PREMIÈRE PARTIE
Le langage le plus commun des âmes que le Seigneur afflige est d'alléguer leur propre faiblesse , pour justifier l'usage peu chrétien qu'elles font de leurs afflictions. On avoue et l'on se plaint, qu'on n'.est pas né assez fort pour y conserver un cœur soumis et tranquille , que rien n'est plus heureux que de pouvoir être insensible; que ce caractère nous sauve bien des peines et des chagrins inévitables dans la vie : mais que nous ne nous faisons pas à nous-mêmes un cœur à notre gré; que la religion ne rend pas durs et philosophes, ceux qui sont nés avec des sentiments plus tendres et plus humains; et que le Seigneur est trop juste pour nous faire un crime de nos malheurs mêmes.
Mais, pour confondre iciune illusion si commune et si indigne de la piété , remarquez d'abord , mes frères , que lorsque Jésus-Christ a ordonné à tous les fidèles de porter avec soumission et avec amour les croix que sa bonté nous ménage , il n'a pas ajouté que cet ordre si juste, si consolant, si conforme à ses exemples , ne regarderait que les âmes dures et insensibles. Il n'a pas distingué entre ses disciples ceux que la nature, l'orgueil ou les réflexions avaient rendus plus fermes et plus constants, de ceux que la tendresse et l'humanité avaient fait naître plus sea-
DES AFFLICTIONS
sibles , pour faire aux premiers un devoir d'une patience et d'une insensibilité qui ne leur coûte presque rien, et en dispenser les autres à qui elle devient plus difficile.
Au contraire , ses règles divines sontdes remèdes ; et plus nous en paraissons éloignés par le caractère de notre cœur, plus elles sont faites pour nous , et nous deviennent nécessaires. C'est parce que vous êtes faible, et que les moindres contradictions trouvent toujours votre cœur plus vif et plus révolté contre les souffrances , que le Seigneur doit vous faire passer par des tribulations et des amertumes'; car ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'être éprouvés , ce sont les faibles.
En effet, qu'est-ce qu'être faible et sensible ? c'est s'aimer excessivement soi-même; c'est donner presque tout à la nature, et rien à la foi ; c'est se laisser conduire par la vivacité de ses penchants , et nevivreque pour jouir de son repos etdesoi-même, comme de la seule félicité de l'homme. Or, dans cet état, et avec ce fonds excessif d'amour du monde et de vous-même , si le Seigneur ne ménageait des afflictions à votre faiblesse, s'il ne frappait votre corps d'une langueur habituelle , qui vous rend le monde insipide; s'il ne vous préparait des peines et des chagrins, qui vous font une bienséance de la régularité et de la retraite; s'il ne renversait certains projets, qui, laissant votre fortune plus obscure, vous éloignent desgrands périls; s'il ne vous plaçait en certaines situations où des devoirs tristes et inévitables occupent vos plus beaux jours; en un mot, s'il ne mettait entre votre faiblesse et vous une barrière qui vous retient et qui vous arrête ; hélas ! votre innocence aurait bientôt fait naufrage ; vous auriez bientôt abusé de la paix et de la prospérité, vous qui ne trouvez pas même de sûreté au milieu des afflictions et des peines. Et puisque, affligés et séparés du monde et des plaisirs , vous ne pouvez revenir à Dieu , que serait-ce si une situation plus heureuse ne laissait plus d'autre frein à vos désirs que vous-même? La même faiblesse, et le même poids d'amour-propre , qui nous rend si sensibles à la douleur et à l'affliction , nous rendrait encore plus sensibles au danger des plaisirs et des prospérités humaines.
Ainsi ce n'est pas excuser nos découragements et nos murmures , d'avouer que nous sommes faibles , et peu propres à porter les coups dont Dieu nous frappe. La faiblesse de notre cœur ne vient que de la faiblesse de notre foi ; une âme chrétienne doit être une âme forte,, à l'épreuve, dit l'Apôtre, des persécutioES , des opprobres, des infirmités, de la mort même. Elle peut être opprimée , continue
l'Apôtre; mais elle ne saurait être ébattue : on peut lui ravir ses biens , sa réputation , son repos , sa fortune , sa vie même; mais on ne peut lui ravir le trésor de la foi et de la grâce, qu'elle porte caché au fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères ; on peut lui faire répandre des Iprmes de sensibilité et de tristesse; car la religion n'éteint pas les sentiments de la nature; mais son cœur désavoue à l'instant sa faiblesse, et fait de ses larmes charnelles, des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je.' une âme chrétienne se réjouit même dans les tribulations; elle les regarde comme les marques de la bienveillance de Dieu sur elle, comme le gage précieux des promesses futures ; comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ, et qui, dès ce^te vie, lui donnent comme un droit assuré à sa gloire immortelle. Être faible et révolté contre l'ordre de Dieu dans les souffrances , c'est avoir perdu la foi , et n'être plus chrétien.
J'avoue qu'il est des cœurs plus tendres et plus sensibles à la douleur; mais cette sensibilité ne leur est laissée que pour augmenter le mérite de leur souffrance, et non pour excuser leur révolte et leurs murmures. Ce n'est pas le sentiment , c'est l'usage déréglé de la douleur, que l'Évangile condamne. Plus même nous naissons sensibles à nos peines, plus nous devons l'être aux consolations de la foi. La même sensibilité qui ouvre nos cœurs au chagrin qui accable , doit les ouvrir à la grâce qui soutient et qui console ; les afflictions trouvent bien plus de ressource dans un bon cœur, parce que la grâce y trouve plus d'accès; les douleurs immodérées sont plutôt les suites de l'emportement que de la bonté du cœur : et ne pouvoir se soumettre à Dieu , ni se consoler dans ses peines , ce n'est pas être tendre et sensible, c'est être farouche et désespéré.
De plus, tous les préceptes de l'Évangile demandent de la force; et si vous n'en. avez pour soutenir avec soumission les croix dont il plaît au Seigneur de vous affliger, vous n'en avez pas assez non plus pour l'observance des autres devoirs que la doctrine de Jésus-Christ vous prescrit. Il faut de la force pour pardonner une injure , pour dire du bien de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. Il faut de la force pour fuir un monde qui nous plaît, pour s'arracher à des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, pour résister à des exemples que la foule autorise, et dont l'usage a presque fait des lois. Il faut de la force pour user chrétiennement de la prospérité, pour être humbledans l'élévation, mortifié dans l'abondance , pauvre de cœur au milieu des
b.bns périssables , détaché de tout, plein de désirs pour le ciel au milieu de tous les plaisirs et de toutes les félicités de la terre. Il faut de la force pour se vaincre soi-même, pour réprimer un désir qui s'élève, pour étouffer un sentiment qui plaît, pour ramener sans cesse à la règle un cœur qui s'en écarte sans cesse. Enfin, parcourez tous les préceptes de l'Évangile, il n'en est pas un seul qui ne suppose une âme forte et généreuse ; partout , il faut se faire violence à soi-même, partout, le royaume de Dieu est un champ qu'il faut défHcher, une vigne où il faut porter le poids du jour et de la chaleur, une carrière où il faut vaillamment et continuellement combattre; en un mot, le disciple de Jésus-Christ ne saurait jamais être faible sans être vaincu : et usqu'aux moindres obligations de la foi, tout porte le caractère de la croix , qui en est l'esprit dominant; si vous manquez un instant de force, vous êtes perdu. Dire donc que l'on est faible, c'est dire que l'Évangile tout entier n'estpas fait pour nous , et qu'on ne peut être non-seulement ni soumis , ni patient, mais encore ni chaste, ni humble , ni désintéressé , ni mortifié , ni doux , ni charitable.
Mais, outre cela, mes frères, quelque faibles que nous puissions être , nous devons avoir cette confiance en la bonté de notre Dieu , que nous ne sommes jamais éprouvés , affligés , tentés au delà de nos forces ; que le Seigneur proportionne toujours les afflictions à notre faiblesse; qu'il répand ses châtiments comme ses faveurs, avec poids et avec mesure ; qu'en nous frappant il ne veut pas nous perdre, mais nous purifier et nous sauver; qu'il nous aide lui-même à porter les croix que lui-même nous impose; qu'il nous châtie en père, et non pas en juge; que la même main qui nous frappe nous soutient; que la même verge qui fait la plaie y porte l'huile et le miel qui l'adoucit. Il connaît le caractère de nos cœurs et jusqu'où va notre faiblesse ; et comme il veut nous sanctifier en nous affligeant, et non pas nous perdre, il sait jusqu'où il doit apesantir sa main pour ne rien diminuer, d'un côté, de notre mérite, si les souffrances étaient trop légères; et pour ne pas aussi, de l'autre, nous le faire perdre tout à fait, si elles étaient trop au-dessus de nos forces.
Eh ! quel autre dessein pourrait-t-il avoir en répandant des amertumes sur notre vie ? Est-il un Dieu cruel , qui ne se plaise que dans l'infortune de ses créatures ? est-il un tyran barbare , qui ne trouve sa grandeur et sa sûreté que dans les larmes et le sang des sujets qui l'adorent? est-il un maître envieux et chagrin , et qui ne puisse goûter de félicité , tandis qu'il la partage avec ses esclaves ? faut-il que nous souffrions , que nous gémissions, que nous
DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
périssions, afin qu'il soit heureux? C'est donc pour nous seuls qu'il nous punit et qu'il nous châtie; sa tendresse souffre, pour ainsi dire, de nos maux; mais comme son amour est un amour juste et éclairé , il aime encore mieux nous laisser souffrir, parce qu'il prévoit qu'en terminant nos peines , il augmenterait nos misères. C'est un médecin tendre , dit saint Augustin, qui a pitié, à la vérité, des cris et des souffrances de son malade , mais qui , malgré ses cris, coupe jusqu'au vif tout ce qu'il trouve de corrompu dans sa plaie : il n'est jamais plus doux et plus bienfaisant que lorsqu'il paraît plus sévère; et il fbut bien que les afflictions nous soient utiles et nécessaires , puisqu'un Dieu si bon et si clément peut se résoudre à nous affliger.
Il est écrit que Joseph, élevé aux premières places de l'Egypte , ne pouvait presque s'empêcher de répandre des larmes , et sentait renouveler toute sa tendresse pour ses frères , dans le temps même qu'il affectait de leur parler plus durement , et qu'il feignait de ne pas les connaître : Quasi ad aliénas dtirius loquebatur... avertitque se parumper, et Jlevit. (Gen. xlii, 7, 24.) C'est ainsi que Jésus- Christ nous châtie. Il fait semblant, si j'ose parier ainsi , de ne pas reconnaître en nous ses cohéritiers et ses frères : il nous frappe et nous traite durement comme des étrangers, mais cette contrainte coûte à son amour, et ne peut soutenir longtemps ce caractère de sévérité qui lui est comme étranger ; ses grâces viennent bientôt adoucir ses coups ; il se montre bientôt tel qu'il est ; et son amour ne tarde pas de trahir ces apparences de rigueur et de colère : Quasi ad aliénas durius loquebatur... avertitque se parumper, et flevit. Jugez si les coups qui partent d'une main si amie et si favorable, peuvent n'être pas proportionnés à notre faiblesse !
N'accusons donc de nos impatiences et de nos murmures que la corruption, et non pas la faiblesse, de notre cœur. Des filles faibles n'ont-elles pas autrefois défié toute la barbarie des tyrans ? Des enfants, avant même que d'avoir appris à soutenir les travaux de la vie, n'ont-ils pas couru avec joie affronter les rigueurs de la plus affreuse mort ? Des vieillards, succombant déjà sous le poids de leur propre corps , n'ont-ils pas senti renouveler leur jeunesse comme celle de l'aigle , au milieu des tourments d'un long martyre? Vous êtes faible! mais c'est cette faiblesse même qui est glorieuse à la foi et à la religion de Jésus-Christ ; c'est pour cela même que le Seigneur vous a choisi, afin de faire connaître en vous combien la grâce est plus forte que la nature. Si vous étiez né avec plus de force et de fermeté, vous ne feriez pas tant d'honneur
DES AFFLICTIONS
à la puissance de la grâce ; on attribuerait à l'homine une patience qui doit être un don de Dieu; ainsi plus vous êtes faible, plus vous devenez un instrument propre aux desseins et à la gloire du Seigneur. Il n'a jamais choisi que des personnes faibles , quand il a voulu apesantir sa main sur elles , afin que l'homme ne s'attribuât rien à lui-même , et pour confondre, par l'exemple de leur fermeté, la vaine constance des sages et des philosophes. Ses disciples n'étaient que de faibles agneaux lorsqu'il les envoya dans l'univers, et qu'il les exposa au milieu des loups. Les Agnès, les Luce, les Cécile, rendaient gloire à Dieu dans leur faiblesse à la force de sa grâce, et à la vérité de sa doctrine. Ce sont ces vases de terre que le Seigneur prend plaisir de briser, comme ceux de Gédéon, pour faire éclater en eux , avec plus de magnificence, la lumière et la puissance de la foi ; et si vous entriez dans les desseins de sa miséricorde et de sa sagesse, votre faiblesse, qui justifie à vos yeux vos murmures, ferait la plus douce consolation de vos peines.
Seigneur, lui diriez-voustous les jours, je ne vous demande pas cette raison orgueilleuse qui cherche , dans la gloire de souffrir constamment, toute la consolation de ses peines; je ne vous demande pas cette insensibilité de cœur, ou qui ne sent pas ses maux, ou qui les méprise : laissez-moi Seigneur, cette-raison faible et timide , ce cœur tendre et sensible qui paraît si peu propre à soutenir ses tribulations et ses peines; augmentez seulement vos consolations et vos grâces; plus je paraîtrai faible aux yeux des hommes , plus vous paraîtrez grand dans ma faiblesse ; plus les enfants du siècle admireront la puissance de la foi, qui seule peut élever lésâmes les plus faibles et les plus timides, à ce point de constance et de fermeté où toute la philosophie n'avait jamais pu atteindre , et tirer leur force de leur faiblesse même. Premier prétexte , pris dans la faiblesse de l'homme , confondu ; il faut découvrir l'illusion du second , qu'on tire de l'excès et du caractère des afQictions elles-mêmes.
SECONDE PARTIE
Rien n'est plus ordinaire aux personnes que Dieu afllige, que de justifier leurs plaintes et leurs murmures par l'excès et le caractère de leurs afflictions mêmes. Nous voulons toujours que nos croix ne ressemblent point à celles des autres ; et de peur que l'exemple de leur fermeté et de leur foi ne nous condamne, nous cherchons des différences dans nos malheurs pour justifier celle de nos dispositions et de notre conduite. On se persuade qu'on porterait avec résignation des croix d'une autre nature, mais
que celles dont le Seigneur nous accable sont d'un caractère à ne recevoir aucune consolation; que plus on examine ce qui se passe parmi les hommes, plus on trouve son malheur singulier, et sa situation presque sans exemple, et qu'il est difficile de conserver la patience et l'égalité dans un état ou le hasard paraît avoir rassemblé pour nous seuls mille circonstances désolantes, qui ne s'étaient jamais trouvées auparavant pour les autres.
Mais pour ôter à l'amour-propre une si faible défense, et si indigne de la foi, je n'aurais qu'à répondre d'abord : Que plus nos afflictions nous paraissent extraordinaires, moins nous devons croire qu'il y entre du hasard ; plus nous devons y découvrir les ordres secrets et impénétrables d'un Dieu singulièrementattentif sur notredestinée ; plus nous devons présumer que, sous des événements si nouveaux , il cache sans doute des vues nouvelles et des desseins singuliers de miséricorde sur notre âme; plus nous devons nous dire à nous-mêmes qu'il ne veut donc pas nous laisser périr avec la multitude , qui est le parti des réprouvés, puisqu'il nous mène par des voies si singulières et si peu battues. Cette singularité de malheurs doit être aux yeux de notre foi unedistinction qui nous console: il a toujours conduit les siens, en matière d'afflictions, comme sur tout le reste, par des voies nouvelles et extraordinaires. Quelles aventures tristes et surprenantes dans la vie d'un Noé, d'unLoth, d'un Joseph, d'un Moïse , d'un Job ! Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, vous y trouverez toujours, dans les contradictions qui les ont éprouvés, je ne sais quoi d'incroyable et de singulier, qui a même révolté depuis , la crédulité des âges suivants. Ainsi , moins vos afflictions ressemblent à celles des autres hommes, plus vous devez les regarder comme les afflictions des élus de Dieu : elles sont marquées du caractère des justes, elles entrent dans cette tradition de calamités singulières, qui forment leur histoire depuis le commencement des siècles. Des batailles perdues, lors même que la victoire nous paraissait assurée; des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis ; des États et des provinces conquis sur nous ; un royaume , le plus florissant de l'Europe , frappé de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère; la cour remplie de deuil, et toute la race royale presque éteinte : voilà. Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde , réservait à votre piété , et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifier les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pompeux et singuliers qui ont partagé toute votre vie vous ont rendu le plus
DEUXIÈME DIMANCHE DE L'A VENT
grand roi que la monarchie et les autres nations même aient jamais vu sur le trône; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige ne sgnt destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle nous vous les voyons soutenir, qvià vous rendre un aussi grand saint que vous avez été un grand roi. Il fallait que tout fut singulier dans votre règne, les prospérités et les malheurs ,*«fin que rien ne manquât à votre gloire devant les hommes, et à votre piété devant Dieu. C'est un grand exemple que sa bonté préparait à notre siècle.
Et voilà , mon cher auditeur, de quoi vous instruire et vous confondre en même temps. Vous vous plaignez de l'excès de vos malheurs et de vos peines : mais regardez au-dessus de vous, et voyez si le sujet est excusable de se plaindre et de murmurer, tandis que le maître , encore moins épargné, est soumis et tranquille. Plus Dieu vous afflige, plus il vous aime, plus il est attentif sur vous. Des malheurs plus ordinaires auraient pu vous paraître les suites de causes purement naturelles; et quoique tous les événements soient conduits par les ressorts secrets de sa providence, vous auriez peut-être eu lieu de croire que le Seigneur n'avait pas des vues particulières sur vous , en ne vous ménageant que certaines afflictions qui arrivent tous les jours au reste des hommes. Mais, dans la situation accablante et singulière où il vous place, vous ne pouvez plus vous dissimuler à vous-même qu'il n'ait les yeux sur vous seul , et que vous ne soyez l'objet singulier de ses desseins de miséricorde.
Or, quoi de plus consolant dans nos peines? Dieu me voit; il compte mes soupirs, il pèse mes afflictions , il regarde couler mes larmes, il les rapporte à ma sanctification éternelle. Depuis qu'il a apesanti sa main sur moi d'une manière si singulière, et qu'il semble ne me laisser plus ici-bas de ressource, je commence à devenir un spectacle plus digne de ses soins et de ses regards. Ah! si je jouissais encore d'une situation heureuse et tranquille, il n'aurait plus les yeux sur moi : il m'oublierait, et je serais confondu devant lui avec tant d'autres qui vivent heureux sur la terre. Aimables souffrances, qui, en me privant de tous les secours humains, me rendent mon Dieu et en font l'unique ressource de mes peines! précieuses afflictions, qui, en me faisant oublier des créatures , font que je deviens l'objet continuel du'souvenir et des miséricordes de mon Seigneur!
Je pourrais vous répondre en second lieu, que des calamités communes et passagères n'auraient réveillé notre foi que pour un instant. J\ous aurions
bientôttrouvé dans tout ce qui nous environne mille ressources qui nous auraient fait oublier cette légère infortune -.les plaisirs, les consolations humaines, les événements nouveaux que la figure du monde offre sans cesse à nos yeux, auraient bientôt charmé notre tristesse, nous auraient bientôt rendu le goût du monde et de ses vains am.usements; et notre cœur, toujours d'intelligence avec tous les objets qui le flattent, se serait bientôt lassé de ses soupirs et de sa douleur. Mais le Seigneur, en nous ménageant des chagrins où la religion toute seule peut devenir notre ressource, a voulu nous interdire tout retour vers le monde ; il a voulu mettre, entre notre faiblesse et nous , une barrière que ni le temps , ni les événements , ne pussent plus ébranler ; il a prévenu notre inconstance en nous rendant nécessaires des précautions qui peut-être ne nous auraient pas toujours paru également utiles. 11 lisait, dans le caractère de notre cœur , que notre fidélité à fuir les périls et à nous séparer du monde n'irait pas plus loin que notre tristesse; que le même moment qui nous verrait consolés nous verrait changés; qu'en oubliant nos chagrins, nous aurions bientôt oublié nos résolutions saintes; et que des afflictions passagères ne nous auraient faits que des justes passagers. Il a donc établi la durée de notre piété sur celle de nos souffrances : il a mis des peines fixes et constantes, pour garants de la constance de notre foi ; et de peur qu'en laissant notre âme entre nos mains , nous ne la rendissions encore au monde, il a voulu la mettre en sûreté en l'attachant pour toujours au pied de la croix. Nous sentons bien nous-mêmes qu'il nous fallait un grand coup pour nous réveiller de notre léthargie ; que les afflictions légères dont le Seigneur s'était jusque-là servi pour nous visiter n'avaient été pour nous que des leçons faibles et impuissantes , et qu'à peine nous avait-il frappés, que nous avions oublié la main qui nous avait fait une plaie si salutaire. De quoi me plaindraisje donc , ô mon Dieu ! l'excès que je trouve dans mes peines est un excès de vos miséricordes. Je ne pense pas que moins vous épargnez le malade , plus vous avancez la guérisonde ses maux, et que la rigueur de vos coups fait toute l'utilité, toute la sûreté de nos peines. Ce sera donc désormais ma plus douce consolation. Seigneur, dans l'état affligeant ou votre providence m'a placé, de penser que du moins vous ne m'épargnez pas , que vous mesurez vos rigueurs et vos remèdes sur mes besoins et non pas sur mes désirs; et que vous avez plus d'égard à la sûreté de mon salut qu'à l'injustice de mes plaintes : Et fixe mihi sit consolatio, ut affligetis me dolore, non par^ cat. f Job, VI, 10.)
DES AFFLICTIONS
Je pourrais vous répondre encore : Entrez en jugement avec le Seigneur, vous qui vous plaignez de rexcès de vos peines ; mettez dans une balance, d'un côté vos crimes, de l'autre vos afflictions ; mesurez la rigueur de ses châtiments sur l'énormité de vos offenses ; comparez ce que vous souffrez avec ce que vous méritez de souffrir; voyez si vos peines vont aussi loin que vos plaisirs insensés l'ont été; si la vivacité et la durée de vos douleurs répond à celle de vos voluptés profanes ; si l'état de contrainte où vous vivez égale la licence et l'égarement de vos premières mœurs ; si la privation des créatures , que vous souffrez , répare l'usage injuste que vous en avez fait autrefois. Reprochez hardiment au Seigneur son injustice si vos peines l'emportent sur vos iniquités : vous jugez de vos souffrances par vos penchants , mais jugez-en par vos crimes. Quoi ! il n'y a pas eu peut-être un seul moment dans votre vie mondaine qui ne vous ait rendu digne d'un malheur éternel , et vous murmurez contre la bonté d'un Dieu qui veut bien changer ces flammes éternelles que vous avez tant de fois méritées , en quelques peines rapides et passagères, et auxquelles même les consolations de la foi vous offrent tant de ressources!
Quelle injustice ! quelle ingratitude ! Eh ! prenez garde , âme infidèle , que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère; prenez garde qu'il ne punisse vos passions en vous ménageant ici-bas tout ce qui les favorise; que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ses afflictions temporelles; qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de ses vengeances, et qu'il ne vous traite comme ces victimes infortunées, qu'on n'orne de fleurs, qu'on ne ménage et qu'on n'engraisse avec tant de soins, que parce qu'on les' destine au sacrifice ; et que le glaive qui va les égorger et le bûcher qui doit les consumer, est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans ses dons comme dans sa colère , et puisqu'il faut que le crime soit puni, ou par des supplices passagers ici-bas , ou par des douleurs éternelles après cette vie, rien ne doit paraître plus effrayant aux yeux de la foi , que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre.
Grand Dieu ! que ce soit donc ici pour moi le temps de vos vengeances ! et puisque mes crimes ne sauraient être impunis, hâtez-vous, Seigneur, de satisfaire votre justice. Plus vous m'épargnerez icibas , plus vous me paraîtrez un Dieu terrible , qui ne veut point me quitter pour quelques afflictions
passagères, et dont la colère ne peut être apaisée que
par mon infortune éternelle, N'écoutez plus les cris de ma douleur, et les plaintes d'un cœur corrom-
pu, qui ne connaît pas ses intérêts véritables. Je désavoue , Seigneur, ces soupirs trop humains , que la tristesse de mon état m'arrache tous les jours encore ; ces larmes charnelles , que l'affliction me fait si souvent répandre en votre présence. N'exaucez pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines : achevez plutôt de vous venger ici-bas; ne réservez rien pour cette éternité terrible, où vos châtiments seront sans fin et sans mesure. Soutenez seulement ma faiblesse, et en répandant des amertumes sur ma vie, répandez-y ces grâces qui consolent , et qui dédommagent avec tanï d'usure un cœur affligé.
A toutes ces vérités si consolantes pour une âme affligée, je pourrais encore ajouter, mes frères , que nos peines ne nous paraissent excessive* que par l'excès de la corruption de notre cœur ; que c*est la vivacité de nos passions qui forme celle de nos souffrances; que nos pertes ne deviennent si douloureuses que par les attachements outrés qui nous liaient aux objets perdus ; qu'on n'est vivement affligé que lorsqu'on était vivement attaché; et que l'excès de nos afflictions est toujours la peine de l'excès de nos amours injustes. Je pourrais ajouter que tout ce qui nous regarde, nous le grossissons toujours ; que cette idée même de singularité dans nos malheurs flatte notre vanité , en même temps qu'elle autorise nos murmures; que nous ne voulons jamais ressembler aux autres, que nous trouvons une manière de plaisir secret à nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce : nous voudrions que tous les hommes ne fussent occupés que de nos malheurs , comme si nous étions les seuls malheureux de la terre. Oui , mes frères, les maux d'autrui ne sont rien à nos yeux : nous ne voyons pas que tout ce qui nous environne est presque plus malheureux que nous; que nos afflictions ont mille ressources qui manquent à bien d'autres; que dans des infirmités habituelles, nous trouvons dans l'abondance des biens, et dans le nombre des personnes attentives à nos besoins , mille consolations refusées à tant d'autres malheureux; que, dans la perte d'une personne chère, il nous reste dans la situation où la Providence nous a placés, mille endroits qui peuvent en adoucir l'amertume; que dans des dissensions domestiques, nous retrouvons dans la tendresse et dans la confiance de nos amis les douceurs que nous ne saurions trouver parmi nos proches ; que dans une préférence injuste, l'estime du public nous venge de l'injustice de nos maîtres.; enfin , que nous trouvons mille dédommagements humains à nos malheurs ; et que si on mettait dans une balance, d'un côté, nos consolations, de l'autre, nos peines, nous verrions qu'il
reste encore dans notre état plus de douceurs capables de nous corrompre , que de croix propres à nous sanctifier.
Aussi , mes frères , il n'est presque que les grands et les heureux du monde qui se plaignent de l'excès de leurs malheurs et de leurs peines. Des infortunés , qui naissent et qui vivent dans la misère et dans l'accablement, passent , dans le silence et dans l'oubli presque de leurs peines, leurs jours malheureux ; la plus petite lueur de soulagement et le repos leur redonne la sérénité et l'allégresse ; les plus légères douceurs dont on console leurs peines les leur font oublier ; un moment de plaisir les dédommage d'une année entière de souffrances; tandis qu'on voit ces âmes heureuses et sensuelles , au milieu de leur abondance, compter pour un malheur inouï un seul désir contredit ; se faire de l'ennui et de la satiété même des plaisirs , un triste martyre ; trouver, dans des maux imaginaires , la source de mille chagrins réels ; sentir plus vivement la douleur d'un poste manqué, que le plaisir de tous ceux qu'elles occupent; enfin regarder tout ce qui trouble tant soit peu leur félicité sensuelle , comme la dernière des infortunes. Oui, mes frères, ce sont les grands et les puissants qui seuls se plaignent, qui se croient toujours les seuls malheureux ; qui n'ont jamais assez de consolateurs ; qui , au plus léger contre-temps , voient se rassembler autour d'eux , non-seulement tous ces amis mondains que leur rang et leur fortune leur donnent, mais encore tous ces ministres pieux et éclairés, que l'estime publique distingue, et dont les saintes instructions seraient bien mieux placées auprès de tant d'autres malheureux auxquels toutes les ressources du monde et de la religion manquent, et auxquels aussi elles seraient plus utiles. Mais, mes frères, devant le tribunal de Jésus-Christ, on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui vous environnent, et dont les malheurs sont d'autant plus affreux, qu'ils sont plus obscurs et plus oubliés : et alors on vous demandera si c'était à vous à murmurer et à vous plaindre ; on vous demandera si vous deviez tant faire valoir des calamités qui auraient été des consolations pour beaucoup d'autres ; on vous demandera s'il fallait tant murmurer contre un Dieu qui vous traitait avec tant d'indulgence, tandis qu'il apesantissait sa main sur une infinité de malheureux ; on vous demandera s'ils avaient moins de droit aux biens et aux plaisirs de la terre que vous ; si leur âme était moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre ; en un mot, s'ils étaient ou plus crimmels , ou d'une autre nature que vous.
Hélas ! mes frères , non-seulement c'est l'amour
1)EIIXIÊME DIMANCHE DE L'A VENT
excessif de nous-mé.'nes , mais encore c*est notre, dureté pour nos frères , qui grossit à nos yeux nos propres malheurs. Entrons quelquefois sous ces toits pauvres et dépourvus , où la honte cache des misères si affreuses et si touchantes; allons dans ces asiles de miséricorde , où toutes les calamités paraissent rassemblées : c'est là que nous apprendrons ce que nous devons penser de nos afflictions ; c'est là que , touchés de l'excès de tant de malheurs , nous rougirions de donner encore des noms à la légèreté des nôtres ; c'est là que nos murmures contre le ciel se changeront en des actions de grâces, et que, moins occupés des croix légères que le Seigneur nous envoie , que de tant d'autres qu'il nous épargne, nous commencerons à craindre son indulgence, loin de nous plaindre de sa sévérité. Mon Dieu! que le jugement des grands et des puissants sera formidable , puisque , outre l'abus inévitable de leuf prospérité , les afflictions qui auraient dû en sanctifier encore l'usage et en expier les abus, deviendront elles-mêmes leurs plus grands crimes!
Mais comment se servir des afflictions, pour sanctifier les périls de son état , et pour opérer son salut, puisqu'elles y paraissent mettre des obstacles invincibles? C'est ici le dernier prétexte, tiré de l'incompatibilité que les afflictions semblent avoir avec notre salut.
Il est assez surprenant que la corruption du cœur humain trouve dans les souffrances mêmes des obstacles de salut, et que des chrétiens ne justifient tous les jours leurs murmures contre la sagesse et la bonté de Dieu, qu'en l'accusant de leur envoyer des croix incompatibles avec leur salut éternel. Cependant , rien n'est plus commun dans le monde que ce langage injuste; et lorsque nous exhortons les âmes que Dieu afflige à faire de ces afflictions passagères le prix du ciel et de l'éternité , elles nous répondent que dans cet état d'accablement on n'est capable de rien; que les contradictions au milieu desquelles on vit aigrissent l'esprit et révoltent le cœur, loin de rappeler à l'ordre et au devoir ; et qu'il faut être tranquille pour penser à Dieu.
Or, je dis que de tous les prétextes dont on se sert pour justifier l'usage peu chrétien des afflictions, c'est ici le plus insensé et (le plus coupable. Le plus coupable : car c'est blasphémer contre la Providence de prétendre qu'elle vous place dans des situations incompatibles avec votre salut Tout ce qu'elle fait ou permet ici-bas , elle ne le fait ou ne le permet que pour faciliter aux hommes les voies de la vie éternelle : tous les événements agréables
DES AFFLICTIONS
ou fâcheux qui doivent remplir le cours de notre destinée, elle ne nous les a préparés que comme des moyens de salut et de sanctification ; tous ses desseins sur nous se rapportent à cette fin imique; tout ce que nous sommes, même dans l'ordre de la nature, notre naissance, notre fortune, nos talents, notre siècle, nos dignités, nos protecteurs, nos sujets, nos maîtres, tout cela, dans ses vues de miséricorde sur nous, est entré dans les desseins impénétrables de notre sanctification éternelle. Tout ce monde visible lui-même n'est fait que pour le siècle à venir ; tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne passera plus; tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente des choses invisibles. Le monde n'est digne des soins d'un Dieu sage et miséricordieux qu'autant que, par des rapports secrets et adorables, ses diverses révolutions doivent former cette Église du ciel , cette assemblée immortelle d'élus, où il sera éternellement glorifié : il n'agit dans le temps que pour l'éternité ; il est même en cela le modèle que nous devons suivre. Prétendre donc qu'il nous place dans des situations , nonseulement qui n'ont aucun rapport , mais même qui sont incompatibles avec nos intérêts éternels , c'est en faire un Dieu temporel , et blasphémer contre sa sagesse adorable.
Mais non-seulemént rien n'est plus coupable que ce prétexte, je dis encore que rien n'est plus insensé ; car une âme ne revient à Dieu que lorsqu'elle se détache de ce monde misérable ; et rien ne la détache plus efficacement de ce monde misérable , dit saint Augustin , que lorsque le Seigneur répand sur ses plaisirs dangereux des amertumes salutaires. Seigneur, disait un saint roi de Juda , je vous avais oublié dans la prospérité et dans l'abondance; les plaisirs de la royauté et l'éclat d'un règne long et glorieux avaient corrompu mon cœur ; les louanges et les discours empoisonnés des méchants m'avaient jeté dans un sommeil profond et funeste; mais vous m'avez frappe en répandant sur mon peuple tous les fléaux de votre colère, en révoltant contre moi mes propres enfants, et des sujets que j'avais comblés de bienfaits; et je me suis éveillé : vous m'avez humilié, et j'ai eu recours à vous ; vous m'avez affligé, et je vous ai cherché, et j'ai compris qu'il ne fallait pas mettre sa confiance dans les hommes ; que la prospérité était un songe; la gloire, une erreur; lestalents que les hommes admirent, des vices cachés sous les dehors brillants des vertus humaines ; le monde tout entier, une figure qui ne nous repaît que de vains fantômes , et qui ne laisse rien de réel dans le cœur ; et que vous seul méritez d'être servi, parce que vous seul lie manquez jamais à ceux qui vous servent :In die
tribiUatioms mex Deum exquisivi. (Ps. lxxvi, 3.)
Voilà l'effet le plus naturel des afflictions : elles facilitent tous les devoirs de la religion; la haine du monde, en nous le rendant plus désagréable; le détachement des créatures , en nous faisant éprouver ou leur perfidie par des infidélités , ou leur fragilité par des pertes inattendues ; la privation des plaisirs, en y mettant des obstacles; les désirs des biens éternels, et les retours consolants vers Dieu, en ne nous laissant presque plus de consolation parmi les hommes : enfin toutes les obligations de la foi deviennent plus faciles à l'âme affligée ; ses bons désirs y trouvent moins d'obstacles, sa faiblesse moins d'écueils , sa foi plus de secours , sa tiédeur plus de ressources, ses passions plus de freins, sa vertu même plus d'occasions de mérite.
Aussi l'Église elle-même ne fut jamais plus fervente et plus pure que lorsqu'elle ifut affligée ; les siècles de ses souffrances et de ses persécutions furent les siècles de son éclat et de son zèle. La tranquillité corrompit ensuite ses mœurs; ses jours devinrent moins purs et moins innocents, depuis qu'ils furent devenus plus fortunés et plus paisibles; sa gloire finit presque avec ses malheurs, et sa paix , comme dit le Prophète , fut plus amère par le dérèglement de ses enfants , que ses troubles ne l'avaient été par la barbarie de ses ennemis mêmes : Ecce m pace amaritudo m-ea amarîssima. (Is. XXXVIII, 17.)
Vous-même, qui vous plaignez que les croix dont le Seigneur vous afflige vous découragent et vous refroidissent sur le désir de travailler à votre salut , vous savez bien que des jours plus heureux n'ont pas été pour vous plus saints et plus fidèles; vous savez bien qu'alors enivré du monde et de ses plaisirs, vous viviez dans un oubli entier de Dieu, et que les douceurs de votre état n'étaieat que des aiguillons de votre corruption et les instruments de vos désirs injustes.
Mais telle est, mes frères, l'illusion perpétuelle de notre amour-propre. Quand nous sommes heureux , que tout répond à nos désirs , et que nous jouissons d'une fortune douce et riante, nous alléguons les dangers de notre état pour justifier les égarements de nos mœurs mondaines ; nous disons qu'il est bien difficile en un certain âge et en une certaine situation, quand on a un rang à soutenir et des bienséances à garder dans le monde, de se condamner à la retraite, à la prière, à la fuite des plaisirs , et à tous les devoirs d'une vie triste et chrétienne. Mais de l'autre côté, quand nous sonimes affligés , que le corps est frappé de langueur, que la fortune nous abandonne , que nos amis nous
DEUXIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
trompent, que nos maîtres nous négligent , que nos ennemis nous accablent, que nos proches deviennent nos persécuteurs; nous nous plaignons que tout nous éloigne de Dieu dans cet état de chagrin et d'amertume, que l'esprit n'est pas assez tranquille pour penser au salut , que le cœur est trop ulcéré pour sentir autre chose que ses propres malheurs , qu'il faut chercher à étourdir sa douleur par des diversions et des plaisirs devenus nécessaires, et ne pas achever de perdre la raison en se livrant tout entier aux horreurs d'une profonde tristesse. C'est ainsi, ô mon Dieu, que par nos contradictions éternelles, nous justifions les voies adorables de votre sagesse sur les destinées 'des hommes, et que nous préparons à votre justice des raisons puissantes pour confondre un jour l'illusion et la mauvaise foi de nos prétextes.
Car d'ailleurs, mes frères, de quelque nature que soient nos peines , l'histoire de la religion nous propose des justes qui, dans le même état que nous , ont possédé leur âme dans la patience , et ont fait de leurs afflictions une ressource de salut. Si vous pleurez la perte d'une personne chère , Judith trouva, dans une semblable douleur, l'accroissement de sa foi et de sa piété , et changea les larmes de sa viduité en des larmes de retraite et de pénitence. Si une santé languissante vous rend la vie plus triste et plus amère que la mort même , Job trouva dans les débris d'un corps ulcéré des motifs de componction , des désirs d'éternité et des espérances de sa résurrection immortelle. Si l'on flétrit votre réputation par des impostures, Suzanne offrait une âme constante à la plus noire calomnie; et, sachant qu'elle avait le Seigneur pour témoin de son innocence, elle lui laissa le soin de la venger de l'injustice des hommes. Si l'on renverse votre fortune par des artifices, David détrôné regarda l'humiliation de son nouvel état comme la peine de l'abus qu'il avait fait de sa prospérité passée. Si un lien mal assorti devient votre croix de tous les jours , Esther trouva dans les caprices et dans les fureurs d'un époux infidèle l'épreuve de sa vertu et le mérite de sa douceur et de sa patience. Enfin, placez-vous dans les situations les plus tristes , vous y trouverez des justes qui y ont opéré leur salut ; et , sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés , regardez autour de vous (la main du Seigneur n'est pas encore raccourcie) , et vous verrez des âmes qui , chargées des mêmes croix que vous , en font un usage bien différent, et trouvent des moyens de salut dans les mêmes événements où vous trouvez vous-même ou recueil de votre innocence, ou le prétexte de vos murmures. Que dis-je? vous verrez des âmes que la miséricorde de Dieu a rappelées de l'égarement, en
répandant des amertumes salutaires sur leui* vie , en renversant une fortune établie , en refroidissant une faveur enviée . en frappant une santé qui paraissait inaltérable, en les éloignant des grâces méritées par des préférences inattendues , en finissant , par une inconstance d'éclat, un engagement profane. Vous-même alors , témoin de leur changement et de leur retour à Dieu, vous avez diminué le mérite de leur conversion par des facilités que le chagrin leur avait ménagées; vous vous êtes défié d'une vertu que les malheurs avaient rendue comme nécessaire ; vous avez dit qu'il était bien aisé de quitter le monde, quand le monde ne voulait plus de nous; qu'à la première lueur d'un retour de fortune, on verrait bientôt les plaisirs succéder à tout cet appareil de dévotion , et qu'on ne se donnait à Dieu dans l'adversité que parce qu'on n'avait rien de mieux à faire. Injuste que vous êtes ! et aujourd'hui qu'il s'agit de revenir à lui dans votre affliction , vous dites qu'il n'est pas possible! qu'un cœur pressé, accablé d'amertume, n'est capable de rien, et ne peut sentir que sa douleur, et qu'on est plus révolté que touché dans cet état d'accablement et d'infortune; et, après avoir censuré et rendu suspecte la piété dans les âmes affligées, comme un parti trop facile et qui n'avait plus de mérite, parce qu'il ne coûtait plus rien, vous vous défendez de le prendre dans votre affliction , et d'en faire un usage chrétien , parce que vous prétendez qu'il n'est pas possible de s'y occuper d'autre chose que de son malheur. Répondez, si vous le pouvez, ou plutôt tremblez de trouver l'écueil de votre salut dans une situation qui devait en être la plus sûre ressource. Après avoir abusé de la prospérité , tremblez de vous faire encore de vos malheurs les instruments funestes de votre perte , et de vous fermer à vous-même toutes les voies que la bonté de Dieu pouvait vous ouvrir pour vous ramener à lui.
Eh! quand sera-ce donc, ô mon Dieu! que mon âme s'élevant par la foi au-dessus de toutes les créatures , n'adorera plus que vous en elles , ne leur attribuera plus des événements dont vous êtes le seul auteur, reconnaîtra dans les diverses situations où vous la placez les ménagements adorables de votre providence; et, au milieu de ses croix même, goûtera cette paix inaltérable que le monde avec tous ses plaisirs ne saurait donner? Quando consolaheris me?{Ps. cxviii, 82.)
Qu'il est triste, en effet, mes frères, quand on est affligé et frappé de Dieu , de vouloir se consoler en se révoltant contre la main qui nous frappe , en murmurant contre sa justice, en s'éloignant de lui comme par une espèce de rage, de désespoir et de