‹ ŒuvresChapitre 158 sur 264 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Mais que ne puis-je ici achever le récit de ses souffrances; et après vous l'avoir exposé livré à la justice de son Père, dans son agonie, à la malice des hommes dans le prétoire; que ne puis-je vous le montrer sur le Calvaire entre les mains mêmes de son amour, et vous faire voir que sa mort en est une consommation parfaite!

Oui , mes frères , ne cherchons que dans son cœur les raisons et les motifs de son supplice. Ce n'est ni la perfidie d'un disciple, ni l'envie des prêtres, ni l'inconstance du peuple, ni la faiblesse de Pilate, ni la barbarie des bourreaux , qui l'a mis à mort , c'est son amour. Il s'est livré pour moi, dit l'Apôtre; et s'il ne m'edt point aimé , il n'eût point souffert : en vain les peuples et les rois de la terre auraient conspiré contre le Christ, si son amour n'eût été d'intelligence avec eux; leurs conseils auraient été contondus, et tous leurs efforts inutiles.

Mais Jésus-Christ ayant aimé les siens, dit TÉ-

MASSIUON. — TOME I.

vangéliste, il les aima jusqu'à la fin; comme un père tendre, dont la tendresse envers ses enfants redouble lorsqu'il est sur le point de quitter la vie : il consomme donc son amour en mourant ; et cet amour divin , qui brûle son cœur, est le seul feu qui allume le bûcher où il va s'immoler.

Amour si ingénieux, qu'il trouve le secret, même après sa mort, de s'immoler sans cesse ; qu'il célèbre la préparation de sa mort, en la retraçant sous des signes mystiques; qu'il se dispose à son sacrifice, en le devançant au milieu des siens; qu'il applique le prix de son sang, en le leur faisant boire par avance; qu'il dédommage ses disciples ds sa perte , en se perpétuant entre leurs mains sous le voile du sacrement adorable ; que ne pouvant mourir sans les abandonner, ni demeurer avec eux sans les priver des dons de son Esprit , il meurt pour leur envoyer le Paraclet , et demeure en même temps avec eux jusqu'à la consommation des siècles pour ne pas les laisser orphelins, et afin que leur cœur ne soit pas accablé de tristesse.

Amour si désintéressé, qu'il veut souffrir tout seul; qu'il demande qu'on épargne ses disciples : Sinitehos abire {JoA?i. xviii, 8) ; qu'il refuse même les larmes qu'on accorde à ses tourments; et qu'il est plus occupé et plus touché des maux qui menacent Jérusalem , que du supplice affreux que cette ville infidèle lui prépare. En effet , chargé du bois honteux de sa croix , ce nouvel Isaac monte sur la montagne mystérieuse, où son amour et son obéissance vont l'i'mmoler; et comme, touchées de l'excès de ses peines , les filles de Jérusalem ne peuvent refuser des larmes à ce spectacle : Filles de Jérusalem, leur dit-il, 7ie pleurez pas sur moi, pleurez plutôt sur vous-mêmes, -des jours vont venir, oit l'on appellera heureuses celles qui n'ont point enfanté (Luc , XXIII, 28, 29) : son amour lui cache l'objet affreux de la croix sur lequel on va l'attacher, et ne lui découvre que les calamités dont cette ville ingrate est menacée. Mais son amour vous tient ici le même langage : ce ne sont pas ses souffrances qui font la plus vive de ses douleurs, ce sont vos infidélités et les malheurs qui vous menacent : Ne pleurez pas sur moi, vous dit-il aujourd'hui chargé de sa croix, et allant consommer son Sd^cn^icQ ; pleurez plutôt sur vous-mêmes. Ne vous attendrissez pas au spectacle de mes souffrances; attendrissez-vous plutôt sur le triste état de votre ame et sur les malheurs éternels qui vous sont préparés : Nolite flere super me, sed super vos ipsasflete. Je saurai bien triompher de la mort; mais vous, triompherez-vous jamais de ce péché invétéré qui a donné depuis si longtemps ia mort à votre âme ; qui trouble votre repos;

VENDREDI SAINT

qui vous laisse souhaiter votre conversion , et qui y met toujours un obstacle invincible ? Noliteflere su- Ijer me, sed super vos ipsas flete. Je saurai bien sortir glorieux du tombeau, pour ne plus mourir; mais vous, sortirez-vous jamais de cet abîme profond oià vous êtes ensevelis depuis tant d'années? ne vous en tiendrez-vous pas jusqu'à la tin à ces efforts inutiles, qui ne paraissent vous relever dans l'intervalle de la solennité, que pour vous voir retomber d'abord après, avec plus de honte et de faiblesse? Colite flere super me , sed super vos ipsas flete. Ah! il ne me sera pas difticile de briser les chaînes dont vous me voyez lié , et d'enchaîner avec elles tout l'univers au pied de ma croix : mais vous , romprez-vous jamais les liens criminels qui enchaînent votre cœur ; ces liens, que l'âge et les penchants ont fortifiés , que vous viendrez en ces jours saints porter au pied de mes autels, et dont la grâce de mes sacrements ne fera que resserrer les noeuds funestes, par le crime de la profanation, dont vous vous allez rendre coupables en y participant avec un •cœur impénitent? TS'e pleurez donc pas sur moi, pleurez plutôt sur vous-mêmes : Nolite flere super me, sed super vos ipsas flete.

Amour si généreux , qu'attaché sur la croix il prie pour ceux mêmes qui le crucifient : il recueille ce que la barbarie lui laisse encore de forces, pour excuser leur attentat auprès de son Père ; il lève sa voix jiiourante! Mofi Père , pardonnez-leur, dit-il, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font (Luc , xxiii, 34) ; il offre tout son sang pour laver leur crime , et la croix même où ils l'ont attaché est l'autel sacré où il veut les réconcilier avec son Père. O mon Sauveur! vous mourez pour vos ennemis, et nous attendons la mort pour nous résoudre à pardonner à nos frères !

Amour si triomphant, que sur le point d'expirer il se forme encore un disciple. Sa parole n'est point liée avec lui ; il jette sur un scélérat qui expire à ses côtés, un regard de miséricorde : ses yeux mourants etdéjà éteints, peuventencore triompher des cœurs : ce roi honteusement dégradé, promet encore des royaumes. Heureux coupable , qui recueillez aujourd'hui les prémices de son sang; et qui, sans avoir été témoin de ses œuvres , ne découvrez sa grandeur que dans sa patience ! Mais heureux aussi les pécheurs qui m'écoutent! attendez tout aujourd'hui de sa miséricorde : le moment où il expire est proprement pour les grands pécheurs comme vous : ses derniers soupirs et les pi'émices de son sang vous regardent. Enfin, amour si attentif etsirespectueux jusqu'au dernier soupir, qu'il confie sa mère désolée au disciple bien-aimé , et le disciple à; sa mère : Mtdier, ecce fdius tuus; deinde dicit discipulo: Ecce mater tua

(JoAN. XIX, 2C, 27.) Il se tourne pour la dernière fois vers cette fille de douleur ; il la voit au pied de sa croix, plongée dans une mer de tribulation et d'amertume : ses yeux déjà éteints vont mourir sur elle. Quels regards mutuels entre Marie etson Fils qui expire! quels témoignages douloureux et secrets d'un amour réciproque dans cette triste séparation! quel glaive de douleur perce alors l'âme de cette mère affligée ! que de sacrifices invisibles ! que de douleurs inexplicables dans ce moment ! et qu'il en devait coûter à Marie pour être la mère de son Dieu! Mais dans son accablement elle adore la main qui la frappe : elle offre cette hostie innocente, qui expire, à la justice de son Père : elle entre dans les intérêts de tous les hommes, qui avaient besoin de ce grand sacrifice; et nous apprend que les grandes afflictions ont de grandes utilités, et que les vues de la foi sont une source inépuisable de consolation pour les âmes affligées.

Enfin , Jésus-Christ n'ayant plus rien à faire pour nous sur la terre : tout étant consommé, et du côté de la justice de son Père , et du côté de la malice des hommes, et du côté de son amour; le grand sacrificeoffert,ettouteslesfiguresanciennesaccomplies; Jérusalem ayant comblé la mesure de ses pères ; tous les oracles des prophètes développés ; le véritable culte établi ; la gloire de son Père vengée ; le cours de son ministère fini; ne pouvant plus laisser aux hommes de plus grandes marques de son amour, il déclare que tout est accompli : Consumynatum est. Il baisse la tête; il pousse vers le ciel une forte clameur; il expire, et rend à son Père l'âme et l'esprit qu'il avait reçus de lui. Laissons le sokil s'écUpser, la terre se couvrir de ténèbres, les rochers se Iniser, les sépulcres s'ouvrir, toute la nature se confondre, les ennemis mêmes du Sauveur le confesser et le reconnaître : je ne veux point ici vous proposer ces grands spectacles : Jésus-Christ, que son amour vient d'immoler pour nous , est le seul prodige qui doit ici nous occuper. Regardez-le donc expirant sur la croix, et ne se proposant que vous seul pour le prix de ses souffrances : il meurt votre libérateur ; il meurt à votre place; il meurt dans le temps afin que vous ne mouriez pas pour l'éternité ; il meurt , parce qu'il vous aime; il meurt, parce que vous ne l'aimez pas. Votre tendresse, votre douleur, votre reconnaissancepeuvent-elles ici se prescrire des bornes? et n'êtes- vous pas un anathènie, si vous n'aimez pas Jésus-Christ crucifié ?

Les spectateurs de sa mort sur le Calvaire lui disent aujourd'hui : Descendez de la croix, et nous croirons en vous. (Matth. xxvii, 42.) Mais nous devons lui tenir ici un langage bien différent : C'est

LE JOUR DE PAQUES

parce que vous êtes monté sur la croix , ô mon Sauveur ! c'est parce que vous y expirez aujourd'hui pour moi ; et que vous préférez à la droite de votre Père ce trône d'ignominie, pour y être notre hostie et notre pontife ; c'est pour cela même que toute notre consolation est de croire en vous , de vous adorer comme notre médiateur et de vous consacrer ce qui nous reste de vie. Ne descendez pas de ce bois sacré , où vous êtes la seule espérance de votre peuple : attirez-nous y plutôt avec vous, comme vous nous l'avez promis : plus vous nous paraissez rassasié d'opprobres, plus notre foi s'augmente, plus notre espérance est ferme, plus notre amour s'enflamme. Tant de peines et de souffrances offertes pour nous , pourraient-elles nous êtres inutiles? auriez-vous racheté nos âmes d'un si grand prix , si vous aviez voulu les laisser périr ? et seriez-vous mort avec tant d'ignominie, si, en participant à votre croix, nous ne devions pas partager un jour avec vous la gloire de votre immortalité?

Ainsi soit-il.

SERMON

POUB LE JOUR DE PAQUES

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