SUR LES CAUSES ORDINAIRES DE NOS RECHUTES
Chrittus resurgens ex mortuis , jam non moritiir; mors illi ultra non dominabitur.
Jésus-Christ étant ressuscité d'entre les morts, ne meurt plus; la mort n'aura plus d'empire sur lui. (llOM. vi , 9.)
La victoire que Jésus-Christ remporteaujourd'hui sur la mort et sur le péché, lui assure enfin pour toujours le prix de ses souffrances, le fruit de son ministère, la consommation de son œuvre, la durée de son Église, la fidélité de ses disciples, la vie immortelle de son corps glorieux , la conquête de l'univers , le triomphe de la croix , et le salut de toutes les nations de la terre.
Nous ne le verrons plus reprendre ces marques de mortalité, qu'il laisse dans le tombeau; et dont il ne s'était chargé que pour en délivrer à jamais ce corps mystique, qui doit monter avec lui dans le ciel pour y glorifier éternellement la sainteté de son Père. Tout ce qu'il avait encore de mortel et de terrestre, a été attaché à la croix; mort une fois , il ne mourra plus désormais : la puissance que le Père lui donne aujourd'hui, ne lui sera plus ôtée : son nouveau règne ne finira plus; et sa vie glorieuse et
ressuscitée, n'aura plus d'autres bornes que celles des siècles éternels , et de la gloire de Dieu même : Christus resurgens ex mortuis , jam non moritur.
Voilà, mes frères, le grand caractère de la résurrection de Jésus-Christ, le trait singulier qui le distingue de tous ceux qui n'avaient été ressuscites par son ministère, ou par celui des prophètes , que pour mourir encore; et l'endroit principal par oit saint Paul nous la propose pour modèle : Jésus-Christ ress^uscité d'entre les 7norts , ne meurt x>lus. D'où vient donc que notre résurrection de la mort du péché à la vie de la grâce , en ces jours saints , par la participation aux sacrés mystères , est si peu constante et si peu durable? d'où vient que la grâce du temps pascal ne fait que des conversions passagères; que notre nouvelle vie n'est jamais que d'un instant; et que nos anciennes passions attendent à peine la fin de la solennité, pour reprendre leur premier empire?
Cherchons , mes frères , les raisons d'un malheur si commun et si déplorable : avoir connu les sources du mal, c'est en avoir déjà trouvé le remède. Vous ne persévérez pas dans la vie nouvelle et ressuscitée, où la grâce des sacrements vient de vous établir : premièrement, parce que vous n'évitez pas avec assez de soin tout ce qui peut ou l'affaiblir en vous , ou vous la faire perdre ; secondement , parce que vous oubliez tout ce que vous aviez promis pour la conserver; troisièmement enfin, parce que vous manquez de réparer tout ce qui devait l'être, et sans quoi votre nouvelle vie ne pouvait être durable.
Et voilà, mes frères , les trois causes les plus ordinaires de nos rechutes après la solennité : les précautions négligées, première cause; les résolutions violées , seconde cause ; les réparations omises , dernière cause. Développons ces trois vérités, après avoir imploré le secours de l'Esprit saint, par l'intercession de Marie, en chantant avec l'Église : Regina cœ/i.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Je n'ignore pas, mes frères, qu'une des causes les plus ordinaires des rechutes, après la solennité sainte , c'est que la pénitence n'avait pas été sincère et véritable. On ne se corrige point, parce qu'on ne s'était pas converti : il n'y a aucun changement dans les mœurs, parce qu'il n'y en avait point eu dans la volonté ; et les sacrements nous laissent toutes nos passions , parce que nous les avions toutes portées au pied du tribunal sacré, sans aucun propos réel de les finir. Nous ne parlerons pas aujourd'hui de cette cause si commune, parce que nous en avons déjà parlé ailleurs, et que de plus, elle ne re-
garde que les pécheurs que la grâce du temps pascal n'a pas ressuscites , qui ont trouvé une nouvelle mort dans les sacrements, loin d'y trouver une vie nouvelle; et que les crimes où ils tombent ensuite m sont pas des rechutes, mais la continuation des mêmes désordres.
Je suppose donc, mes frères, que la plupart de ceux qui m'écoutent ont voulu de bonne foi retourner à Dieu dans cette solennité sainte; qu'un cœur brisé et humilié les a préparés à la grâce des sacrements; et qu'ils y ont trouvé cette vie nouvelle et ressuscitée, promise à ceux qui étaient déjà morts avec Jésus-Christ par la douleur d'une sincère pénitence : je suppose que les vérités saintes entendues durant ces jours de salut; que les lumières nouvelles nées dans vos cœurs ; que des sentiments de grâce formés par l'Esprit saint; que la lassitude des passions, que les dégoûts du monde, que le vide des plaisirs, que la chimère des espérances, que la tristesse secrète du crime, que tout cela ensemble a formé au dedans de vous une résolution nouvelle de rompre enfin des chaînes trop longtemps portées; et de chercher dans le service de Dieu , et dans des mœurs plus pures , une paix et des consolations que le monde n'a jamais pu vous donner.
Or je dis que la première cause de vos rechutes, après des démarches de pénitence qui semblaient promettre une vie toute nouvelle, est dans les précautions négligées; je dis, les précautions de nécessité et les précautions de pure sûreté.
J'appelle précautions de nécessité la fuite de certaines occasions d'elles-mêmes toujours funestes à l'innocence , et où nous voyons une chute inévitable ; la présence et l'assiduité auprès des objets auxquels nous tenons par des passions injustes; les plaisirs et les sociétés où l'on ne se propose que le crime ; les familiarités et les libertés où la perte de la grâce est sûre; en un mot, certaines situations incompatibles avec le salut.
Et voilà, mes frères, où viennent d'ordinaire échouer tous vos projets d'amendement et de conversion. On se promet à soi-même plus d'attention et plus de fidélité dans ces occasions dont nous venons de parler : on se persuade qu'y portant des dispositions plus saintes, le danger sera moindre; on se fait à soi-même mille raisons spécieuses pour ne pas s'en éloigner. Des raisons de bienséance; ce seraient des discours publics , si l'on venait à rompre tout d'un coup, et on ne veut pas s'y exposer : des raisons de devoir; ce sont des liens et des engagements indispensables, et on ne saurait les rompre : des raisons de prudence; ce serait un éclat , et on veut l'éviter : des raisons de fortune ; ce serait rui-
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ner sans ressource ses affaires , et on ne peut pas tout abandonner : des raisons d'impossibilité prétendue ; on n'en est pas le maître, et Dieu ne demande que ce qui dépend de nous : enfin , des raisons même de religion ; on ramènera peut-être à Dieu ceux qui nous en ont éloignés autrefois , et l'on ne voit pas de mal à l'essayer.
Or, mes frères, le mystère de Jésus-Christ ressuscité va nous fournir, pour confondre ces vainÉ prétextes, de grandes règles et des instructions importantes. En effet, n'ayant plus rien à craindre après sa résurrection et dans sa vie nouvelle, de la fureur de ses ennemis , il ne vient pas cependant encore s'exposer au milieu de Jérusalem; il n'apparaît qu'à ses disciples , il ne se montre que dans des lieux solitaires et écartés : et, comme si la nouvelle vie qu'il a reçue au sortir du tombeau, était encore sujette à la mort, il ne l'expose plus à la malice des Juifs; pour nous apprendre qu'il ne faut jamais tenter Dieu , et qu'exposer la grâce à des périls certains c'est l'avoir déjà perdue.
Et certes, mes frères, je ne vous dis pas premièrement qu'il est bien téméraire de compter que Dieu vous soutiendra dans des occasions qu'il vous ordonne lui-même de fuir; que sa protection deviendra le prix de votre témérité; et que ses grâces seront la récompense de la transgression de ses ordres.
Je ne vous dis pas, en second lieu, que c'est un crime de ne pas éviter tout ce qui l'a été jusqu'ici, et qui peut encore le devenir pour nous : un crime, parce que aimer le péril , c'est aimer tout ce qui conduit à la chute; un crime, parce que ne pas craindre de retomber, c'est ne faire aucun cas de la grâce qui nous a relevés; un crime, parce que ne vouloir pas s'éloigner des occasions, c'est aimer encore tout ce qui les rend funestes à l'innocence; un crime , parce que revoir avec plaisir ce qui a fait tous nos malheurs, c'est n'être pas fâché d'avoir été coupable; un crime, parce que ne pouvoir perdre de vue tout ce qui réveille les passions , c'est les porter encore toutes dans le cœur; un crime enfin, parce que chercher soi-même à combattre, c'est toujours chercher à périr.
Je ne vous dis pas, en dernier lieu, que votre propre expérience vous devrait ici tenir lieu de preuve; que mille fois dégoûté de votre passion , et de l'objet infortuné qui l'avait allumée dans votre cœur; rebuté de ses caprices et de ses inconstances, déchiré de remords, résolu enfin de rompre des liens injustes , sa seule présence vous a fait oublier vos dégoûts et vos projets : un instant de péril a renoué vos chaînes; toutes vos résolutions ont échoué contre
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cet écueil fatal ; et que la mêine occasion vous a encore retrouvé le même.
Vous dites, qu'y portant maintenant des dispositions pins saintes , le danger deviendra moindre.
Et je vous dis de la part de Dieu, que toute disposition qui nous conduit au péril est profane et criminelle; que plus la grâce a opéré dans notre cœur des désirs d'une vie nouvelle , plus nous devons craindre d'exposer son opération , et les miséricordes du Seigneur sur notre âme; que la première disposition que l'esprit de Dieu met en nous c'est la défiance de notre faiblesse ; et qu'enfin, ce qui fait le crime dans les périls, n'est pas l'intention d'y succomber, c'est l'imprudence et la témérité qui les cherche.
Vous dites, que rompre tout d'un coup, ce serait un éclat qui réveillerait l'attention du public, et qui donnerait lieu à des soupçons dont jusqu'ici vous avez su vous défendre.
Et je vous dis de la part de Dieu, que vous seul Ignorez ce que le public pense ; et que ces soupçons , que vous voulez éviter, naissent plus de vos assiduités, qu'ils ne naîtront de votre éloignement et de votre fuite; que plus vous différez, plus vous accoutumez les yeux du publie, et, par là , plus vous rendez la rupture difficile et l'éclat inévitable; et qu'enfin un homme qui est au milieu des flammes, n'examine pas tant pour se sauver; que la promptitude de sa fuite prévient toutes ses réflexions ; et qu'il suffit de sentir qu'on va périr, pour être en droit de tout entreprendre.
Vous dites, que ce sont des engagements indispensables de bienséance et de devoir, qu'on ne peut rompre.
Et je vous dis de la part de Dieu, que votre premier devoir est de lui obéir et de sauver votre âme , que tout engagement incompatible avec le snlut n'engage point; que nul n'est obligé maigre lui de périr; et qu'enfin on peut se faire une bienséance de la règle et de la vertu , mais qu'il est insensé de vouloir s'en faire une du désordre et du vice même.
Vous dites, que ce serait ruiner sans ressource votre fortune et vos affaires , et que Dieu n'exige pas qu'on en vienne à cette extrémité.
Et je vous dis de la part de Dieu, qu'il veut qu'on perde tout pour sauver son âme; que la plus grande fortune d'un chrétien, est de faire son salut; qu'on a tout quand on a la grâce; que c'est avoir perdu la foi, d'aimer mieux risquer son salut éternel qu'une ^brtune de boue; et qu'enfin, quand on a trouvé Dieu , on ne saurait plus rien perdre , à moins qu'on ne leperde lui-même.
Vous dites, que Dieu ne demande que ce qui dépend de nous.
Et je vous dis de sa part, qu'il dépend toujours de nous de faire ce qu'il demande de nous ; qu'il nous rend toujours possible tout ce qu'il nous rend nécessaire; que l'impossibilité prétendue de nos devoirs est toujours dans les prétextes de nos passions , et jamais dans nos devoirs mêmes; et qu'enfin, les obstacles prouvent seulement qu'il est difficile de se sauver, mais non pas qu'il est permis de se perdre.
Vous dites enfin , que dans les nouveaux sentiments que Dieu vous donne , vous voudriez pouvoir les inspirer aux personnes qui vous ont séduit; et que la part qu'elles ont eue à vos dérèglements, les rendra plus sensibles à vos discours et à vos exemples.
Et je vous dis de la part de Dieu : Qui vous a établi guide et pasteur de votre frère? Vous n'êtes pas encore bien affermi', et vous pensez déjà à donner la main aux autres? à peine êtes-vous néophyte dans la foi , et vous voulez déjà en devenir l'apôtre ? i^Iais le Seigneur vous a-t-il permis d'exposer votre salut, sous prétexte d'empêcher que votre frère ne périsse? Dieu demande-t-il de vous que vous commenciez par corriger les passions d'autrui, ou par pleurer vos passions propres? Un lépreux qui veut remédier à la lèpre de son frère, ne le purifie pas, mais achève de se souiller lui-même; un zèle qui cherche les périls, n'est pas un zèle du salut d'autrui, mais une indifférence criminelle pour son salut propre. Et qui êtes-vous, pour vouloir être déjà un instrument des miséricordes du Seigneur sur les âmes? les seules fonctions d'un pécheur sont les larmes, le silence, la retraite, et la prière. Attendez que Dieu vous envoie pour entreprendre son œuvre : préparez , par de longs exemples , l'efficace à vos discours : édifiez longtemps vos frères , avant que d'oser les exhorter : achetez, par une longue fuite, le droit de les voir sans danger; et souvenezvous que les complices de nos passions, ne sauraient être d'abord que les écueils de notre pénitence.
Mais peut-être vous rassurez -vous sur ce que vous avez retranché tous les périls dont nous venons de parler, et toutes les occasions certaines de crime; que celles au milieu desquelles vous vivez maintenant, sont plutôt des dissipations inévitables dans le monde, que des périls; qu'elles font peu d'impression sur votre cœur; que le long usage leur a ôté par rapport à vous , tout ce qu'elles pourraient avoir de venin pour les autres; qu'au fond, à moins de se condamnera une retraite entière,
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on ne peut pas s'empêcher d'être dans le monde d'une certaine façon, et d'entrer dans certains plaisirs; que vous en sortez toujours comme vous y êtes entré; et que si , quelquefois, vous vous laissez aller, c'est plutôt une faiblesse qui est en vous , qu'un venin qui se trouve dans la chose même ; seconde illusion qui devient un principe certain de recliute : et seconde sorte de précautions qu'on néglige après la pénitence; les précautions de pure sûreté.
Or, mes frères , une âme qui revient à Dieu , après les égarements du monde et des passions doit se regarder comme un malade frappé dans toutes ses puissances. Le cœur corrompu par des habitudes criminelles; l'esprit rempli de préjugés et de ténèbres; l'imagination souillée de mille images impures; la volonté affaiblie par une longue servitude; les sens déréglés par un long usage de plaisirs ; la chair rebelle et indocile par une vie de volupté, qui en a fortifié l'empire : tout est encore malade, faible, languissant, dans une âme depuis longtemps esclave du péché, et depuis peu arrivée a l'heureuse liberté de la justice; et la grâce qui a guéri ses plaies, lui en a encore laissé les impressions et les faiblesses, c'est-à-dire les cicatrices prêtes à se rouvrir à la première occasion.
Je dis donc que dans ce nouvel état de justice, la grâce ne peut se conserver que par des précautions infinies; que toutes vos passions n'étant encore qu'à demi éteintes, les objets les moins dangereux peuvent les rallumer ; que vos forces n'étant encore qu'à demi revenues, le moindre choc, un souffle est capable de vous renverser et de vous abattre.
Cependant vous voulez vivre au sortir des sacrements, où la grâce vient de former en vous de nouvelles créatures, comme des justes solidement établis, et qui n'auraient plus rien à craindre : vous fuyez peut-être les occasions qui vous ont séduit; vous ne craignez pas celles qui peuvent encore vous séduire : le crime vous alarme ; le danger ne vous touche pas : vous vous faites à vous-même un plan de conduite, cVoù vous ne bannissez que vos malheurs passés; vous retenez tout ce qui peut vous y conduire par d'autres routes: les jeux, les spectacles, la vie inutile, la familiarité des entretiens, la licence des discours, la sensualité des tables, les soins de l'ambition, l'amertume des jalousies est des concurrences : vous ne changez rien au fond de votre vie; vous n'en voulez retrancher que le désordre; les sources , les attraits , les routes qui y mènent , vous les laissez : vous ne poussez pas plus loin les projets d'une vie nouvelle ; vous comptez que se con-
vertir, c'est précisément ne plus tomber; que vivre dans la grâce, c'est ne plus vivre dans le péché; et que le changement du cœur n'est pas un renouvellement de l'homme tout entier, en un changement universel de conduite.
Or, Jésus-Christ après sa résurrection ne conserve plus rien de sa vie terrestre et mortelle : tout est nouveau et changé en lui : ses plaies mêmes sont devenues des rayons de gloire et des marques d'immortalité : ce n'est plus cet homme de douleurs chargé de nos infirmités et de nos misères; c'est un Roi glorieux , qui mène en triomphe les principautés et les puissances : en un mot, sa résurrection est une vie toute nouvelle , un ministère nouveau, une rédemption et une justification nouvelle : tel est le modèle d'une vie ressuscitée.
En effet, mes frères, c'est une illusion de prétendre qu'en ne changeant presque rien à vos mœurs, vous puissiez conserver la grâce. Car premièrement, si nos plus saintes résolutions trouvent des écueils dans l'inconstance seule de notre cœur; si nous nous sommes à nous-mêmes une tentation continuelle ; si nous avons tant de peine à nous défendre contre nos propres dégoûts, contre les répugnances qui nous abattent, les craintes qui nous découragent, les humeurs qui nous possèdent, les inégalités qui nous entraînent ; en un mot , si tout ce qui est en nous est péché , ou source de péché ; hélas ! pouvonsnous être en sûreté contre des périls que nous cherchons, puisque nous ne le sommes pas contre nousmêmes? un malade qui porte déjà un poison lent dans le sein , n'a-t-il rien à craindre d'un air contagieux et fimeste à la santé la mieux établie ? et pouvons-nous croire qu'il y ait des dangers innocents pour nous, puisque nous nous sommes sans cesse un danger à nous-mêmes.^
En second lieu , le passé devrait ici vous tenir lieu de preuve pour l'avenir : la résolution que vous venez de former d'une vie plus chrétienne , vous l'avez déjà formée plus d'une fois dans les mêmes circonstances : la révolution de chaque année , vous a presque toujours trouvé en ce saint temps, touché de vos crimes et résolu de vivre plus chrétiennement ; d'où vient cependant qu'après avoir commencé l'édifice , vous n'avez jamais pu l'achever ? d'où vient que vos essais n'ont jamais été heureux; et qu'après vous êtes répondu tant de fois à vous-même de votre fidélité, le lendemain vous a toujours retrouvé infidèle? Vous évitiez cependant les grands écueils qui venaient de vous voir périr ; vous vous interdisiez certaines occasions , où la chute n'aurait pas été douteuse pour vous; d'où vient donc que malgré ces précautions que vous croyiez seules essen-
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tielles, vous êtes toujours retombé ? Nest-ce pas que comptant d'éviter le crime, vous n'avez compté pour rien tout ce qui pouvait y conduire , et que vous avez cru pouvoir aller à Dieu par la voie même qui vous avait conduit à le perdre?
Je veux que vos résolutions soient aujourd'hui pl-us ferventes qu'autrefois, votre cœur plus touché; et que cette démarche de changement semble promettre plus que toutes les autres : en vain les dispositions paraissent différentes; les suites seront encore les mêmes. Ce qui faitpersévérer dans la grâce, n'est pas la vivacité des sentiments qui nous y rappelle, c'est la fidélité des précautions qui nous y soutient : ce n'est pas une certaine ardeur qui commence, c'est la vigilance qui poursuit. Les premières impressions de la grâce , en certains cœurs surtout , sont toujours vives et ardentes : le premier goût de Dieu, nous trouvant lassés et dégoûtés du monde , nous saisit et nous transporte : plus même les passions avaient eu d'empire sur nous , plus la grâce d'abord nous attendrit et nous touche : le cœur accoutumé aux sentiments les plus vifs, ne sent plus rien que d'extrême ; et les premières larmes dans le pécheur qui va retomber, sont souvent plus vives et plus abondantes , que dans le pécheur qui persévère.
C'est-à-dire qu'il ne faut pas juger de soi par certaines ardeurs qu'on éprouve dans la résolution d'une vie nouvelle : la vie chrétienne n'est pas dans des sentiments passagers, elle estdans une fidélité constante et durable : ce n'est pas une saillie d'un cœur facile à s'attendrir, c'est une disposition stable de foi et de componction : ce n'est pas une étincelle qui s'évanouit aussitôt ; c'est une lampe ardente et luisante, que les vents des tentations éteignent difficilement, et qui nous montre longtemps la vérité, et les voies de la vie éternelle.
Vous nous répondrez peut-être, que votre état semble vous rendre ces occasions inévitables ; que destiné par votre naissance, ou par votre rang, à vivre au milieu du monde et de la cour, vous ne pouvez pas vous y faire des mœurs à part; qu'il faut suivre les usages établis , ne pas reculer à certaines propositions, de peur de paraître extraordinaire ; et qu'en un mot , si vous étiez à vous , il vous serait aisé de vous faire un plan de vie, tel que nous pourrions le souhaiter : mais qu'étant redevable à tous ceux presque qui vous environnent, il faut vous prêter, et remplir les devoirs et les bienséances attachées à votre état.
A cela , je vous réponds moi-même , qu'il est vrai, que les périls où l'ordre de Dieu et les devoirs de notre état nous engagent , cessent de l'être à notre
égard; que Pierre sur les flots , où Jésus-Christ lui avait ordonné de marcher, était plus en sûreté que Jonas dans le navire même où son infidélité l'avait conduit ; que Daniel au milieu des lions dévorants, avait moins à craindre que ce prophète infidèle sur le grand chemin de Béthel , où il fut dévoré par les ours ; que ce qui fait la sûreté , n'est pas précisément la situation où nous nous trouvons, mais la main de Dieu qui nous y place ; qu'ainsi il faut bien distinguer les périls attachés par l'ordre de la Providence à notre état , de ceux que notre goût et nos penchants y cherchent; et que si nous voulons être de bonne foi avec nous-mêmes, nous conviendrons que ce ne sont pas les périls inséparables de nos devoirs, mais ceux de notre propre choix, qui d'ordinaire nous séduisent.
Je vous réponds encore , qu'il y a presque plus d'occasions de vertu, que de chute attachées à vos charges , à votre état , aux soins publics ; et que si vous vouliez en remplir toutes les obligations, en souffrir tous les assujettissements, en supporter les contre-temps , en étudier les révolutions et les vicissitudes , en rapporter à Dieu les peines, les dégoûts et les contraintes , vous trouveriez dans la vie du monde et de la cour plus de leçons et de moyens de salut , que dans celle des cloîtres et des déserts. Mais vous ne comptez parmi vos devoirs que les périls que vous aimez et qui n'en sont pas ; et vos devoirs véritables, vous ne les regardez que comme des fonctions arbitraires, dont vous pouvez vous dispenser à votre gré.
Vous vous rassurez peut-être sur ce que ces périls, ces familiarités, ces plaisirs publics au milieu desquels vous vivez, ne font aucune impression marquée sur votre cœur ; et qu'ainsi il n'est point de loi qui puisse vous les interdire.
jMais je pourrais vous répondre premièrement , que les impressions sont quelquefois d'autant plus dangereuses , qu'elles sont plus insensibles ; qu'on se défie des sentiments marqués et profonds, et qu'on ne peut plus se déguiser à soi-même, mais qu'on s'endort sur ceux qui ne font que nous affaiblir, qu'amollir le cœur, que nous inspirer des sentiments vagues de tendresse, qu'insinuer le venin, que nous préparer à toutes les passions , que nous remplir d'images vaines et frivoles , que nourrir notre esprit de maximes passioimées et lascives ; et que souvent cette prétendue innocence , qui ne consiste qu'à se conserver libre de passion particulière , n'est qu'une corruption du cœur plus dangereuse et plus universelle.
Je pourrais vous répondre encore , que souvent l'insensibilité qu'on se trouve dans les occasions les
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plus dangereuses, et qui nous persuadé que nous n'y courons point de risque, n'est pas une marque que nous en sortions innocents , mais que nous y sommes entrés plus corrompus. Les dangers , pour avoir trop fait d'impression sur nous , n'en font presque plus de sensible : le long usage des plaisirs leur a été , à notre égard , le privilège de nous toucher Vivement , sans leur ôter celui de nous corrompre : ils nous souillent et nous infectent sans nous piquer ; comme un corps déjà engourdi par le venin de la première piqûre que lui a faite le serpent , reçoit la seconde sans en sentir la douleur. Le mal n'est pas si grand , quand on se trouve encore sensible ; c'est une marque qu'il reste encore quelque chose de sain dans le cœur : l'insensibilitéqui nous rassure, est donc plutôt un engourdissement qui vient de corruption , qu'une force qui naisse de la vertu : c'est la satiété des plaisirs qui fait toute notre innocence.
Enfin, je pourrais vous répondre : Vous vous vantez que rien ne fait impression sur votre coeur; et que les périls contre lesquels nous déclamons tant , vous trouvent toujours insensible : mais d'où vient donc que lorsque vous venez enfin nous ouvrir votre conscience au tribunal sacré , et avouer à nos pieds des chutes qui vous couvrent de confusion , vous nous alléguez si fort votre faiblesse , pour excuser vos égarements ? d'oii vient que vous vous en prenez tant alors au caractère de votre coeur, qui malgré vous s'emporte et vous échappe ? d'où vient que vous nous faites tant valoir alors le malheur d'un tempérament fragile , et dont vous n'êtes presque plus le maître? d'où vient qu'alors vous nous avouez que tout est danger pour vous ; que ce qui serait innocent pour les autres, devient par la corruption de votre cœur, criminel à votre égard ; que vous n'avez jamais su résister, que vous donnez à la complaisance ce que l'inclination refuse; qu'il faudrait vous retirer dans un désert pour être en sûreté ; que toutes vos résolutions n'ont jamais été plus loin que jusqu'au premier péril qui les a attaquées; et que vous pouvez bien répondre de la sincérité et de la bonne foi de vos promesses , mais que vous ne sauriez répondre de vous-même ? Vous exagérez votre faiblesse, quand il s'agit d'excuser vos crimes passés ; et vous voulez qu'on vous croie fort, dès qu'il ne s'agit plus que d'éviter les périls qui peuvent encore vous y conduire.
Grand Dieu ! mes propres malheurs ne devraientils pas suffire ici pour m'instruire ? en vain j'ai voulu mille fois vous être plus fidèle ; j'ai toujours éprouvé qu'on levoulait en vain , tandis qu'on voulait encore s'exuoser au milieu des flots et des éçueils ; et tous
mes projets de fidélité n'ont jamais abouti qu'à de nouveaux naufrages : reni in altitudinem maris , et tempestas demersitme. (Ps. lxviii, 3.) O mon Dieu ! vous seul savez que le plus faible des hommes , je me suis fait une gloire insensée de braver tout haut les périls , tandis qu'en secret je rougissais de ma confusion et de ma faiblesse : Deus, tu sois insipientiam meam, et confusionem meam. (Ibid. 6 et 20.) Arrachez-moi vous même du milieu de ces objets , où , à peine relevé de ma chute , vous m'avez vu retomber à l'instant; tirez-moi de cette boue où je ne saurais marcher, sans enfoncer tous les jours davantage : Eripemedeluto, ut non infigar! (Ibid. 15.) Ne laissez plus mon cœur entre les mains de ma légèreté et de mon inconstance : je sens que malgré toutes les promesses que je vous fais d'être à vous, le premier péril va me retrouver encore infidèle : fixez enfin les incertitudes de mon âme : délivrez-la de sa propre instabilité : Intende animss inese , et libéra eam ! (Ibid. 19.) Il est bien plus dangereux de pouvoir vous oublier, un moment après qu'on vous a aimé , que de ne pas vous aimer encore : je crains enfin que les variations éternelles de ma vie ne fixent votre colère sur ma tête ; que mes soupirs et mes promesses tant de fois violées, ne soient à vos yeux comme des dérisions et des outrages; et que les flots qui m'agitent depuis si longtemps , ne me creusent enfineux-mêmes un éternel précipice : Non me demer g at tempestas aqux, 7ieque absorbent me profundum. (Ibid. 16.) Et voilà la seconde excuse de nos rechutes : les résolutions violées.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts, ne meurt plus ; parce que sa résurrection est l'accomplissement de toutes ses promesses. Il avait promis à son Père de le glorifier s'il le délivrait de la mort ; de faire connaître son nom à toute la terre, et de lui former partout des adorateurs en esprit et en vérité : il avait promis à ses disciples de les revêtir de la vertu du Très-Haut, de leur donner une force et une sagesse à laquelle le monde entier ne pourrait résister; de les établir les maîtres de la mort et de la vie : il leur avait promis la conquête de l'univers, les clefs du ciel et de l'enfer, la conversion des peuples et des césars, le triomphe de la croix , le renversement des idoles, l'établissement de la science du salut sur la terre. Ces promesses étaient magnifiques : mais à peine est-il ressuscité, qu'elles commencent à s'accomplir; et si le miracle de sa résurrection justifie la vérité de ses promesses , on peut dire que l'accomplissement de ses promesses
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est la preuve la plus décisive du miracle de sa résurrection.
Or voilà, mes frères, la seconde instruction que nous fournit ce mystère. Nous avons fait à Dieu mille promesses en approchant du tribunal sacré où nous avons trouvé une nouvelle vie; les accomplissons-nous après être ressuscites ? et peut-on dire de nous comme de Jésus-Christ, que le miracle de notre résurrection et de notre nouvelle vie prouve la sincérité de nos promesses passées; et que l'accomplissement de nos promesses, est le témoignage le plus certain du miracle et de la vérité de notre vie nouvelle? Seconde cause de nos rechutes : les promesses et les resolutions violées.
Oui , mes frères, lorsque touchés du désir d'une vie plus chrétienne , lassés du monde et de nos passions , nous sommes venus les détester en ces jours de salut aux pieds de Jésus-Christ ; nous nous sommes prescrits à nous-mêmes mille moyens de conserver la grâce, sans lesquels il ne nous paraissait pas possible de persévérer dans la voie de Dieu : nous avons fait mille projets sur toute la conduite de notre vie; nous avons marqué en détail un remède à chacun de nos maux : la fuite, à certains périls ; la fermeté, à certaines complaisances; la retraite, à certaines dissipations; la modestie , à certaines indécences; le silence et la circonspection, à certains discours; la charité, à certaines antipathies; le retranchement et la règle, à certaines superfluités, l'usage delà prière et les pratiques de la piété, à certaine inutilité de vie ; la fréquentation plus exacte des sacrements, à notre paresse; enlin, éclairés alors sur tous nos besoins , sentant vivement toutes nos plaies qui saignaient encore, nous leur avons préparé à chacune son remède; et pénétrés des miséricordes de Dieu sur nous, qui voulait bien nous tendre encore la main au fond de l'abîme oii nous étions tombés; de sa patience, que la durée de nos crimes n'avait pu rebuter ; de sa sagesse, qui avait fait servir à notre salut nos passions mêmes; nous avons fait mille résolutions de fidélité que nous avons scellées de nos soupirs et de nos larmes.
Cependant ces résolutions si essentielles à notre salut, n'ont presque eu de réalité que dans l'imagination qui les a formées : semblables à ces projets spécieux qui amusent le loisir d'un esprit oiseux, et dont on n'aime jamais que l'idée, la nouveauté seule nous en a plu : nous avons cru qu'il n'en coûterait plus rien de les accomplir, parce que nous avions trouvé une sorte de plaisir à les former; et que nous en aimerions la réalité , comme nous en avions aimé le songe et la chimère : peut-être même y avons-nous été fidèles un certain temps : un reste
de honte de violer nos promesses, un moment après que nous venions de les jurer au pied des autels nous a soutenus les premiers jours. Mais notre fidélité n'a pas été loin : nous sommes parvenus peu à peu à nous persuader que nos résolutions étaient des scrupules; que c'était un joug inutile que nous nous étions imposé à nous-mêmes ; qu'il y a de la faiblesse d'esprit à vouloir se faire une obligation de ce qui n'en est pas une pour les autres ; qu'au fond on peut se sauver sans s'assujettira ces sortes de pratiques; que le zèle qui nous les inspira, était bon ; mais que nous ne nous connaissions pas nousmêmes, en supposant qu'il durerait toujours; qu'il ne faut pas chicaner avec Dieu ; que le salut ne gît point en des minuties; et qu'il arrive toujours que pour vouloir trop bien faire, on ne fait rien du tout. Ainsi les résolutions s'oublient; les promesses s'évanouissent ; le plan qu'on s'était formé d'une nouvelle vie ne subsiste plus même dans le souvenir; et l'on regarde ce nouvel état d'infidélité aux promesses commeraffranchissement d'unjoug qui commençait à peser, et le retour d'une liberté dont on s'était mal à propos privé soi-même.
Or, voilà la grande source des rechutes après la solennité sainte. Premièrement , parce que nos résolutions renfermaient les moyens uniques de notre persévérance; et que c'est une chimère de se flatter qu'on persévérera, tandis qu'on néglige tous les moyens auxquels notre persévérance est attachée. Vous vous étiez prescrit certains temps de prière; parce que vous sentiez que votre cœur, privé de ce secours , retombait sur lui-même , se ranimait pour le monde, se refroidissait pour la piété, et ne trouvait plus en lui dans les périls, que sa propre faiblesse : vous vous étiez imposé certaines mortifications ; parce que votre propre expérience vous avait appris qu'en ne refusant rien à vos sens, cette vie de paresse et de sensualité mettait en vous des dispositions inévitables au crime : vous vous étiez marqué à vous-même certains sacrifices de l'honneur, de la fierté , de la vanité , parce que vous aviez éprouvé, que pour peu que vous vous prêtassiez à ces penchants, vous n'étiez plus à temps d'y mettre des bornes , et que vous alliez toujours plus loin que vous ne vous l'étiez promis. Or, vous négligez ces moyens ; ces temps de prière , si nécessaires à votre faiblesse, vous les abandonnez; ces sacrifices, si utiles à votre foi , vous vous en dispensez : et comment voulez-vous que la vie delà grâce ne s'éteigne pas en vous, si tout l'affaiblit, et si rien ne la nourrit et ne la préserve?
D'ailleurs, ce qui rend l'infidélité aux résolutions formées encore plus dangereuse, et toujours suivie
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d'un retour dans nos premiers désordres, c'est que T sont de vains scrupules : vous regardez la lumière
non-seulement elles renferment les moyens généraux de la persévérance de tout fidèle; mais que Dieu, vous les ayant inspirées à vous dans les premiers moments de votre conversion , vous avait fait connaître que c'étaient là les seules voies par où vous, en particulier, pouviez conserver la grâce reçue, les seuls remèdes spécifiques de vos propres maux, et les moyens personnels par où il voulait vous conduire dans votre nouvelle vie. Vous sortez donc, en les violant, des routes par où la grâce voulait vous mener : vous n'entrez plus dans les desseins de la miséricorde de Dieu sur votre salut : vous dérangez l'ouvrage de votrejustification : vous vous formez à vous-même un nouveau plan de conduite, qui n'étant pas celui que l'esprit de Dieu vous avait d'abord proposé, ne peut être qu'un édifice de l'amour-propre fondé sur un sable mouvant, et qui ne vous prépare que de tristes ruines.
De plus, c'est qu'en vous accoutumant à violer vos résolutions, vous vous faites une coutume dangereuse d'agir contre vos propres lumières; de résister à la voix de votre cœur ; de vous rassurer contre vous-même : vous émoussez en vous cette délicatesse de conscience si nécessaire pour se soutenir dans la vertu : vous perdez une certaine tendresse de piété qui nous reproche sans cesse les fautes les plus légères, et qui nous sert de frein contre le crime : vous vous accoutumez à vous soutenir contre les jugements de votre propre cœur : et par là, ou votre conscience devient tranquille , ou malgré ses agitations, vous êtes tranquille, vous-même; c'est-à-dire, ou vous parvenez à une fausse paix, ou vous souffrez paisiblement vos remords et vos troubles. Ainsi la conscience accoutumée à violer tranquillement ses résolutions s'accoutume peu à peu à renouveler sans remords ses crimes ; car nous ne sommes pas longtemps fidèles à Dieu, dès que nous ne le sommes plus à nous-mêmes.
Je n'ajoute pas, enfin, que l'infidélité qui viole les résolutions prises dans un commencement de nouvelle vie est un mépris formel de la grande miséricorde de Dieu qui avait opéré en vous ces mouvements de salut. Vous êtes presque fâché que sa bonté vous éclaire de si près sur vos devoirs : vous enviez la destinée de ceux qui se font une conscience plus commode et plus tranquille : vous vous savez mauvais gré d'une certaine délicatesse de cœur, qui fait que vous ne vous pardonnez rien à vous-même , et que vous vous reprochez les choses à votre avis les plus indifférentes : vous voudriez pouvoir parvenir à vous persuader que mille omissions sur lesquelles vous sentez de vifs remords,
que la main miséricordieuse de Dieu met dans votre cœur, comme une lumière importune, ennemie du repos et du bonheur de votre vie : vous voudriez être fait comme tant d'autres à qui la vérité ne se montre presque point : vous reprochez à Dieu ses propres bienfaits; ses grâces sont des faveurs qui vous fatiguent. Or, la grâce cherche les bons cœurs : une âme que les bienfaits de Dieu lassent , lasse bientôt ses miséricordes : il a horreur d'un cœur noir à qui ses bienfaits sont à charge; d'un cœur ingrat, qui se reproche d'y avoir été trop sensible; d'un cœur corrompu , qui voudrait pouvoir soutenir le crime sans remords. Voilà les cœurs que Dieu vomit et rejette , ces cœurs légers et infidèles , si vifs dans leurs promesses , si tranquilles un moment après dans leurs transgressions.
C'est à vous à nous dire si vous ne trouvez rien dans ce caractère qui vous ressemble. Car rappelez ici vos moments heureux, où, touché de la grâce, vous êtes venu vous humilier au pied du tribunal sacré , et former le dessein d'une vie nouvelle : que de regrets sincères sur le passé! que de protestations tendres d'une éternelle fidélité pour l'avenir ! De quel air touchant vous plaigniez-vous à Dieu de l'avoir connu si tard! combien de fois lui avez-vous redit que ce moment de pénitence était le plus heureux de votre vie; et qu'au fond vous n'aviez jamais été tranquille dans le crime! Infidèle! et après tout cet appareil de réconciliation , vous oubliez vos promesses que vos larmes toutes seules et vos soupirs auraient dû rendre sacrées, quand le respect dû au Seigneur à qui vous les faisiez n'aurait pas suffi pour vous empêcher de les violer.? Ah! vous vous piquez de fidélité envers de vaines créatures, mon cher auditeur; la foi donnée dans un engagement profane et criminel , est souvent l'unique raison , qui , malgré vos remords et vos dégoûts, vous défend de le rompre : la gloire chimérique de passer pour constant et fidèle, dans des passions où la fidélité n'est qu'une faiblesse honteuse , vous retient et vous touche : vous vous faites un honneur insensé d'une constance et d'une bonté de cœur, qui n'en est qu'une corruption plus pro fonde et plus désespérée; et envers votre Dieu» vous ne rougissez pas d'être perfide .? et la bonne foi, en traitant avec votre Seigneur et votre Père, ne vous paraît pas une vertu si estimable.? et le bon cœur pour lui n'est plus une gloire qui vous intéresse et qui vous pique? Ah! il se plaignait autrefois dans son Prophète, que le pécheur ne le distinguait pas de l'homme : mais c'est tout ce que je vous demanderais aujourd'hui. Traitez du moins
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avec votre Dieu , comme vous traitez avec les créatures : failes-vous du moins une gloire d'être dans la religion, ce que vous avez peut-être été dans des passions profanes et insensées , sincère, solide, généreux, fidèle, incapable de trahir votre foi et la religion de vos promesses. N'est-il pas beau de servir constamment un si grand iMaître? n'y a-t-il point de noblesse, de force, d'élévation à lui conserver la fidélité qu'on lui a jurée , et ne serait-ce point une gloire et une vertu , de se piquer de constance et de grandeur envers celui envers qui seul il est grand d'avoir su être fidèle ?
Hélas ! mes frères, nous regardons comme des fautes légères de violer les résolutions saintes que la grâce nous a inspirées ; les personnes mêmes qui sont depuis longtemps dans la pratique de la piété , tombent tous les jours dans ces infidélités sans scrupule : c'est là cependant la source de tous nos malheurs : c'est par là quela foi s'éteint, que la grâce se retire; que Dieu se dégoûte, et que sa justice nous abandonne : c'est par là que nous contristons l'Esprit saint , que nous rejetons sa vérité et sa lumière , que nous résistons à notre propre conscience, que nous nous jouons de Dieu , et que nous nous creusons un précipice à nous-mêmes : c'est par là que nous devenons de faibles roseaux qui se laissent aller à tout vent, et des nuées légères et sans eau qui sans cesse changent de route : c'est par là que nous nous faisons une habitude de notre propre inconstance; de sentir mille bons désirs, et de les étouffer; de commencer mille entreprises , et de les abandonner ; d'avoir mille envies de mieux faire, et d'être toujours les mêmes; de nous imposer mille précautions , et de nous en lasser : c'est par là que toute notre vie n'est plus qu'une vicissitude de crime et de repentir; de relâchement et de zèle; de dissipation et de retraite : c'est par là que nous vivons toujours incertains de nous-mêmes; ne pouvant nous faire un état fixe , ni dans le crime, ni dans la vertu ; incapables de soutenir, ni la licence du desordre, ni les contraintes de la piété; flottant toujours au gré de notre légèreté ; nous lassant bientôt de la même situation ; et nous promettant toujours de trouver dans celles où nous ne sommes pas , le repos et la tranquillité qui nous manquent. Ainsi la vie se passe, la conscience s'use, la sensibilité au bien s'éteint, Dieu se lasse, l'éternité approche , le moment décisif arrive et nous surprend encore dans ces tristes alternatives : nous nous trouvons au terme avant que d'avoir pris parti : notre course est finie avant que nous nous soyons déclarés : nous sortons de la vie avant que d'avoir déclaré pour qui nous devons vivre : nous cessons d'être avant d'avoir décidé à qui nous sommes ; et tous ces sentiments de regret
et de repentir, qui accompagnent notre mort, ne sont proprement que la dernière inconstance de notre vie.
Grand Dieu ! notre propre faiblesse doit vous parler ici pour nous : ce fonds d'inconstance , dont nous sommes pétris , et qui est la source de tous nos malheurs , doit devenir le grand motif de vos miséricordes : vous connaissez, ô mon Dieu! la fragilité de notre boue, puisque c'est vous qui nous avez formés; et vous n'avez pas oublié que nous ne sommes qu'une poussière frivole , qu'un souffle agité et qui ne saurait presque trouver ici-bas de consistance : Quonia?n ipse cognovit Jigmentum nostrum, recordatusest quoniampiilvls sumus. (Ps. cii, 14.)Vous savez , Seigneur, quevotreesprit, qui forme en nous les saintes pensées et les mouvements du salut , ne saurait presque se fixer dans la mutabilité de notre cœur; qu'il n'est pour nous qu'un esprit rapide et passager; et qu'à peine a-t-il opéré en nous de bons désirs , que de nouveaux objets effacent à l'instant ces impressions saintes, de sorte qu'il n'en reste pas même de faibles traces : Quoniam spiritus pertransibit in illo, et non subsistet; et non cognoscet amplius tocum suum. (Ibid. 16.) Mais que votre miséricorde, grand Dieu !soit plus abondante que notre faiblesse; un père est touché de la légèreté de ses enfants, mais sa tendresse croît avec les dangers où les expose l'instabilité de leur âge : Quomodo viiseretiir pater filionan , viisertiis est Dominus timentibus se. (Ibid. 13.) Ne rejetez pas des cœurs plus faibles que coupables, plus légers que corrompus : plus incapables de solidité et de vertu, que de noirceur et de crime, et qui ne se laissent jamais entraîner aux objets des sens et des passions sans un désir secret de revenir encore à vous, et de réparer par une nouvelle fidélité ces moments de faiblesse et de complaisance. Dernière source de nos rechutes, les réparations omises; mais je n'en dis qu'un mot.
TROISIÈME RÉFLEXION
Oui , mes frères, on ne persévère pas dans le service de Dieu après la sainte solennité, parce que notre nouvelle vertu n'est jamais une réparation parfaite de nos anciens crimes. Or, la résurrection de Jésus-Christ répare tout : la gloire de son Père, par la destruction des idoles, le scandale de sa mort, par l'immortalité qu'il se donne à lui-même ; la bassesse de son ministère , par l'éclat de sa nouvelle vie; les doutes et la timidité de ses disciples par l'effusion de l'Esprit saint qui les change en de nouveaux hommes , la réprobation des Juifs, par la vocation de tous les peuples; enfin l'obscurité des
écritures, par l'accomplissement des prophéties. Tout est réparé , dit l'Apôtre , par la résurrection de Jésus-Christ ; tout est rétabli à sa place ; tout rentre dans l'ordre : Per ipsum instaurare omnia. (Éphes. I, 10.) Aussi, mort une fois, il ne meurt plus : pour nous, notre nouvelle vie ne répare jamais qu'à demi les désordres de l'ancienne ; et voilà la dernière source de nos rechutes : les réparations omises.
Je dis les réparations, premièrement de pénitence. Après une vie toute dans les sens, dans la volupté, dans l'ivresse des plaisirs, on ne se punit point; on ne voit ni retranchement, ni austérité, ni souffrance : on veut bien sortir du crime, parce qu'on en est fatigué, parce que c'est un joug qu'on ne peut plus porter, parce que c'est un ver dévorant dont on est rongé : on veut bien sortir du crime ; parce que c'est une vied'agitation et de tumulte qui neconvientplus, parce qu'on se trouve dans certaines situations où le monde ne plaît plus, parce que le frivole des pas sions ne nous sied plus : on veut bien sortir du crime, parce que la conscience crie , la vérité presse , l'éternité étonne, la mort paraît à la porte, Dieu se fait entendre : on veut, dis-je, sortir du crime, mais on ne se propose dans la vertu que le plaisir de l'exemption du crime même; que le bonheur d'être quitte, enfin , de ses remords et de ses inquiétudes ; que la douceur de vivre en paix avec soi-même : on ne regarde la vertu que comme la fin de tout ce qu'il y avait de triste et de pénible dans le crime , comme une vie douce et tranquille que les passions n'agitent plus, que les remords ne troublent plus, que les excès n'affaiblissent plus, que les plaisirs ne dérangent plus : on se cherche soi-même en revenant à Dieu : on secoue le joug du péché; mais on ne s'impose pas le joug de Jésus-Christ : on bannit les amertumes des passions ; mais on ne veut pas goûter celles de la pénitence : on se dépouille de l'ignominie du vieil homme; mais on ne se revêt pas de la mortification du nouveau : on sort de l'oppression de l'Egypte ; mais on n'entre pas dans les voies laborieuses du désert : en un mot , on veut qu'il n'en coûte rien pour avoir été pécheur, que le bonheur et le plaisir de ne plus l'être.
Les réparations, secondement dejustice. On n'approfondit point ce qu'on doit au prochain; on se contente de renoncer à certains vices criants qui étaient à charge; mais d'en venir à certaines discussions qui auraient des suites, et qui nous engageraient en des démarches désagréables , on n'y pense pas. Ainsi, vous êtes dans une place où votre nom sert de prétexte à mille abus ; où des subalternes corrompus s'enrichissent sous votre protection , aux dé-
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pens de l'équité; où ils vendent les grâces, où ils font même acheter la justice, où ils exigent ce qui n'est pas dû, où ils mettent à prix le droit de vous approcher : vous entrevoyez ces mystères d'iniquité, mais vous tournez la tête de peur de les voir de trop près; vous craignez l'embarras d'une discussion , et d'en venir à éloigner des personnes nécessaires : peut-être même le fruit de leurs injustices coule-t-il jusque dans vos mains : or, une nouvelle vie ne touche point à ce train établi depuis longtemps : le changement de vos mœurs ne change rien à tout ce. qui vous environne : le public ne se ressent point de votre prétendue vertu : vous devenez meilleur pour vous, vous demeurez toujours le même pour les autres. Ainsi vous avez passé par des charges militaires où des vexations et des pillages sont arrivés , que vous auriez dû empêcher ; où la licence du soldat a été une suite de votre inattention , ou de votre indulgence : vous revenez à Dieu ; mais tant de peuples qui ont souffert à votre occasion, les soulagezvous? mais tant de dommages dont vous avez été le protecteur ou la cause, les réparez-vous? mais tant de malheureux que vous avez faits , leur rendez-vous la consolation et la paix? mais tant de larmes répandues, les essuyez-vous ? vous ne portez pas si loin les vues de la vertu : vous les bornez toutes à vous-même. Ainsi vous vous êtes servi de votre crédit auprès de ceux qui sont en place, pour faire passer des affaires onéreuses au peuple : vous avez fait un trafic honteux de votre nom et de votre faveur : vous avez vendu lâchement les larmes de vos frères : vos mains ont touché le prix du sang et de l'infortune de mille malheureux : vous avez fourni à vos jeux, à votre luxe, à vos plaisirs de cet argent d'iniquité; tout l'anathèmedes malheurs publics tombe sur vous seul : cependant , en participant aux sacrements , vous croyez avoir effacé d'un seul coup toutes ces horreurs de votre vie : des maux que vos larmes et vos biens pourraient à peine réparer, vous les rangez tout au plus parmi vos scrupules et vos doutes; et loin de trembler sur les suites d'un crime presque irréparable, vous croyez être allé fort au delà de ce que vous devez , en vous en faisant seulement une peine légère. Ainsi enfin , vos dépenses et vos profusions ne connaissent point de bornes : vous vivez au milieu de votre abondance comme si la source de vos revenus était intarissable , ou que 1p monde entier vous appartînt ; cependant, mille créan* ciers malheureux souffrent de vos profusions et de vos magnificences : l'ouvrier et le marchand portent tout seuls le poids et l'incommodité de votre faste : eux seuls se ressentent du mauvais état secret de vos affaires : vous leur refusez leur bien , tandis que vous
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voua accordez à vous-même fort au delà du vôtre : vous leur retranchez leur pain et leur nécessité, tandis que vous ne voulez pas vous retrancher à vous-même les bizarreries des superfluités et de l'abondance. Or, voilà des abus à quoi la vertu ne touche point : une nouvelle vie ne retranche point de dépense : la dévotion n'incommode personne : on prie Dieu avec tranquillité, tandis que l'ouvrier et le marchand murmurent : on jouit avec complaisance de la réputation de la vertu , tandis qu'on ne mérite pas même celle de l'humanité et de la justice : on vient avec confiance manger le pain du ciel à la table sainte, tandis que nos profusions outrées ôtent la nourriture à nos frères : on s'applaudit soi-même, tandis que mille malheureux nous maudissent ; et l'unique fruit qui revient à la vertu de notre changement, c'est qu'elle est chargée de la haine et des imprécations qui n'étaientdues qu'à nous-mêmes. Oui,mesfrères : de là, tant de murmures contre là piété ; de là ces discours publics que le monde fait tant valoir, qu'il débite avec tant d'emphase, et peut-être avec tant d'équité, contre ceux qui se disent justes : que la véritable dévotion est de ne faire tort à personne, est de rendre à chacun ce qui lui appartient , et de payer ses dettes, et de ne vouloir avoir que ce qui est à soi ; qu'on se fait des scrupules sur des riens , et qu'on ne s'en fait point de retenir le bien d'autrui; qu'on ne voudrait pas manquer à un salut , et qu'on ne compte pour rien de manquer aux choses les plus essentielles ; en un mot, qu'on donne à la dévotion les minuties, mais qu'on ne touche jamais aux principaux articles. Voilà, je l'avoue, un langage bien peu sérieux pour la chaire chrétienne : mais ce qui me touche, mes frères, c'est que nous accoutumions les pécheurs aie tenir; et que nous fournissions au monde des dérisions contre la vertu , qui paraissent avoir la justice et la vérité pour elles.
Enfin , les réparations de scandale : je dis de scandale donné par la malignité de nos discours, et par un usage si outré et si continuel de médisance que le monde lui-même, si indulgent pour ce vice, nous avait fait de l'excès où nous l'avions poussé une espèce de flétrissure publique, et une réputation odieuse même dans la société. Tant de désordres secrets rendus publics, tant de conjectures malignes données pour des faits certains , tant de soupçons confiés : et tout cela, que les larmes, qu'un silence éternel pourrait à peine réparer, on ne le répare, il est vrai, qu'en ne faisant plus le public confident de ces discours empoisonnés; mais en les confiant à un petit nombre de personnes , en choisissant ses auditeurs, en ne se contraignant devant le monde que pour se donner plus de licence en secret ;
enfin, en confirmant ce préjugé si répandu dans le monde et si injurieux à la vertu : qu'en se retranchant sur tout le reste, les gens de bien se réservent le droit de médire; et qu'ils se dédommagent de la gêne de leur vertu , par le plaisir de censurer les vices des autres.
Voilà, mes frères, d'où vient qu'on ne se soutient pas dans la voie de Dieu, c'est que notre pénitence n'est jamais une réparation de nos crimes. Car vous n'acquittez pas vos dettes envers Dieu , et Dieu ne vous les remet pas : vous ne devez point attendre de grâce de lui , tandis que vous ne voulez pas satisfaire à sa justice; la pénitence n'est sincère, qu'autant que les réparations sont réelles ; en un mot, une conversion qui n'est entière, n'est point du tout; et vous ne devez pas être surpris, si vous redevenez bientôt pécheur, puisque vous n'aviez jamais été qu'un faux juste.
Ainsi, voulez-vous ne plus retomber, et persévérer dans le service de Dieu , évitez les écueils marqués dans ce discours. Ne négligez plus des précautions qui font toute la sûreté de votre pénitence ; ne violez plus des résolutions qui sont le seul appui de votre faiblesse : n'omettez plus des réparations, qui renferment le seul remède de vos crimes. Hélas! mes frères , c'est un si grand bonheur d'être à Dieu ; d'avoir enfin détruit ce mur de séparation, qui depuis tant d'années nous éloignait de lui; d'être enfin rentrés dans le sein paternel de sa miséricorde, après avoir erré si longtemps loin de lui , dans les voies tristes du monde et les égarements des passions ; d'avoir enfin rétabli la paix et la douceur dans sa conscience, après avoir porté toute la vie le poids, le trouble, et la tristesse du crime.
C'est un si grand bonheur de vivre enfin pour ce lui qui nous a faits ; de servir enfin un maître fidèle et bienfaisant, après avoir porté si longtemps h joug d'un monde ingrat et injuste; d'aimer enfin le seul objet qui peut rendre heureux ceux qui l'aiment, après avoir livré notre cœur tour à tour à mille créatures qui n'en ont jamais pu ni guérir l'inquiétude ni fixer l'inconstance; de travailler enfin pour quelque chose de réel et de solide, après avoir perdu tant de soins et de peines à poursuivre des songes et des chimères.
C'est un si grand bonheur d'avoir enfin trouvé Dieu; de vivre enfin pour l'éternité, après avoir vécu si longtemps pour la vanité : de nous assurer enfin une meilleure condition dans une autre vie, après nous être convaincus en essayant de tout, qu'on ne pouvait être heureux en celle-ci; et de sauver enfin notre âme, après avoir vécu jusqu'ici comme si nous n'en avions point : c'est un si grand
bonheur, que q;iund vous auriez tous les sceptres , toutes les couronnes, l'empire de l'univers ; si vous n'avez pas Dieu , vous n'avez rien ; et quand vous seriez sur le fumier comme Job , si vous avez Dieu , vous avez tout; puisque vous avez la paix de la vie présente, et l'espérance de la future.
Grand Dieu! c'est aujourd'hui le jour de votre gloire et de vos triomphes : jetez sur ce royaume , où la foi est montée sur le trône en même temps que nos rois , des regards de hiiséricordè , en sanctifiant les grands et les puissants , qui doivent être eux-mêmes les protecteurs de la vertu et les exemples des peuples ! Que votre parole , ô mon Dieu ! ne retourne pas à vous vide! que l'indignité du ministre dont vou s vous êtes servi pour l'annoncer n'ôte rien de sa vertu, n'affaiblisse pas son onction et sa force ! qu'elle ne sorte pas aujourd'hui de ce lieu auguste; sans emmener avec elle en triomphe , comme vous , les principautés et les puissances! Grand Dieu! consolez mon ministère, récompensez mes peines : je ne vous demande, Seigneur, que ce que vous demandiez vousmême à votre Père. J'ai annoncé votre nom et vos vérités à ceux vers qui vous m'aviez vous-même envoyé; je ne leur ai donné que les paroles que vous m'aviez vous-mêmes données : sanctifiez-les maintenant dans la vérité; consommez en eux votre ouvrage, et faites qu'aucun d'eux ne périsse.
Grand Dieu , sauvez le roi ' : faites régner dans le ciel , un prince qui vous fait régner sur la terre ; un si bon maître, un cœur si religieux; une âme si grande devant les hommes, si humble et si simple devant vous , un si grand spectacle sur le théâtre de l'univers, et à vos pieds un adorateur si anéanti et si sincère : le monde ne parle que de sa gloire , mais je ne vous parle ici que pour son sahit; et vous savez, ô mon Dieu! que toute sa gloire l'occupe et le touche moins que vos miséricordes éternelles.
Grand Dieu, sauvez Monseigneur » ; formez de ce prince selon le cœur des hommes , un prince selon votre cœur : sanctifiez ses augustes enfants 3; que votre crainte passe en eux avec la gloire de leurs ancêtres ; que le sang de saint Louis soit toujours fécond en saints, comme il l'est en héros; que leurs noms soient écrits dans le livre de vie , en caractères encore plus éclatants et plus immortels que dans nos histoires.
Sanctifiez cette illustre princesse ^, qui porte dans son sein l'espérance de l'État, et qui en fait elle-
' Louis XIV.
^ Louis dauphin, lils unique de Louis XIV.
5 Les ducs de Bourgogne (d'Anjou), depuis roi d'Espagne et de Berry.
* Adélaïde de Savoie; ducùesse de Bourgogne, alors enceinte de son premier enfant-
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même l'amour et les plus chères délices : répandez l'abondance de vos bénédictions sur toute la race royale : faites-la croître et multiplier de génération en génération ; donnez aux peuples des maîtres d'un sang si généreux et si chrétien : étendez les bornes de la foi , en étendant celles de leur domination et de leur empire; et si les vœux d'un pécheur et d'un ministre indigne pouvaient être écoutés , recevez , grand Dieu! ces dernières effusions de mon cœur, et que les souillures secrètes que vous y découvrez , n'ôtent rien devant vous à la vertu et au mérite de ma prière.
y4insi soit-il.
SERMON
POUR LE LUNDI DE PAQUES