PREMIER DIMAJ^CHE DE LAVENT
monde ; ne plus distinguer les siècles par les victoires des conquérants , par l'établissement ou la décadence des empires , par la politesse ou la barbarie des temps, par les grands bommes qui ont paru dans chaque âge, mais par les divers triomphes de la grâce, par les victoires cachées des justes sur leurs passions, par l'établissement de son règne dans un coeur, par la fermeté héroïque d'un lidèle persécuté. Vous le verrez changer la face des choses, créer un nouveau ciel et une nouvelle terre , et réduire cette variété infinie de peuples , de titres , de conditions , de dignités, àun peuple saint et à un peupleréprouvé, aux boucs et aux brebis : Et statuet oves quidem à dextris suis, hxdos autem à sinistns.
Séparation , secondement, cruelle. On séparera le père de l'enfant; l'ami de son ami; le frère de son frère : l'un sera pris, et l'autre laissé. La mort qui nous ravit les personnes clières , et qui nous fait pousser tant de soupirs et verser tant de larmes, nous laisse du moins une consolation dans l'espérance d'être un jour réunis avec elles. Ici la séparation sera éternelle; il n'y aura plus d'espoir de réunion; nous n'aurons plus de proches, de père, d'enfant, d'ami ; plus de liens que les flammes éternelles qui nous uniront pour toujours auxréprouvés.
Séparation, troisièmement, ignominieuse. On est si vif sur une préférence , lorsque dans une occasion d'éclat on nous oublie, on nous laisse confondu dans la foule ! on est si touché lorsque , dans la distribution des grâces , on voit des subalternes emporter les premières places ; nos services oubliés, et ceux que nous avions toujours vus au-dessous de nous , élevés et placés sur nos têtes ! mais c'est dans ce grand jour où la préférence sera accompagnée des circonstances les plus humiliantes pour l'âme criminelle. Vous verrez dans ce silence universel , dans cette attente terrible où chacun sera de la décision de sa destinée, le Fils de l'Homme s'avancer dans les airs, des couronnes dans une main , et la verge de sa fureur dans l'autre , venir enlever à vos côtés un juste dont vous aviez peut-être ou calomnié l'innocence par des discours téméraires, ou méprisé la vertu par des plaisanteries impies; un fidèle, qui peut-être était né votre sujet; un Lazare, qui vous avait importuné inutilement du récit de ses besoins et de son indigence; un concurrent que vous aviez toujours regardé d'un oeil de mépris, et sur les ruines duquel vos intrigues et vos artifices vous avaient élevé : vous verrez le Fils de l'Homme lui mettre sur la tête une couronne d'immortalité, le faire asseoir à sa droite, tandis (jue vous, comme le superbe Aman, rejeté, humilié, dégradé, n'aurez plus devant vos yeux que l'appareil de votre supplice.
Oui , mes frères , tout ce qu'une préférence peut avoir d'accablant se trouvera dans celle-ci. Un sauvage , converti à la foi , trouvera sa place parmi les brebis ; et le chrétien , héritier des promesses , sera laissé parmi les boucs. Le laïque s'élèvera comme un aigle autour du corps, et le ministre de Jésus-Christ restera couvert de honte et d'opprobre sur la terre. L'homme du monde passera à la droite , et le solitaire à la gauche. Le sage , le savant, l'investigateur du siècle sera chassé du côté des animaux immondes ; et l'idiot qui ne savait pas même répondre aux bénédictions communes , sera placé sur un trône de gloire et de lumière. Rahab, une femme pécheresse, montera à la céleste Sion , avec les vrais Israélites , et la sœur de Moïse , et l'épouse de Jésus-Christ , sera séparée du camp et des tentes d'Israël, et paraîtra couverte d'une lèpre honteuse : Et statuet oves guident à dextris suis, hsedos autem à sinistris. Vous voulez , ô mon Dieu , que rien ne manque au désespoir de l'âme infidèle. Ce ne sera pas assez de l'accabler sous le poids de son infortune; vous lui ferez encore un nouveau supplice de la félicité des justes qui lui seront préférés, et qu'elle verra portés par les anges dans le sein de l'immortalité.
Quel changement de scène dans l'univers , mes frères ! C'est alors que tous les scandales étant arrachés du royaume de Jésus-Christ, et les justes entièrement séparés des pécheurs, ils formeront une nation choisie, une race sainte, et l'Église des premiers nés, dont les noms étaient écrits dans le ciel. C'est alors que le commerce des méchants , inévitable sur la terre, ne fera plus gémir leur foi et trembler leur innocence ; c'est alors que leur partage n'ayant plus riçn de commun avec les infidèles et les hypocrites, ils ne seront plus contraints d'être les témoins de leurs crimes , ou quelquefois même les ministres involontaires de leurs passions ; c'est alors que tous les liens de société , d'autorité ou de dépendance , qui les attachaient ici-bas aux impies et aux mondains, étant rompus, ils ne diront plus avec le Prophète : Seigneur, pourquoi prolongezvous ici notre exil et notre demeure } notre âme sèche de douleur à la vue des crimes et des prévarications dont la terre est infectée. C'est alors enfin que leurs pleurs se changeront en joie , et leurs gémissements en actions de grâces ; ils passeront à la droite comme des brebis, et la gauche sera pour les boucs et pour les impies : Et statuet oves quidem à dextris suis, hxdos autem à sinistris.
La disposition de l'univers ainsi ordonnée , tous les peuples de la terre ainsi séparés , chacun immobile à la place qui lui sera tombée en partage, la surprise, la terreur, le désespoir, la confusion, peinte
sur le visage des uns; sur celui des autres la joie, la sérénité, la confiance; les yeux des justes levés en haut vers le Fils de l'Homme , d'où ils attendent leur délivrance; ceux des impies fixés d'une manière affreuse sur la terre , et perçant presque les abîmes de leurs regards , comme pour y marquer déjà la place qui leur est destinée; le Roi de gloire, dit l'Évangile, placé au milieu des deux peuples, s'avancera; et se tournant du côté de ceux qui seront à sa droite, avec un air plein de douceur et de majesté, et seul capable de les consoler de toutes leurs peines passées, il leur dira : Feriez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement des siècles. (Matth. XXV, 34.) Les pécheurs vous avaient toujours regardés comme le rebut et la portion la plus inutile du monde ; qu'ils apprennent aujourd'hui que le monde lui-même ne subsistait que pour vous, que tout était fait pour vous , et que tout a fini dès que votre nombre a été rempli. Sortez enfin d'une terre où vous aviez toujours été étrangers et voyageurs ; suivezmoi dans les voies immortelles de ma gloire et de ma félicité, comme vous m'aviez suivi dans celles de mes humiliations et de mes souffrances. Vos travaux n'ont duré qu'un instant ; le bonheur dont vous allez jouir ne finira plus : J'enite, henedicti Patrîs meiy possidete paratum vobis regnxmi à constitutionemundi. (Matth. xxv, 34.)
Puis se tournant à gauche , la vengeance et la fureur dans les yeux, lançant çà et là des regards terribles , comme des foudres vengeurs sur cette foule de coupables ; d'une voix, dit un Prophète, qui entr'ouvrira les entrailles de l'abîme pour les y engloutir, il dira, non comme sur la croix : Mon Père , pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font : mais : Retirez-vous , maudits , dans le feu éter. nel qui est préparé à Satan et à ses anges : vous étiez les élus du monde , vous êtes maudits de mon Père; vos plaisirs ont été rapides et passagers, vos peines seront éternelles : Discedite à me, maledicti, in ignem seternum qui paratus est diabolo et angelisejus. (Matth. xxv,.41.)Les justes alors s'élevant dans les airs avec le Fils de l'Homme , commenceront à chanter le cantique céleste : Vous êtes riche en miséricorde , Seigneur, et vous avez couronné vos dons en récompensant nos mérites. Alors les impies maudiront l'auteur de leur être , et le jour fatal qui présida à leur naissance ; ou plutôt ils entreront en fureur contre eux-mêmes, comme les auteurs de leurs malheurs et de leur perte. Les abîmes s'ouvriront, les cieux s'abaisseront, les réprouvés, dit l'Évangile, iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle : Ibunthi insup-
DES AFFLICTIONS. 39
plicium xfernum , justi autem in vUam xtemam. (Matth. xxv, 46.) Voilà un partage qui ne changera plus.
Après un récit si formidable et si propre à fairf< impression sur les cœurs les plu5 endurcis, je ne puis finir qu'en vous adressant les mêmes paroles que Moïse adressa autrefois aux Israélites , après leur avoir exposé les menaces terribles et les promesses consolantes renfermées dans le livre de la loi : Enfants d'Israël , leur disait ce sage législateur, je vous propose aujourd'hui une bénédiction , et une malédiction : Enpropono in conspectu vestro hodie benedictionem et maledictionem (T>i.vr. xi, 26); une bénédiction , si vous obéissez aux commandements du Seigneur votre Dieu : Benedictionem , si obedieritis mandatis Domini{Tii£.vr. xi, 27); et une malédiction, si vous sortez de la voie que je vous montre, pour suivre les dieux étrangers : Maledictionem , si recesseritis de via quam ego nunc ostendo vobis, et ambulaveritis post deos alienos. (Ihid. 28.)
Voilà , mes frères , ce que je vous dis en finissant un sujet si terrible. C'est à vous maintenant à opter et à vous déclarer : voilà la gauche et la droite , les promesses et les menaces, les bénédictions et les malédictions. Votre destinée roule sur cette affreuse alternative : ou vous serez du côté de Satan et de ses anges, ou vous serez élus avec Jésus-Christ et ses saints^ il n'y a point ici de milieu : je vous ai montré la voie qui conduit à la vie et celle qui mène à la perdition. Danslaquelledes deux marchez-vous? et de quel côté vous trouveriez-vous si vous paraissiez dans ce moment devant le tribunal redoutable ? On meurt comme on a vécu : craignez que votre destinée d'aujourd'hui ne soit votre destinée éternelle. Sortez dès à présent des voies des pécheurs ; commencez à vivre comme les justes , si vous voulez dans ce dernier jour être placé à la droite , et monter avec eux dans le séjour de la bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.
SERMON
POUB LE SECOND DIMANCHE DE L ATBm.
SUR LES Af FLICTIONS.
Beatus qui nanfuerit scandalisatus in me. Heureux celui qui ne prendra point de moi un sujet do «halo et de scandale. (Matth. n, 6.
Sire , C'est donc un bonheur , et un bonheur rare , d«»
DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
n'être point scandalisé de Jésus-Christ. Mais qu'y avait-il , et que pouvait-il y avoir dans celui qui est la sagesse même, la splendeur du Père , et l'image substantielle de toutes les perfections ? que pouvaitil y avoir qui pût être pour les hommes un sujet de scandale? Sa croix, naes très-cliers frères, oui, sa croix, qui fut autrefois le scandale du Juif, et qui est et sera, dans toute la suite des siècles, le scandale de la plupart des chrétiens. Mais, quand je dis que la croix du Sauveur est le scandale de la plupart des chrétiens , je n'entends pas seulement la croix qu'il a portée, j'entends surtout celle qu'il nous oblige de porter à son exemple , sans laquelle il refuse de nous reconnaître pour ses disciples, et de partager avec nous la gloire dans laquelle il n'est entré lui-même que par la croix.
Voilà ce qui nous révolte , et ce que nous trouvons à redire dans notre divin Sauveur : nous voudrions que, puisqu'il fallait qu'il souffrît, ses souffrances eussent été pour nous comme un titre d'exemption , et nous eussent mérité le privilège de ne point souffrir avec lui. Détrompons-nous , mes trèschers ftères. La seule chose qui dépende de nous , c'est de rendre nos souffrances méritoires : mais souffrir, ou ne pas souffrir, n'est point laissé à notre choix. La Providence a dispensé avec tant de sagesse les biens et les maux de cette vie , que chacun dans son état, quelque heureuse qu'en paraisse la destinée, trouve des croix et des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. Il n'est point de parfait bonheur sur la terre , parce que ce n'est point ici le temps des consolations, mais le temps des peines : l'élévation a ses assujettissements et ses inquiétudes ; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris ; le monde, ses soucis et ses fcaprices; la retraite, ses tristesses et ses ennuis; le mariage, ses antipathies et ses fureurs ; l'amitié , ses pertes ou ses perfidies ; la piété elle-même , ses répugnances et ses dégoûts : enfin, par une destinée inévitable aux enfants d'Adam , chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d'épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins, comme la dernière place; les palais superbes cachent des soucis cruels , comme le toit du pauvre et du laboureur ; et de peur que notre exil ne nous devienne trop aimable, nous y sentons toujours, par mille endroits , qu'il manque quelque chose à notre bonheur.
Cependant , destinés à souffrir, nous ne pouvons aimer les souffrances; toujours frappés de quelque affliction , nous ne saurions nous faire un mérite de qos peines; jamais heureux, nos croix devenues né-
cessaires ne sauraient du moins nous devenir utiles. Nous sommes ingénieux à nous priver nous-mêmes de tout le mérite de nos souffrances. Tantôt nous cherchons dans la faiblesse de notre propre cœur l'excuse de nos sensibilités et de nos murmures ; tantôt dans l'excès ou le caractère de nos afflictions ; tantôt enfin , dans les obstacles qu'elles nous paraissent mettre à notre salut : c'est-à-dire tantôt nous nous plaignons que nous sommes trop faibles pour soutenir tranquillement nos peines; tantôt que nos peines elles-mêmes sont trop excessives : tantôt qu'il n'est pas possible dans cet état de penser au salut.
Et voilà les trois prétextes qu'on oppose tous les jours dans le monde à l'usage chrétien des afflictions : le prétexte de la propre faiblesse ; le prétexte de l'excès ou de la nature de nos afflictions ; le prétexte des obstacles qu'elles semblent mettre à notre salut. Ce sont ces prétextes qu'il faut confondre, en leur opposant les règles de la foi. Appliquez-vous , qui que vous soyez , et apprenez que ce qui damne la plupart des hommes , ne sont pas les plaisirs seulement; hélas! ils sont si rares sur la terre, et le dégoût les suit de si près! c'est encore l'usage peu chrétien qu'ils font de leurs peines. Implorons, etc. Jve, Maria.