourrir de leur pain ? Quoi ! au sortir du tribunal, la communion vous tiendrait lieu de pénitence , elle qui en doit être la récompense et la consolation ? disent les saints ; vous iriez de plain-pied du crime à l'autel; et loin de répandre quelque temps des larmes avec les pénitents, vous viendriez d'abord vous consoler avec les justes ? Mais ignorez-vous que comme dans l'Église du ciel il n'y aura que les vierges innocentes , ou ceux qui auront lavé leurs vêtements dans le sang, et qui seront venus d'une grande tribulation , qui auront droit d'environner l'autel de l'Agneau; de même dans l'Église de la terre il n'y a que les âmes innocentes et pures, ou celles qui ont lavé leurs souillures dans le sang de la pénitence, et qui ont passé par ses tribulations , à qui il soit permis de venir environner l'autel saint pour participer à ses mystères?

En effet, un pécheur invétéré n'arrivait autrefois à l'autel , qu'après des années entières d'humiliations, de jeûnes, de macérations, de prières : il se puriflait longtemps dans les exercices publics d'une discipline pénible : il y devenait un homme nouveau; l'on ne voyait plus en lui de restes de ses crimes passés , que dans les traces des macérations qui venaient de les expier; et l'on peut dire que la divine Eucharistie était alors ce pain laborieux que l'homme

SUR LA COMMUNION

pécheur ne mangeait plus qu'à la sueur de son front. Et parce qu'une sage dispensation a changé cet usage, vous supposeriez qu'avoir confessé des crimes invétérés c'est les avoir punis ; et que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus-Christ , de celui qui la reçoit, c'est qu'il ait découvert l'horreur et l'infection de ses plaies ? Ah ! l'usage, mes frères, n'a rien changé à la loi : l'Église a pu se relâcher sur les épreuves publiques; elle ne se relâchera jamais à l'égard des pécheurs dont nous parlons , sur les épreuves particulières : les siècles ont pu dégénérer de leur première ferveur, le corps de Jésus-Christ n'exige pas moins de pureté de ceux qui en approchent.

Voilà pourquoi , mes frères , l'Église a voulu que ces quarante jours de pénitence précédassent la communion pascale. Elle nous instruit par là que les grands pécheurs ont besoin d'un temps d'épreuve et de mortification, pour pleurer leurs crimes; pour se purifier par le jeûne et par la prière, et se disposer ainsi à la participation des mystères saints : elle leur apprend qu'ils doivent mettre un intervalle de pénitence entre leurs désordres et la table du Seigneur; et que les faire passer du crime à l'autel ce serait, dit saint Bernard, consommer leur iniquité, et non pas les conduire à la source des grâces.

Je sais que cette maxime peut avoir ses exceptions; que la prudence doit ici, comme partout ailleurs, appliquer et conduire la règle; que la componction est quelquefois si vive dans un pécheur, les larmes si abondantes , la conversion si soudaine , si entière, si marquée, qu'on doit abréger le temps des épreuves, et se hâter de consoler sa douleur par l'usage de cette nourriture céleste; et qu'il est encore quelquefois d'autres prodigues pénitents , si touchés de leurs désordres, si brisés de douleur, qu'à peine ont-ils dit au père de famille : J'ai péché contre le ciel et devant vous (Luc, xv, 18), qu'on peut les faire asseoir comme lui à la table sainte, et les rétablir dans tous les droits dont ils étaient déchus par leurs crimes.

Je sais qu'il se trouve même assez souvent des âmes sincèrement touchées, et toutes résolues de renoncer à leurs passions, et de servir Dieu ; mais avec cela si faibles, si inconstantes, si peu à l'épreuve des occasions , que si vous ne vous hâtez de les soutenir, de fixer pour ainsi dire leur légèreté par la grâce des saints mystères; si vous les laissez trop longtemps à elles-mêmes, loin de se purifier parla pénitence elles s'affaibliront par le dégoût: et la vivacité de leur componction, loin de se rallumer par le délai, se ralentira par leur propre inconstance. Je sais que les lois de l'Église sont pleines de sagesse, de charité et de condescendance;

que le salut des pécheurs étant la seule fin qu'elle s'y propose, tout ce qui y conduit plus sûrement devient plus conforme à son esprit; qu'il faut souvent relâcher de ses règles , pour mieux entrer dans ses intentions, et savoir être faible avec les faibles, pour les sauver tous. Mais je dis que la règle ordinaire , c'est que la communion, pour un grand pécheur, doit être encore aujourd'hui le fruit et le prix, et non la première démarche de sa pénitence : qu'elle doit enfin couronner et récompenser ses larmes, et non pas succéder à ses crimes : et qui peut en douter, s'il croit encore que nos mystères sont saints et terribles.' C'est la règle de l'Église; c'est la pratique de tous les siècles ; c'est la doctrine des saints; et c'est ce que l'Apôtre voulait dire en recommandant aux fidèles de s'éprouver, avant de venir manger de ce pain céleste : Probei autem se ipsuni homo, et sic de pane illo edat.

Mais la loi de l'Église presse, et ne laisse pas de lieu, dites-vous, au délai et aux longues épreuves. Mais croyez-vous de bonne foi, mes frères, que l'Église regarde vos communions indignes comme l'accomplissement du devoir pascal? croyez-vous qu'on satisfasse à ses lois saintes par des sacrilèges.' croyez-vous qu'elle mette une grande différence entre les profanateurs et les rebelles , et que fouler aux pieds les mystères terribles soit lui donner une grande marque de respect et d'obéissance? Vous évitez ses censures , parce qu'elle ne juge que de ce qui paraît ; qu'elle ne punit que les désobéissances ouvertes, et le mépris déclaré de ses lois : mais évitez-vous les anathèmes du ciel , qui juge des profanations secrètes? Eh! qu'aurait-eile prétendu en vous faisant une loi de la participation au corps du Seigneur? vous présenter un remède, ou un poison; un pain de vie, ou une nourriture de mort; le gage de votre immortalité, ou le sceau de votre réprobation ; autoriser la témérité et les profanations des pécheurs , ou récompenser les larmes des pénitents, et soutenir l'innocence des fidèles?

L'Église vous ordonne de participer aux saints mystères en ces jours solennels; parce qu'elle suppose que vous en approcherez avec une conscience pure, et des dispositions dignes de ce sacrement adorable : et n'a-t-elle pas raison de le supposer? Hélas ! les premiers fidèles en approchaient tous les jours; ils venaient tous participer aux choses saintes avec le prêtre qui les offrait : ils ne formaient avec lui qu'un même prêtre, pour ainsi dire, comme ils ne formaient entre eux qu'un cœur et qu'une âme : aussi chaque jour voyait croître leur foi , et fortifier leur charité et leur courage. Et comment voulez-vous que l'Église , ne vous or-

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donnant plus d'en approcher qu'une fois dans l'année, puisse encore supposer que vous ne serez pas en état de vous y présenter; elle qui a vu la divine Eucharistie être le pain de tous les jours de ses enfants; faire toute leur consolation dans les exils, dans les prisons , dans les calamités les plus accablantes? pourrait-elle croire qu'une année entière de préparation ne suffirait pas pour vous disposer à vous nourrir au moins une fois de ce pain céleste ? et quelle différence mettrait-elle donc entre ses enfants et les infidèles , qui n'ont point de part à ses promesses, et qu'elle ne nourrit pas de sa foi, de ses sacrements et de ses mystères? C'est déjà une nécessité bien triste pour elle, que le relâchement de nos mœurs l'ait réduite à nous déterminer un temps pour nous nourrir de Jésus-Christ : hélas ! notre foi , notre piété, notre utilité toute seule aurait dû nous tenir lieu ià-dessus de loi et de précepte. Mais d'ailleurs l'Église, qui vous ordonne d'approcher, vous ordonne en même temps de différer, si vous n'êtes pas en état : elle veut que ses ministres remettent pour vous la grâce de la résurrection : elle consent qu'ils vous marquent un autre temps que le sien, et qu'ils prolongent le devoir pascal au delà bornes qu'elle avait prescrites aux autres fidèles. Ah! votre pâque véritable, mon cher auditeur, sera le jour où vous communierez dignement; le jour heureux où Jésus-Christ entrera dans votre cœur comme un libérateur, et non pas comme un juge ; pour achever de le purifier, et non pas pour y être souillé lui-même : votre pâque véritable sera ce grand jour, ce jour désirable où vous vous convertirez au Seigneur, où vous renoncerez à vos passions déréglées , où vous deviendrez un azyme pur : votre pâque véritable sera le jour fortuné où vous ressusciterez avec Jésus-Christ , et où vous passerez de la mort du péché à la vie de la grâce. L'Église n'en connaît point d'autre; et le fruit de ce sacrement n'est pas attaché aux jours et aux temps, mais à l'innocence et à la piété de ceux qui y participent.

Il est rapporté au livre des Nombres, que certains Juifs ayant touché un corps mort au temps de la pâque, et par conséquent contracté une souillure qui demandait le remède des purifications , et qui par ordonnance de la loi leur interdisait la manducation de l'Agneau pascal : Quidam immundi super anima hominis, qui non poterant facere phase in die illo (Num. ix , 6); vinrent se plaindre à Moïse et à Aaron de la dureté de cette ordonnance , qui les empêchait de célébrer la pâque avec leurs frères : Pourquoi sommes-nous privés, leur dirent-ils, de la célébration de la pâque? Quare

fravdamur ut non valeamtis oblationem offerte Domino in tempore suo inter Jilios Israël? (Num. V, 7.) Attendez, leur répondit Moïse, et je consulterai le Seigneur : State ut consulam Dominum. (Ibid. V, 10, 11.) Dites aux enfants d'Israël, répondit le Seigneur : Tout homme qui se trouvera immonde au temps de la pâque, ne pourra la célébrer que le second mois : Loquere filiis Israël: Homo qui fuerit immundus, faciat phase Domino in mense secundo. Voilà la réponse du Seigneur, mon cher auditeur; voilà votre règle, vous qui venez porter à cette sainte solennité des souillures anciennes, dont la loi de Dieu vous ordonnait de vous purifier, durant ces jours de salut, par les larmes d'une véritable pénitence : éprouvez-vous , purifiez-vous , et attendez, avec l'avis d'un guide éclairé, le second mois pour célébrer la pâque : Homo qui fuerit immundus, faciat phase Domino in mense secundo. Vous n'aurez pas, il est vrai, la joie sainte de venir environner l'autel au milieu de vos frères, pour solenniser avec eux le jour du Seigneur, et vous nourrir de l'Agneau sans tache. Mais n'est-il pas juste que vous portiez la peine et la confusion due à votre persévérance honteuse dans le crime, et que vous soyez privé d'une consolation qui est le prix des larmes ou de l'innocence : Homo qui fuerit immundus, faciat phase Domino in mense secundo. Ah! il aurait fallu, pendant cette sainte carrière, commencer une vie plus chrétienne; vous disposer par l'amendement à l'absolution de vos crimes , et à la célébration de la pâque ; entrer avec l'Église dans un esprit de componction et de pénitence; ajouter à la loi commune de l'abstinence, trop douce pour un pécheur aussi déploré que vous l'avez été, des rigueurs de surcroît; et non pas, ou vous dispenser tout à fait, ou y mêler des adoucissements qui en ont anéanti tout le fruit; et vous en ont rendu transgresseur aux yeux de Dieu. Telle avait été l'intention de l'Église en faisant précéder la solennité de la pâque, par ces jours de douleur et de pénitence : on vous avait averti à l'entrée de la carrière; et vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même, si la sévérité des règles saintes vous rejette aujourd'hui et vous éloigne de l'autel, comme un animal immonde revenu cent fois à son vomissement; et qui n'y portez pour toute disposition, que vos crimes, et la témérité d'oser en approcher.

TROISIÈME RÉFLEXION

Encore, mon cher auditeur, si une abondance de componction, comme nous l'avons déjà dit, et un désir ardent et sincère de vous nourrir de Jésus-

SUR LA COMMUNION

Christ, vous conduisait à l'autel, la vivacité de l'amour pourrait peut-être excuser l'indiscrétion de la promptitude ; mais c'est ici la dernière épreuve , et le dernier préjugé que la plupart des pécheurs dont je parle viennent manger et boire leur condamnation : une épreuve de ferveur; car, je vous prie, mes frères, quel est le motif qui vous conduit la plupart à la table sainte en ces jours solennels? est-ce un profond sentiment de votre faiblesse, une ardeur sincère de recourir au secours destiné à vous fortifier, et une sainte faim de Jésus-Christ? hélas! la plupart voient approcher avec un chagrin secret la solennité sainte : les mystères chrétiens , ces jours si heureux pour l'Église , ces jours de joie et d'allégresse, vous les craignez comme des mystères lugubres et des jours de deuil et de malheur : vous êtes tristes et inquiets à l'approche de la pâque, comme ce jeune homme de l'Évangile à qui Jésus-Christ avait ordonné de renoncer à tout et de le suivre : cette seule pensée trouble, empoisonne un mois d'avance tous vos plaisirs : on voit ces âmes infidèles dont je parle , sur la fin de cette sainte carrière , traîner le poids d'une conscience irrésolue, balancer longtemps entre le devoir et les passions; reculer, différer, et, enfin, après bien des agitations et des remises, adoucir par le choix d'un confesseur indulgent et peu habile l'amertume de cette démarche : encore a-t-il fallu attendre le moment où l'Église tonne, foudroie; et l'on n'est entré dans la salle du festin, que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Évangile, qu'il fallut arracher comme par force des places publiques ; c'està-dire des plaisirs et des passions du monde, et les tratner malgré eux au festin du père de famille.

Grand Dieu! qu'il faille à des chrétiens des foudres et des anathèmes pour les conduire à nos autels! que la corruption de nos siècles, et l'affaiblissement de la foi, ait contraint votre Église de leur ordonner, sous peine de mort, la participation à votre corps et à votre sang ! La ferveur des premiers temps aurait-elle pu comprendre que l'Église eût dû faire un jour cet usage de son autorité? et ses menaces étaient-elles destinées à mener par force ses enfants à l'autel , ou à séparer de ses mystères ses ennemis et les indignes!

Mais dites-moi, mes frères : la privation du corps de Jésus-Christ n'est-elle pas la plus terrible peine dont l'Église puisse frapper ici-bas les fidèles ? La vie serait-elle supportable à un chrétien , sans la divine Eucharistie? Faudrait-il même que nous eussions besoin de vous exhorter à l'usage fréquent de ce sacrement adorable? eh! qu'a la religion de plus

consolant, et la vertu de plus désirable et de plus utile ? C'est le plus tendre adoucissement de nos peines; c'est la seule consolation de notre exil; c'est le remède journalier de nos faiblesses ; c'est la ressource universelle de tous nos besoins.

Mais il faut , dites-vous , des dispositions si parfaites pour en approcher : il est vrai , mais ces dispositions, c'est l'usage lui-même de la divine Eucharistie qui, les trouvant ébauchées, les perfectionnera dans votre cœur ; c'est en vous nourrissant de Jésus- Christ, que vous apprendrez, comme il nous en assure lui-même, à ne vivre plus que pour lui : Et qui manducat me , et ipse vivet propter me (Joan. VI , 58) ; à vous détacher de plus en plus du monde, à mépriser tout ce qui doit périr, à détruire en vous tout ce qui n'est pas digne de lui : c'est en approchant souvent de la table sainte , que vous sentirez un nouveau goût pour la prière , pour la retraite , pour tous les devoirs de la vie chrétienne : c'est au pied de l'autel, et dans l'usage de cette nourriture céleste, que vous trouverez des forces pour résister aux périls, pour fuir les occasions, pour vous défendre contre vous-mêmes. En un mot, c'est l'usage lui-même de la divine Eucharistie qui nous met en état d'en approcher dignement , et une communion doit nous servir de préparation à une autre. Plus vous vous en éloignez, plus la tiédeur augmente; plus les passions croissent, phis Jésus-Christ diminue dans votre cœur, plus l'homme de péché augmente et se fortifie : aussi les commurùons au temps pascal sont-elles inutiles à ces âmes mondaines qui n'approchent de l'autel qu'en ces jours solennels, qui attendent la loi de l'Église pour s'y résoudre; et plût à Dieu, que n'en retirant aucun avantage, elles n'y trouvassent pas leur propre condamnation !

Hélàs ! nos pères s'éloignaient autrefois de leur patrie et de leurs enfants : nos rois et nos maîtres , à la tête de leurs armées et de leurs plus vaillants sujets, armés du signe sacré de la croix, s'arrachaient aux délices de leur cour, et, poussés par la simplicité d'un saint zèle et par l'ardeur d'une foi vive, ils traversaient les mers; ils allaient dans une terre sainte, consacrée par les mystères du Sauveur, adorer les traces de ses pieds. Ici , leur disait-on , il guérissait un paralytique de trente-huit ans : ici il ressuscitait Lazare : ici il marchait sur les ondes et commandait aux vents et à la mer : ici il reçut le baptême des mains du Précurseur, et sanctifia les eaux du Jourdain : ici , il parut transfiguré sur la montagne sainte : ici , il réconcilia la pécheresse de la cité : ici il chassa les profanateurs de la maison de son père. A ces paroles , ces hommes pleins de foi, versaient sur cette terre heureuse, des larmes

DIMANCHE DES RAMEAUX

de tendresse et de religion ; et ne pouvaient se résoudre à quitter des lieux qui leur rappelaient les actions , les mystères , les prodiges d'un si bon maître. Ah! mes frères , il n'est plus nécessaire de traverser les mers , disait autrefois saint Chrysostôme à son peuple : vous dites, continue ce Père : Heureux ceux qui le virent, et qui purent seulement toucher le bord de ses vêtements! Mais vous le voyez, vous le touchez : au milieu de vous se trouve celui que vous ne voulez pas connaître, et dont nos pères allaient chercher si loin les précieux restes et adorer les sacrés vestiges ! Venez à l'autel : ce ne sont plus des lieux consacrés autrefois par sa présence : c'est lui-même. Ici , vous dirons-nous , il a réconcilié un enfant prodigue , il l'a fait asseoir à sa table : ici il a guéri l'inûrmité d'une hémorroïsse , que toute la science humaine, et toutes les ressources du monde, n'avaient pu tirer de sa langueur : ici, il a retiré un publicain de ses injustices , et a porté la paix dans la maison de son âme : ici , il rassasie tous les jours une multitude affamée d'un pain miraculeux, de peur qu'elle ne succombe dans les voies pénibles de la vertu. Tous les lieux qui environnent ses autels sont marqués par quelqu'un de ces prodiges.

Et tous ces avantages n'enflammeraient pas vos désirs, mon cher auditeur? et vous ne lui diriez pas dans ce moment avec saint Augustin : Eh! qui me donnera donc, Seigneur, que vous veniez dans mon âme pour en prendre possession, pour y régner seul ; pour m'y faire oublier mes peines, mes malheurs, mes faiblesses ; pour y établir une paix solide ? car usques ici le monde et les créatures l'ont essayé en vain. Ah! peut-être, Seigneur, la maison démon âme n'est pas assez parée pour vous recevoir; mais venez , vous en ferez vous-même tout l'ornement : peut-être que j'y nourris encore des ennemis secrets et invisibles ; mais n'êtes-vous pas plus fort que le fort armé? votre seule présence les dissipera ; et tout sera en paix , quand une fois vous en aurez pris possession : peut-être a-t-elle encore des taches et des rides qui l'enlaidissent à vos yeux , car les anges eux-mêmes sont-ils purs devant vous et dignes de soutenir votre présence? mais votre sang adorable les effacera, et vous renouvellerez sa jeunesse et sa beauté, comme celle de l'aigle : venez, seulement , Seigneur, et ne tardez pas : on a tout, quand on vous possède ; et au milieu même des plaisirs et des prospérités humaines , on est vide et on n'a rien , quand on ne vous a pas.

Mais sont-ce là , mes frères , les saints empressements qui vous conduisent la plupart à la table du Seigneur? C'est ici une faveur dont il faut être touché , et vous regardez le devoir pascal comme

une servitude pénible : c'est un festin de tendresse et de familiarité , et vous en faites un devoir de pure bienséance : c'est la table des enfants, et vous y venez comme un esclave. Ah ! si la loi de l'Église vous laissait libre ; si elle se contentait de vous exhorter seulement par le motif de la solennité et de vos propres besoins à la participation des saints mystères , la table de Jésus-Christ serait abandonnée en ces jours saints, et nous verrions nos autels déserts. Ce ne sont donc pas ici des pécheurs qui se repentent; ce sont des esclaves qui craignent et qui obéissent : et j'ai eu raison de dire que la fête de Pâques ne fait presque point de conversions; et que ces jours heureux voient plus de profanateurs et de Judas , que de véritables discipies qui fassent leur pâque avec Jésus-Christ : Cum discipulis mets facio Pascha. (Matth. xxvi, 18.)

Aussi , mes frères , si l'Apôtre se plaignait autrefois que les maladies populaires, les morts soudaines, les événements malheureux, n'étaient qu'une punition des communions indignes : Ideo inter vos multi injirmi et imbecUles et dormiunt multi (I CoB. II , 30) ; s'il s'en plaignait dans un siècle où la divine Eucharistie faisait des martyrs , et non pas des sacrilèges ; s'il s'en plaignait à l'Église de Corinthe, toute composée presque de prophètes, de docteurs, de fidèles, qui avaient reçu les dons miraculeux , et qui abondaient en grâce et en vertu de l'Esprit saint ; si l'Apôtre ne cherche point ailleurs que dans les communions indignes , la source des calamités j)ubliques qui affligeaient cette Église florissante : grand Dieu! quelles marques terribles de votre colère ne doivent pas attirer sur nous tant de pécheurs , ou téméraires , ou hypocrites ; tant de ministres peut-être, ou mondains, ou corrompus, qui viennent se présenter tous les jours à l'autel et y profaner votre chair adorable? Ah! vous nous frappez aussi depuis longtemps, grand Dieu! vous versez sur nos villes et sur nos provinces, la coupe de votre fureur et de votre colère : nous voyons les rois armés contre les rois , et les peuples contre les peuples ; toute l'Europe inondée de sang et de carnage ; la stérilité désoler nos campagnes ; la mort cruelle moissonner à nos yeux nos citoyens, et changer nos villes en déserts : nous voyons tous les jours des pécheurs scandaleux, frappés d'une main invisible, tomber à nos côtés : tant de morts imprévues, tant d'accidents funestes, tant de scandales qui affligent votre Église. Eh! d'où pourraient partir, grand Dieu! ces fléaux si longs et si cruels? où auraient pu se former ces nuées de fureur et de vengeance , qui depuis si longtemps éclatent sur nos têtes , si ce n'est peut-être sur vos autels mêmes ,

SUR tA COMMUNION.

ouï, sur ces autels d'où ne devaient couler que des sources de grâce sur les fidèles ? vous n'êtes peutêtre armé que pour venger les sacrilèges et la profanation des mystères saints.

Mais ce ne sont pas encore là, mes frères, les suites les plus terribles des communions indignes.

Comme la religion ne connaît pas de crime plus énorme, il n'en est point aussi dont la punition soit plus effroyable pour le pécheur qui s'en rend coupable : Celui qui mange et qui boit indignement , dit l'Apôtre, viange et boit sa propre condamnation. ( I COB. II, 29. ) On ne vous dit pas, il est condamné ; mais , il ma7ige et boit sa propre condamnation; c'est-à-dire le pain de vie qu'il reçoit est un poison, une sentence de mort, qu'il s'incorpore avec lui-même, qui devient sa propre substance ; de sorte qu'on ne peut plus l'en démêler, pour ainsi dire , ni séparer l'anathème qui est devenu comme le fonds de son être, et une partie de lui-même : c'està-dire que les sacrements profanés ne laissent presque plus d'espérance de retour : c'est ce fond de l'abîme, d'où l'on ne revient guère : l'impiété, l'incrédulité, l'endurcissement , en sont presque toujours les tristes suites. L'Église de Corinthe ne tarda pas de voir un incestueux dans l'assemblée sainte, dès qu'elle eut des fidèles qui ne discernaient plus le corps du Seigneur : les autres Églises virent bientôt de ces ministres, dont parle un Apôtre, qui suivaient les routes de Balaam, qui corrompaient toutes leurs voies , qui déshonoraient l'Évangile par le scandale d'une vie dissolue et d'une doctrine abominable, dès qu'ils eurent participé à la table de Satan et à celle du Seigneur : l'autel terrible fut le lieu où se forma leur endurcissement, et où leur impiété se consomma : les excès les plus affreux ne coûtent plus rien au sortir des mystères profanés : il n'est plus rien de si noir, qu'on ne doive attendre d'une âme familiarisée avec le sacrilège. Un prêtre corrompu ne l'est jamais à demi ; voilà pourquoi les plaies du sanctuaire sont toujours les plus désespérées: voilà pourquoi le sacerdoce dans une âme souillée, est la consommation de toute iniquité. Grand Dieu! suscitez donc à votre Église des ministres fidèles : secondez le zèle des pasteurs attentifs à ne choisir que ceux que vous avez vous-même séparés pour le saint ministère : faites croître de plus en plus cet esprit de renouvellement et de discipline, que vous avez ressuscité dans notre siècle, et sauvez votre peuple, en lui donnant des ministres qui ne soient touchés que de son salut.

Oui, mes frères, il y a une malédiction attachée au crime de la communion indigne, qui ne s'efface

presque plus de dessus le front de l'âme criminelle : c'est un Gain qui a répandu le sang innocent. Cette âme pourra faire peut-être quelques efforts pour se relever; mais ces retours n'auront pas de suite , et elle retombera : elle sortira peut être des dérèglements grossiers ; mais sa pénitence sera défectueuse , et elle en demeurera à des mœurs tièdes et lâches , où elle se perdra. Il n'est presque point de pénitence pour la profanation de l'Eucharistie : ce n'est pas que les larmes ne puissent expier ce crime ; mais c'est qu'elles sont rarement accordées : ce n'est pas que l'Église ne puisse le remettre, mais c'est qu'elle ne trouve point de pécheur qui s'en repente.

Aussi parmi les bourreaux sur le Calvaire, il s'en trouva à qui le sang même qu'ils venaient de répandre mérita la grâce de la pénitence. Mais le seul profanateur de l'Eucharistie, dont il est fait mention dans l'Évangile , meurt comme un monstre et comme un désespéré : ce disciple perfide se reconnaît, et il ne se repent pas : il crie : J'ai péché; et son péché ne lui est pas remis ; il meurt désolé, et il meurt réprouvé ; Satan entre dans son corps en même temps que la viande sainte; il prend possession de cet homme de perdition : Post buccellam introivit in eum Satanas ( Joan. viii, 27 ); et sa mort est la plus affreuse et la plus déplorable dont il soit parlé dans les livres saints.

Le châtiment que le Seigneur exerce sur les imitateurs de son crime est d'autant plus terrible, qu'il est plus secret : il ne change pas le pain de vie en un fiel d'aspic, selon l'expression de Job, pour déchirer dans le moment les entrailles de l'âme sacrilège; mais il la frappe d'un anathème invisible, et la marque par avance d'un caractère de réprobation. Et voilà pourquoi toutes ces âmes mondaines dont je parle, lesquelles, après des mœurs licencieuses , n'apportent en ces jours saints point d'autre préparation à la table du Seigneur qu'une confession précipitée, tombent après la solennité, dans des égarements encore plus déplorables que les passés : leur dernier état devient pire que le premier : elles sentent leurs passions croître, et prévaloir avec encore plus d'empire et de tyrannie qu'auparavant : moins de retenue dans le crime ; moins de pudeur dans leur confusion. Il restait encore auparavant quelques désirs de conversion et de pénitence , réveillés et excités par l'approche et la sainte terreur de la solennité : mais le devoir pascal infidèlement accompli; mais la viande sainte reçue indignement, et leurs jours solennels finis , tout est assoupi ; la conscience se calme; les inquiétudes cessent; les remords sont apaisés : c'est ce qu'on éprouve tous les jours en ce temps saint. On pensait à changer de

àiù

vie aux approches de la pâque; les sacrements une fois reçus , on n'y pense plus : la communion a répandu de nouvelles ténèbres sur le cœur : le pain du ciel n'a fait que fortifier en nous le goût du monde et de la terre : les mystères terribles ont calmé toutes les terreurs de la foi ; c'est-à-dire que leur profanation a été suivie du châtiment le plus formidable dont Dieu punisse ici-bas le crime, je veux dire la paix dans le péché.

Écoutez comme le Seigneur s'en plaint lui-même dans son prophète : iVe me parlez plus , lui dit-il , des solennités de Juda; elles me sont insupportables : voyez-vous tout ce peuple , qui en ces jours solennels vient au pied de mon autel participer aux offrandes saintes! vous croyez qu'ils viennent sanctifier la gloire de mon nom , que je me plais au milieu de leurs encensements et de leurs sacrifices ; et que ces nouveaux hommages vont me faire oublier leurs iniquités? vous vous trompez : ah ! les tables saintes de mon autel ne sont remplies que de vomissements et de souillures : Omnes mensx repletœ sunt vomitu sordiumque ( Is. xxViii , 8 ) ; ce sont des profanes qui ne mettent aucune différence entre l'impur et le saint : hiter sanctum et p7-ofanum non habuerunt distantiam (Ézéch. xxii, 26) ; et loin d'être glorifié , je suis souillé et déshonoré au milieu d'eux : Et coinquinabar in medio eorum (ibid.) : les adultères, les fornications, les haines, les injustices, les rapines, les calomnies y paraissent avec confiance dans le lieu saint : les mains que vous voyez levées vers moi sont encore pleines de sang et d'abomination; et leurs sacrifices sont détestables à la sainteté même de mes regards qu'ils souillent : Et coinquinabar in medio eorum.

Évitez ce malheur, mes frères; éprouvez-vous avant de vous présenter à l'autel : portez-y les sentiments de componction et d'amour qu'exige de vous le pain de vie : devenez-y des hommes nouveaux : que Jésus-Christ n'entre pas en vain dans votre âme : conservez ce trésor, et défendez-le contrôles ennemis de votre salut, qui vont faire de nouveaux efforts pour vous le ravir : rendez-vous dignes de devenir les temples et la demeure d'un Dieu qui veut bien se donner à vous; et ne venez pas combler la mesure de vos crimes, oii vous auriez dû trouver la source des grâces , et le gage de votre immortalité.

Ainsi sait-il.

DIMANCHE DES RAMEAUX

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